Archives par tag : Léandre le scolopendre

Belle saloperie

Cétoine sur fleur d'artichaut - © Annie Luraghi 2008

 

Ne pas se fier aux apparences, jamais. La bestiole là, est aussi belle que la fleur d’elle dévore. La cétoine qui grignote son artichaut. Mon artichaut en devenir, et me prive de mon manger. Pourtant, en beauté la cétoine me dépasse. Elle n’a aucun mal. La fleur d’artichaut me bat elle aussi au concours de miss. C’est comme les coccinelles. Le monde entier s’extasie sur ces carnassières sans merci. Mais personne n’aime les scutigères, qui ne font rien de plus mal. Ceux qui aiment les animaux moches ne le font pas non plus par compassion, ou refus de l’anthropomorphisme, mais hélas bien souvent parce qu’ils trouvent en ces hideurs, le reflet des leurs.

Seuls les voyants ne voient pas ces différences : ce sont les scientifiques, et pour eux rien ne compte d’autre que leur sujet, pour lequel ils éprouvent parfois du sentiment, ainsi sont les herpétologistes ; un exemple. J’aime les artichauts, mais ce n’est pas réciproque. Je profite de leur statut de plante pour leur ravir le capitule et en faire mon régal dans l’assiette inclinée, fourchette posée dessous, trempant la chair au bas des feuilles dans la vinaigrette. Et si par hasard les cétoines étaient comestibles, je les mangerai sans hésiter.Mais j’ai un cœur de midinette, alors quand j’en vois une errer sur le plancher, je la saisis très délicatement et la pose sur le rebord de la fenêtre, face aux rosiers du jardinet de la maison d’Edith.

***

Il n’y a aucune morale : le monde en est dénué. Ou alors si : nous voyons les choses et les êtres, ils excitent nos sens ; nous en tirons des pensées… nous les mangeons aussi, quand ça nous arrange. Et nous aimons leurs formes. L’intérieur est un tout autre monde.

 

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Wituel du soiw

 © Cyprien Luraghi - 2008

 

Je l’entends venir au dessus de ma tête, à petits pas sur le plancher. Ce n’est pas le fiston, qui fait de gros chtomp-chtomp, lui : c’est une musaraigne bipède de quinze ans et pas trop de kilos. Je suis donc prêt pour la cérémonie. Je braille de tout en bas, à mesure qu’elle s’approche.

— Bonne nuit ma bwanelle !
— Bonne nuit mon bwana !

Elle est en haut de l’échelle de meunier, maintenant.

— Et fais des beaux wêves de bwanelle…
— Toi aussi fais des beaux wêves…
— Oui mais moi ça sewa pas des wêves de bwanelle, mais de bwana…
— Oui bwana.
— …avec douze mille Trancwède et moins cent millions de Léandwe !
— Oui mon bwana…
— …ou alows des tout petits Léandwe (je peux pas m’empêcher…) de wien du tout… en fwaise Tagada…
— Oh non ! pas ça !
— …des twès gentils Léandwe tout petits qui patinent dans le miel, autouw de ton lit…
— Oh papa !
— Allez, bonne nuit ma grande.
— Bonne nuit mon papounet…
— Et repose-toi bien. Et fais la grasse mat’ à donf’. C’est un ordre.
— Oui mon papa.

Et c’est comme ça tous les soirs, depuis des ans plein de lunaisons, avec des variantes à l’infini.
Avant Tancrède et Léandre, y avait des chenilles processionnaires et du slime… et avant encore, du miel bulleux… que des horreurs.
Sans ça, c’est pas une vie.

Quand y a du monde à dîner, on se fait juste des clins d’œils, en douce, Shanti et moi.
Gaspard s’en fout : c’est un garçon. De temps en temps une esquisse de rituel bwanique, mais pas souvent.
Histoire de dire qu’on s’aime.

Tancrède est un éléphant du troupeau d’éléphant de Shanti, mais je dirais pas lequel.
Et Léandre, ben c’est Léandre-le-Scolopendre, tiens… celui qui courait il y a deux mois de ça sur les murs de vieilles pierres du haut nid de Shanti, sous le toit.

Une scutigère, en fait. Comme celle de la photo. Un mille-pattes cocaïné qui fout la trouille.

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