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Deborah lovely

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 1983 - 2015La vie est magique. Le hasard fait les choses, bien ou mal. Inutile de s’encombrer de pensée magique pour ça : la magie de ce monde est partout, tout le temps. Dans le placard du petit salon il y a cette vieille boîte de diapositives avec marqué « RATÉES » dessus. Les bonnes photos loupées je les garde. Elles en disent souvent plus long que des clichés tirés à quatre épingles.

1983. Népal central, dans un hameau au pied d’un grand col après des semaines de virée sur nos quatre pinces. Avec Deborah qui trouve une vignette par terre, représentant une star nattée de Bollywood et que ça fait rigoler. Deborah rôtie par les ultra-violets : tout-là haut on voit les étoiles en plein jour parfois.

Deux ans plus tôt. Paris, chez nous à l’atelier dans une impasse maintenant disparue des hauts de la rue de Charonne.1 Je sors d’une saison de trek au Tibet indien et dans une semaine je remets ça sur le gaz au Népal. Charonne. Rachid, Benoît et leurs copines dans le grand atelier repeint à neuf pour forcer un peu la lueur pâle de Paris à entrer jusqu’au fond de la pièce. J’appelle les PTT d’une cabine, je leur demande l’ouverture d’une ligne téléphonique. Comme ça plus besoin de devoir arpenter pour voir du peuple.

Les types en bleu sont passés ce matin, on regarde le téléphone comme un cadeau sous le sapin. Grand luxe. À peine branché le voilà qui sonne. On me cause en anglais dans l’oreille. C’est une amie de Maria chez qui elle loge provisoirement. C’est tout petit chez Maria juste derrière le Père-Lachaise. Maria elle est portuguaise et bouddhiste. Une des toutes premières à suivre les lamas tibétains en France dès le début des années 70. Et donc Deborah, l’Américaine du téléphone, voudrait bien nous voir pour qu’on lui donne le mode d’emploi de la capitale de notre beau pays de France. Elle débarque de sa Californie. Je lui explique tout : l’itinéraire en longeant la muraille du cimetière, qu’il faut prendre une lampe de poche à cause des lampes grillées dans l’impasse, qu’ensuite c’est en suivant le fumôt de matou2 qu’on tombe sur la bonne cage d’escalier, que c’est au troisième, facile, oui tu verras Deborah : vraiment très facile.

Une demie-heure plus tard, téléphone : c’est Deborah dans la cabine face à l’impasse. Elle a vu l’entrée, enfin elle a vu le trou noir. Elle a peur, c’est un coupe-gorge. Mais non, allez on est sympas on vient te chercher. Bouge pas, on arrive. Aucun problème c’est bien elle. Tu parles. L’Américaine repérable à trois bornes, inimitable. Grande blonde, les yeux bleus et tout le reste fourni avec. La quincaillerie d’une bonne bouddhiste qui lui pendouille de partout : chapelets et badges du dalaï-lama. Des comme elle on n’en voit plus depuis bien vingt ans, en France. Bien roulée la môme, me souffle Benoît à l’oreille. J’ai remarqué, je lui fais remarquer. On lui fait du thé et encore du thé, ça n’a pas l’air de la déranger. Elle n’a pas faim, tant mieux : garde-manger en cote d’alerte ces derniers temps.

Elle nous conte son histoire et ça n’est pas banal. Elle n’est pas venue en France pour faire du tourisme, Deborah. Un jour de l’an dernier alors qu’elle sert des repas végétariens − c’est son boulot −, elle assiste à l’enseignement d’un grand lama bouddhiste très populaire en Occident et résidant en France ; le type assis à sa droite l’impressionne fortement : il a le type de l’amant latin étalon et comme de bien entendu elle craque sur le french lover. D’un regard de braise il la séduit et elle de se pâmer et le lama de leur donner sa bénédiction dans la foulée. Le Français repart quelque temps plus tard. Il lui écrit chaque jour pendant un an. Il veut qu’elle le rejoigne en France. Il insiste à mort. Alors elle largue son boulot, vend ses petites affaires et son vélo et se paie un aller simple pour Paris. Elle a vingt dollars en poche et un dictionnaire miniature pour apprendre la langue. Elle fonce droit vers la Dordogne où le bonhomme tient boutique face à un temple bouddhiste. Elle frappe, elle entre, il est au pieu avec une copine. Il la jette comme une merde. Elle pleure énormément. Quelques disciples compatissants lui payent le séjour dans un autre centre bouddhiste en Provence. Elle y rencontre notre Maria qui l’invite chez elle à Paris. Et là elle nous téléphone.

