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Système Délire

Illustration © Paul Grély 1972 - Fonds Auzanneau - tritouillage : Cyprien Luraghi 2016 - ICYPJ’ai remarqué ça en lisant le journal : de nos jours tout le monde est anti-système. Des pétainistes aux ravacholiens en passant par les généralistes de Gaulle et les macronophiles. Les minorités sexuelles dans leur majorité ont été jusqu’à se priver de gluten pour exprimer leur antisystémite la plus aiguë. Quant aux majorités tout aussi sexuelles que les minorités précédentes, c’est en poussant des poussettes remplies à ras bord de bébés gras qu’elles signifient leur rejet systématique.

Tout le monde, non quand même pas. Pas moi en tout cas. Ceci est un outing : je suis totalement cent pour cent pro-système. Je l’adore trop, le système. Sa routine bienfaisante apaise mon petit cœur douillet. Chaque matin quand je me rase les samedis parfois, j’entonne ses louanges au détriment des finitions sous les ailes du nez, car il faut bien entretenir un peu d’imperfection dans ce monde parfait dans lequel j’éprouve la joie la plus intense de baigner. Le paradis n’est pas dans les grimoires religieux, mais ici-même et quand je pense que les habitants de cet Éden ne font rien que râler, ça me ferait presque grommeler. Ce qui gâcherait le plaisir, donc je me retiens.

Vivre en harmonie parfaite avec ce système béni est une ascèse redoutable. En effet, il me faut quotidiennement affronter la masse compacte et populaire des cracheurs de bile anti-système, où que je sois. Or la bile est un fluide sur lequel il ne vaut mieux pas déraper et comme mes contemporains en éjectent des quantités faramineuses, le port de semelles anti-dérapantes devient une obligation pénible. Sans compter le fait que les taches de bile sont des plus difficiles à ravoir sur les fringues. Le pire est de résister à la tentation de récriminer, pourtant il y a de quoi tant le spectacle des récrimineurs est affligeant.

Nonobstant je résiste, bien calé dans ma bulle en inox extra-épais, avec des boules Quies plantées dans les bouchons de cérumen et des lunettes de soudeur pour ne pas céder aux sirènes des anti-système peuplant ce pays. Là, je suis bien. Seul comme un gros nouillon ;-)

…e la nave va !

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Au pied du mûr

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYPC’est pas nous qui marchons pas droit
c’est le monde qui va de travers
Et on a beau aller devant soi
On s’retrouve souvent sur le derrière
(la Rue Ketanou)

C’est peinard, c’est l’été. Pendant à peu près un mois et demi, je ne claquerai pas des dents à cause de la froidure, chic. C’est que nous autres vieux oiseaux des tropiques revenus se poser sur une branche au pays du saint-nectaire, on est des grands frileux. C’est la fête. Tous les étés c’est la même chanson : feu d’artifice, course cycliste, bagarres dans les bals aux petites heures, et la jeunesse défilant sous nos fenêtres dans la ruelle en beuglant des chansons paillardes, les mêmes qu’au siècle passé. Avec des essaims de petits cœurs roses en peluche au dessus de leurs têtes. L’été appartient à l’amour. L’hiver un peu aussi mais sous la couette avec une bouillote. L’été, les soirs ont beau être longs, le Grand Soir n’est pas à son horizon. La Révolution exige un temps de merde, sinon elle loupe son coup et tourne court. Ainsi, pendant les grands soirs d’antan, le révolutionnaire vespéral allait en escouade choper le Cupide pour l’accrocher à un réverbère. Tout était simple en ce temps-là : on connaissait le nom et l’adresse du Cupide. Alors que là, pour dénicher le Cupide, tintin. Il se planque bien. Personne ne sait rien de lui, de nos jours. Le Cupide fauche son blé en catimini. Alors, le révolutionnaire du XXIème siècle erre lamentablement dans le vide avec sa corde de pendu inutile et si peu décorative que c’en est pitié.

Le monde va de travers et l’Icyp avance droit, conservant fidèlement son cap. L’équipage scrute le rivage à la lorgnette et y voit les mégalopoles entretissant leur extrémités jusqu’au cœur des continents. Étouffant le vieux monde. Qui a de beaux restes tout de même : Puycity par exemple. Nous autres puycitiens avons la belle vie encore et probablement pour les siècles des siècles. Dans le Cantal aussi ils seront peinards et si un biomormon normomane décidait d’interdire le saint-nectaire moisi de la croûte, nous n’hésiterions pas à lui agiter des gousses d’ail sous le nez, voire à brandir la menace du terrible Poteau 62 à sa face de stérilisé UHT.

 *

Il est minuit maintenant et à l’horizon se dessine une lueur qui annonce l’aurore. Vous regardez intensément et tout d’un coup vous voyez sortir le soleil. À minuit ! ça, ça ne vous étonnerait pas ?
− Non, répondis-je, ça ne m’étonnerait pas le moins du monde.
L’horloger barcelonais s’est écrié :
− Eh bien, moi oui, ça m’étonnerait ! Et même tellement que je me croirais devenu fou.
Alors Salvador Dali a laissé tomber une de ces réponses lapidaires dont il a le secret :
− Moi, c’est le contraire ! Je croirais que c’est le soleil qui est devenu fou.

(Salvador Dali – Journal d’un génie – Gallimard 1994)

*

Nous ça va bien. Mais alors y en a d’autres : complètement jetés, ils sont. Pour eux, tout va de travers tout le temps. Alors ils en veulent au monde entier. Et après, on s’étonne qu’il aille de travers, le monde qu’ils ont dans leurs pauvres têtes que nul petit cœur en peluche rose ne survole.

