Archives par tag : Jardin

Le jardin de la mort qui tue

Illustration © Cyprien Luraghi -ICYP - 2016 (avec la participation de Shanti et Nono)

Coucou c’est moi, j’ai rien à dire et je suis sur Internet pour le dire : je suis l’égobèse. Une bulle de chiffons vide avec un vernis de paillettes. Un test épineux parfois aussi, selon l’humeur. Des comme moi il y en a des bataillons compacts côté jardin. J’ai une vie de bouse, un boulot chiant comme la mort ou l’ennui au chômage pour compagnon de mes jours mornes. Et des amis en toc. Je me pavane, calebasse. Solitaire j’attends, plantée là, les bras en croix. Qu’il se passe quelque chose enfin. Qu’on me voie, que la foule admire ma silhouette, qu’elle la craigne, la redoute. Plus que tout au monde.

*

Et qu’elle s’apitoie sur mon sort, la foule des piafs et les myriades d’animalcules qui se rient de moi becquetant cerises en mai, patates en juillet, pile sous mon nez. Et le chat venant poser sa crotte à mes pieds. Enfin la légumiste qui m’arrache du sol aux intempéries pour me jeter au tas, tout au fond là où personne jamais ne vient et le temps passant qui me dissout dans le néant organique. Moi, l’éprouvantaille.

*

 Internet est un jardin comme les autres. E la nave va.

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Le jardin de mon grand-père

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

(Où les légumes n’apparaissent qu’anecdotiquement, simplement parce que c’est prévu dans le cahier des charges)

Dimanche… « Il fait beau. On va au jardin. » Déclare Pépé, péremptoire.

Branle-bas de combat ! Tout le monde à son poste !

Mémé gagne son royaume, la cuisine, alimente les machines, la cuisinière Godin, et attaque la préparation des victuailles pour les futures agapes. Pépé et son fidèle aide de camp, mon père, descendent à la cave choisir les breuvages – C’est sérieux et cela demande du temps et du doigté. Ma mère s’occupe de ma sœur.

Et Petit-Petr court d’une place à l’autre surveiller impatiemment l’avancement du chantier. Ça ne va pas assez vite !

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

J’ai oublié de vous prévenir : ce texte est une déclaration d’amour aux Jardins Ouvriers, un hommage posthume à l’Abbé Lemire. Mon grand-père a de tout temps cultivé un lopin de terre, au milieu de ses collègues, camarades, amis, obligeamment loué pour une somme dérisoire par ses employeurs, Monsieur de Rothschild (la Compagnie des Chemins de Fer du Nord), puis la SNCF.

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

Et nous voilà quittant le port, en flottille, faire les trois cents mètres nécessaires pour atteindre l’objectif. Le navire-amiral-pépé en tête, accompagné de son escorteur-papa. Suivent, le landau de ma sœur transformé en bateau de ravitaillement poussé par le destroyer-mémé, le navire-hôpital-maman avec à son bord, ma sœur, puis le caboteur petit-Petr allant de l’un à l’autre, très mouche du coche.

À ce moment, j’ai une pensée, très brève, pour mes camarades, les pauvres, qui devaient se fader la messe.

J’ai appris par la suite que l’argent de la quête passait en l’achat de diverses drogues accoutumantes comme carambars, bubble-gums, marshmallows, etc. Et que la messe se résumait aux cinq dernières minutes essentielles au tamponnage de la carte de présence, catéchisme oblige.

Nous voici arrivés… Et, miracle ! D’autres flottes amies eurent la même idée que nous. Quel hasard ! Il y a bien quelques regards suspicieux envers les divers amiraux des diverses armadas ; il flotte subrepticement dans l’air comme une fragrance de conspiration :

« Tiens, tu es là, toi ? »
« Et Georges, il est venu aussi ? »

Et finalement le simple pique-nique de départ se transforme en banquet.
Et c’est le bon-heur !
Les parents ont des conversations de grandes personnes :

« Tiens, goûte-moi celui-là. Tu m’en diras des nouvelles.
— Vindiu ! en diro eul p’tit Jésus in culott’ ed’velours ! Y vint d’où ?
— C’est le chef-piqueur de Somain qui l’a fait rentrer, avec ses chefs de brigade… Il m’en a filé quelques bouteilles. »

Il faut dire que la grande majorité des petites annonces paraîssant dans « La Vie du Rail » provenaient de viticulteurs de partout et d’ailleurs ventant la qualité et le prix défiant toute concurrence de leurs produits.

Nous, les enfants :

Nous avons une pensée, très brève, pour nos camarades vissés sur leur chaise devant le rôti dominical, subissant les remarques acerbes d’une tante aigrie, desséchée, une vieille fille en somme :

« Ne mets pas tes coudes sur la table ! »
« Pousse avec ton pain ! »
« On ne parle pas à table ! »
« On demande l’autorisation pour se lever ! »
« Ah là, là, quelle éducation, Mais quelle éducation ! De mon temps… »

Donc nous, les enfants :

On mange avec les doigts, brandissant la cuisse de poulet trempée dans la mayonnaise comme Herrol Flynn dans « Robin des Bois », on s’invective, on se sert tout seul de ce que l’on veut. Nous ne sommes plus forcés, par une sorte d’inquisition parentale, d’engloutir des mets barbares comme les épinards ou les betteraves rouges.

