Archives par tag : Joie

Vive le vent divers

Illustration © Pas Tripette - ICYP - 2017

Vous ai-je déjà parlé de mon père?

Né dans le sud de l’Italie, à une période trouble, dans une famille très complexe. Là-bas et à l’époque, ce n’était pas fête tous les jours, et les possibilités de développement personnel n’étaient pas légion. Comme ce fut le cas pour beaucoup, mon père a fait juste assez d’années d’école pour apprendre à lire, à écrire et à calculer. Pour le reste, c’était « débrouille-toi et apprends un métier ».

Il avait un demi-frère, de 23 ans son aîné, qui exerçait le noble métier de forgeron. Le Cétautomatix du village, en quelque sorte. En moins musclé, en moins sanguin, et certainement en plus talentueux. C’est chez lui que mon père apprenait cet art, dans un petit atelier à la sortie du village.

Un matin, il arrive devant l’atelier, en compagnie de son ami Panunzio, également apprenti. La porte est close, le frère devant certainement déjà traîner au bar. Il faut savoir que parfois, quand il y avait un travail urgent et délicat, on allait le rechercher au bar, fin soûl, et il réalisait des chefs-d’oeuvre pendant que deux ouvriers le soutenaient pour l’empêcher de tomber.

Drôle de famille, je sais. Mais une famille très attachante…

L’endroit, il faut le dire, est assez féerique. À l’ouest, on aperçoit les sommets enneigés des Apennins. À l’est, c’est l’Adriatique. Entre les deux, des pâtures, des moutons, des oliviers, des figuiers, des champs de blé. À perte de vue.

Devant ce spectacle, les deux ados patientent.

Avisant un prunier (ou un cerisier, je ne sais plus), ils ne font ni une ni deux, ils y grimpent et commencent à s’empiffrer. Les fruits sont encore frais de la nuit, humides de la rosée du matin, savoureux à souhait. Mais à la longue, le système digestif finit par sortir de sa torpeur pour un petit rappel à la modération…

Pas loin de là, un petit fossé servait aux paysans du cru pour évacuer leur trop-plein de modération. Les deux gamins s’y précipitent. Mon père arrive le premier, baisse son pantalon et s’accroupit. Panunzio arrive juste après. Plus grand, plus fort, il repousse mon père et s’accroupit à son tour, car certaines choses ne souffrent pas l’attente. Sous le coup de la frustration, et poussé par l’esprit malicieux qui l’a toujours caractérisé, mon père veut lui mettre un vent. Au sens propre.

Comme je l’ai dit plus haut, les deux gars s’étaient empiffrés de fruits frais à s’en rendre malades. Alors, ce ne fut pas un vent. Et certainement pas au sens propre…

Comprenant à quel point il venait de lui faire perdre la face, au propre comme au figuré, et les risques qu’il encourait, mon père détala comme un lapin et se réfugia auprès de son frère qu’il ne lâcha plus d’une semelle de toute la journée. Pendant ce temps, Panunzio hésitait entre le disloquer, l’écarteler, l’écorcher, l’empaler, ou simplement l’initier aux joies du lingchi.

Mais comme souvent, le temps finit par jeter un voile apaisant sur les pires colères, et ces deux-là restèrent encore longtemps amis.

Chaque fois que mon père nous racontait cette histoire, on craignait pour sa vie tellement il rigolait. Comme un gamin. De ce rire profond qui vide les poumons et rend cramoisi. De ce rire communicatif qui résonne encore dans les oreilles longtemps après.

Il me manque, le vieux. Ça fait une vingtaine d’années qu’il est parti bouffer des pommes au jardin des Hespérides.

Je plains les anges…

*

…e la nave va…

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Froid aux yeux

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2017

C’est le creux du mois d’août, alors roue libre. Un petit billet vite fait sur le gaz avec ce qui me passe par la tête. Il y a quelque temps, je ne sais plus qui icy avait inventé la notion, le concept et le mot de pouléto dans les commentaires. Au départ, le pouléto était le lâche débinard qui ne participait pas à notre rituel du Jeu des 1000 sous des prétextes fallacieux et avec des alibidons. Jeu sacré que nous ne saurions manquer sous aucun prétexte dix mois sur douze. Et qui nous manque cruellement quand vient l’été. Du coup on en profite pour s’entre-traiter de poulétos à tire-larigot : ça fait passer la saison chaude de plaisante manière. Quand bien même un certain Homère[1] prend parfois la mouche en se juchant pitoyablement sur ses ergots de pouléto lorsqu’on le charrie en grappe organisée.

