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Durable, Duravel et 203

Reliques des trois saints de Duravel (Lot) : Agathon, Hilarion et Poemon - © Pierre auclerc 2010Bien mille ans que ça dure à Duravel.[1] Chaque lustre depuis, on les aère en ostention et puis on les recolle dans la crypte : increvables cadavres trimbalés à dos de moines de Palestine jusque chez les Francs.

On faisait de la belle qualité dans ces temps reculés. Du saint impeccablement desséché au soleil, paré pour l’éternité. Charlemagne ne faisait ramener de Gaza que de la momie de premier choix. De l’ascète ayant longuement pratiqué toutes sortes de macérations au Désert et nourri de figues sèches avec parcimonie.

Ensuite, Charlemagne les distribuait aux abbayes qui se faisaient un max de blé avec les pèlerinages. Tous les patelins rêvaient d’avoir des reliques. Et à Duravel : trois d’un coup, et non des moindres. Le coup de bol. Imaginez le chiffre d’affaires que ça représente, mille ans de bourses pèlerines soigneusement vidées. Combien d’estomacs de moines ça a rempli au cours de ce millénaire ; combien de papes ça a engraissé…

Alors bien sûr, ça ne produit plus autant que jadis, mais tout de même : ces trois inusables anachorètes ramènent encore quelques piécettes à la quête et font vendre de la carte postale. Et pour quasi zéro de coût à l’entretien ; pas question de les virer à la benne.

Les squelettes de saint Hilarion, Agathon et Poémon sont comme la Peugeot 203 : de la belle ouvrage faite pour durer. Bien entretenue, votre Peugeot 203 vous fera de l’usage au moins jusqu’en l’an 3000. Vos descendants vous diront merci.

De nos jours c’est fini : la pénurie de saints frais et durables est totale. Mais on trouve encore assez facilement des 203 pas trop chères, roulantes − et durables − dans les petites annonces.

Il faut opter pour l’excellence afin que ça dure. Pas comme la caille qu’on nous refourgue de nos jours : ne surtout pas croire le gniaf[2] quand il vante l’Excellence avec un grand E en moulinant des bras. Pas plus que pour tout le reste de la camelote qu’il tente chaque jour de nous vendre. L’excellence économique, c’est la 203 et la relique d’ermite sec ; rien d’autre. Allez trouver une caisse aussi robuste que la 203 en 2010 : que dalle. Nib. Je ne parle même pas de la piètre qualité des momies actuelles. Y a plus de saints, voyez-vous. C’est un article qui ne se fait plus. Désolé m’ sieur-dame : le stock est épuisé.

Mais j’ai d’excellents pantins gonflables made in India en promotion. Vraiment pas chers. Ils vous feront pas mille ans, bien sûr. Mais à ce prix-là on peut pas tout avoir. Un petit investissement qui pourrait vous rapporter gros. Mais pas longtemps. N’oubliez pas de vous carapater avec la caisse avant la Crise, monsieur-dame.

Suivant !

En partant des idées des copains ICI.

E la nave va…

 

  1. Village à quelques bornes de Puycity : CLIC et CLIC. []
  2. Le Convulsé. []
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Mort Vert

Le Christ de Caylus et Daphné en cours de travail dans l'atelier de Zadkine aux Arques (Lot) en 1952 - Photographie inédite de Paul Grély - © Fonds Auzanneau

Trop tard : je viens de me rendre compte que cette image a déjà été publiée dans un billet précédent : CLIC. Aucune importance : il y a tant dedans…

C’est une boîte de papier photo Kodak dans laquelle sont en vrac une pile de vieux plans-films dans la poussière du grenier de l’ancienne boutique de Paul Grély, maintenant celle du Barbu. Il y a de tout, là-dedans : du catalogue d’isolateurs en céramique, du mariage, du banquet d’anciens combattants, et puis trois prises de vues de l’atelier de Zadkine aux Arques datées de 1952.

Il n’était bien que là. Paris, c’était pour la croûte; trouver de quoi gagner son manger dans le Lot à l’époque en étant artiste, ça n’existait pas. Un drôle de Russe très ours qui envoyait volontiers chier les emmerdeurs; maintenant on lui passe la pommade et sa grange a été transformée en musée aseptisé par décret des notabliaux du cru.

