Archives par tag : grues cendrées

Le vrai du faux

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Plus mortellement mort que Puycity en novembre, c’est dur à trouver. Bon, il y a bien les grues cendrées en goguette qui survolent le bourg en poussant leurs cris préhistoriques, mais c’est tout. Et c’est ainsi dans les trente-cinq mille villages de ce pays. Un ami népalais à qui je faisais visiter la France profonde s’était exclamé, désespéré, au bout de quelques centaines de bourgs traversés : « Ils sont où, les gens ? ». 

Aujourd’hui depuis la fenêtre de la cuisine je n’ai vu passer que le voisin d’en face, dans la venelle. Et pas un chat. Même l’Apache, pourtant dehors par tous les temps, n’est pas allé jeter sa canne dans le fleuve. Le roi-requin a enfilé son masque le plus grave pour l’anniversaire de la boucherie de 14-18. La veille encore il fricotait avec le génocideur des Yéménites, arborant son masque joyeux. Comme ses prédécesseurs. Ici, on refourgue la mort moyennant espèces sonnantes et trébuchantes à tous les fléaux de l’humanité. Avec des sourires humanistes et des pudeurs de jouvencelles. Il est de bon ton de se réclamer de Montaigne et compagnie, ici. Et de faire la leçon en encaissant le fric, discréto. La mort est bénéfique à l’économie. Elle permet l’entretien de la démocratie. 

Il n’y a personne dans les rues parce qu’il n’y a rien à y faire. Le monde est dans les grands hangars servant de magasins dans les périphéries. Le monde pousse son Caddie dans les rayons. Le monde compare les prix à l’aide de petits appareils à écrans incorporés. Le monde écoute de la musique avec des écouteurs vissés dans les oreilles. Le monde se côtoie, le monde s’ignore. Le monde est partout pareil de par le monde. Le monde vit reclus au milieu de la foule. 

Ça ne me dérange pas que ce soit ainsi. Si ça me dérangeait ce serait juste un peu plus pénible à vivre. Alors que là, je suis tranquille-pépère à aligner les mots sur mon petit écran. À raconter des petits riens faute de mieux. À des gens vivants. Il en reste, heureusement… 

…e la nave va…

 

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Ô temps pourri, ô Mauresques !

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2017

Quand je ne sais pas de quoi ça va causer dans le prochain billet de l’Icyp, je demande aux copains dans les commentaires ce qu’ils auraient envie au menu. Et je note en faisant scritche, scritche. Après, je prends où pas, c’est selon. Là c’est Tigerbill qui a suggéré d’évoquer « le temps de merde qu’avant c’était la faute des spoutniks, et maintenant c’est de la faute des arabes ». Soit. Et qui dans la foulée nous a pondu le titre. Et maintenant j’ai l’air fin avec la photo de mes deux amoureux déjà calée sur le marbre. Va falloir faire avec, donc.

Les grues cendrées qui viennent de passer au dessus de Puycity se rient des frontières débiles. Comme les grues du bois de Boulogne et les réfugiés de Calais. Comme les vils islamigrés débarquant en masse pour bouffer notre pain national et anéantir notre race. Enfin je peux parler, avec un nom à coucher dehors et ma polenta ancestrale en guise de pain. Il faut bien l’admettre − et c’est moche − : les discours paranoïaques ont le vent en poupe. Un mauvais vent punais, contrairement à l’autan qui nous apporte la bonne chaleur sarrasine, pourtant. Et le printemps. Et l’amour. Et les ébats joyeux dans les buissons et les fêtes à confettis.

Ah oui, on m’a demandé aussi de parler de la campagne électorale. J’allais oublier. Hé bien je ne sais pas trop quoi en dire, sinon que les candidats me font penser à des canassons se speedant pour emporter le tiercé. Ne jouant pas aux courses, ça me concerne aussi peu que possible si ce n’est que ces canassons peuvent être du plus haut comique, ces derniers temps. Jamais je n’aurais pensé pouvoir rire en écoutant Fillon, par exemple. Ni en écoutant Le Pen débiter sa prose hallucinée et encore moins en contemplant le populaire frissonner à son unisson quand elle évoque le Complot. La méchante connerie est contagieuse, faut croire. Un des plus antiques ressorts de l’effet comique est la gestuelle des fous : on est servis de nos jours. La chute est le deuxième ressort de la rigolade : le coup classique de la peau de banane sur le trottoir.

À force de gesticuler, les fous chuteront. Comme en avril 45. Patience, les aminches ;-)

…E la nave va !