Des poulétos il n’y en a pas que chez nous autres déconnologues distingués : dans le monde extérieur ils pullulent méchamment. Et là, ce ne sont pas des rigolos jouant le rôle pour de rire. C’est des vrais couards, des poules mouillées, des poulets mous, des lâches, des veules tristes comme la mort sous un ciel de plomb gris orléanais. Esclaves de leurs frayeurs irraisonnées qu’un rien affole, petites choses fragiles n’ayant d’intérêt que celui qu’ils portent démesurément à leurs maî-maîtres.

Icy, point de poulétos en vue : ça râle, ça pestouille, ça morigène, ça grommelle à qui mieux mieux et ça s’fout d’la gueule des goules et des épouvantails effarouchant les pusillanimes.

…e la nave va… !

 

  1. Un des piliers de l’Icyp. []
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Débarras du choix

Népal oriental 1988 - © Cyprien Luraghi - ICYP 2017

Bon voilà, je me suis bien fait chier à tout retourner dans les caisses d’archives pour remettre la main sur cette foutue diapositive. Deux jours, à temps perdu, ça a pris. Et puis merde et remerde : elle est sous-exposée à mort et vu l’ancienneté, le magenta a pris le dessus sur les autres couleurs. Et elle est pleine de rayures et de pétouilles, en plus. J’ai considérablement râlé en la numérisant et encore bien plus en la restaurant et puis le résultat est là, vous l’avez sous les yeux. Et maintenant j’ai l’air parfaitement nouille avec ma mémé népalaise complètement dingo qui fait rigoler les frangines. Je cale, là, depuis des jours et des jours. J’avais un sujet pour le nouveau billet et il s’est évaporé en cours de route à cause de tout ça. Alors j’ai mis la tambouille sur le gaz une fois, puis deux, trois, quatre et même plus et à chaque fois au bout de quelques lignes, je foutais tout à la poubelle. Râlant comme un pou et tournant comme un lion en cage. Pas facile de parler de soi sur Internet, surtout après un billet comme le précédent. C’est beau, le progrès et tout le tralala, mais quand même : nous autres scribouillous on était vachement plus libres autrefois en écrivant des livres en papier d’arbre. Bien sûr, les éditeurs étaient un peu crapuleux sur les bords parfois, le copinage était la norme, les pourcentages et les à-valoir minables. Mais on pouvait y aller franco sans craindre les représailles. Les lecteurs savaient que c’était du roman.

Il n’y a pas de récit objectif, même dans les rapports de police. La mémoire est heureusement sélective et elle arrange toujours la réalité à sa sauce. Et c’est mieux ainsi car les hypermnésiques sont rarement des gens fréquentables. Qui voudrait taper la causette avec une espèce d’insecte à circuits imprimés rabâchant toujours les mêmes conneries objectives en vrac et sans intérêt, sur un ton péremptoire ?

La mémé sur la photo, donc. C’était en 88 tout à l’est du Népal dans les collines un peu avant Ilam et Darjeeling, dans une gorge bien paumée. Elle vivait là dans sa petite cabane et quand un piéton passait par là − très rarement −, elle entamait une petite danse à tous les coups. Et les frangines qui étaient de sa famille, venaient parfois lui rendre visite. Personne ne savait pourquoi elle était devenue folle un jour et personne n’avais songé à le savoir, ni à savoir de quelle sorte de folie il s’agissait. C’était comme ça et pas autrement. En tout cas elle n’avait pas l’air d’être malheureuse dans son joli petit monde perdu tout au bout du monde.

Son bonheur apparent cachait peut-être un gros malheur, mais ça on ne le saura jamais. Et c’est tant mieux. Restons calés sur le bonheur, les aminches…

…E la nave va… !

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Les sanglots longs des violons…

Illustration © Cyprien Luraghi -ICYP - 2017

Enfant, fasciné par les virtuoses du piano que je voyais à la télé, j’avais décidé, du haut de mes 8 ou 9 printemps, de me lancer dans la grande aventure.

Il y avait dans le village une petite vieille, bigote et célibataire, qui avait appris le piano avant la Grande Guerre, parce que dans ces milieux-là, il était de bon ton que les filles jouent du piano. C’est elle qui allait faire de moi un nouveau Chopin.

Premier problème: elle habitait dans une toute vieille maison lugubre, avec des hauts plafonds, un lino élimé au sol, une déco presque aussi vieille qu’elle, et un piano qui avait dû passer les Alpes avec Hannibal: désaccordé, des plaques d’ivoire manquantes, des cordes cassées. Et pour couronner le tout, elle avait trois vieux chiens (fille, mère et grand-mère) galeux, pelés et puants, à qui il arrivait de s’oublier sur le lino…

Bon. On commence par apprendre le solfège, en noircissant des portées dans un petit cahier. Une ou deux semaines plus tard, j’égare ce cahier (c’est à cet instant précis que Freud, du fond de sa tombe, a ouvert un oeil inquisiteur et l’a braqué sur moi sans plus jamais me lâcher depuis). Ce cahier n’a jamais été remplacé, ce qui fait de moi, encore aujourd’hui, un analphabète de la musique.

