Archives par tag : Marcel Granule

Du passé à la trappe

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Je ne suis pas Proust et n’ai pas de madeleine. J’avais une trappe en fonte. Bien épaisse, bien lourde, bien noire. Cimentée tout autour, scellée par dessus le cloaque. Par moi, en soixante-quinze, à dix-sept ans. Je me souviens de l’odeur : celle de la boue de mai exaltée par l’orage en vue. C’était au carrefour où je levais le pouce pour héler une voiture allant à Strasbourg. C’est à ce moment que j’ai su. Je savais déjà qu’il était mort mais là tout s’est happé comme dans un éclair noir, de fonte lourde. Soudain je n’avais plus de passé. Il valait mieux.

Trois jours plus tard à Strasbourg, avec ma colocataire, à la sortie du cinéma où Family Life de Ken Loach venait d’être projeté. Là, une de mes tantes ayant appris que j’y étais, m’était tombée dans les bras en m’apprenant la nouvelle. En ne m’apprenant rien : je savais. J’étais encore sous le choc : ce qui se disait dans ce film était calquable sur ce passé à la trappe. Je n’ai jamais pu revoir ce film jusqu’à la fin, depuis. Peut-être que maintenant ce serait possible. Mais je tourne encore autour de cette petite trappe signée Ken Loach. L’autre, la grosse toute noire, ça fait longtemps que je l’ai soulevée. Il avait bien fallu : se couper de son propre passé, c’est bienfaisant un temps seulement. La rupture permet de ne pas être poursuivi par les remugles de l’égout sous la trappe… et de prendre la clé des champs en beauté. De voir le monde en beau enfin, de humer son air pur, d’y cheminer en plaisante compagnie.

Mais un jour il faut briser les scellés et soulever la trappe. Ce qui est dessous, c’est nous, c’est moi. Ça s’est fait je ne sais plus quand exactement. En arpentant un sentier himalayen de longues années plus tard, sans doute. Vous savez : quand à force d’arquer on n’est plus qu’une tête pensante planant au dessus d’une mécanique en caoutchouc automatique et que des bribes du passé se moulinent finement, comme en rêve. Ce dont je me souviens c’est qu’immédiatement après je me suis tout pris en pleine gueule.

Après, il faut encaisser, digérer. Disséquer, distiller. Comprendre, enfin. Ce qui s’était passé ce jour de mai 75. Quand mon grand frère est mort entre mes bras. Et tout ce qu’il y avait avant, et tout autour. Dans ce nid clos infernal. Ce mortier dans lequel le pilon s’abattait sans cesse de tout son poids sur la matière ; nous.

Ce jour-là j’étais de passage. Pour voir mon frère, qui n’allait pas bien du tout. Ça faisait déjà un bail qu’il avait implosé. Des années. Le vieux l’avait jeté en le menaçant d’un couteau pour une gamelle de bouffe pas finie, sur un chantier. Il avait quatorze ans. La vieille lui avait trouvé un garni chez deux sœurs, vieilles filles invétérées, et elle me faisait lui porter à manger en cachette. Puis il s’était embauché comme mousse sur une péniche tapant ses Strasbourg-Rotterdam chargée de marchandises. Et ensuite avait sombré dans la dope. Fait de la taule et échoué en HP. Où j’étais le seul à lui rendre visite. Souvent. C’était étrange, je n’y comprenais rien. Il y avait là toutes sortes de fous assemblés dans ce pavillon fermé du vieil hôpital. Le frangin était tout bizarre − pas du tout comme avant − et ne déparait pas, gesticulant et articulant des phrases insensées. J’ignorais tout des arcanes de la folie, alors, et ce qui me rassurait un peu était de le voir sourire et raconter des bêtises. Il n’avait pas l’air malheureux. À sa sortie il était revenu chez les vieux. Un vrai légume : il se gavait des médocs fournis par l’hôpital et me demandait d’aller lui acheter de l’éther et du trichloréthylène à la droguerie. Il versait ça sur un gros coton et inhalait le tout, jusqu’à tomber dans les vapes. Je ne le voyais pas faire : ce n’est que des années plus tard que j’ai su à quoi servaient ces produits. Je ne savais rien de rien, encore. J’avais bien trop à faire à me bricoler une petite vie bien à moi, loin de ce nid mortifère. Projeté dans un monde d’adultes auxquels je ne comprenais pas grand-chose, alors. Des gens normaux avec des relations humaines normales : la chose la plus dure à comprendre quand on débarque d’une planète de fous. Et c’en était une sacrée, croyez bien.

