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Dans le grand blanc

Benoît à l'atelier de Charonne - © Cyprien Luraghi 1985 - ICYP 2017

Automne 1980[1]

Retour de mon premier trek en tant que guide (lire ce billet).

J’ai un franc trente en poche et je triche dans le bus qui me ramène d’Orly, et je saute le portillon du métro dans la foulée. Je fonce dans le Marais à l’Aquarius.[2] Tout le monde est content de me revoir. C’est le coup de bourre et je file la main à la plonge ; on me donne à manger. J’ose pas leur dire mais je ne sais pas où dormir. Je tourne en rond avec mon sac à dos et finis par me retrouver à Bastille, où j’enfile le Faubourg puis la rue de Charonne. Les gens passent, aussi glacials que le temps l’est aujourd’hui. J’ai l’impression d’être en pays étranger, ou plus exactement étrange. J’hésite un temps au niveau du foyer de jeunes travailleurs où j’avais largué ma chambre juste avant le trek, puis je m’enfourne dans l’ascenseur. Au dixième étage je pourrai au moins étendre mon rouleau de mousse et me faire la nuit, vu qu’elle n’en finit plus de tomber. Devant la 1005, mon nid abandonné, j’étale ma mousse au fond du couloir. Je n’ai le temps de rien d’autre, la porte de la 1013 s’ouvre pour laisser passer mon ex voisin d’en face, que je connais à peine. Ça fait peu de temps qu’il est là. Je sais tout juste qu’il s’appelle Benoît et qu’il est bien parti pour aller aux douches tout au bout du couloir, serviette sous le bras et tongs aux pieds.

− Salut Benoît ! Je reviens du Népal et je vais roupiller dans le couloir. Demain je descends à Strasbourg en stop. Tu diras rien au gardien ? Fait pas bien chaud, dehors…
− T’as qu’à venir chez moi, en se poussant y aura bien assez de place.

Et je suis resté trois mois pleins. Et jamais reparti à Strasbourg.

Benoît sort tout juste du cocon familial et ça se sent : il n’est pas trop dégrossi. Ça lui fait un sacré contraste avec sa banlieue lorraine, et puis faut avouer que le foyer de Charonne, c’est plus ce que c’était. Ça s’y suicide allègrement, de nos jours. On y assiste à des scènes bizarres. Ainsi juste avant de partir il y a six semaines, en rentrant à trois heures du mat’, une jeune antillaise serpillant le plafond du couloir en chantant lentement, comme en rêve. Et la petite Jocelyne à l’éther, hésitant à sauter, debout et chancelante sur son rebord de fenêtre, au quatrième, cramponnant son coton imbibé. Assafa et bien d’autres réfugiés éthiopiens ayant pété les plombs depuis bien longtemps, il ne restait plus que le désespoir criant des Antillais en métropole. De minuscules chambrettes de neuf mètres carré, la taille d’une cellule, bourrées à mort de matos inutile et voyant. Télé géante surmontée d’un gros napperon de laine rose crochetée, et au choix par dessus : c’est nounours ou poupée. Bien rose la poupée et toujours blanc le nounours. Chaîne stéréo surdimensionnée, armoire à fringues de trois cent kilos, frigo joufflu. Rien de tout ce fourbi chez Benoît : c’est très austère bien au contraire.

L’horizon des murs peints coquille d’œuf satiné finit par porter sur le système, d’autant que Benoît bosse en intérim et que je me retrouve seul au long des jours. Et puis Benoît n’est pas loquace, c’est un Lorrain, un Vosgien presque, et ça se tait, ces gens-là.

Assafa en 78 au FJT de la rue de Charonne - © Cyp Luraghi(Assafa après une ixième tentative de suicide, en 78 au foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne.)

 

***

Printemps 2017

Benoît est passé à la maison trois fois en quelques semaines. Ça faisait bien douze ans qu’on ne s’était pas revus. La dernière fois en coup de vent. On n’avait plus grand-chose à se dire depuis longtemps. Des années on avait vécu et voyagé ensemble, nous deux. D’abord ces trois mois au foyer, puis huit autres au Népal et en Inde. Des années à l’atelier qu’on avait repris à Miguel et Maria[3] dans une cité ouvrière un peu plus haut dans la rue de Charonne,[4] et enfin dans le Lot à partir de 85. D’abord chez moi à la Ramounette, puis chez et avec Edith, quelques bornes plus loin.

