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Un vrai rêve

Shanti Devi de Malana - Photo © Cyp Luraghi 1989 - Transe HimalayenneIl est des photos ratées qui ne le sont pas, comme ces songes nous ravissant à deux doigts de l’éveil : de chaudes mosaïques dansent sous les paupières et d’un petit paradis nous passons à un autre en les soulevant lentement : il y a pire que ce monde où l’on se tient debout et sent si bon le café frais.

La lumière était dégueulasse, dans le fond, quand j’y repense. Et le photographe un piètre photographe.

***

Richard est passé poser des étagères dans l’atelier et le grand placard du petit salon, l’autre semaine. Alors j’ai brassé mes deux vieux cartons pleins d’images, ai nettoyé la vitre du scanner à l’isopropanol et étalé quatre diapos loupées dessus, dont celle de la jeune Shanti Devi du village de Malana dans les montagnes de l’Himachal Pradesh, en Inde…

 

Carte de l'armée US - vers 1970 - libre de droits - Cliquer pour agrandir.

 J’aime les loupés : ils sont bons signes.

L’appareil photo déconnait ce jour-là ; un antique boîtier en grosse tôle tout cabossé et assez capricieux. Et puis j’avais pas envie de lever le camp. C’était trop bien Malana. Après trois mois de boulot avec des groupes de touristes piétons, ça faisait du bien de plus avoir à jouer au chien et au berger, tout à la fois. Et de plus entendre les réflexions désagréables et imbéciles de certains spécimens de mes compatriotes en goguette chez les sauvages dégénérés du mitan de l’Himalaya. D’être au pays, vraiment : le seul où je me sens bien. Sans boulet à traîner : les vacances enfin !

Et puis il fallait tracer, et donc partir encore, même que j’avais pas envie et mon compagnon de route Mukti non plus.

Alors j’ai dit bon, tant pis : je fais au pif, au flan à à la volée. Et clic et clac. Monsieur Sangat Ram, madame − Matadji : bonne mère − et leur fille Shanti à la fenêtre : gravés dans les sels d’argent sur la gélatine et l’acétate.

Et bye bye. Sac au dos se dandinant sur l’interminable sentier ; des mois et des mois à le marteler de nos chaussures, jusqu’au bout tant qu’à faire…

Dans la descente, plus loin j’ai pensé très fort : « J’aurai une fille et elle s’appellera Shanti Devi. »

Tous les grands marcheurs − salut à toi, l’Aigle ! −  rêvent de l’aube au crépuscule la tête posée sur un corps en pilotage automatique.

Et puis le rêve prends corps ; c’est ce qu’il fait toujours quand nous tendons les muscles de la volonté. 

Transe Himalayenne - Cahier 1 1990-09-17 © Cyprien Luraghi

Vingt ans plus tard il y a une Shanti Devi pour de la vraie à la maison de l’Horreur de Puycity. Et une autre qui n’a jamais grandi dans sa boîte en plastique, à la joue frappée par une orgie de photons endiablés rebondissant dans la pénombre de la pièce, mourant aux murs de planches tapissés de papier journal. Une qui dormait depuis vingt ans, dans sa boîte à diapos loupées. 

Et Gaspard ? C’est une tout autre histoire ;-)

 

Ce billet est dédié à Pseudo et Neuf Dixièmes Qui Ne Va Pas Tarder, et à l’Aigle : Al Nasr Al Taïr… et à tous les conquérants de l’Inutile.

 

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C’est loin ?

© Cyprien Luraghi 1990 - Népal Occidental

 

Oui, dis : c’est loin ?

Quatre ans dans les cartons, dans le grand garage. Et puis mon vieux scanner a grillé toute une série de condensateurs. Un Epson GT7000 Photo à presque 3000 balles acheté il y a dix ans. Un excellent prétexte pour profiter des déstockages d’été et m’en offrir un neuf au tiers du prix, vu que j’ai rentré des pépettes dans la boîte en fer blanc qui sert de caisse à ma petite association à but non lucratif.

Quand on était partis de la Cazelle,[1] j’avais tout emballé à la va-vite, en vrac. J’écrivais sur mon vieux site quasiment tous les jours. J’avais commencé à raconter ma grande traversée – la Transe Himalayenne – à ma sauce. Tout ce que j’avais dû couper dans le bouquin, dont le manuscrit de quatre kilos avait fait peur à l’éditeur. « Un million deux cent mille caractères ! Mais t’es fou ! » J’allais bon train quand la nouvelle de notre prochaine expulsion nous était tombée sur le râble… J’ai tout laissé en plan depuis.

Ça se trouve ici : CLIC ! (Accès restreint)

Je scanne comme un fou, du coup. C’est le chaos dans les boîtes à diapos.
Tiens : je n’ai pas la moindre idée du col de la photographie.
Quelque part au Népal, dans l’Ouest, en 1990.

Mais je me rappelle l’impression : une sorte de vertige, un gros trou de mémoire : combien de cols déjà, depuis Srinagar ? Combien encore ? C’est loin ?

Une tempête d’un an aux vagues de pierre figée, que nous arpentions depuis deux bons cents jours au moins.
Tu grimpes, tu ne vois que tes pointes de chaussures, tu n’entends que ton souffle dans un coton martelé par la cadence de tes pieds dont le son parvient au dedans de l’os crânien, amorti comme sur caoutchouc. Et puis là tu arrive au vieux montjoie, en haut du col. Les démons sont restés derrière tout penauds ; tu poses ton caillou, coince ton rameau d’if ou de rhododendron, pousse ton cri, pose tes fesses sur un rocher, fume ta clope, regarde enfin en face, au loin ce qui t’attend.

Et puis tu redescends.
Et en bas il fait chaud ; il y a de l’alcool, des filles, des gars, et des petits enfants. Et la mémé fripée qui prépare le poulet dont tu rêvais depuis quarante nuit.
Quarante jours.

Ce billet est dédié à Albert Cossery, dont Elise vient de m’apprendre la mort.

 

 

Albert Cossery - 1913 - 2008 - © Le Net

 

  1. Notre seconde maison dans les grands bois : j’en reparlerai… []
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