Elle est si fatiguée, Deborah. Elle ne comprend pas ce qui vient de lui arriver. Elle veut retourner chez papa maman. En attendant elle est heureuse de pouvoir causer un peu, de voir du monde, de se confier à des étrangers bienveillants et de s’épancher sur ses malheurs, d’autant plus facilement qu’elle ne nous reverra probablement plus jamais. On cause, on cause. Les diodes rouges de l’horloge clignotent, marquant le milieu de la nuit. Trois heures et la chouette au grenier émet son cri par intermittence. Un cri mat. Benoît roupille. Bouteille vide. Du rhum blanc. Cendrier au complet. Il ne reste que la petite lampe de chevet allumée : je la touche des yeux et elle s’éteint avec la moitié de l’arrondissement. Panne de jus générale. Il ne reste plus que le bruit de nos deux respirations et les ronflements de Benoît. Elle me touche du bout du doigt et c’est parti, les amis. La vie est magique je vous dis. Faut pas chercher à savoir pourquoi ci et ça. Jamais. Profiter de l’instant, qui est à l’amour et puis c’est bien.

Dans une semaine : huit clients à guider dans le massif des Annapurnas. Dire que j’avais hâte de partir et que moins maintenant. Juste envie de rester ici, au chaud.

Trois jours encore : deux clients de plus se sont inscrits pour le trek. Qui a dit qu’il était moche et gris, le trottoir de Paris ? Moi j’ai dit ça ? Même pas vrai. Enfin si mais je devais avoir perdu la raison. Non parce que je n’en suis plus si sûr que ça maintenant. Racler les sous au fond des poches pour deux paires de chaussettes neuves et des godasses solides. Préparer le sac. C’est-à-dire étaler mon bordel autour en attendant de tout fourrer dedans au dernier moment − c’est mon rituel. Et traîner au lit avec Deborah. Rien d’urgent : la regarder avec mes lunettes à rayons X déambuler en robe de chambre, boire elle du thé, moi du café, fumer des clopes.

Demain matin à sept heures : Orly, moi et mes dix clients. C’est comme si ça faisait déjà très longtemps. Vraiment, c’est vraiment demain ? Pas fermé l’œil de la dernière nuit avec Deborah.

C’est aujourd’hui matin. Là sur le boulevard de Charonne il y a Deborah qui me regarde partir en pensant qu’on ne se reverra plus. Je pense pareil et ça me fait drôle, quelque part dans le ventre. J’enfile le métro sac au dos et laisse filer la machine vers Denfert. Bus pour Orly. Deborah, con que je suis ! Voilà que je m’engueule et que j’ai raison de le faire. Fallait pas se tirer comme ça, con de Cyp. Ton groupe de trekkeurs tu l’emmerdes. T’as autre chose à faire de bien plus palpitant, con de Cyp. Le sentiment d’être passé à côté de quelque chose de très important. Du coup je ne vois pas les banlieues aligner leurs barres laides, le périphérique en éruption, les ouvrières aux yeux défaits dans la rame, qui partent bosser dans leurs usines de merde. Tout est flou.

Orly Sud. C’est la voix du chauffeur qui m’extirpe de mon rêve tiède. Dans le hall. Ça va, ils ont l’air plutôt gentils les gens de ce nouveau groupe. Nous autres guides de voyages au long cours on sait tout de suite à qui on a affaire et jamais on ne se trompe. Le troupeau humain on connaît bien.