Je n’ai plus que quelques flashs en stock, de ce soir-là. Le vieux était dans la salle à manger, à picoler. La vieille aux fourneaux à radoter méchamment. Au bout du couloir, à gauche, le frangin était aux chiottes, sa tête hirsute appuyée contre le verre dépoli de la porte. Comme assommé. Doucement j’ai ouvert et l’ai pris dans mes bras pour le traîner au lit. Il ne respirait plus. Ses yeux entrouverts étaient ceux d’un bébé. Je devais partir. À la cuisine quand j’ai dit penser qu’il était mort, la vieille a continué à ressasser sa scie habituelle, composée de reproches à tout un chacun, et à côté le vieux à dit de sa voix avinée − je m’en souviens comme d’hier − « Ah, si je pouvais lui faire boire un litre de rouge en plus pour qu’il crève pour de bon ! »

Là je suis parti au carrefour sans saluer personne, sans un mot. Le temps était le même qu’à l’heure où j’écris aujourd’hui. Des gros nuages noirs, la pluie à verse et des instants de soleil.

*

Ça, c’est un minuscule grumeau de ce qu’il y a sous la trappe noire. Qui est ouverte en grand et ne me fout plus la trouille comme autrefois. Maintenant je sais que vivre avec des fous ne rend pas fou. C’est cool. Il y a quelques mois j’ai lu Profession du père, un grand bouquin de Sorj Chalandon : avec son grand talent il dit ce dont j’ai fini par me rendre compte : on trouve ça tout à fait normal de grandir dans un nid de méchants cinglés, puisqu’on ne sait pas qu’ils le sont. On est trop petits pour ça et c’est tant mieux. Certains s’en sortent bien comme lui, moi et d’autres. Certains se font happer par le vortex, hélas. J’en connais. Comme je les plains…

…e la nave va…

Publié dans Humain | Autres mots-clefs : , , , , , , , | 7988 commentaires

Dégelée sur la rive nord

Nids de guêpes maçonnes - Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

Dans l’armoire à linge, sous la pile, bien à plat planqués, à l’abri dans l’air immobile, juste à température. Envolés, barrés happer la chenille aux rafales d’autan, passé les grues cendrées, l’an neuf et les fèves perçant la croûte aux jardins.

Tous les ans ça recommence : timidement les gonds grincent, les fenêtres s’entr’ouvrent, miasmes et bestioles se diluent dans l’azur incertain rincé de giboulées.

***

Sur la rive sud où crèchent de frustes créatures, Sambucus asperge d’huile à machine à coudre1 les roulements de son fauteuil à pneus pendant que sur la rive nord je grommelle en dressant les puces des ordinateurs en carafe de mes clients. À la cuisine ça gazouille autour de la table en bois d’arbre : chocolat, café, la jeunesse de passage, le voisinage bricolant à l’entour, Léopardo s’enfilant des bananes à pleins régimes, Marcel Granule ronronnant de concert avec la Moutche, et au loin, très au loin, d’autres grincements et d’autres envolées ont lieu en même temps : les drones et les Rafale sont à la parade nuptiale des engins de mort, dézinguant les coupeurs de têtes amoks pendant que les obus de Vladimir fécondent les terres à blé de l’Ukraine sous les vivats des révolutionnaires sur canapés de la France pépère, rouges et bruns main dans la main, unis pour le pire dans la plus parfaite communion confusionnelle des esprits inachevés.

…e la nave va !

  1. La machinacoudrophilie est un de ses nombreux vices. []
Publié dans Déconnologie, Pilotique | Autres mots-clefs : , , , , , , , , , , , , | 3307 commentaires
Aller à la barre d’outils