Archives par tag : La Moutche

Capital et Cupidal


Illustration et tritouillage © Annie & Cyprien Luraghi - ICYP 2018

Je devrais pas faire l’andouille. Il se passe tellement de choses horribles de par le vaste monde. Je devrais mêler mes larmes et mes hurlements d’indignation à ceux des masses populeuses sur les réseaux. Je devrais. Faire comme tant d’autres. Comme ceux de mon espèce biologique : fonctionner par mimétisme afin d’éprouver les émotions adéquates agréées par la communauté. Vibrer à l’unisson du corps social.

Partager la parano générale, très peu pour moi. Je devrais pas à soixante ans en avoir douze dans ma tête, et pourtant. Entre intranquillité et insouciance j’ai longtemps funambulé et puis au bout du compte, cool bouboule. Des horreurs j’en ai dégusté tout mon soûl. De visu et vécu dans. J’en ai déjà contées pas mal dans des billets icy-même et il y en aura d’autres encore dans les temps à venir. En attendant je me bidonne. Le spectacle est irrésistiblement désopilant. Ces réfugiés qui crèvent comme des mouches en Méditerranée, et le présidicule de l’État de France recevant cordialement le boss des fascistes ritals au Palais, pendant que Bribri impératrice s’étale dans Gala. C’est vraiment dégueulasse. Et j’en passe : les titres des journaux défilent à toute berzingue, rapportant au quotidien les propos odieux de la misérable brochette de fumiers menant la barque au naufrage des uns, et au surengraissement des autres. Je devrais me foutre dans tous mes états, possédé par des envies de voir des têtes fichées au bout de piques. Je devrais. Puis j’imagine la scène : tant que ça reste au plan de l’image d’Épinal un peu floue, l’envie subsiste. Puis quand l’objectif se met au point, alors là soudain, demi-tour. Le sang appelle le sang, c’est bien connu et à part sous la forme de boudin, autant vous dire que ce n’est pas ma tasse de thé. Donc ne pouvant rien changer à l’ordre des choses, je fais l’andouille plutôt que de sombrer dans le spleen. Il y a de quoi rire en effet, en lisant par exemple dans la presse népalaise que ce pays, un des plus pauvres du monde, fait bon accueil à toutes sortes de pauvres diables exilés, la mort aux trousses. Les Rohingyas, par exemple − article en anglais : CLIC. Alors que dans nos pays où coulent des rivières de lait et de miel, de puissants salauds sans amis les laissent couler à pic où errer de port en port. Plutôt que de rompre leur pain avec, joyeux et fiers.

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Le merdier actuel est dû au cupidalisme. À la différence du Capital tel que défini par Karl Marx et compagnie, le Cupidal ne concerne pas qu’une minorité endogamique pétée de thunes, mais l’écrabouillante majorité de notre espèce. Le cupidaliste est le trou noir des trous du cul, dont l’avidité dévorante finit inéluctablement par provoquer l’implosion : ne subsiste plus alors du cupidaliste qu’un petit agrégat concentré appelé ego, d’une densité aussi formidable que la naine blanche et l’amoralité gouvernementale. Contre ça nul ne peut rien et moi non plus. Déjà que le communisme n’est jamais venu à bout du grand capital, alors face au grand cupidal j’en parle même pas. Sans cupidal, pas de capital. C’est aussi simple que ça.

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Les ressorts les plus anciens du comique sont la chute des corps et la gestuelle du fou. Mais il en est d’autres : les gens qui se prennent au sérieux et ceux qui se la pètent, par exemple. Et là on est servis : rien n’est plus poilant que le concept de start-up nation, surtout quand il est émis par un pingouin empalé sur un manche à balai, à la bouche pleine de dents du plus bel émail. Les crocs rutilants du présidentifrice. On se moque volontiers du bouseux en chef taré des Américains et du vampire de son pauvre peuple Kim-il Dracula − la bouse humaine et l’asia-tique − : la mise en scène hallucinogène de leur sommet à Gniassagapour m’a autant fait pleurer de rire que celle du mariage d’Adolf et Eva dans le Führerbunker en 45. Mais nul besoin n’est d’aller au loin pour ce faire : on a tout ce qu’il nous faut en stock au pays, pour exercer nos muscles zygomatiques. Les salopards grotesques se pressent au portillon du palais des Bourbons. Ruffians et pouffiasses ridicules à la Cour. 