*

Gris sur les montagnes vertes, tiède sous les nuages. Les flancs de schiste savonneux s’effritent au long des marches du sentier escarpé. Odeur de viande de mule macérée dans l’urine. J’ai revu le cerisier du Japon en fleur au dessus de Gandrung. Le trek se finit doucement, cet octobre était doux, tout en douceur, en mollesse et en routine. Le groupe a joué au groupe autant qu’il l’a pu : les clients se sont défoncé des mollets, ils sont heureux, ils ont passé de bonnes vacances. Ils ne m’ont pas fait chier, chic. Un groupe sans emmerdeur c’est trop rare. Ma machine à marcher fonctionne impeccablement : le chemin me porte plutôt que je n’avance. Le col du Thorong est devenu un vieil ami qui m’ouvre gentiment son portillon à chaque fois, se contentant de me congeler un petit orteil ou les lobes d’oreilles au passage, juste pour marquer le coup. J’apprends à anticiper mes pas à l’avance : maintenant je peux en faire dix de suite les yeux fermés sur n’importe quel terrain.

Tout s’est bien passé, le trek est terminé. Mais il y a galère pour les places d’avion au départ de Delhi : la compagnie n’a pas reçu le télex3 et il va falloir me taper l’aller-retour entre Katmandou et Delhi.

Delhi est gluante comme toujours. Le vent est absent, la ville entière sent le goudron et la suie de l’usine électrique à charbon. J’arrange le coup avec la compagnie aérienne et colle le groupe dans l’avion de retour. Petit sourire fourbe aux douaniers corruptibles, coup de tampon sur le passeport et carte d’embarquement. Poireautage et retard de rigueur. Montagnes et nuages à main gauche par le hublot dans l’appareil. Atterrissage douteux : la tour de contrôle a oublié de signaler le vent de travers au pilote qui doit s’y reprendre à deux fois pour s’aligner face à la piste. Il gueule comme un putois en montrant son poing aux contrôleurs une fois posé, sur l’escalier mobile. Un tampon de plus, un coup de craie mauve sur le bagage à main par le dernier cerbère de service et puis dehors.

Et dehors il y a Deborah ! Je me pose pas de question de savoir pourquoi. Taxi. Direct à la maison jaune4 de Chini lama à Bodhnath dans laquelle je loue une chambre. Nous roulons sur un tapis rouge de nids de poules, les amortisseurs morts font de leur mieux pour nous adoucir les cahots ; le Népal entier se tient coi, lui si bruyant d’ordinaire. Le chauffeur met la radio à fond pour ne pas nous entendre faire nos petites affaires d’amoureux sur la banquette arrière.

*

− Comment tu as fait pour venir, dis : t’étais fauchée comme les blés. Et tu voulais rentrer chez toi en Californie.
− Alors j’ai été voir le fameux lama dans son temple parisien. Je lui ai tout déballé. Son salaud de disciple − un de ses bras droits − qui m’avait roulé dans la farine ; lui au pieu avec une morue, etc. Je lui ai montré les lettres de ce mec : plus de trois cent en un an. Alors le lama a haussé les sourcils et dit qu’effectivement, le mec avait un peu exagéré et qu’il lui en parlerait. Quelques jours plus tard le mec me payait mon billet de retour aux USA. Juste pour ne plus me voir. J’étais furieuse alors le lama a renégocié avec le type par téléphone et le surlendemain il m’envoyait mille dollars de plus pour compenser. Là je me suis dit que pour rentrer au pays, que je passe par New York ou l’Asie ça revenait au même. Et j’avais tellement envie de te revoir alors direction Delhi et puis trois jours de car jusqu’à Katmandou. À peine arrivée j’ai été voir le correspondant népalais de ton agence de voyages : il m’a dit que ton avion allait juste se poser alors j’ai foncé et me voilà.

Qu’on puisse faire autant de kilomètres rien que pour ma pomme, j’aurais jamais pensé ça possible. Mais avec Deborah tout est possible. On aura l’occasion de s’en rendre compte dans d’autres billets icy.5 En attendant j’étais tout déboussolé et très joyeux avec ma copie de Laura Ingalls perso : le côté magique de la vie met toujours du baume au cœur…

…e la nave va…

 

  1. Lire le billet lié « Le grognard grommelant ». []
  2. Une colonie de harets en provenance du Père-Lachaise créchait dans les caves de l’impasse presqu’entièrement désertée, promise à la démolition qui a eu lieu en 86. []
  3. À cette époque, tout se faisait par télex et très souvent ils passaient mal à cause des mauvaises lignes téléphoniques transcontinentales : dans ce cas il fallait accompagner le groupe jusqu’à la dernière correspondance avant Paris − Delhi en l’occurrence − pour s’assurer de leur bon retour. []
  4. Lire le billet lié « 2038 BODHNATH » []
  5. Notre aventure commune avait duré plus de trois ans. []
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Samedi 12 Baisakh 2072

Népal - Swayambunath © Cyprien Luraghi 2007-2015Le samedi est le seul jour férié de la semaine au Népal. Il est aussi considéré comme un jour néfaste et ce samedi 25 avril 2015 l’était vraiment.

