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les biomormons

Illustration © Cyprien Luraghi 2013

C’est peu de le dire : ils sont le fléau du siècle. Annie avait inventé le terme il y a une quinzaine d’années quand on vivait dans les grands bois de la Plouquie Profonde. Au départ ça s’écrivait bio-mormons avec un tiret. Nos voisins en étaient. Jeune couple sans enfants. Lui grande perche osseuse au regard creux balayant les bas-côtés de l’horizon, fuyant tes yeux. Elle petit jambon à coupe Jeanne d’Arc toujours l’air constipé, miel dehors et fiel dedans, faux cul comme pas permis. Alors en déconnant joyeusement autour de la table en bois d’arbre en bonne compagnie, le mot fut adopté. Ça leur convenait si bien à ces petits prédateurs fragiles coincés du fion. 

Ils pouvaient pas nous blairer et c’était tout à fait réciproque. Logique. Le voisin du dessus les avait dans le pif aussi, ces pieds tendres à sang de rave, et il avait le nez long comme tous ceux de sa race finaude de petit paysan gascon croisé bougnat, le monsieur. Ils s’étaient installés dans le coin tout récemment avec l’idée d’y rester. Ils débarquaient de leur monde de biomormons chez nous, autant dire chez les Sioux. Évangélistes pour couronner le tout. Sans défaut apparent, vicieux et souriants. 

Tous les autres biomormons sont comme nos deux premiers, de quelque variété qu’ils soient. Car il en est de toutes sortes et pas que des évangéliques. Leur point commun : imposer leur putain de morale hygiéniste zombie aux bien vivants. Et leur trouille irraisonnée de tout corpuscule douteux. Les particules fines sont dans leur collimateur, et pas que. 

Ils sont les surgeons de ces ligueurs vertueux massacreurs de Sioux en Amérique. Les puritains comme on disait autrefois. Des moralistes modernes, de ceux qui aiment le sexe bien emballé, sous atmosphère conditionnée, gymnastique. Et propre ; bien dans les clous du saint Livre psychiatrique. Tous partisans de la prohibition de tout ce qui fait le sel de la vie. Les bons trucs un peu cracra qui nous font vivre : les ivresses et les rêves les plus fous. L’âpre et le soyeux. Le chatoiement inutile, la fioriture purement décorative, le fou rire et le bel amour. Les copains. La clope, même à vapeur électronique. Les gros mots, les blagues de cul, le pinard et la fumette. Je vous cause même pas du second degré qu’ils prennent pour du premier à tous les coups. 

C’est des gens de bien qui voient le mal partout. Sauf là où il se terre : dans leur sang de navet, sous la peau de ces sacs à merde. Qui sont considérablement plus dangereux que le péril Jaune ou les islamigrés. 

Ils sont partout. Mais qu’ils se disent une chose : nous aussi.

Épluchons les biomormons !

 

…et le navet va…

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Aux quatre horizons

Par la fenêtre Nord de la Cazelle - janvier 2002 - © Cyprien Luraghi 2002Il y a toujours que ça continue.

L’horizon nourrit les sens ; allant à lui ou pas, pas à pas ou immobile on l’engouffre ou espère,  le mieux toujours et encore.

C’est ça depuis les Âges Farouches, quand la petite troupe engoncée dans des pelisses à l’esquimaude contempla les mêmes molles collines que celle que je voyais de la fenêtre de la Gazelle en deux mille deux, le dernier hiver que nous y avons passé avant de décamper en direction de Puycity.

Sans l’horizon devant soi, tout se nécrose et dépérit dans l’animal humain avide dont c’est la raison d’être ; sans lui le ventre reste vide, le gibier s’enfuyant toujours plus avant et sans lui notre insatiable esprit hurle sa famine. Il ne faut pas rester assis ou pieds ballants, le cul sur le rocher ; à peine le temps nécessaire pour souffler au sommet du tuc1 et on repart engouler le vent qui vient du bout de l’horizon, là où on va vers.

La joie, la peur au ventre du danger droit devant soi, que l’on ne voit pas encore et qui est là pour sûr, loin-loin ou au coin du bois noir dans les barbes de lichen et le craquement des branches sous la semelle, bien planqué.

Au bout de l’horizon il y a le renne et l’ours, la vallée fertile ou le sang d’une bataille sur le sable sec ; le paradis des flemmards, l’enfer des serfs trop besogneux. Pour le savoir, suffit d’aller y voir et de savoir ce qu’on veut.

Sinon, on peut tout aussi bien ressentir la même trouille au tripes et jouir de sa tête fendant le vent depuis sa chaise à la cuisine ou en prison : l’horizon fait fi des murailles.

Au bout de l’horizon il y a nous : les scrutateurs du rêve droit devant qui sont debout ; privilège humain.

 

Sur une idée de Banana (la bibise à ses fifilles !) sur le fil précédent, ici : CLIQUEZ FORT !