Benoît et moi on a le même âge à peu près. Cinquante-neuf ans. Benoît, maintenant il ne sait plus très bien qui je suis, ni les autres, ni lui. Ni où il est. Il voulait me rencontrer à tout prix pour voir des vieilles photos du temps de Charonne et de la Ramounette. Voir les têtes des vieux copains, voir les lieux. Se souvenir. Tenter de se souvenir. Par moments ça lui revient. Il a ses jours avec et ses jours sans. La première fois qu’il est venu au début du printemps, c’était un jour sans. Il avait une de ces têtes : osseuse, les orbites comme enfoncées ainsi que les tempes, les joues, tout. Comme s’il était aspiré de l’intérieur. Mais c’était mon Benoît tout de même. Avec du kilométrage au compteur tout comme moi, mais pas que. Je le savais déjà par des amis. Ce jour-là il me l’a dit, à la table en bois d’arbre. Sourire en coin, un peu gêné mais déterminé. Cette phrase qu’il avait dû répéter déjà comme un mantra à bien d’autres que moi auparavant.

− Tu sais, j’ai Alzheimer.
− Je sais. Approche-toi de l’écran, je t’y ai calé plein de vieilles photos…
− Mmmmm… cette tête, elle me dit quelque chose… et cet endroit je l’ai déjà vu quelque part… Mmmmmm… Mmmmmm…

Au bout d’un petit quart d’heure j’ai rabattu le capot de l’ordinateur. Je venais de lui montrer une série de clichés peuplés de nos plus chers amis, avec lesquels on avait vécu des années : Rachid, Miguel, Maria, Victor et compagnie. Même l’atelier de Charonne − dont on voit un bout sur l’illustration de ce billet −, ça ne lui disait rien de précis. On a parlé d’autre chose. Tenté, du moins, parce que discuter avec un absent plein d’absences n’est pas une mince affaire. Il voulait parler du Népal aussi. Il avait dans l’idée d’y retourner un de ces quatre. Je ne l’ai pas contrarié. Après tout moi aussi je rêve d’y retourner vivre, sachant que ça ne se fera jamais. Benoît, lui, a le désir posé au dessus d’un grand blanc.

Trois jours plus tard Benoît entre à l’improviste. La porte était ouverte. C’était un jour avec et il se rappelait de tout un tas de vieux monde sur mes vieilles photos, soudain. Il avait l’air là, ce coup-ci. Et puis du bon monde est venu papoter à la cuisine, et puis il n’y avait plus de Benoît. Physiquement, s’entend : il avait disparu. Pour atterrir heureusement chez une voisine chez laquelle sa compagne Edith est venue le récupérer. Edith récupère souvent son bonhomme égaré un peu partout, et de plus en plus fréquemment depuis que le mal s’est déclaré, cinq ans plus tôt.

La dernière fois − et il n’y en aura sans doute pas de suivante −, il y avait encore moins de Benoît dans le Benoît. Il était ailleurs et d’ailleurs il était reparti très vite, arpentant le plancher comme un somnambule. Franchissant le seuil et s’évanouissant dans le grand blanc dehors. À tout jamais.

***

Tout tient à très peu de choses : un kilo de graisse pleine de flotte calée dans une boîte osseuse surplombant un empilement de vertèbres. Si tu tapes dessus un peu trop fort, il n’y a plus d’abonné au numéro demandé. Et si la chimie interne déconne, idem. Alors je comprends que des tas de gens préfèrent se bercer d’illusions et croire à des fadaises, imaginant des âmes immortelles, des mondes parallèles, des panthéons mirifiques, des paradis neuneus et des enfers super flippants. Croire à rien du tout, c’est difficilement supportable en n’admettant pas qu’on n’est soi-même qu’un drôle de petit funambule fugace et pis c’est tout…

Latcho drom, Benoît !