12 Baisakh 2072 de l’ère vikram sambat,1 le soleil au mitan, tout le monde aux champs où à bader dans les venelles et sous la croûte un monstre géant s’ébroue comme piqué par une bestiole : ça craque aux entournures tant l’ossature du titan durant les quatre-vingts ans qu’aura duré son roupillon, s’est ankylosée.

Le rapace ne se posera pas sur le fil aux drapeaux de prières à Swayambunath. Les enfants n’iront pas à l’école demain ni les jours suivants, ce samedi maudit durera des mois et le monstre souterrain n’en saura rien, reparti pour une longue et douce nuit, ignorant qu’en aplatissant son insecte piqueur il aplatissait un quart du pays au dessus  de son baldaquin du plat de la main.

*

Honneur à celles et ceux qui viennent en aide, gloire et courage aux survivants, paix aux défunts. Jaï Népal !

 …e la nave va…

  1. Une variante du calendrier hindou, en usage officiel au Népal. []
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Rien de rien

© Cyprien Luraghi 1982 - Khumbu - Népal

 

– Oh ! C’est le père de Lobsang !
– Lobsang… tu as de ses nouvelles à ce vieux salaud, Pasang ? 

Sur le toit-terrasse, nous fumions notre kretek en buvant le café du soir. Une liasse de photographies sur la table basse, étalées. Les volutes bleues du tabac giroflé se mêlaient à celles des fumigations de genévrier de l’encensoir allumé par sœur Jangmu,1 la délicieuse épouse de mon ami, disparue depuis…

 

 

– Ah ! Il est cloué dans un fauteuil roulant maintenant ! Voilà un homme qui s’est fait son malheur… et je vais te dire, Cyprien : il n’a personne pour le plaindre…
– Raconte. 

Au bout d’une heure je savais tout. Lobsang avait fui sa haute vallée au pied de l’Everest comme tant d’autres, il y a quarante ans. Patates et sarrasin, ça va bien quand il y en a mais comme ce n’est pas souvent, l’estomac dicte aux pattes d’aller chercher l’assiette pleine ailleurs, toujours.

Notre espèce doit beaucoup à la disette : sans elle nous serions des êtres hébétés, repus, poussant byssus. Longtemps, des années, Pasang, Lobsang et une troupe de coolies avaient sué ensemble et s’étaient échinés à coltiner des sacs sur les sentes escarpées, pour quatre ronds. Un taudis leur servait de point de chute entre chaque livraison, qui pouvait durer des semaines. Livrer toutes denrées partout dans le royaume, par tous les temps, sueur dégouttant de la pointe du nez. Soixante-dix kilos d’épicerie plaquée au dos, han, han, han.

Quelques arpents de terre à sarrasin échurent à Lobsang en héritage : il raccrocha définitivement sa courroie de portage au clou, ce diplôme de misère – le namlo – et leva son premier rideau de fer. Au milieu des années soixante-dix, les premier touristes occidentaux affluèrent : l’officine de Lobsang fut la première à leur proposer ses services : location de portefaix.

Un juteux contrat avec l’agence de voyages française pour laquelle je travaillais le propulsa au premier rang des négriers de la place. Pasang, qui n’avait toujours pas un sou vaillant, se mit au service de son vieil ami Lobsang qui l’exploita jusqu’à la moelle, comme des centaines d’autres pendant vingt ans et plus, jusqu’au moment où le bras droit de Lobsang monta sa propre boîte avec Pasang pour associé.