 

  1. Coste, pech, puy, tuque, tuc, truc : toutes sortes de variantes de collines gasconnes. []
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Express de nuit

Tarzan © Cyprien Luraghi 1993

 

Pas un mot.

Le coq dort
et se les pèle
hissé dans la glycine
par grand’ peur du renard
qui lui a tout bouffé ses poules.

Plumé-vidé :
850 grammes.

La main qui l’a nourri le mord
les doigts luisants
de sauce à l’estragon.

Toujours se méfier de la gamelle…

*

N.B. : L’art du haïkou de chez nous est plus disert et blablateux que son cousin nippon le 俳句, si ça lui chante.

 

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Ratiches blues

Une semaine au tas, le Cyp. Tout a commencé mercredi dernier, en rentrant de chez Martine et Jimmy. J’ai tout d’abord cru à une gastro des familles, mais non. Il s’agissait d’un abcès, en fait, une chique pénible survenue à ma grande incisive supérieure, à droite. J’ai les dents mauvaises depuis qu’elles me sont nées, ce qui en rajoute à mon manque de chance inné − c’en est presque drôle, parfois. Il ne m’en reste plus que seize, et encore je n’ose pas compter. Unetelle concassée par un caillou bien traître dans une soupe aux lentilles népalaises, l’autre sur du riz indien, la suivante et ses consœurs ravagées par un microbe ; et puis des racines minables comme le dit mon saint dentiste. Je le vois avec l’auréole, cet homme-là, depuis qu’il m’a décoincé de devant la roulette. J’ai trop laissé traîner comme pour trop de choses, et puis je n’ai pas toujours eu la ressource de me faire soigner étant trop fauché dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ou bien trop au loin du ratichier compétent, en plein Himalaya. Je ne compte plus mes rages de dents. J’ai une palette (une grande incisive) qui va sauter, pardi ; un tout petit morceau de moi va s’en aller. C’est l’âge. Mes dents sont moches, elles me font mal et je les hais. Je serais heureux quand j’aurais du plastoc partout collé sur mes mâchoires. Mais pour l’heure je mâche un gros chewing-gum en résine rosâtre, modèle Sécu très cher (j’ai tout de même raqué 4000 balles de ma poche l’an dernier pour pouvoir enfin enfourner autre chose que la soupe du soir et le yaourt y accolé. C’est de ma faute, de ma très grande faute ; j’aurais dû sans doute être un cran plus rôdé à la bureaucratie de chez nous. C’est que sur ma Carte de santé, à l’époque, il était nettement mentionné que j’étais pris en charge pour les prothèses dentaires. La secrétaire de mon quenottier chéri l’a pris à la lettre… et nous avons lancé le traitement. Manque de bol, j’ignorais qu’il fallût nourrir un bureaucrate de merde (une dame très bête et très feignasse, en l’occurrence) et mendigoter le droit inaliénable d’être remboursé à cent pour cent de ma prothèse de pauvre. Droit auquel j’avais droit. Mais non, j’avais fauté irrémédiablement et la donzelle m’entreprit à grands coups de morale, comme quoi j’avais attelé la charrue avant les bœufs. Et de m’engueuler presque, la connasse. Non, il n’y avait pas même moyen de rattraper ma bourde, non, pire qu’aux Assises je n’avais plus aucun droit, n’ayant pas sollicité une Entente Préalable. J’y aurais eu droit mais j’y aurais pas droit et je serais puni de 4000 balles rien que parce que j’avais remué du désordre et que voilà, merde, y a des lois et tu planes, mec ; en plus t’es nazebroque et puis t’y connais rien.

− Oui mais, madame, je pouvais plus manger…
− Ce n’est pas mon problème, monsieur, fallait faire une demande d’entente préalable, tralala…

