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Momo le mécano

Six jours sans. Enfin, pas sans bosser, en tout cas. Je suis en plein dans la paperasse : dossier RMI, demande de bourse au CNL (le Centre National du Livre) et d’une aide d’urgence auprès de l’assistante sociale de la SGDL.[1] C’est qu’on va droit dans le mur. Pour l’heure le compte en banque tient le choc mais avec l’hiver qui nous pend au bout du nez, on sait à quoi s’en tenir.

Annie est partie à Pouliviac chercher deux bouteilles de gaz : il va falloir se chauffer. Déjà les sweats ne sont plus de mise ; une grosse huitaine de frelons vient chaque soir s’échouer devant la grande porte et deux d’entre eux se sont introduits dans la cuisine, hier au soir, gazés par Annie aussi sec (j’en ai une peur mortelle, ayant été salement piqué par une de ces bestioles…). Premier brouillard. La vieille 4L qui refuse de décoller. Une batterie foutue de plus. Cent balles à la casse ou chez le Momo. Maurice est notre garageot au black. Pour 70 balles de l’heure il te répare ta caisse et si tu retrousses les manches c’est encore moins cher, surtout si tu serres les boulons, vu qu’il déteste ça. Précisons tout de même qu’il ne faut pas lui demander la lune, à Momo. Changer de moteur, d’amortos, de pneus, bricoler ci ou ça : d’accord. Mais pas régler un moteur, non. Mauricette vient de plaquer Momo l’autre jour, après seize ans de mariage. Il a tout d’abord cru qu’elle avait viré témoin de Jéhovah, mais non : elle s’est barrée avec un type qui en est, c’est tout. Je ne voudrais pas m’appeler Mauricette : le beaup’ est mort mais la vieille est toujours là. Et la mère Lapoutre, faut se la farcir, cette sorcière ultra-catho emballée dans son châle noir et aux cheveux sales. Faut se la faire quand on brosse la rouille, quand on revient du tabac ou des vignes : un reproche à pattes, pétulante de haine et de mépris à ses soixante-seize ans. Vieille bique. Et le Momo qui ne dit rien, le Momo fi-fils à sa môman et qui l’écoute, qui se laisse faire, qui se pèle les couilles dans son atelier glacial, qui se les crame en été sous la tôle du toit. Et les filles qui ont grandi, qui sont moins frustes et veulent bien d’un autre monde que le leur, si clos. Quinze et treize ans. Hier au soir j’ai installé l’ordinateur des filles. On s’était pointés chez Leclerc, mercredi. La mamie avait signé le chéquo, on avait choisi une belle machine à 5000 balles, plus les accessoires − sept mille trois cent francs en tout, réglés en billets de cent sortis d’une boîte à sucre en fer blanc− et j’avais passé le jeudi à la régler.

Les filles sont passées direct à Internet et nous à la cuisine.

− Et qu’est-ce que je te sers, Cyprien ?
− Ben t’as quoi ?
− Oh, tu sais, on n’est pas très apéro, nous autres.

Dans le salon nu Momo a ouvert le meuble en bois verni. Il y a du jaune et ça le fera bien. On passe à table. Momo a fait construire sa maison sans le moindre permis. Un jour la mairie lui a envoyé son papier de taxe d’habitation; ça voulait dire qu’on ne le ferait pas chier. Il a payé, en liquide. Momo n’a pas de compte en banque.

Ils habitaient le Nord, autrefois, tout près de la Belgique, quand ils sont descendus en 1961 à la retraite du père, un ancien cheminot qui avait dans l’idée de jouer au fermier. Les premières vaches leur vinrent et, quelques mois plus tard, la plupart d’entre elles crevèrent. Momo a un petit frère, barbichu comme un diable et coiffé d’une casquette de marin. Il paraît qu’il s’enfile ses ânesses. Mais c’est des on-dit. Y a que ça, dans la pampa.[2]

Après le sinistre épisode des vaches mortes (le véto étant venu achever les dernières), le vieux avait abandonné toute idée : il s’était replié chez lui, dans un bordel invraisemblable et une crasse idem ; vêtu d’un grand tablier bleu il arpentait rarement sa cour et je ne lui causais que peu. Et c’était réciproque. La seule fois qu’une lueur lui passa dans les yeux en ma présence fut quand je l’entretins de l’Inde et de ses trains à vapeur. Il avait eu un collègue dans les années 50, qui avait été envoyé là par la SNCF afin de former les chauffeurs indiens à la conduite de quelques locos made in France exportée à l’époque. Mais ce fut tout. La mère Lapoutre, elle, tournait autour de la voiture que nous réparions à deux, pour me parler de trucs fachos. Je ne lui rentrai pas dans le lard cependant. Avec Momo nous échangions des regards convenus, les avant-bras tartinés de cambouis. Et Mauricette se faisait agonir par la vioque, qu’elle soit là ou pas, toujours frottant les vieilles carrosseries, toujours à genoux.

D’une façon bien plus que symbolique, Momo n’a jamais rompu le cordon. À 14 ans il s’est mis à bricoler les mobs : il n’y avait que peu de ronds dans le ménage, la retraite du vieux ne suffisant pas à tout faire, alors il s’est mis à faire payer. Puis ce furent les premières 2CV, puis les 4L, les 204, etc. Et c’est ainsi que Momo fit une fixette sur la marque Peugeot. C’est d’ailleurs pour cela que nous roulons en 305 diesel (modèle 82). Comme ça, pas de problème : on sait que Lapoutre a les pièces et qu’il saura y faire.

Momo et Mauricette habitent à deux cent mètres de chez la vieille. Jusqu’à fort peu de temps, un câble souterrain transportant le 220 volts se tapait le fossé, creusé à trente centimètres, pour convoyer l’élec’ au logis de Lapoutre. Ainsi en allait-il pour le téléphone. Momo avait son portable ancré au mitan d’une poche du bleu, et répondait aux clients tel quel, casquette Ricard rivée au crâne, ledit portable étant relié à la ligne maternelle.

Mais j’aime bien Momo et sa famille. Tout le monde lui gerbe dessus mais pas moi. Tout le monde est bien heureux aussi de lui faire réparer sa caisse à peu de frais. 70 balles de l’heure au black. 250 balles le cardan monté, pièce incluse, et tout à l’avenant. Au pire il vous fera crédit.

*

En 82, Momo bosse en sifflant sur une 504 au moteur gras quand il sent une présence dans son dos; une paire de gendarmes revêtus de kaki viennent de débouler en VTT et en silence. Momo a été dénoncé par un mécano du cru. Il aurait dans son stock des épaves volées. Mais Momo ne donne pas dans la chose illégale. Momo rend des services, c’est tout, et n’achète ses caisses qu’à tout petits coups de billets, car il n’a pas de compte en banque. Momo n’a jamais eu le choix : tout s’est enchaîné sans qu’il eût jamais le temps d’y penser : il fallait manger et faire manger.

(à suivre…)

  1. La Société des Gens de Lettres, que je quitterai en 2008 : lire le billet lié « Adieu Société. []
  2. cf le billet lié « Pampa lotoise ». []
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