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La Moutche sur sa murette © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Je les pensais disparues, mais Annie les a retrouvées dans un carton l’autre jour, les oreilles de chat en poil de lapin qui nous avaient tant fait rigoler quand les enfants étaient petits. Ni une, ni deux : clic-clac-kodak avec notre rugissant totem népalais Léopardo. Ainsi attifé, la journée ne peut être que radieuse et les récits les plus sinistres des journaux se muent instantanément en fabliaux rabelaisiens de haute graisse. Les petits oiseaux s’égosillent dans les hortensias, le Grisou[1] glapit son amour pour la Moutche[2] qui n’en a rien a cirer, pionçant ferme sur la murette de la petite terrasse. Au loin le monde gronde comme le terrible orage de l’autre jour. Tout est calme, fors nos petits éclats de rire au moindre bon mot, ou doux… e la nave va…

  1. Un matou sauvage zonant dans le quartier en miaoulant. []
  2. Notre minette tricolore, réincarnation bluffante du Rantaplan de Lucky Luke. []
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Crac aux entournures

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

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Là, elle dort.
Elle est bien.
L’histoire pourrait s’arrêter là.
L’esprit passe par là se demandant qui que et quoi.
Après tout c’est son boulot,
extrapoler.

Elle dort.
Elle est bien.

*

Elle digère ses croquettes en rêvant de soixante-dix souris potelées sur la chaise à côté de moi, à la cuisine, ronronnante. Ou bien elle vient de se gaver de médocs et elle en écrase sur son grabat douteux. Ou alors : sept heures semblant cent ans, comme au bois dormant, prince à la clé, petit sourire aux commissures, au matutin. Aussi peut-être :  elle a deux trous rouges au côté droit. Ou pire encore. Quand l’esprit vagabonde, hein…

Rien de tout ça : elle attend, latente, son temps.
Tout l’hiver, tranquillement.

*
…e la nave va…

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Chauds les cœurs

Photographie : Pierre Auclerc-Galland 2010 - tritouillage : Cyprien Luraghi 2017 © ICYP

Bientôt le printemps, chic. Les patates ont commencé à germer, on tient le bon bout. Derniers virages avant la ligne droite et au bout les fleurs, les boutons, araignons et autres champignons, et les jolis chatons aussi − tant animaux que végétaux. On va enfin pouvoir tomber les caleçons longs, les chaussons et entendre à nouveau la chevêche ululer, c’est chouette. Il fait bon chaud enfin, comme au bain, comme au vin chaud. Tomber les épaisseurs, les pelisses, les marcels, écarter les orteils en éventail, aller se prélasser en compagnie des lézards. En faisant gaffe au greffier en chasse dans la venelle. Et tout bientôt aussi le grand retour de la souris du soir croquée par la Moutche[1] sous la chaise à la cuisine. Et les troupeaux de puces qui vont avec. Puis ces saloperies de mouches zonzonnant au bout du nez, agaçant les oreilles. Car rien n’est jamais parfait dans ce bas monde de merde. 

*

Trois jours que je n’ai pas vu la mouche d’hiver. Je ne sais pas chez vous, mais sous notre toit il est de tradition de ne pas aplatir à la tapette l’ultime mouche d’automne : celle narguant le sort la vouant à une mort certaine aux frimas venus. Celle exigeant un second printemps. Tous les ans il y en a une et ce depuis des lustres. Déjà à Paris au siècle passé, puis dans mes cagnas lotoises d’autrefois, au fin fond des grands bois du Périgord. Et maintenant à Pucity aussi. Notre mouche d’hiver de l’année s’appelait Mireille.[2] S’appelait parce que là je crois que c’est cuit pour sa couenne. Comme c’est dommage de louper le printemps soudain qui vient de nous tomber dessus de manière inopinée. Personne ne s’y attendait. La bonne blague. Météo France avait tout faux. Comme quoi le bordel climatique c’est du pipeau. Monsieur Donald a bien raison de négater le bordel climatique. 

