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Dans le lard de Baleine

 

[NVDF (note venue du futur – 9 octobre 2015) : ce texte en provenance du Sitacyp originel était initialement inclus dans la rubrique « Les éditeurs ». Il s’insère désormais dans le corps même de l’Icyp… de manière très naturelle. Il a été considérablement remanié.]

 

Je ne devrais pas dire de mal de Baleine, qui est un éditeur de gauche et même très à gauche, tout comme moi. Sauf que je ne suis pas éditeur. Ça devait être en mars ou avril 96 : même s’ils m’énervent, j’écoute souvent France-Inter en bossant ; là, il y avait Pouy qui causait dans le poste, lequel m’avait été conseillé par mon libraire cahorsin. De Pouy je n’avais lu qu’un recueil de nouvelles (Palmiers et Crocodiles, chez Clô) et j’avais bien aimé, surtout La Dent qui m’avait bien fait rigoler. Le Pouy était assez remonté : il parlait d’une série de polars, Le Poulpe, qui venait juste de sortir et il faisait appel à manuscrits. Autant dire que j’ai sauté sur l’occase : j’étais en pleine rédaction d’un polar, justement, vu qu’on venait d’en vivre un vrai chez nous l’année d’avant. J’en étais aux trois-quarts de la chose, que j’avais provisoirement intitulée Là où elle est. J’ai refoncé chez mon libraire et lui ai raflé les premiers exemplaires du Poulpe. J’ai lu, j’ai digéré − et c’est parfois très lourd, surtout Raynal et Quadruppani − et j’ai régurgité à ma sauce, en sept semaines à peine : mon Poulpiquet à moi. J’ai emballé le tout, collé plein de timbres… et attendu.

Ça a duré un peu plus de trois ans, l’attente. Trois ans.

Les deux premiers mois j’avais trouvé ça normal. Ensuite j’ai téléphoné et je suis tombé sur une pétasse peu agralante qui m’a balancé son mépris à la gueule. Mon manuscrit serait lu, voilà, en attendant j’attendrai. Quelques mois plus tard, je reprend le bigo et je retombe sur la même sale conne.

J’écris à Pouy. Et rien. MAIS ALORS RIEN. Au téléphone, c’est carrément devenu méchant. Un an se passe. En 97 j’envoie une lettre craignos à Pouy. (Je l’ai perdue, hélas, car elle était particulièrement gratinée). Il me répond. Que mon texte sera « sans doute pris ». Et tente de se justifier en couinant qu’il est tout seul face à une pile monstrueuse de manuscrits. Et il conclut par « amicalement ». Bon. Pouy m’avait répondu, c’est une chose; j’annonçai la nouvelle à Annie. Tout ce qui m’importait, c’était d’être publié, quoi. La gloire et tout, ça fait lurette que j’ai fait croix dessus. À mon âge, hein. On s’amuse plus à ça. Bon bon, le boss écrivait qu’il ne voulait pas être boss, et pourtant il était le boss. Il l’est toujours, notez bien. Je n’ai jamais compris la logique des 68ards. Non. Que l’on se comprenne bien : eux, ils pensent en imposant leur façon de penser, qu’ils sont libertaires. Oui, mais ils le décrètent. Ils te l’imposent, leur truc. Le Pouy a beau dire, on pourrait bien ressortir les archives de France Inter si on n’avait que ça à foutre : il l’a dit ; il a fait appel à manuscrit, le Pouy. Ouais, j’ai bel et bien entendu ; j’ai pas eu la berlue acoustique. Non non, oui oui, il l’a clamé : on veut du Poulpe, qu’on nous l’envoie. Ouais. Ce que que j’ai fait. Puis, on peut pas m’empêcher de penser que c’est une idée fixe archi débile, chez ces gens-là. Que de vouloir à tout prix et en se justifiant, sacrifier le but intrinsèque d’une collection de bouquins sur l’autel du copinage le plus éhonté. Car entre nous − et on n’est pas nombreux, coucou la secte rare − Raynal et autres nazes de la bande, ça ne vaut pas un clou [et ça vend trente ou cent fois plus que moi, bien sûr]. Daeninckx radote, même s’il m’est sympathique et le polar made in France ne vole pas bien haut. Entre nous. Les mecs, j’ai l’impression qu’ils ne savent même pas ce qu’est un flic. C’est abstrait, pour eux. Les gangsters aussi. Ils en ont pas eu comme beau-frère, eux. Ils savent pas. Ils sont dans un monde infantile et gavé, urbain ; surtout ils cachetonnent petit. Un bon livre, il faut des années pour le faire, pas moins ; ça, ils ne l’ont pas compris. Y a le chéquo, d’abord. Ce sont les tâcherons de la littérature moderne. On est bien loin du samizdat. Quant à moi, j’écris sur mon site. J’ai trois lecteurs tous les quinze jours et ça me plaît. Niok.

