Archives par tag : Mars

LACANICULE

Il y a des températures positives sur Mars : le gros robot à roulettes américain vient de nous apprendre ça. Ça cogne, comme sur Terre. Mais ça ne se cogne pas dessus comme ici : au pire ça heurte gentiment un gros caillou pour repartir lentement en marche arrière, le contourner et aller de l’avant comme si de rien n’était. 

Ici, ça se cogne sur la gueule en plein cagnard. Notre robot à roulettes cahote et se faufile entre les obstacles sur le sol sec. Que de cons : contingent compact à perte d’horizon du continent. Et roule droit dedans et rentre dans le lard de la planète en perforant sa couenne avec des instruments acérés. Il scrute et gratte l’écorce, guettant toute réaction des formes de vie présentes en masses. 

Dans la fournaise les esprits s’échauffent : les récepteurs d’infra-rouges de notre engin le confirment. Ça sent chaud le soufre et ça s’échauffe tant et plus entre les êtres : sur les plages ça rôtit, marmaille braillante en fond sonore ; au taf ça marine et la maltension se propage à la vitesse du nuage des sueurs axillaires mêlées. Le boss est parti se dorer la pilule aux Seychelles alors grisettes et geekounets se la pètent un max en pétant câble sur câble : tout le stress de l’année il faut l’évacuer là, d’un coup d’un seul à grands coups de gueule, tonitrués. 

Passé les 37, ça commence à craindre pour les fragiles créatures des contrées tempérées qui sous la canicule s’effusent de l’ego pis que chez le psy. Et s’épanchent en torrent de tripes sous les néons des bureaux et sur les forums de l’internet, speedés comme des malades derrière leurs écrans à marteler nerveusement leurs claviers infortunés. Les doigts tout moites. Dans la touffeur les haines crépitant sont comme gouttes en caléfaction sur fonte chauffée à rouge. Face à face ça crache et chuinte en se grinçant des mots poignards. Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité[1] : les caméras de notre robot à roulette terrien ont observé ça : vu de loin tout n’est que politesse, mots léchés, agréés par les saintes chartes régissant les relations entre individus. Mais en y regardant de plus près, les instruments d’analyse embarqués captent alors tout autre chose. Dans ce petit cratère, l’agitation molenculaire est à son comble

Un fruste geekounet en chef adjoint super vénère semble ignorer la notion de dialogue, pour commencer. Quand les gens lui disent des trucs très vrais, ils leur crache son venin à la face en retour. Il n’est doté que d’un émetteur, son récepteur atrophié semblant inapte à capter quoi que ce soit d’autre que son blablabla intérieur. Le mimi chatouilleur en platane iridié[2] lancé tout zigouigoui dehors, se prouve inopérant, le sujet étant récalcitrant à toute sollicitation bienveillante. 

Après carottage à cœur du sujet, il apparaît que celui-ci est creux. Passons-donc à autre chose de plus roboratif pour nos antennes. Roule petit robot sous le grand soleil… roule, roule…

Ce billet est composé en grande partie de distillats d’idées lancées dans le dernier fil de discussion par pas mal de monde. 

E la nave va…

  1. Jacques Lacan dans « L’agressivité en psychanalyse« , Thèse III, 1948 []
  2. Arbre sacré du peuple déconnologue d’Alpha du Centaure, dont on confectionne le Poteau 62. []
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Tétanique dimanche

Avec la complicité de Noémie et Shanti - © Cyprien Luraghi 2009On voit de ces choses… tous les jours c’est pareil : des faits divers et avariés, à gaver. Toujours le même train-train d’enfer qui ne s’arrête à nulle gare ; c’est l’actualité. Des gens meurent à deux pas de notre assiette et d’autres empochent des gros lots en souriant aux caméras.

Sur l’internet, d’aucuns nous montrent leurs culs et leur replis intimes grossièrement pixelisés. Des prophètes y annoncent la fin des temps, pandémies et séismes, et des surrections de plaques tectoniques portant des insurrections de masses humaines…

***

Et puis il y a le bouton. Tant qu’il est fourni avec, tout va bien. Il suffit de tourner le bouton et plus rien. C’est facile : je l’ai fait aujourd’hui. J’ignore à peu près tout du vaste monde et un calme impérial règne à la cuisine. Je n’ai pas envie de faire les yeux effarés à la vue du sang qui coule de par le monde. C’est dimanche : trêve et rêvasserie.

J’ouvre un œil et sirote le café au lit. D’abord voir mes amis robots martiens : le malheureux Spirit est ensablé depuis des mois terrestres mais il vit. La sonde Cassini dévoile les drapures ondulées des anneaux de Saturne, imperturbablement.

Direction l’Ici-Blog. Plein de messages. Salut le monde ! Surtout ne pas lire le courrier : c’est dimanche. Une cliente ne sait pas que c’est dimanche : elle téléphone à l’atelier et je décroche et la tance vertement… mais enfin madame : c’est dimanche !

Il ne se passe rien d’autre le dimanche que les retombées du samedi. Le samedi, on s’est excités comme des puces alors on se repose le lendemain en ne tournant pas le bouton. Je fais un petit tour sur Rue89, sans conviction : la colonne des articles du dimanche est comme suspendue : rien ne s’y meut ou quasiment. Les copains s’amusent gentiment à charrier quelques psychorigides et je savoure leurs bons mots. La mordeuse de service est en forme aujourd’hui : pour Béa Ouanne, le dimanche est un jour comme les autres.

Trois points de suspension avant l’ouverture en grand des vannes du lundi…

 

Ce billet est dédié à Hélène Crié-Wiesner et à tous les rienfouteurs béats du dimanche.