*

Profitant du printemps subit, le majordome du grand gouvernail de la France s’est rendu en délégation dans notre bon département du Lot il y a quelques jours. La révolution est en marche : tout va changer et changer pour le mieux. Réjouissons-nous. Hauts les cœurs. Olé. Joie républicaine. Liesse rituelle. Petits fours. Salle, sièges, écran, blabla. Applaudissements nourris. De ce conclave départemental a surgi une idée géniale : afin de vibromasser l’Économie, il apparaît que la prolifération des virages sur nos routelettes est trop onéreuse, puisqu’elle impose la pose de kyrielles de panneaux attention, virages dangereux qu’il faut renouveler à grands frais tous les tant et tant à cause de l’inéluctable usure des ans ; or donc l’invention du panneau achtung, ligne droite puis sa pose à l’entrée de l’unique ligne droite réellement digne de ce nom dans le département[3]  s’impose. Comme c’est mon dessin pour ce panneau qui a été retenu, je vous le présente en avant-première exclusive : bientôt il fera la fierté du plat de spaghettis géant tenant lieu de réseau routier dans la contrée. Il est librement inspiré du design de notre célèbre Poteau 62[4] :

© Cyprien Luragi 2017 - ICYP 

Restons au frais, loin du cagnard au dehors et ménageons nos méninges, les aminches… E la nave va !

  1. Notre minette de compète. []
  2. Comme la mouche de la chanson de Dick Annegarn. []
  3. Je ne la dévoilerai pas, craignant d’engendrer des accidents mortels. []
  4. Un totem constitué d’un poteau EDF en bois de 1962, bien rugueux, avec lequel nous surenculons les tristos et les biomormons []
Publié dans Billet Express, Déconnologie | Autres mots-clefs : , , , , , , , | 2862 commentaires

Du passé à la trappe

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Je ne suis pas Proust et n’ai pas de madeleine. J’avais une trappe en fonte. Bien épaisse, bien lourde, bien noire. Cimentée tout autour, scellée par dessus le cloaque. Par moi, en soixante-quinze, à dix-sept ans. Je me souviens de l’odeur : celle de la boue de mai exaltée par l’orage en vue. C’était au carrefour où je levais le pouce pour héler une voiture allant à Strasbourg. C’est à ce moment que j’ai su. Je savais déjà qu’il était mort mais là tout s’est happé comme dans un éclair noir, de fonte lourde. Soudain je n’avais plus de passé. Il valait mieux.

Trois jours plus tard à Strasbourg, avec ma colocataire, à la sortie du cinéma où Family Life de Ken Loach venait d’être projeté. Là, une de mes tantes ayant appris que j’y étais, m’était tombée dans les bras en m’apprenant la nouvelle. En ne m’apprenant rien : je savais. J’étais encore sous le choc : ce qui se disait dans ce film était calquable sur ce passé à la trappe. Je n’ai jamais pu revoir ce film jusqu’à la fin, depuis. Peut-être que maintenant ce serait possible. Mais je tourne encore autour de cette petite trappe signée Ken Loach. L’autre, la grosse toute noire, ça fait longtemps que je l’ai soulevée. Il avait bien fallu : se couper de son propre passé, c’est bienfaisant un temps seulement. La rupture permet de ne pas être poursuivi par les remugles de l’égout sous la trappe… et de prendre la clé des champs en beauté. De voir le monde en beau enfin, de humer son air pur, d’y cheminer en plaisante compagnie.

Mais un jour il faut briser les scellés et soulever la trappe. Ce qui est dessous, c’est nous, c’est moi. Ça s’est fait je ne sais plus quand exactement. En arpentant un sentier himalayen de longues années plus tard, sans doute. Vous savez : quand à force d’arquer on n’est plus qu’une tête pensante planant au dessus d’une mécanique en caoutchouc automatique et que des bribes du passé se moulinent finement, comme en rêve. Ce dont je me souviens c’est qu’immédiatement après je me suis tout pris en pleine gueule.