Le funambule Tibul -Jacques Faizant 1945 - DR

…et la nave va…

  1. Cette première partie est un extrait remanié datant de 2002 de mon premier site : le Sitacyp []
  2. Un resto végétarien tenu par des copains, qui depuis cette époque s’est déplacé du côté de l’Opéra. []
  3. Maria Cabral (sa page Wikipédia), dont je causerai dans d’autres billets à venir. []
  4. La Cité Delaunay, rasée en 86 et remplacée par un ensemble immobilier chic, laid et mort. []
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Coup de rouge

© Cyprien Luraghi 1990 / 2016

Une des spécialités de mon atelier de dépannage informatique est la récupération de données sur supports amochés. Souvent les clients me confient des disques durs en compote avec les photos précieuses du petit dernier et de la belle-mère, la compta de leur boîte et compagnie. Évidemment, ils n’ont fait aucune copie de secours et ils pleurent beaucoup. C’est une tâche délicate qui demande du doigté et pas mal de savoir-faire et c’est toujours plaisant de voir les clients sourire en me signant leur chèque à la sortie. Les disques durs foutus, je les stocke dans un placard et de temps à autre un copain sculpteur sur ferraille passe pour les embarquer : il en fait de très jolies œuvres d’art que les gogos lui achètent très cher. Le gars vit à une centaine de bornes de Puycity et il me donne parfois des nouvelles du Roger dont on peut admirer les exploits dans Coup de rouge. Enfin : dans le bouquin j’ai un peu mixé les salades de Roger avec d’autres salades puisque c’est un roman.

Il s’est pas arrangé depuis cette lointaine époque, le Roger. Son maître spirituel − un lama tibétain − lui avait fortement conseillé de travailler sur la colère car les colères de Roger sont explosives et intempestives. Quand je l’avais connu à Bodhnath au Népal[1] au début des années 80, Roger était déjà pas mal colérique et la dernière fois que je l’ai vu en 91 juste avant la naissance de notre fiston, il te nous avait fait une crise incroyable à la fin d’un repas pourtant fort modestement arrosé. Annie et moi on s’était carapatés vite fait : son regard était celui d’un fou.

Quand j’avais ouvert le Sitacyp en 2001, il y avait une rubrique intitulée « Le Tiroir » : l’internet sentait encore la peinture fraîche et c’était magique pour moi de pouvoir partager des textes écrits à la machine mécanique, datant d’une ère périmée. Coup de rouge en faisait partie. Ce bouquin, je l’avais élaboré avec Victor − dont on voit la bobine sur la photo illustrant ce billet −, qui hélas est mort du sida en cours de route. Quelques idées sont de lui : il n’a pas eu le temps d’en avoir d’autres. La frappe est entièrement mienne. Il s’agit d’un manuscrit destiné à être envoyé aux éditeurs. C’est une espèce de brouillon et prenez-le comme tel. Comme la plupart des bouquins envoyés par la poste, il n’avait pas trouvé preneur. Et là, tant d’années plus tard, je ne vais pas m’emmerder à le leur renvoyer ou à le vendre en ligne : prenez-le, lisez-le, il est gratuit. Sous copyright tout de même. Les trucs bidons genre copyleft ou licence creative commons, très peu pour moi. Je l’ai fait : il est à moi et à personne d’autre et j’en fais ce que je veux, point. C’est un des tout premiers romans à avoir été publié en ligne en France.

Il s’agit d’une version pour liseuse, au format epub. J’ai effectué quelques corrections typographiques et rectifié des erreurs en septembre dernier, mais le texte original est intact.