Un gueux n’a rien à perdre que sa vie ; nombreux furent ceux qui la perdirent en travaillant pour Lobsang : porteurs gelés en bloc en haut des cols ou les doigts en moins ; dans leur masure le ventre vide ; bien trop tôt invalides, et ces veuves et leurs enfançons : moins que chiens. Des dents. En or ça va de soi. Trois : un sourire large, épanoui sur une peau tirée lisse et luisante, derme dodu dessous, et la main potelée au doigts lourdement bagouzés. Deux chevalières. Et volubile : nous sommes du même bord lui et moi ; eux derrière sur un banc et nous deux face à face au grand bureau. Une horripilation discrète et générale : c’est d’instinct que Lobsang me répugna dès cette première fois. Marchand de chair humaine. 

– Et puis, Pasang ?
– Après mon départ, il a enflé, enflé : de quinze groupes de trek par an à deux cent… Money, money, money. Tu es comme moi Cyprien : l’argent pour nous, c’est des patates : il en faut juste ce qu’il faut, sinon elles pourriront dans la resserre pendant que tes voisins mourront de faim.

***

Lobsang avait vu gros. Assis à son bureau. Il ferma les yeux et le plan de son hôtel de rêve resta imprimé sur sa rétine ; lentement se dissout en mosaïque sous les paupières ; il le savait, il le savait. Mais ça avait toujours marché : aller droit devant, foncer : ce culot qui l’avait jusqu’alors propulsé de son sort de porteur à celui de magnat du tourisme. Des étincelles dispersées du plan qui retombaient comme les étoiles s’éteignant d’une bombe de feu d’artifice, il le vit en élévation. Son projet fou. Le luxe d’un palace au pied de l’Everest. La stupeur. Puis la stridulation perçante de l’acouphène ; la chute. L’épanchement et le caillot. Définitif. 

– Il ne bougera plus jamais que sa tête, maintenant ?
– Oui : les meilleurs chirurgiens du monde entier l’ont vu ; c’est fini.

Après un temps de silence et en pensant aux porteurs morts dont les visages défilaient en nous, une seconde kretek s’alluma naturellement et parvint à nos lèvres. Et la nuit était là sans corneilles.  

© Olivier Tichané 2007

Pasang et moi en 2007 à Katmandou

 

 

  1. Lire le billet lié. []
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Emblèmes

© le Net

 

Comme l’écrivait Olive dans son commentaire au précédent billet, le roi s’est barré du palais en béton rose de Katmandou, qui a été transformé en musée. Ça devrait s’ouvrir au public dans trois mois. Ça va être vite plié : y a pas grand-chose à voir là-dedans. Vous pensez bien que le ci-devant Gyanendra a largement eu le temps de faire le vide avant de décaniller.

On aurait aperçu cinq camions lourdement chargés quittant nuitamment le palais, peu de temps avant la proclamation de la république…

L’ex-roi s’est fendu d’une bizarre conférence de presse le jour ultime, dans un hall bondé de journalistes tassés comme des harengs et atrocement bruyants. Assis à sa petite table devant une forêt de micros, il a monologué à haute voix dans le boucan pendant vingt bonnes minutes, se justifiant des accusations qui lui sont faites (à tort, à mon avis) d’avoir ourdi le massacre du palais en 2001, où son frère Birendra, le roi d’alors, s’était fait assassiner au pistolet-mitrailleur par son propre fils, le prince Dipendra, qui avait pété un câble pour le cœur d’une belle indienne que ses parents lui refusaient d’épouser. Et puis il s’est excusé du tort qu’il aurait pu, lui et son entourage, causer involontairement au peuple népalais. Faux-cul de merde, là. Il s’est levé sans laisser le temps aux journalistes de lui poser des questions, et puis il est sorti par la petite porte de droite, et trois heures après la Mercedes royale franchissait une dernière fois les hautes grilles de ce lieu moche. Le laid palais des népalais.

Aujourd’hui, on a hissé le drapeau lune et soleil sur le grand mât et dévoilé la banderole du nouveau musée national.