Après, il faut encaisser, digérer. Disséquer, distiller. Comprendre, enfin. Ce qui s’était passé ce jour de mai 75. Quand mon grand frère est mort entre mes bras. Et tout ce qu’il y avait avant, et tout autour. Dans ce nid clos infernal. Ce mortier dans lequel le pilon s’abattait sans cesse de tout son poids sur la matière ; nous.

Ce jour-là j’étais de passage. Pour voir mon frère, qui n’allait pas bien du tout. Ça faisait déjà un bail qu’il avait implosé. Des années. Le vieux l’avait jeté en le menaçant d’un couteau pour une gamelle de bouffe pas finie, sur un chantier. Il avait quatorze ans. La vieille lui avait trouvé un garni chez deux sœurs, vieilles filles invétérées, et elle me faisait lui porter à manger en cachette. Puis il s’était embauché comme mousse sur une péniche tapant ses Strasbourg-Rotterdam chargée de marchandises. Et ensuite avait sombré dans la dope. Fait de la taule et échoué en HP. Où j’étais le seul à lui rendre visite. Souvent. C’était étrange, je n’y comprenais rien. Il y avait là toutes sortes de fous assemblés dans ce pavillon fermé du vieil hôpital. Le frangin était tout bizarre − pas du tout comme avant − et ne déparait pas, gesticulant et articulant des phrases insensées. J’ignorais tout des arcanes de la folie, alors, et ce qui me rassurait un peu était de le voir sourire et raconter des bêtises. Il n’avait pas l’air malheureux. À sa sortie il était revenu chez les vieux. Un vrai légume : il se gavait des médocs fournis par l’hôpital et me demandait d’aller lui acheter de l’éther et du trichloréthylène à la droguerie. Il versait ça sur un gros coton et inhalait le tout, jusqu’à tomber dans les vapes. Je ne le voyais pas faire : ce n’est que des années plus tard que j’ai su à quoi servaient ces produits. Je ne savais rien de rien, encore. J’avais bien trop à faire à me bricoler une petite vie bien à moi, loin de ce nid mortifère. Projeté dans un monde d’adultes auxquels je ne comprenais pas grand-chose, alors. Des gens normaux avec des relations humaines normales : la chose la plus dure à comprendre quand on débarque d’une planète de fous. Et c’en était une sacrée, croyez bien.

Je n’ai plus que quelques flashs en stock, de ce soir-là. Le vieux était dans la salle à manger, à picoler. La vieille aux fourneaux à radoter méchamment. Au bout du couloir, à gauche, le frangin était aux chiottes, sa tête hirsute appuyée contre le verre dépoli de la porte. Comme assommé. Doucement j’ai ouvert et l’ai pris dans mes bras pour le traîner au lit. Il ne respirait plus. Ses yeux entrouverts étaient ceux d’un bébé. Je devais partir. À la cuisine quand j’ai dit penser qu’il était mort, la vieille a continué à ressasser sa scie habituelle, composée de reproches à tout un chacun, et à côté le vieux à dit de sa voix avinée − je m’en souviens comme d’hier − « Ah, si je pouvais lui faire boire un litre de rouge en plus pour qu’il crève pour de bon ! »

Là je suis parti au carrefour sans saluer personne, sans un mot. Le temps était le même qu’à l’heure où j’écris aujourd’hui. Des gros nuages noirs, la pluie à verse et des instants de soleil.