Pour le télécharger : CLIC

Le Net, c’est l’écriture ! E la nave va…

  1. J’y ai vécu quelques années, cf le billet « Deborah lovely« . []
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Le grognard grommelant

Le grognard à l'atelier de la Cité Delaunay - Paris 1985 - Illustration © Cyprien LuraghiSouvent sur les forums, quand ça cause du scandale des sans-logis, le gauchiste hirsute se voit rétorquer par le gros beauf facho en service commandé par son parti pourri : « T’as qu’à en héberger un puisque tu les aimes tant, les SDF ». Et là tu le lui dis pas vu que sur les forums, t’es tout de suite traité de gros mytho quand tu racontes des histoires vraies. Vu que les mythos y pullulent tout autant que les gros beaufs fachos. Et les gauchistes hystériques, mais c’est une autre histoire que celle-ci et étant moi-même un vil gauchiste hirsute[1] , ce sera pour une autre fois.

Là c’est du sans-logis que nous avait ramené monsieur Ah Bon un soir tard, que je cause. Il l’avait ramassé dans le métro, où il pochtronnait sur un banc en compagnie d’une brochette de mendigots mal en point. C’était en 1983.

C’était le plus grand des hasards qui nous avait ramené le Grognard, qu’on avait connu quelques années plus tôt en arpentant la France. Jardinier dans une pension végétarienne faisant office de gîte sur un sentier, quelque part dans le Sud. Tenu par une vieille bique revêche ayant oursin dans le porte-monnaie, qui l’avait réduit à l’état de serf en lui octroyant son argent de poche au lance-pierres, en rétribution de l’entretien du gigantesque potager de l’établissement. Entièrement travaillé à la main, vous pensez bien : les muscles du Grognard étant moins gourmands qu’un motoculteur.

On avait partagé le calumet en sa compagnie et il nous avait conté un peu son existence en retour. Quelque chose de pas marrant. Égayé seulement par les premiers craquements de l’ancien monde à la fin des années 60. Bien avant la grande Désabusion. Quand le populo faisait de beaux rêves et pas encore ce minable cauchemar sourdant de venin qu’on se farcit de nos jours. Le Grognard avait largué son boulot à l’usine sans regret alors, allant de communauté hippie en micro-sectouilles, florissant un peu partout en Plouquie profonde à cette époque. Allant loger chez le curé, parfois aussi. Toujours filant le bon coup de main en échange de la table et du couvert, pour un jour se fixer dans la vieille caravane au fond du potager géant de la vieille bique. Il était bien, là, le Grognard. Il était enfin chez lui. Avec la vieille sur le dos le menant à la baguette. Ça avait l’air de lui convenir. Il râlait quand même un petit peu, pour la forme. Des années qu’il s’était planté là, fier de son potager, toujours bêchant et rêvassant au sieston à des guerres napoléoniennes. Il était fermement convaincu d’être la réincarnation d’un grognard de la Garde. Il en avait l’allure et la prestance, d’ailleurs : moustache et favoris, l’œil brillant. Quand il parlait de Napoléon seulement, sinon il avait l’air d’un chien battu. Il vivait seul parmi les gens depuis toujours. Dans son petit monde meilleur tout de même que celui qu’il avait quitté : la vieille bique était la seule femme de sa vie de vieux garçon et comme elle-même était vieille fille, ces deux-là faisaient la paire, après tout pas plus mal que tant d’autres duos bizarrement appariés.

Après deux jours de pause, on avait repris le sentier. Et plus jamais eu de nouvelles du Grognard jusqu’à ce soir-là. Où on lui a proposé de rester crécher chez nous, dans l’atelier qu’on voit sur la photo avec le Grognard grommelant sur un matelas, les panards au soleil, prise deux ans et des plus tard que ce soir-là. Peu de temps avant qu’il ne prenne ses cliques et ses claques.

On était trois à vivre là. Moi c’était entre les longs voyages, Benoît et Rachid c’était tout le temps. On était déjà les meilleurs amis du monde bien avant de vivre là, dans ce vieil atelier au  fond d’une impasse rayée de la carte depuis, dans le XIème arrondissement, tout en haut. Une grande pièce avec une toute petite piaule au fond, faisant face à un vaste terrain vague joliment jungle sur le pourtour. On y était bien. Tranquilles dans la ville. Le luxe. Notre définition du luxe, enfin. À l’aise, on y était. Avec pas de téléphone. Rien de tout ça. Pour aller chez nous il fallait venir frapper à la porte sans se prendre le chou : de toute façon il y avait toujours quelqu’un pour vous ouvrir. Quand des gens venaient, c’est qu’ils en avaient vraiment envie, tout simplement. Toutes sortes de gens, c’est ça qui était bien. Le Grognard était tombé au bon numéro. On allait lui arranger le coup, le temps qu’il se remette à flot et se refasse une santé. Et il en avait bien besoin.