Fin 97 je mets mon Poulpe en ligne sur le site « Cleex »; il y est toujours, du moins les trois premiers quarts : clic [NVDF : le lien ne fonctionne plus ; il n’est donc plus possible de lire Pour Cigogne le Glas sur Internet… dommage] , c’est là que ça se trouve, vers le bas de la page. En avril 98, je tombe sur le cul : j’apprends, sur le site officieux du Poulpe que je vais être publié. Pas un mot de Baleine.

Et là, plof, voilà que Baleine se casse la gueule. Redressement judiciaire et tout le toutim. Niqué, le Cyp. Grillé par le gong. Enfin bon, la Baleine est finalement rachetée par Le Seuil et la collection continue, à un rythme moins démentiel (quatre Poulpes par mois, si c’est pas de l’industrie…).

Exit cette saloperie de bonne femme, qui laisse la place à une autre, nettement moins pétasse [et même pas du tout, soyons clair]; mais A2K est toujours injoignable. A2K (Antoine de Kerversau) est le boss de Baleine. Je suis trop gentil, parfois, et trop compréhensif. La faillite de Baleine me plonge dans la perplexité : d’un côté ils ont très mal géré leur chose, ont laissé passer un peu n’importe quoi (et surtout leurs copains) et se sont ramassé une gamelle bien méritée, mais de l’autre, je dois reconnaître que Baleine fait suer pas mal de monde dans l’édition. Ils dérangent. Ils publient des ahuris dans mon genre, c’est pour dire. Puis, ils défendent une cause à laquelle j’agrée, pour ne pas dire plus. Et Pouy, même si je dois pour cela me faire détester par les antis, s’il n’est pas un bon écrivain (bon, il a gratté quelques trucs chouettes, mais quand même, il se laisse aller, le gars, il écrit n’importe quoi de nos jours…) est par contre un joyeux camarade. Assez nase cependant, je dois avouer, et c’est même ce qui le rend attachant. La niaiserie attire chez moi la compassion. Pouy est un 68ard pur cru. D’abord. Libertaire, il n’a que ce mot-là en bouche, entre deux gorgeons de picrate. Pouy a la nuque raide et l’utopie en tête, sauf qu’il est à côté de la plaque, au moins autant qu’Arlette. Ces machins-là, il faut les bichonner, y’en a plus des masses, de nos jours. Crouler à ce point-là sous les contradictions, c’est presque trop beau. C’est un antique, dans son genre. Genre je décrète que c’est comme ça et pas autrement, que je sais comment faut faire et pas toi, vu que si tu dis non et que t’es pas d’ac’, c’est pas à la lanterne qu’on te pendra, mais à trois grammes par litre de raisiné, on (il) te traitera de pleins de mots en iste : trotskiste, fasciste, (ouais, il me l’a fait au téléphone, ouais…) crypto-naziste, etcétériste… Ce qui me fait bien rire. Vu que je suis plus bourré que lui (à 43 ans, le foie résiste mieux qu’à 55…) Le gonze, il pige rien à rien, il a pas vu venir, il se devient un tantinet papy derrière ses carreaux modèle sécu, avec ses yeux qui louchent après une certaine heure, je trouve. Il rancit mal, voilà. Mais moi aussi.  Mais bon, surtout c’est qu’il est sourd ; je n’ai pas été seul à me plaindre du traitement infligé par Baleine à nous autres gratteurs.

[NVDF (Note Venue Du Futur – 9 octobre 2015) : un article de Libération raconte bien le naufrage de la Baleine : CLIC]

Axel Oursivi n’a pas poussé aussi loin que moi. Il a fini par publier son Poulpe à lui sur son site à lui, après de longues années d’attente dans l’antichambre virtuelle de la Baleine. C’est là : clic [NVDF : le site n’existe plus]. Il est pourri de rancœur, ce que je comprends bien d’un côté, mais le fait prouve stérile quelques années plus tard. Les choses sont sans doute moins tranchées que cela. Albédo, qui a commis Les Pourritures Célestes, publié par Baleine − collection Poulpiquet −, ne décolle pas non plus de sa haine grave. Je pige, OK, et puis j’ai du mal. Je suis comme ça. Je n’attends pas l’enflure de mon bubon, je cautérise d’emblée. Je gueule grave, quand il le faut. Puis après coup je me colle à ruminer, c’est à dire que j’adopte la sagesse des vaches [pas étonnant qu’elles soient sacrées, en Inde…]. Je médite, en fait ; je pèse le pour et le contre car je sais que nul n’est tout blanc ou tout noir. C’est mon côté baba et je ne me moque pas. Hé oui, le Cyp est un être qui pense et pèse, prend son temps et remâche, jusqu’à trouver − ou pas − le fin mot d’une histoire. Donc voilà : Baleine me fait marner comme une bête, me paye un glorieux sept pour cent, retarde au quasi-infini l’impression de ma petite chose ; je me fais traiter d’ennemi de la Cause et j’en passe, et j’ai malgré tout une espèce de pitié catholique qui m’étreint : ça t’a un de ces côtés arnaque de minable que ça t’en fore le fondement. Non mais, ils doivent vraiment être mal et maladroits pour se planter ainsi.