*

Ça, c’est un minuscule grumeau de ce qu’il y a sous la trappe noire. Qui est ouverte en grand et ne me fout plus la trouille comme autrefois. Maintenant je sais que vivre avec des fous ne rend pas fou. C’est cool. Il y a quelques mois j’ai lu Profession du père, un grand bouquin de Sorj Chalandon : avec son grand talent il dit ce dont j’ai fini par me rendre compte : on trouve ça tout à fait normal de grandir dans un nid de méchants cinglés, puisqu’on ne sait pas qu’ils le sont. On est trop petits pour ça et c’est tant mieux. Certains s’en sortent bien comme lui, moi et d’autres. Certains se font happer par le vortex, hélas. J’en connais. Comme je les plains…

…e la nave va…

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Billet quantique miauleur

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

10 décembre

Je n’en fais qu’à ma tête. Elle passe devant, le reste suit. Par exemple aujourd’hui j’ai envie d’écrire ce qui me passe par la tête et de continuer à le faire en direct-live jusqu’à épuisement du sujet. Pour autant que ce billet ait un sujet, le vieux matou de l’illustration n’étant sujet de personne. Une chose est sûre : ce billet durera au moins jusqu’au vendredi 16. Ce jour-là, dans l’après-midi, je saurai ce qu’il en est pour l’affaire qui nous a fait monter à Paris, que j’avais vaguement évoquée dans l’avant-dernier billet. Mais là, lecteur de passage, tu n’en sauras toujours rien : patience, patience. Il en faut à revendre, je vous assure. La vie est une salle d’attente, autant le savoir tout de suite.

Actuellement dans la salle d’attente, des candidats à la candidature poireautent. Ils veulent être calife à la place du calife. Or le calife a jeté l’éponge. Les lecteurs réguliers de l’Icyp ont peut-être remarqué que depuis l’élection de François Hollande − surnommé Goudamou par nous autres déconnologues distingués −, je n’ai publié aucun billet sur son gouvernement. Alors que pendant le pénible quinquennat précédent du gniaf, [1] ça y allait gaiement. Car quoi en dire ? Comme me le faisait très justement remarquer un membre de ma progéniture : « papa, on a voté pour lui en n’en attendant rien et on a eu droit à moins que rien ». Donc il n’y avait rien à en dire ou si peu que ça ne valait pas la peine de me flinguer le bout des doigts à marteler le clavier. Ah si, tout de même : on a eu droit à un déferlement d’hygiénistes débiles faisant fixette sur la clope et assimilés. Sacrés socialistes, tiens. Bon, en face c’est encore pire et c’est ce qui pend au bout du nez des citoyens, dont je ne suis pas fort heureusement. Car je vis dans une dimension légèrement parallèle située dans l’éther tuttiquantique. Voilà : c’est tout pour aujourd’hui, la suite demain − à moins que l’envie de clavier ne me reprenne avant minuit…

 

11 décembre

Tout commence par un grand café. Sans grand café, pas de journée valant d’être vécue. La routine de l’Icyp a grand besoin de grand café, déjà. Donc j’attaque en ouvrant les yeux et le Terminal de notre petit serveur, pour bloquer les adresses IP des vilains botnets qui cherchent en permanence à venir y déposer leurs pubs à la con dans les commentaires, pour des fausses montres de luxe et du viagra de contrefaçon. Mine de rien, ça bouffe pas mal de temps. Et puis il y a les mises à jour du moteur Linux, évidemment. Et l’entretien, le nettoyage, les sauvegardes et compagnie. Et puis ensuite aller lire tous les commentaires commis dans la nuit et à l’aube matutine. Dans la foulée c’est boulot, boulot : j’attaque la réparation du premier ordinateur du jour, en général sur un coin de table vu que de plus en plus fréquemment il s’agit d’un portable ne nécessitant pas d’installation à l’atelier du rez-de-chaussée. Même le dimanche ; d’ailleurs là je viens de finir celui d’un copain du patelin d’à côté. Mais c’est bien parce que c’est lui et qu’il le mérite.