Il s’était tiré de chez la vieille après une scène affreuse et s’était juré de ne plus jamais y revenir, traînant sa carcasse en quête d’un autre cocon. Mais les temps avaient changé et les années 80 naissantes étaient celles de l’enterrement du rêve et les premières de l’ère maudite du chacun pour sa gueule et du repli morose, qui se sont prolongées jusqu’à nos jours, s’aggravant jusqu’à la sinistrose générale. Il avait donc échoué à la cloche à Paris quelques mois plus tard, anesthésié au mauvais pinard sur un quai de métro.

Le Grognard restait cloîtré chez nous. Benoît lui avait trouvé du boulot à domicile, alors : polir des poignées de cannes et parapluies de luxe pour un artisan du faubourg Saint-Antoine. On s’était trimballé la polisseuse plombant comme une enclume et le Grognard avait ronchonné : ça ne lui plaisait pas, comme taf. Pourtant c’était honnêtement payé, et peinard. Mais ça lui rappelait trop l’usine. Au bout de quelques jours il n’avait plus rien fait. Bons bougres, on s’était coltinés la polisseuse en sens inverse et on en était restés là. Il vivait là, planté sur le plancher, les yeux dans le vague. On avait dans les vingt ans et lui presque trente de plus.

Pendant deux ans le Grognard a vécu planté là, au milieu de nous autres et nos ribambelles d’amis de passage : comédiens, musiciens, prolos, punks à crête, bourlingueurs, vieux beatniks… et évidemment plein de nanas parce que notre atelier n’avait rien d’un monastère. Et des nénettes tout ce qu’il y a de plus mimis en plus. Le problème, c’est que le Grognard avait un putain de problème avec les filles. C’est-à-dire que comme tous les vieux garçons il fantasmait sur la femme idéale. Qui n’existe que dans la tête des vieux garçons. Quand la petite Maria[2] , toute pimpante, se pointait avec ses copines, alors là c’était foutu : notre Grognard filait directo chez le Tunisien pour s’acheter un litron de Negrita, puis remontait se le siffler à l’atelier, en grognant des : « je suis rien qu’une vieille bête ! » en boucle, pour finir par des « toutes des salopes ! »… ce qui faisait invariablement fuir toutes nos copines, bien entendu.

Deux ans et demi on avait tenu avec le Grognard planté au milieu de l’atelier. Moi encore ça allait vu que les trois-quarts du temps j’étais en Asie… mais les copains ont eu bien du mérite à ne pas craquer. Nourri, logé, blanchi à nos frais, le Grognard. Mais c’était pas le problème : on s’en foutait bien de lui coller une assiette ; on n’était pas chiens. La vie à plusieurs on sait faire et on aime ça, nous autres. Partager sans chichis, c’est notre truc. Il nous faisait le ménage impeccablement. Mais comme c’était déjà nickel avant et qu’on n’avait pas besoin d’un homme de ménage, sa présence devenait de plus en plus pénible.

Un jour il avait disparu, en nous laissant un petit mot très méchant, dans lequel il crachait sur la vie en communauté. Il est toujours dans la malle en fer bleue qu’on voit sur la photo, et qui est maintenant dans notre chambre à Puycity : j’y range mes vieilles archives.

Et puis trois jours plus tard, au matin alors que j’étais en train de me raser, toc toc. C’était lui, tout penaud. Il était retourné picoler dans le métro et se sentait super mal. Il voulait revenir. Je ne l’ai pas laissé entrer : on a été boire un coup au troquet d’en bas et là je lui ai dit de retourner chez sa vieille bique. Il a dit oui. Je lui ai filé les sous pour un aller simple en train avec un petit plus pour qu’il se paye à bouffer pour le voyage. Et il a disparu pour de bon, la larme à l’œil avec son vieux sac de sport en bandoulière.