 

On a aussi redécouvert, couverte de poussière et de rouille, la première voiture automobile qui ait jamais roulé dans la Vallée : celle qu’Adolf Hitler avait offerte au grand-père de Gyanendra, le roi Tribhuvan, en 1940, et qui fut hissée ici à dos de porteurs et en pièces détachées au prix d’efforts surhumains, et ne roula pour ainsi dire jamais, vu qu’à la première panne, le manque de pièces détachée la condamna au garage. Elle devrait être bientôt confiée à une équipe de restaurateurs et constituer une des pièces maîtresses du musée… avec le sceptre et la couronne, que Gyanendra a rendu au nouveau gouvernement au tout dernier moment. Ce qui fit courir un milliard de rumeurs supplémentaires dans la vallée aux mille échos…

Katmandou est une île, sauf qu’au lieu d’océan c’est de montagnes qu’elle est ceinte.

 

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Jolie môme !

© Philippe Héron 1992 

Il est sept heures du soir à Katmandou (trois heures et quart en France) et je fais comme les Népalais : la bringue… mais tout seul dans mon coin vu qu’il n’y a pas des masses de Népalais à Puycity…

La situation est pour le moins confuse : la République est en train de naître, mais elle n’a toujours pas été proclamée…
Après une longue journée de papotages divers, la Constituante s’est enfin réunie avec cinq huit plus de dix heures de retard.

Les députés sont en conclave.
Dans les rues, c’est la liesse.

Pour le roi, on ne sait pas trop bien : il se dit qu’on l’a vu quitter le palais en catimini, dans sa grosse limousine… et d’autres n’ont rien vu. Il se rapporte aussi que la Constituante lui aurait accordé un délai de quinze jours supplémentaires pour se tirer, histoire de ne pas créer de conflit aujourd’hui…

20H00 : (Népal) : deux bombes ont explosé tout près de la salle de conférence où sont réunis les 26 députés de la Constituante. Deux blessés graves ont été hospitalisés…

21H19 : la Constituante vient de débuter. Ses travaux devraient durer toute la nuit.

21H30 : deux minutes de silence ont été observées dans les rues de Katmandou, noires de monde, à la mémoire des martyrs de la Révolution d’Avril.

21H31 : le Premier ministre par intérim, GP Koirala, vient d’entamer son allocution…

21H38 : il invite les maoïstes à former le nouveau gouvernement après avoir appelé à la fin de toutes les violences.

21H44 : après lecture des détails des procédures de la Constituante, un énorme OUI retentit dans l’assemblée. Pas une seule voix ne s’oppose au texte, qui est adopté à l’unanimité.

21H46 : la proposition première est de déclarer le Népal comme République démocratique fédérale.

21H47 : tous les privilèges royaux seront abolis, avec effet immédiat.

21H54 : un orateur explique la procédure du vote qui va avoir lieu.

21H56 : la cloche électorale sonne… elle continuera de le faire pendant cinq minutes.

22H05 : la quasi totalité des votants s’est dirigée vers le côté « POUR » la proposition.

22H09 : tout le monde vote.

22H15 : les gens décorent la grande place historique de Basantapur.

22H43 : le décompte des votes a commencé ; il semblerait qu’il n’y ait aucune voix contre la proclamation des cinq points nécessaires à la proclamation de la république… Les stations de radio et de télévision annoncent deux jours de congés pour l’occasion.

22H45 : GP Koirala, 84 ans, Premier Ministre par intérim, vient de quitter la Constituante pour regagner sa résidence.

23H06 : on donne trois minutes de réflexion à ceux qui voudraient changer leur vote. Personne ne se manifeste.

23H09 : on accorde deux minutes à une députée qui tient à mettre l’accent sur le fait que le Népal s’apprête à devenir une république laïque.

23H15 : KB Gurung, chef de séance, déclare qu’on est en arrivé au terme. L’assemblée manifeste sa joie bruyamment.

23H23 : les résultat est proclamé : 560 voix POUR, 4 CONTRE.

23H35 (19H55 en France) : KB Gurung déclare que la proposition est adoptée. Il propose au nouveau gouvernement de déchoir le roi et son secrétariat de tous leurs privilèges hors de ceux de citoyens ordinaires et lui ordonne de quitter le palais dans les quinze jours à venir, ce qui est adopté à l’unanimité.

 

LA RÉPUBLIQUE EST PROCLAMÉE

Photo Tapas Thapa (Kantipur ONline) DR

 

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