 

…e la nave va, love, love…

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Le temps qu’il fait

Népal de l'Ouest 1990 - Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP 2016

*

autour d’un feu en bois d’arbre ou d’une table de la même essence
c’est de saison
c’est tout le temps la saison
à croire qu’il n’y en a plus
comme la jeunesse
quand il n’y en a plus il y en a encore
au fond, mine de rien
en grattant bien
petit, grand : tout le temps
en même temps
au chaud, à l’abri, ensemble
le ventre plein
on sait où on va
loin
vers l’été dehors
e la nave va

*

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Le jardin de mon grand-père

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

(Où les légumes n’apparaissent qu’anecdotiquement, simplement parce que c’est prévu dans le cahier des charges)

Dimanche… « Il fait beau. On va au jardin. » Déclare Pépé, péremptoire.

Branle-bas de combat ! Tout le monde à son poste !

Mémé gagne son royaume, la cuisine, alimente les machines, la cuisinière Godin, et attaque la préparation des victuailles pour les futures agapes. Pépé et son fidèle aide de camp, mon père, descendent à la cave choisir les breuvages – C’est sérieux et cela demande du temps et du doigté. Ma mère s’occupe de ma sœur.

Et Petit-Petr court d’une place à l’autre surveiller impatiemment l’avancement du chantier. Ça ne va pas assez vite !

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

J’ai oublié de vous prévenir : ce texte est une déclaration d’amour aux Jardins Ouvriers, un hommage posthume à l’Abbé Lemire. Mon grand-père a de tout temps cultivé un lopin de terre, au milieu de ses collègues, camarades, amis, obligeamment loué pour une somme dérisoire par ses employeurs, Monsieur de Rothschild (la Compagnie des Chemins de Fer du Nord), puis la SNCF.

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

Et nous voilà quittant le port, en flottille, faire les trois cents mètres nécessaires pour atteindre l’objectif. Le navire-amiral-pépé en tête, accompagné de son escorteur-papa. Suivent, le landau de ma sœur transformé en bateau de ravitaillement poussé par le destroyer-mémé, le navire-hôpital-maman avec à son bord, ma sœur, puis le caboteur petit-Petr allant de l’un à l’autre, très mouche du coche.

À ce moment, j’ai une pensée, très brève, pour mes camarades, les pauvres, qui devaient se fader la messe.

J’ai appris par la suite que l’argent de la quête passait en l’achat de diverses drogues accoutumantes comme carambars, bubble-gums, marshmallows, etc. Et que la messe se résumait aux cinq dernières minutes essentielles au tamponnage de la carte de présence, catéchisme oblige.

Nous voici arrivés… Et, miracle ! D’autres flottes amies eurent la même idée que nous. Quel hasard ! Il y a bien quelques regards suspicieux envers les divers amiraux des diverses armadas ; il flotte subrepticement dans l’air comme une fragrance de conspiration :

« Tiens, tu es là, toi ? »
« Et Georges, il est venu aussi ? »

Et finalement le simple pique-nique de départ se transforme en banquet.
Et c’est le bon-heur !
Les parents ont des conversations de grandes personnes :

« Tiens, goûte-moi celui-là. Tu m’en diras des nouvelles.
— Vindiu ! en diro eul p’tit Jésus in culott’ ed’velours ! Y vint d’où ?
— C’est le chef-piqueur de Somain qui l’a fait rentrer, avec ses chefs de brigade… Il m’en a filé quelques bouteilles. »

Il faut dire que la grande majorité des petites annonces paraîssant dans « La Vie du Rail » provenaient de viticulteurs de partout et d’ailleurs ventant la qualité et le prix défiant toute concurrence de leurs produits.

Nous, les enfants :

Nous avons une pensée, très brève, pour nos camarades vissés sur leur chaise devant le rôti dominical, subissant les remarques acerbes d’une tante aigrie, desséchée, une vieille fille en somme :

« Ne mets pas tes coudes sur la table ! »
« Pousse avec ton pain ! »
« On ne parle pas à table ! »
« On demande l’autorisation pour se lever ! »
« Ah là, là, quelle éducation, Mais quelle éducation ! De mon temps… »

Donc nous, les enfants :

On mange avec les doigts, brandissant la cuisse de poulet trempée dans la mayonnaise comme Herrol Flynn dans « Robin des Bois », on s’invective, on se sert tout seul de ce que l’on veut. Nous ne sommes plus forcés, par une sorte d’inquisition parentale, d’engloutir des mets barbares comme les épinards ou les betteraves rouges.

On se lève quand on veut, on court, on organise une chasse au trésor (billes et décorations de Pépé) parmi les choux et les poireaux ; nous sommes des pirates au milieu des carottes ; le plan de salades, c’est la mer des Sargasses ; le tas de compost, l’île du Diable ; la brouette (on y met les filles), le trois-mâts de ces salauds d’Anglais.

NOUS SOMMES LIBRES.

(Petr Yacub)

…e la nave va, la nave va, la nave va…

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Chauffe la couenne !

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

*

Ingérer, accumuler, profiter.
Les jours rallongent, la sauce aussi.
Ça sent la casserole.
Et la jonquille en attendant les lilas.

*

L’Icyp : 14 ans au compteur et 500 000 commentaires.

…E la nave va !

 

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