1991, ça sonne à la Ramounette. Au bout du fil, le Grognard.

− Ben alors mon vieux Grognard, quelle surprise. Qu’est-ce que tu deviens, dis ?
− Toujours pareil : je suis retourné chez la vieille et je retourne le jardin à la bêche, pardi. C’est de plus en plus dur à cause des rhumatismes, mais je sais que la vieille ne me laissera pas tomber quand je pourrais plus manier la bêche, alors je reste. Je t’appelle parce que ça fait des années que je culpabilise : tu m’as prêté des sous et je tiens à tout prix à te les rendre et comme j’ai touché un petit pactole après avoir été classé invalide, je peux enfin le faire.
− Mon vieux, ça pouvait pas tomber plus à pic : j’suis pas mal fauché en ce moment.
− Avec ça, j’ai même réussi à me payer le voyage aux Antilles dont je rêvais depuis longtemps.
− Et alors, c’était aussi bien que dans tes rêves ?
 − Cyprien, tu vas pas me croire et pourtant… plus poissard que moi il n’y a pas : à peine débarqué de l’avion j’avais filé droit à la première plage, et là, je me suis planté un orteil contre la seule caillasse en vue, plantée au milieu du sable fin. Fracture, rapatriement sanitaire le jour même. Deux heures j’y suis resté. Deux heures.

Il y a des gens, on ne peut rien pour eux. Mais on tente le coup quand même parce qu’on est pas des clebs. Et puis très longtemps après, je me dis que quand même, c’était finalement pas totalement vain, d’avoir hébergé ce sans-logis pendant deux ans. Et pour lui, et pour nous. Alors quand un sale con facho me fait sa morale à trois balles à propos des SDF sur l’internet, je ne lui réponds jamais. Là, ça ne servirait vraiment à rien de lui conter l’histoire du Grognard. Vaut mieux l’écrire icy ;-)

e la nave va…

  1. Le gauchiste hirsute étant aux antipodes du gauchiste hystérique, dont Mélenchon est le gourou. []
  2. Devenue une star du grand écran et une réalisatrice de renom entre-temps. []
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Mai la France

 

Je le savais avant le départ, que ce serait la dernière grande virée[1]  avant d’échanger les croquenots contre une paire de charentaises. 

Je le savais quand je l’ai fait : en posant le sac à dos ici, ce sentier népalais serait le bout du voyage. Ses bretelles n’arracheraient plus mes épaules. Le sac a pris le coucou à l’altiport de Lukla dans la soute à bagages, puis s’est enquillé dans le gros zinc jusqu’à Roissy. En France.

Il y a 22 ans jour pour jour, le premier mai 90. 

Après ça je suis retourné quelques fois en Asie, de plus en plus rarement et puis fini. La France. Coincé au sol, à la fois volontaire et contraint. J’avais fait mon temps comme guide de voyages et n’ayant pas envie de devenir gaga à force de bouffer de l’humain comme du maïs à gaver les canards gras, valait mieux pour moi changer de vie. Ce n’était pas la première fois : c’est bien de changer radicalement ; j’emmerde la routine autant qu’elle emmerde le monde : énormément. Il faut casser la coque de temps à autre quand ça craque aux entournures : c’est salutaire. 

Donc ce premier mai-là, c’était spécial. Je n’allais pas rester que quelques jours ou petites semaines avant de retourner au pays ; le pays ce coup-ci il commençait à Roissy. Dans un taxi glissant dans le silence sur une route très large et toute lisse avec des myriades de bagnoles ovoïdes parées de clignotants géants. Et des panneaux gigantesques partout, de part et d’autre et même au dessus. Zéro klaxon. Ni biquettes ni poulets errant sur la chaussée. Pas la moindre bouse de vache aplatie sur l’asphalte. Rien. La ouate froide. Pas un seul chien galeux : rien que des pylônes et taximan qui ne bronche pas. Et puis l’air humide comme une éponge, même sous leur petit soleil. Leur : tout de suite ça me fait toujours le même coup : là-bas j’étais l’étranger et ici aussi, mais considérablement plus. C’est gris ciment et plein de visages aussi pâles que le mien et pourtant je ne suis pas des leurs. Je n’ai rien contre eux : ils sont comme tout le reste ici : ils glissent, furtifs, et jettent de brefs regards, avec dedans souvent une sorte de peur. Ici on peut se déplacer dans une foule sans échanger autre chose dans le regard, qu’un faible clignotement d’ampoule électrique. 