C’est du tout vu : Pouy s’est largement planté rien qu’à persister dans son diktat poulpien, à savoir qu’il est réellement aveugle et sourd. Sympathique peut-être, mais je ne voudrais pas d’un Pouy comme président. Quant à Antoine, je ne sais pas tout à fait quoi dire. J’ai vu l’homme de près. Il n’est pas méchant, déjà. Mais on n’est pas du même monde. Lui être boss et moi pas. Moi employé, lui patron. Lui coulé de cent briques, certes, mais pas en prison pour dettes quand même.

C’est marrant, toutes ces boîtes de gauche tenues par de militants : pavé haut et bas salaires. Chichonnage en bande avec les employés avant la fermeture (c’était kif dans les agences de voyages où j’ai bossé), fermeture et congés fréquents pour cause de manif, mais le bizness avant tout. Le livre est un produit dont on vit, qu’on lance et qui nous retombe su’ l’coin d’la goule, té ! Pis l’auteur nous fait braire, à râlouiller comme ça seul dans son coin avec ses états d’âme et l’ fait qu’y s’prend pour le Grand Victor. On nous l’fait plus, le coup des Misérables. On vend. 7% au gratteur, entre un et deux à Pouy (directeur de collection), douze à quinze pour l’imprimerie, un bon cinquante pour le distributeur, cinq-cinq de TVA pour la Marianne, le reste à l’éditeur. Et on rajoute au moins trente-six pour le libraire, à l’arrivée. Quant à la promo, mon gars, tu peux t’branler. T’es même pas parisien, c’est pour dire. Un des côtés qui m’énerve le plus, chez Pouy, c’est sa façon de te faire piger que t’es un provincial, un plouque, autant dire. Comme s’il n’y avait de vie qu’en ville.

Bref, j’ai tout un tas de raisons valables pour détester tout ce monde-là, mais je n’y parviens pas, pourtant.

Faudra que j’élucide, un jour…

*

En attendant ce grand jour-là, c’est sur le Sitacyp et pas ailleurs.

*

Or donc survient 99, qui ne se présente pas sous le meilleur angle ; Baleine étant à l’agonie, je peux faire une croix sur mon à-valoir… Déjà qu’il n’est pas bien lourd (12 000 balles brut). On est vachement coulés à la banque et je bois de la bibine à pas cher. J’ai Antoine (De Kerversau) au bout du fil; je lui expose notre dénuement. C’est que j’y comptais ferme, moi, sur la première moitié de l’à-valoir. Ça doit vous faire marrer, c’est rien, juste six mille balles, sauf que nous sommes des pauvres. Je sais, la vie à la campagne est moins chère, y’a les poulets, le jardino, les cèpes et les girolles, tout ça… Ouais. C’est vrai en un sens, c’est même ce qui fait que nous survivons décemment. Enfin, ça fait quatre ans que j’ai les mêmes godasses aux pieds… Les fringues élimées, mais propres : nous voilà.

La publication de Cigogne, prévue en avril, ne pourra se faire qu’à l’automne. Voilà. Mais Antoine va me faire un truc épatant : un chéquo de 6000 balles sur son compte personnel. J’apprécie le beau geste, notre banquière aussi. Le suppositoire prolongera ses effets jusqu’à la parution.

Cigogne sort en octobre, au pire moment. Mais la couverture est fort réussie. Baleine est en cours de rachat et rien n’est encore en place. Le bordel. Cigogne passera complètement inaperçu. Et toc. Enfin pas pour tout le monde ; un Strasbourgeois obscur (mais l’est-il vraiment, ce brave homme?), ami d’un gribouilleur tout autant inconnu, Stéphane Perger, 25 ans depuis un an ou deux, tout timide − quoique pas tant que ça, surtout devant une pilée de demis… − et le lui a collé dans les pattes, alors que ledit Steph’ a ses susdites papattes qui le démangent, qu’il est en pleine fièvre et qu’il vient de croiser les destins lumineux d’une bande de zinards montpelliérains ; j’ai nommé le gang à Jade et à 6 pieds sous Terre. Qui lui ont demandé d’illustrer un Poulpe. Et voici que le mien devient sixième d’une collection ravagée du synapse.

L’an 2000 se passe, Steph bosse comme un cinglé et en octobre il accouche d’un truc magistral. J’ai le cul troué quand il m’envoie les premières planches :

 

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Illustrations © Stéphane Perger 1998 – Reproduction interdite.

 

 

C’est dans le même temps que je traduis La Liste.

Quand la BD sort, 6 Pieds sous Terre envoie mon à-valoir aux éditions du Seuil, qui a racheté Baleine. Et là, atroce surprise, je découvre qu’il n’y a pas qu’en droit pénal qu’on parle de confusion de peine; là, il s’agit de pognon : vu que je n’ai pas vendu assez de Poulpes -merci pour l’absence absolue de promo, chez Baleine-, mon à-valoir se retrouve « avalé » par la Machine Seuil. Déjà que je ne touche que 5% sur le prix de vente hors taxes et que l’à-valoir n’était que de 4500 francs… Enfin bon, on le saura : un écrivain, ça bosse et ça n’est pas payé. Va t’en expliquer ça à ton assistante sociale…

 

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