Ce n’est pas ma seule routine quotidienne : il y a les ablutions par exemple. Et le Jeu des 1000. Et pas que. Mais de l’une de ces routines, je ne peux pas encore parler. Pas avant vendredi prochain en tout cas. Patience, patience…

 

12 décembre

Rue89 existe encore. Pourtant ça ne devrait pas. Ou plus, plutôt. Non parce qu’ils ont envoyé un mail circulaire à tous ceux qu’ils appellent des riverains − leurs commentateurs, en fait − vu que leur canard est en cours de phagocytation par le Nouvel Observateur. Et que donc j’en ai reçu huit, correspondant à mes comptes successifs depuis fin 2007. Or donc comme c’était dit dans ce mail, il était prévu que ce week-end tout le bétail soit transféré sur Le Plus, où les reliquats de la rédaction s’apprêtent eux aussi à rejoindre leur nouveau pondoir. Et il ne s’est rien passé : tout continue comme si de rien n’était. Forcément puisque rien n’a été. Pourquoi ? Je n’en sais rien. C’est comme ça et pas autrement, faut pas chercher plus loin.

Alors je sais : icy il en est quelques uns qui n’en ont rien à foutre de Rue89 − Ubu89 pour les intimes − et qui n’y ont jamais foutu les pieds. Mais le noyau dur de la Déconnologie s’y est formé et comme c’est pas juste des amitiés virtuelles, hein… et que ça dure depuis bien sept ans, et qu’il s’est passé des tas de choses, et pas qu’entre nous… eh bien j’en cause, d’Ubu89. D’un côté ça me fait tout drôle de savoir que ce vénérable navire de l’internet va être bientôt englouti, et de l’autre je m’en fous pas mal. L’Icyp existait bien avant Rue89 et existera − je l’espère − bien longtemps après le naufrage. Dont je ne me réjouis pas : des gens vont perdre leur boulot à la rédaction et chez pas mal de vieux commentateurs, le désarroi est palpable. Nous autres commentateurs de fond sommes un peu comme les rats : on aime nos vieilles caves, on y a nos petites habitudes, on connaît bien la faune.

C’est tout pour aujourd’hui : moins de cinq jours à tirer avant vendredi soir. C’est ça qu’il faut se dire en attaquant le lundi.

 

13 décembre

Toute la journée ça a été le défilé. D’abord à la maison : des amis en veux-tu, en voilà, et du client en chair et en os et au téléphone, et du voisin de gauche et celui d’en face et même un brave toutou de passage qui a fait fuire la Moutche, car cette tigresse miniature est au moins aussi courageuse que le lion du Magicien d’Oz. Ça tombait bien parce qu’il n’y avait pas de machine à réparer en urgence au boulot. Et puis que la vie sans amis n’est pas une vie. Nous autres membres du peuple singe debout, n’avons pas la mentalité erémitique. Nous exécrons la solitude. Qui est mauvaise conseillère et nous pousse à broyer du noir puis à nous faire des films à la con dans la tête. Quand quelque chose ne va pas, on le dit aux bons amis et on écoute leurs bons conseils. Si chacun restait dans son coin comme une merde sèche, l’humanité serait encore plus déprimante qu’elle ne l’est déjà. J’ai dit. Hugh !

Encore trois petits jours de rien du tout à tirer jusqu’à vendredi. Il se passera quelque chose ce soir-là, vous verrez, les amis… et les lecteurs inconnus aussi. Patience, patience…

 

14 décembre

Ça a commencé il y a 2617 jours. Sept ans, un mois et trente jours. Peut-être que dans quarante et quelques heures, ça commencera à s’arrêter. Je n’en sais rien, pour l’heure. Je n’espère pas : j’attends, simplement, sagement. Le verdict que j’attends est sans doute déjà couché noir sur blanc, quelque part au tribunal de Paris. Après-demain en fin d’après-midi je devrais enfin le connaître. Je ne suis pas le seul à l’attendre, ce verdict. Toutes celles et ceux qui subissent cela depuis 2617 jours − et même bien plus pour une autre que moi −, sont dans l’expectative. Pas anxieuse, mais légèrement fébrile tout de même. On en a tant vu et de toutes les couleurs, rien que pendant ces 2617 jours. Qu’on n’ose pas espérer. Pourtant on devrait. Mais l’espérance a ses limites et elles ont été salement dépassées, dans cette histoire de fou. De folle, plus précisément. L’espérance est un luxe bourgeois. Contentons nous de patience…

 

15 décembre

17 heures : 24 heures à tirer. Je clone des disques durs en compote en attendant Godot. Récupérer des données sur des supports pourris, c’est ma petite spécialité. C’est tout à fait méditatif et ça laisse le temps de gamberger ou de causer un brin avec les amis icy et là…

C’est un commentateur de Rue89, proche ami de notre Picholive[2] − qui m’a appris la nouvelle de sa mort toute récente par MP tout à l’heure.