Ils parlent une autre langue : la mienne. Je ne comprends pas tout. Même dans les magasin c’est pas évident. Le rituel aux comptoirs est tellement guindé qu’on les dirait se mouvoir comme dans une pâte d’amidon. Dans le train qui va vers Niort ça me frappe : le hurlement des roues dans les virages me parvient à peine : tout est assourdi, molletonné à tel point qu’on entend même ses acouphènes. Capitonné : tout est un peu comme chez les fous : on ne veut pas que vous vous fassiez du mal, ici. Il y a sécurités prévues pour ça. Partout. Les voitures roulent très vite mais elles n’écrasent pas grand-monde. Voilà, c’est pour ça : il n’y a que peu de piétons donc le risque est plus faible ; sauf dans les grandes villes mais là c’est difficilement possible parce que tout le mode s’arrête aux feux alors même qu’aucun flic n’est en vue. Autour des tranchées de leurs chantiers, il mettent des barrières pour éviter aux passants de tomber dedans. Ils n’enlèvent presque jamais leurs plaques d’égout en fonte noire : comme ils n’ont pas de mousson, leurs égouts ne refoulent pas, ainsi leurs plaques ne se soulèvent jamais toutes seules. Il ne leur viendrait pas non plus à l’esprit d’aller chercher des clopes dans des rues inondées en tâtant du gros orteil pour savoir si au prochain pas ils seront avalés par les égouts. Ils osent peu.

Niort, c’est la mort. Pas aussi mort qu’Orléans, mais presque. À Niort tu sais tout de suite que tu es en France : quoi de plus français que Niort ? Comment dire… c’est propre sur soi et sobre ; d’un bon goût assez chiant qui doit saper le moral à la longue. Le peu de mendigots que j’y ai vu ne faisaient pas pitié. Or un mendiant se doit d’éveiller la pitié : c’est son métier. Ici ils font semblant très mal, mais les gens leur donnent quand même des sous. Un clochard niortais ne tiendrait pas une semaine à Patna.[2] 

Heureusement qu’il y avait Annie et son frangin, à Niort, sinon je n’aurais pas survécu, tant le choc est puissant, venant de si loin, si longtemps. Escale obligée avant mon chez moi au fond des bois du Périgord, dans le Lot. Jusqu’à ce mai, ce n’était que mon camp de base : ma guitoune de pierres sèches entre deux voyages avec son gros bosquet de bambous tout en en bas, tout au bout du chemin. 

Et puis il y a eu le premier été en France et un temps je me serais presque cru de l’autre côté et puis il y a eu le premier hiver et la première guerre pétrolière contre Saddam Hussein et là je me suis retrouvé vraiment cloué au sol comme tous ces avions désertés par des voyageurs à la petite semaine, morts de trouille. Le froid mouillé qui s’insinue jusque dans les os ; aussi glacé que le jargon des bureaucrates. 

Et le feu de chêne sec de trois ans dans le vieux poêle, et une table carrée en bois d’arbre, et une tripotée de fameux amis… et la petite ménagerie : loin, loin des donjons érigés sur les cendres d’hérétiques et des mairies roides du pays des citoyens napoléons. 

 

En partant d’une idée de Malatrie et Alain : lire à partir d’ici.

E la nave va…

  1. La Transe Himalayenne, une longue balade à pinces de dix mois en 1989/90. []
  2. Une ville de la plaine du Gange vraiment éprouvante et apocalyptique, misérable, dégueulasse au possible et dotée d’un climat aussi terrifiant que sa pollution : lire la fiche Wikipédia. []
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Exit le Blaireaupard !