 

 

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De l’eau dans le gaz

CC NASA 2008

 

Il y a de l’eau sur Mars et des lacs de butane sur Titan, et on sait ça depuis hier et tout le monde s’en fout ou quasi. Pourtant c’est bien plus épatant de savoir ça que d’avoir des nouvelles de la grognasse de l’Élysée et de son mac, ou encore d’être au diapason des collabos qui iront à Pékin dans pas longtemps voir les drogués monter sur le podium.

Moi, ça me fait bicher de savoir qu’il y a de l’eau sur la planète rouge, et qu’on puisse plonger dans les lacs de Titan.

Et puis j’aime aussi les patates nouvelles du jardin, qui sont elles aussi parfaitement cosmiques.
Poussière d’étoiles, tout ça…

 

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Marche Mars

© Cyprien Luraghi 1986 - Zanskar

 

Il y a le pilonnement des pas, depuis soixante jours, qui me fait résonner la pierre et l’os crânien. 

Un matin, au départ, j’ai trouvé un caillou de quatre centimètres au milieu d’un petit cratère frais de la nuit.

Je l’ai mis dans le sac.

À Photoksar, j’ai croisé à midi l’ami Föllmi
qui déjeunait avec son groupe de trekkeurs suisses
alors que j’arrivais du sud
suivi d’une quatorzaine de Gaulois.

Vous n’imaginez pas ce qu’on a bu : tout l’arak aigrelet du patelin.
C’était ma troisième traversée de cet été
Olivier en avait plein les naseaux
et je piaffais de sentir l’écurie.

Plus que trois, quatre cols, la longue route, l’avion, rendre les comptes et le matériel à l’agence parisienne, dormir, fêter, se replier seul quatre jours à la Ramounette,[1] reprendre le taxi jusqu’à Vieussac, puis le car, le train jusqu’à Paris, récupérer passeport et visa, les billets d’avion et le budget du groupe suivant, Air India jusqu’à Delhi, Royal Nepal Airlines pour Katmandou. Et deux tours des Annapurnas, et si ça se trouve, un mini trek dans le désert du Thar au Rajasthan. Jusqu’à Noël.

***

Je me sens bête de somme, parfois ; le temps m’inquiète un peu, dans deux semaines c’est la neige. Une poudre quasi carbonique, sable-plume.

Le sol n’a pas de peau, c’est sécheresse maintenant, bien qu’il n’y ait nulle poussière ; l’air entre au soufflet dans ma poitrine et le cœur bat jusqu’au tympans ; j’arpente une fois de plus le flanc d’un mont rugueux, sur des strates aiguisées entre lesquelles se fraye le chemin.

Je pensais au petit père Föllmi, tiens, sur ma draille haut-perchée…
Paire de pochtrons qu’on est…
Qu’est-ce qu’on s’était mis, quand même !
Anesthésié jusqu’à mes doigts de pieds
pouffant de rire
et trottinant dans la descente
joyeux de voir dessous les roches mauves
le vert des carrés d’orge
le blanc micassé des maisons
des filets d’eau partout, partout
et puis les gens que j’aime tant.

***

Quand l’étape est aisée, ce qui est rare, je me laisse dépasser l’air de rien par le groupe. Je leur laisse une avance d’une demi-heure. Je roule et fume une cigarette sur un rocher ; je ne bouge pas d’un poil. Les mules sont encore loin derrière. Je suis tout seul. Plus aucun être vivant perceptible à des miles à la ronde. Juste en dessous, la planète pousse de toutes ses forces ; ici je vois la montagne en gésine.

Je goûte à l’ivresse de l’arak, ébloui de cette grandeur, et quand je lève les yeux à l’horizon, je sais au ciel de caramel rosat imprégnant ma rétine, être seul habitant de ma planète Mars.

Il faut de ces moments, sinon je virerai bredin.
Tout le reste du temps, c’est la foule. 

  1. Ma première bicoque dans le Lot. J’aurais l’occasion d’en reparler. En attendant lisez le billet « Pour des nèfles » []
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Victoire !

 

Victoria !

Chaque matin, quand j’allume l’écran, avant d’aborder les horreurs de notre monde à plein flots dans la gueule, je vais faire un petit tour ailleurs.

Centimètre par centimètre, je suis les deux petits robots qui se promènent sur Mars.
J’attends avec patience et impatience la fin du long hiver, qui fige l’obstiné Spirit, et surveille de près le lent réchauffement qui le réveillera, tel un insecte gourd, pour reprendre sa quête.

Je suis ailleurs et j’y suis bien.
Et, tous les jours aussi, je file dans l’éther jusqu’à Saturne.

Après, je sirote mon ixième café en retroussant les manches.
D’autres machines m’attendent, câbles en vrac et tournevis ; lampe frontale et processeurs.
Puis encore d’autres, robots de chair, humains en solde sur le Net, ou bien dans la venelle.

Androïdes…

Qui eût donc pu songer qu’un jour, des humains trouveraient leur cocon, leur content, dans la fusion machinisitique ? Asimov n’avait pas vu le coup venir.

Des voix qui me racolent au téléphone, toutes pareilles.
Des courriels à gogo, bien calibrés.
Des myriades de posts sur des millions de blogs, copies-carbone.

Et parfois des étoiles.
Le chaud d’une peau, le beau d’une paupière, un clignement brillant.
La vie.

La vraie vie est ailleurs. Rien n’est moins sûr.

Des rochers et du sable, un robot à roulettes.

Cratère Victoria.

 

Publié dans Binosophie, Inde | Autres mots-clefs : , , , | 7 commentaires
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