Au diable le cahier et le solfège, on passe directement à l’instrument. Etant, comme je l’ai dit, analphabète en la matière, je devais, pour chaque note, partir du « sol » (que je reconnaissais) et compter chaque degré pour arriver à la note que je tapais sur le clavier. Tout ceci, uniquement avec la main droite. La main gauche, c’est la vieille qui s’en occupait et qui plaçait mes petits doigts sur les touches appropriées. Je n’ai jamais su lire la portée de la main gauche. Quant au rythme, vous aurez compris…

Très vite, j’en ai eu marre et j’ai voulu arrêter. Las, c’était compter sans ma mère, pour qui un enfant ne peut pas faire de caprices. « Tu as voulu faire du piano, tu en feras jusqu’à 40 ans ». Pourquoi 40, je l’ignore, mais vu qu’un enfant croit facilement les adultes, cette perspective n’a fait qu’ajouter à mon tourment. J’ai donc continué les leçons pendant quelques années (3 ou 4, peut-être), ce qui a provoqué en moi un blocage absolu en matière de musique. Ben oui: forcer un gosse non doué au départ à jouer du piano dans des conditions horribles et lamentables, ça ne forme des Chopin que dans les contes de fée…

Bien plus tard, vers 40 ans (c’est là que Freud, du fond de son sépulcre, a eu un début d’érection qui ne l’a plus lâché depuis, ce qui explique le léger déplacement de sa pierre tombale), après avoir traîné mon traumatisme comme un boulet pendant toutes ces années, je me suis remis en question et me suis demandé si j’étais fondalement nul en musique, ou si le blocage en moi induit pouvait s’effacer devant une froide détermination.

Le violon, cet instrument du diable, est mon instrument favori. Il est en prise directe avec mon âme, il me fait fondre en n’importe quelle circonstance.

Mettant toutes les chances de mon côté, je cherche un prof de violon. Je tombe sur une petite vieille (si ma mémoire est bonne, je crois que c’est à ce moment que Freud a fait un léger infarctus), nettement moins vieille que l’autre, et qui habitait une jolie maisonnette très agréable, avec une grande cage et deux perruches.

« Les dieux sont avec moi », me dis-je. Je vais enfin vaincre cette malédiction. À défaut de Chopin, je serai le Paganini 2.0.

Commencent donc les cours. Bon. Il faut dire que le violon a ceci de diabolique qu’il est binaire: il vous élève, ou il vous torture. On sait en jouer, ou on ne sait pas. Il n’y a rien entre les deux extrêmes. J’avais beau m’acharner, il était très difficile de simplement faire craquer les crins de l’archet pour enclencher la vibration des cordes. Mais quand Paganini vous tend les bras, vous agitez les vôtres comme un Tzigane amoureux jouant « Les yeux noirs » devant un feu de camp pour attendrir sa dulcinée. Et pendant ce temps, les perruches chantaient à tue-tête, car les oiseaux aiment la musique.

Un soir, je rentre chez moi, et devant la porte je trouve un petit oiseau blessé qui battait désespérément de l’aile, après avoir malencontreusement croisé la route d’un de mes chats. N’écoutant que mon grand coeur, je le recueille délicatement au creux de mes mains et je l’installe dans ma chambre, après l’avoir placé dans une cage à chat pour le protéger d’une deuxième salve.

Et c’est là qu’Euterpe me souffle délicatement à l’oreille: « Les oiseaux aiment la musique, joue-lui un peu de violon pour alléger ses souffrances ». (Elle l’a dit en grec, mais je traduis)

Fort de ce sage conseil de ma muse bien-aimée, j’empoigne l’instrument et je joue quelques morceaux près de la cage. Puis, je vaque à mes occupations. Je reviens une demi-heure plus tard…

L’oiseau était mort!

Plutôt que Chopin ou Paganini, j’étais devenu le seul être humain capable de tuer par la musique. J’ai regardé mes mains tremblantes, tenté de calmer les orages qui se bousculaient dans ma tête, et j’ai pris la décision la plus lourde de ma vie: j’ai définitivement raccroché mon archet.

Une seule chose me console, pourtant. Si, enfant, je n’étais pas Mozart avec son oreille absolue, je sais que quand je serai vieux, j’aurai au moins quelque chose de Beethoven.

(e la nave va…)

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Nin-nin Président

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

*

Doux doudou vainc l’hiver,
éradique froidure
balaye tous frimas
sitôt l’on s’y colle
frimousse.

Doux doudou lapin
tantinet crado,
suinte

ointe

sainte
peluche sébum,
petit cœur boum boum.

Nordet en vue les aminches !
Au chaud, au chaud !

*

…e la nave va…

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