© Cyprien Luraghi 1996

2 mai 1990

− Passe me voir maintenant. 

 J’étais rentré la veille d’une balade de dix mois à pinces à travers l’Himalaya et la cabine téléphonique parisienne en aluminium brossé était terriblement exotique, comme tout le reste d’ailleurs : les aborigènes feutrés et leurs célèbres regards furtifs ; les pages jaunes de l’annuaire, les platanes en cage.

La veille du retour, à Katmandou Bruno m’avait dit : t’as qu’à téléphoner à Arthaud : ils sont spécialisés dans le bouquin de voyage. Donc Arthaud. La dame au téléphone n’était pas aimable et me disait des choses bizarres : comme quoi j’aurais dû les contacter avant le départ pour proposer mon bouquin. Dans ces cas-là je n’insiste pas et raccroche le biniou en pleine conversation : pas de temps à perdre avec des pied-tendres. 

 A : pas des masses d’éditeurs en A. Mais Albin Michel. Le gars m’écoute jusqu’au bout et me dit : passe me voir maintenant.

C’est minuscule et plein de bouquins, son bureau. Au bout de dix minutes il m’invite à aller nous en jeter un au café du coin de l’avenue. Au bout de trois demis chacun il est partant et moi aussi. Moi au moins, j’avais un vrai voyage à raconter par écrit : pas une aventurette sexy ni un truc de mec super velu faisant l’homme-sandwich en haut de l’Everest pour ses sponsors. 

On se tape dans la main et on se dit à plus. 

***

Un an plus tard

Dis Cyp : faudrait que tu passes à Paris pour les corrections. 
− Ça va pas la tête, Sergio ? j’ai une gueule à monter à Paris, peut-être ? T’as qu’à descendre dans le Lot : y a de la place à la Ramounette tant que tu veux.
− Okay : je ramène un sac de couchage ?
− Ouais.

C’est là qu’on est devenus copains, Serge et moi. À nous fritter la gueule jusqu’à pas d’heure autour du feu de bois sur le pré, en sifflant des cubis de cahors et en tirant sur des pétards. À pinailler sur le moindre point-virgule : comme premier éditeur je pouvais pas tomber sur mieux que ce numéro-ci. Quel chieur ! Non mais il avait raison : un livre n’est pas un objet si banal. Ça prend des ans à se brasser lentement, et puis ça se distille, et ça s’épure. Pas besoin d’en faire des masses dans une vie : il y en a déjà tellement trop dans les librairies, qui partiront au pilon comme leurs commetteurs au cimetière : oubliés de tous à tout jamais. 

***

Sergio est mort d’un cancer généralisé en Thaïlande mardi dernier : Ly m’a appris ça tout à l’heure mais je le savais déjà parce que j’avais vu des mots-clés fatidiques apparaître dans les statistiques de l’Ici-Blog ces derniers jours : « Serge Bruna-Rosso décès Thaïlande ». Des gens qui tapaient ça sur Google et tombaient Ici. J’en avais causé une paire de fois dans les commentaires, de Serge, et sur le vieux Sitacyp qui n’existe plus. J’y disais des trucs pas tristes sur lui : la mélancolie ne l’étreignait pas, il faut dire ;-)

Ce n’est pas dans ce petit billet de rien du tout que je conterai par le menu tout ce qui s’est passé entre lui et moi − et nous − depuis son premier passage à la Ramounette : il faudrait un bouquin dodu et croustillant comme une miche de bon pain, pour ça. 

Son nom ne vous dit sans doute rien : il n’était pas connu du grand public… pourtant des centaines de milliers l’ont lu dans des romans à succès signés par d’autres. 

Je vous révélerai un petit secret tout de même ce soir : Serge se définissait comme hybride : mi blaireau, mi léopard. Tassopardo en italien-valise. Un blaireaupard en quelque sorte. 

Or donc : bon voyage au pays des morts, Sergio Tassopardo ! Le courage aux vivants : amis, famille, Tania et Paul !

E la nave va…

Publié dans Humain, Népal, Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , | 646 commentaires
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