Picho, il s’était chopé le crabe à l’automne dernier et un jour il n’était plus venu dans mon estaminet de l’internet, il y a quelques mois. Je me doutais bien que ça ne devait pas trop gazer pour lui − chimio, etc. −, mais je n’imaginais pas qu’il puisse casser sa pipe comme ça, d’un coup, aussi tôt.

On ne se connaissait pas en dehors du Web, mais il voulait à tout prix qu’on se fasse un raout en sa compagnie à Puycity au printemps. On le fera quand même, pour lui rendre hommage, non mais !

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

Léopardo en est tout retourné (et le drapeau en fond, c’est Picho qui nous l’avait confectionné).

Picho, en matière de clin d’œil, m’avait envoyé 69 euros pour que je puisse m’offrir les services d’un avocat pour l’affaire dont le verdict tombera demain en fin d’après-midi. Comme d’autres amis l’ont fait. Déconnologie never dead, quoi qu’il en soit. À demain, donc…

 

16 décembre

 16 heures tout rond. C’est l’heure de l’énoncé du verdict à la cinquième Chambre du tribunal de Paris. Maintenant ça peut tomber n’importe quand. Je surveille ma boîte à mails. Patience, patience…

19 heures tout rond. Rien dans la boîte. Ce qui signifie que l’après-midi a probablement été chargée au tribunal et que par conséquent, le verdict n’arrivera dans ma boîte que lundi. Patience et repatience, donc. 

 

17 décembre

J’aime bien les jours où il n’y a rien à raconter. Juste à déguster des litchis tout frais arrivés par avion de la Réunion, offerts par le voisin de gauche qui a de la famille là-bas. Siroter des caouas, têter la clope à vapeur, gamberger sur le prochain billet, dépiauter l’ordinateur portable d’un client. Mollement, c’est samedi. Relire Rousseau et tomber là dessus :

Je ne sais quel aveuglement, quelle sombre humeur, inspirée dans la solitude par un mal affreux, m’a fait inventer, pour en noircir ma vie et l’honneur d’autrui, ce tissu d’horreurs, dont le soupçon, changé dans mon esprit prévenu presque en certitude, n’a pas mieux été déguisé à d’autres qu’à vous. Je sens pourtant que la source de cette folie ne fut jamais dans mon cœur. Le délire de la douleur m’a fait perdre la raison avant la vie : en faisant des actions de méchant, je n’étais qu’un insensé.

(Lettre à M. Moultou – À Montmorency, le 23 décembre 1761)

Me dire que les paranos, t’en as vu un, tu les as tous vus. Me dire que c’est cette distorsion du réel qui fait que le monde est si mal. Si tordu. Il n’y a que ça à faire ce samedi. Et rêvasser peinardement… ;-)

 

18 décembre

Je me suis fait la réflexion hier soir : ce billet-journal renouvelle le genre. Quand j’avais démarré le Sitacyp il y a quinze ans, c’était pareil. J’écrivais au fur et à mesure et au fil des jours, tout ce qui me passait dans la tête et un peu aussi ce qui se passait au dehors. Quand cette saga sera achevée − en fonction du verdict qu’on devrait enfin (peut-être) connaître demain, de temps à autre et en fonction des événements, je continuerai le journal, comme au bon vieux temps où nous n’étions qu’une douzaine à faire ça sur le Web francophone. En attendant, attendons…

 

19 décembre

Nous attendrons encore, donc. Puisque le verdict ne sera rendu que le 5 janvier. Je viens de l’apprendre. No comment, il vaut mieux. Je clos ce billet-journal et entame la gamberge pour le billet suivant.

 

…e la nave va !  

  1. Je ne prononce jamais le nom de ce putricule. []
  2. Moctezumiaou sur Rue89 []
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