Il n’avait pas élaboré de grande théorie sur la sculpture : il suivait le fil de l’arbre sans se poser trop de questions, avec des outils de menuisier. Seul. Un bel ormeau fraîchement abattu pour orner l’église de son ami le curé de Caylus[1] et un chêne séché sur pied pour sa Daphné. Tranquille et sans bruit de moteur à explosion pour déranger. Rien de pire que la pétarade et le ronron du diesel : ces saloperies couvrent le chant des outils et gâchent le parfum du tabac. Zadkine les détestait autant que les mondanités parisiennes. Mauvais pour le travail.

Ne jamais perdre le fil mais le suivre : au ciseau et à la gouge ou pour d’autres avec un pinceau, un clavier : toujours être dedans même en dormant. Grappiller la moindre minute sur le temps obligé des nécessités vitales. Sinon rien de bon. Exiger qu’on vous foute la paix le temps que ça se fasse, ou bien montrer les crocs l’air mauvais.

L’important, c’est ce temps arraché pendant lequel tu suis le fil et la veine; après ils en feront ce qu’on fait d’ordinaire avec le sang du rêve : les critiques pondront des mots flatteurs ou acides, les petits penseurs théoriseront au bistouri en te disséquant comme une grenouille sur la paillasse et momifieront ta vieille grange en nappant son sol en terre nue de béton plat et lisse.

Et puis il te foutront dans une boîte : artiste contemporain. Sauf que tu n’entres pas dedans. Tu t’es déjà tiré ailleurs avec ta pipe, en ronchonnant. Loin des moteurs à explosion et du blabla des petits tenanciers branlotins de l’art …euh… enfin.. : contemporain. 

 

  1. Tarn-et-Garonne. []
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Pampa lotoise

Illustration © Pierre Auclerc 2009Évidemment, tout le monde ici sait très bien que ce n’est pas la pampa, mais c’est comme ça que disent ceux qui nichent dans les bois, sur la rive nord. J’en fus et puis je suis descendu dans la basse vallée avec la petite famille il y a cinq ans de ça ; bientôt six.

Dès que tu es paumé au loin, c’est la pampa ici. La nôtre était touffue, intime, secrète ; à dix kilomètres à peine de Puycity et de ses terres limoneuses où pousse la vinasse, de frustes aborigènes décortiqueurs de châtaignes et héritiers directs de Cro Magnon, mâtinés du sang des envahisseurs successifs, − Romains, Wisigoths et Anglois − s’épanouissent sur les coteaux de molasses érodées.

Le département du Lot n’existe que par décret républicain ; un petit bout de Périgord au nord, des plateaux blancs au Midi, peuplés de sauvages secs gobeurs de mûres et de pruneaux et croqueurs de brebis, et la vallée avec ses dynasties de notables pinardiers, ventripotents et consanguins. Et puis Cahors et ses usuriers lombards, les Cahorsins que Dante colle en Enfer dans sa Divine Comédie.

Mais je suis aveugle aux divisions administratives : il y a simplement ce pays où tout se côtoie et s’agrège et dans lequel je prends plaisir à vivre depuis le quart d’un siècle ; parce qu’il faut bien le dire et l’admettre : j’ai vu largement pire, en France. Peu de gens pressés, dans la pampa : tout tourne à gentil train-train et le quart-d’heure y fait bien sa demie, pesée bon poids sur la balance. Il n’est pas coutumier d’être ponctuel sauf pour quelques renégats, indignes résidents trop pressés de mal embrasser la vie, qui le mérite et se déguste en gascon : peinardement.

Autre plaisir que je n’y boude pas : le facho n’y court pas les rues et le nationaliste en est absent. Le travailleur travaillant plus pour gagner plus n’est pas non plus monnaie courante ; et la monnaie tout court nous avons peu, car l’industrie n’y a pas cours. Voilà : le Lotois n’est pas zélé ni industrieux : deux qualités fondamentales à mes yeux pour que je daigne poser mon sac quelque part. Les contrées septentrionales peuplées de stakhanovistes sarkolâtres, j’en ai soupé et n’en veux plus.

D’ailleurs, je pense fermement que faire l’apologie du travail est signe indubitable de trouble mental. Les livres sérieux parlent souvent de la rude vie de nos lointains ancêtres cavernicoles, mais ils mentent. Pareil que pour la vie de chien ; alors que le clébard de base n’en fout pas une rame.

Admirer le soleil caressant la forêt après la saucée dans la pampa lotoise et puis aller pisser un coup dans les buis pour en rajouter, c’est la seule chose qui compte.

 

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