On se lève quand on veut, on court, on organise une chasse au trésor (billes et décorations de Pépé) parmi les choux et les poireaux ; nous sommes des pirates au milieu des carottes ; le plan de salades, c’est la mer des Sargasses ; le tas de compost, l’île du Diable ; la brouette (on y met les filles), le trois-mâts de ces salauds d’Anglais.

NOUS SOMMES LIBRES.

(Petr Yacub)

…e la nave va, la nave va, la nave va…

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Goût de bambou

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2013

Tapi au jardin sous l’ombrée c’est l’attente tendue. Et la pousse craquant écorce, jaillissant lancée à la branchure crevant droit au ciel dressée et dardant à mesure.

« Maître, vous n’avez pas notre bambou de montagne, le seul peut-être qui sera rustique » 

C’est ainsi que dans le troisième quart du siècle avant-dernier une brochette de nobles nippons avait offert dans la hâte du grand départ, quelques pieds de ce bambou au bon docteur Hénon. Lequel s’empressa de ramener ça par vapeur à hélice à son copain Houzeau et sa secte missionnaire du bambou mirifique. Poussant sauvage par chez nous maintenant, un peu partout et jusque dans le jardin d’Annie et chaque année au printemps on se fait quelques fricassées de leurs turions au wok, comme au pays.  

Jean Houzeau de Lehaie - CC Wikipédia

Jean Houzeau de Lehaie – CC Wikipédia

Quand j’écris un billet c’est souvent de la grande improvisation ; autrefois parce qu’il fallait pondre vite, avant le seuil fatidique des 600 commentaires qui faisait ramer le blog. Depuis les améliorations techniques de l’Icyp ce n’est plus une nécessité mais le pli est pris : je cherche une illustration et brode des phrases en dessous après avoir bien rêvassé et épluché des mots bruts. Et toujours je fais des découvertes palpitantes en cours de route. Comme maintenant, où partant des bambous bordant les rives de la basse vallée du Lot et garnissant mon assiette. Et là je tombe sur la biographie d’un Jean Houzeau de Lehaie, inconnu au bataillon. À qui je dois le plaisir de ma portion d’Asie toute fraîche dans l’estomac, chaque printemps. Un comme on n’en fait plus : un qui donnait sans compter sans esprit de retour, pour la beauté de la science et le bien-être général. Comme son copain Hénon, il ne se contentait pas de classifier des plantes comme le font les vieux garçons maniaques. Il les distribuaient gratuitement, leurs bambous, convaincus que ces plantes fabuleuses venues du bout du monde, amélioreraient le sort de leurs compatriotes. Ce en quoi ils n’ont pas eu tort, tant les usages et les vertus du bambou sont nombreux. 

Et en poussant la recherche à peine plus loin, j’ai découvert sans surprise, que ceux de la bande à Houzeau frayaient avec des anarchistes et autres communards de leur temps, et en particulier le bienveillant géographe Élisée Reclus, avec lequel ils partageaient bien des valeurs : défense des Noirs aux USA, anti-esclavagisme et compagnie. 

C’est ce type de grands et bons esprits qui manque le plus de nos jours, où le progrès humain est devenu le monopole d’organismes pesants et sans âme. L’humanitaire est un business comme un autre : il n’y a plus d’idéal ni d’utopie. Et pourtant : la sève du monde cherche à s’élever au dessus des sombres horizons hostiles et la jeunesse ne rêve plus que d’avoir le droit de rêver à un monde meilleur que celui, sinistre, que les salauds finis menant le monde à sa perte leur promettent comme des matons menaçant du mitard les taulards récalcitrants. 

Qui propagera les bambous inconnus du nouveau siècle ? 

 E la nave va…

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Droit du sol

© Cyprien Luraghi 2009

 

Nul ne peut le leur refuser :

ils sont bien de chez nous

et bien chez eux.

 

Encore que…

 

Le poireau, aux feuilles engainantes

comme des cimeterres,

soit moricaud,

et la carotte afghane.

 

Il faut bien ça pour adoucir

la fade amertume du navet,

qui est du cru et n’est rien seul.

Je n’ose évoquer les patates

et encore moins la poule au pot

qui va avec.

 

*** 

Je dédie ce haïku long à tous les légumes hirsutes et pas calibrés qui traînent de par le monde et ravissent tous mes sens.

 

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LA PORTE LOUIS XIV

© Annie Luraghi 2007

 

 

C’est en la franchissant
qu’Annie et son amie
se jettent à pleins gants de jardinier
dans les épines qu’elles ratiboisent
en dégageant les arbres étouffés,
les fleurs plantées depuis la nuit des temps
sur ce banc de limon perché
à trois cent pas
de la maison aux portes rouges.

 

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