OK, OK. Je m’étais dit alors : vieux Cyp’, te laisse pas faire, tu vas écrire au Président, cong… Ouèille, Chiraque lui-même. Y a pas besoin de timbre, déjà. Y m’avait répondu, enfin son cabinet, qu’il transmettait ma demande au préfet de Cahors. Qui m’a renvoyé − enfin, son cabinet − à la Sécu du Lot, qui m’a dit que nenni, qu’il eût fallu que je fasse les choses dans l’ordre. Point. Je fais bosser les fonctionnaires, moi, on devrait même me décorer; pensez : ça doit les emmerder mais je leur évite la surdité. Tiens, je me souviens. C’était en 1978 et j’étais objecteur de conscience aux Monuments Historiques, à Paris. On était au mois d’août et ça cognait dur. L’ami Jeff et ma pomme on s’était portés volontaires pour assurer l’été. On faisait les bouche-trous. Là, fallait distribuer le courrier. On tombe sur une lettre pour mister X, sous-comptable de mes couilles au fin-fond des greniers. On l’avait jamais vu, çui-là. Une flèche, le gars, un cas de figure; vingt ans au fond des combles sans se faire repérer. la planque, quoi. On frappe et on entre sans attendre, c’est la règle. Le gars se pignolait peinardement, son Lui nonchalamment ouvert entre ses cuisses maigres, son col pelle à tarte singulièrement agité, ses lunettes cerclées se trémoussant en rythme. Un caniche en rut. Le bonheur. On a posé le courrier sans le déranger; il a soudain pâli, mais ce fut tout; nous sortîmes. Un demi après ça, suivi d’un pan bagnat et… [il est 4 heures 10, Annie est partie chercher les mioches à l’école de Pouliviac (9 bornes) et je mets en ligne; j’envoie la sauce et je fais une pause.] d’une crise de fou-rire grotesque et nécessaire, nous aux anges, clamant à qui voudrait l’entendre qu’il est des fonctionnaires qui se branlent au bureau. Bon, c’est con, je sais; l’astiquage est parfois salutaire : il peut bien vous sauver d’un destin ténébreux ; et puis qu’en ai-je à foutre, hein ?

Si, je sais : ils sont payés, pas moi.

J’ai les crocs, du coup; il est six heures, je vais nous bricoler un truc. On mange tôt, les mioches ont classe demain. On est virés dans cinq mois et trois jours. La Caroline aussi, qui l’a appris avant-hier. Mais c’est une autre histoire.

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Plan de boulet

5 octobre 2001

Je dois remplir mon dossier de demande d’aide sociale : l’AS de la SGDL me l’a rappelé hier au téléphone. C’est pas bien, j’aurais dû le faire avant. Cyp, tu laisses traîner les choses et puis après tu te plains que ça foire… Non, non madame ! Objection : j’étais super malade. Oui, voilà madame : j’étais avant-hier chez Jean et Marie, qui sont charcutiers à Pouliviac et je leur bricolais quelques améliorations sur leur ordinateur, de façon à ce que ça ne plante plus. Tout un truc. Dans ces cas-là je me fais payer en nature : trois heures de réglage contre un gros tas de saucisse sèche. Impeccable, mon garçon, faut bien vivre après tout. [NVDF du 20 août 2015 : peu de temps après je devenais dépanneur officiel avec ma petite asso 1901.] Je rentre à huit heures et voilà que je me sens mal. Très très MAL, madame. Une gargantuesque gastro des familles, tenez : c’est la spécialité du grand Sud-Ouest. Et puis hein, juste avant, les yeux dans le sable à me scanner des trois cent pages et des pour vous offrir un Sitacyp encore plus beau. Un ex-chômeur en cours d’inscrip’ au RMI qui bosse comme ça, c’est louche. Un peu mon ami que c’est louche. C’est le statut de l’écriveur moderne. Tant mieux, comme ça on coûte pas cher et on fait pas chier. En revanche, il n’est pas interdit de mordiller la main qui nous nourrit. Non ?

Si.

J’aime pas les Friskies® au lapin, je préfère le Sheba® sauce chasseur. Comme avant-hier, je continue à dresser le portait de l’ami Serge Tassopardo. [NVDF du 20 août 2015 : un billet lui a été consacré pour célébrer sa mémoire quelques années plus tard : CLIC]

6 octobre 2001

C’est samedi, ça passe et ça repasse sous les fenêtres ; les poulets piaillent, effrayés par le trafic et le barouf : les chasseurs sont de sortie. Ça m’énerve et en même temps je m’en fous. C’est depuis qu’ils ont construit un cabanon de chasse dans les bois du père Roudy, à trois cent mètres de la Cazelle. Mais ils se sont calmés; depuis trois ans c’est le gendre à Roudy qui fait la police; il a des enfants, il sait ce que c’est. Avant, ils fonçaient par grappes de dix bagnoles à 80 à l’heure et maintes gallines se sont retrouvées laminées…

− C’est vos poules, ça, monsieur ? dit l’automobiliste.
− Ah non, les miennes sont pas si plates…

Justement, ce soir on assassine. Deux coqs au moins. Ils sont tout petits, nos coqs, pas plus de 900 grammes à l’arrivée, mais alors ils sont trop bons. Leur chair a le goût du gibier. Elle est sombre et ferme, pas filandreuse du tout, les os sont recouvert d’un périoste très bleu. C’est étrange, on a l’impression de manger du dinosaure miniature. Mais les poulets sont des petits dinos, en fin de compte. C’est con, j’ai pas de magnéto, sinon je vous collerai une séquence sonore qui vous ferait comprendre de quoi je cause. Les poulets, quand ils se parlent c’est tout un truc. Rien que la ponte, c’est toute une affaire. Ah ! le cri de ponte ! [on peut, bien sûr, m’offrir un enregistreur mini-disc doté d’un bon micro, ça n’est pas interdit… tout le monde en profiterait, non ?]

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