 

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Continu Homme

Illustration © Cyprien Luraghi 1998 (Inde - Bhimbetka) - 2016 - ICYPIl y avait moins de monde dans le monde et pas la moindre machine. C’était pourtant le monde tel qu’il est. Capturer le cheval sauvage, l’entraver avec des lianes tressées, revenir en paradant, flèches pointées au ciel et bite en avant, direction fumelle et gamelle.

Rien n’a changé depuis ces ères reculées : acheter des grosses bagnoles sauvages − ou tout autre objet de frime −, revenir en paradant au volant, la bite en avant, etc.

Rien ne change jamais, fors le fait qu’on est de plus en plus de singes debout à s’entasser sur la planète. Et que par conséquent les tares inhérentes à notre espèce se révèlent, rédhibitoires, obscènes, insupportables.

Le cirque politique continue sa tournée, exhibant ses animaux tristes, les grues cendrées ont survolé le vieux bourg, poussées au croupion par la bise du septentrion, les masses populaires lèvent ou abaissent le pouce sur les réseaux comme l’empereur aux Jeux, les ilotes se tuent à la tâche au bout du monde pendant que des panses se distendent à l’autre bout et la guerre bat son plein un peu partout, comme d’hab’.

Nous attribuons généralement à nos idées sur l’inconnu la couleur de nos conceptions sur le connu : si nous appelons la mort un sommeil, c’est qu’elle ressemble, du dehors, à un sommeil ; si nous appelons la mort une vie nouvelle, c’est qu’elle paraît être une chose différente de la vie. C’est par le jeu de ces petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs — et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme font les enfants pauvres qui jouent à être heureux.

(Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquilité – éd. Christian Bourgois 1988)

 …E la nave va…

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Machine à lover

Illustration © Cyprien Luraghi - 1990 - 2016 - ICYPY a quoi là derrière ? Oui, il y a quoi donc. Après, il va se passer quoi, dis voir. Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté. Est-ce qu’on va y laisser la peau au passage. Ou bien rien que les oripeaux. Les faux semblants, le vieux monde. Et là soudain dans la descente le sens de l’irrémédiable : pas de retour possible. Trop d’efforts déjà pour se hisser là-haut, si loin. Dis voir, dis voir

Et personne ne répond jamais. Le monde n’a pas été livré avec un organe vocal. L’avenir non plus. Alors on reste dans l’expectative et comme on n’y coupe pas, il n’y a pas trente-six solutions : soit tu flippes comme un rat imaginant le naufrage du navire en plein océan, soit tu t’en tapes complètement et tailles le bout de route gentiment en sifflotant. C’est ce que je fais, à l’instar des grues cendrées que l’ami Sambucus vient de voir passer sur la rive sud du Lot. Quoi qu’il arrive, en avant toute. Cap vers l’inconnu ; ce truc qui se planque derrière. Qui sera ce qu’il voudra : amas de haines, éclats de schrapnels, sang sur les murs, conflits planétaires, irradiation générale. Ou peut-être l’amour, oui c’est ça : l’amour qui propulse nos pattes plus sûrement que la faim au creux de nos estomacs à la vue d’un tendre saint-nectaire et nous fait profiter sans cesse de l’instant présent. Non parce que les guerres, merde. Et que la haine ça va bien cinq minutes : au delà c’est épuisant. Et con à pleurer.

Il n’y a pas de col à franchir et rien derrière, pas même le grand méchant Tout,[1] il n’y a que la lune à décrocher au bout du voyage, du bout des yeux, du fond du cœur… E la nave va, un, deux, trois…

  1. © Lady []
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Le non dire

Photographie : Pierre Auclerc - tritouillage : Cyprien Luraghi © ICYP 2015Je ne parlerai pas des dernières déclarations du pape de Rome, pas plus que des élections régionales, de la conférence machin à Paris, de la secte des assassins en Syrie, des masses de réprouvés acclamant des escrocs racistes proclamés sauveurs d’une identité nationale hypothétique, et je resterai coi de la même manière sur les grues cendrées qui sont passées cette année sans que j’entende leur chant de vol cet automne ; non vraiment je n’ai pas envie de disserter sur quoi que ce soit aujourd’hui, pas même au sujet de l’illustration de ce billet qui m’a pourtant demandé des heures de boulot l’autre soir, et pas non plus sur l’état d’esprit dans lequel je me trouve en écrivant, là : vous ne saurez rien de tout ça et même plus et que dalle sur l’anniversaire de la mort de Frank Zappa ; rien de rien aussi à propos de la Toile, ni des araignées venimeuses qui la hantent car il n’y a strictement rien à en dire, même que je crains fort vous décrocher des bâillements capables de vous déboîter le condyle mandibulaire le cas échéant et que comme je ne veux aucun mal à personne ce serait vilain de le faire, et puis ça coûterait un bras à la Sécu qui a déjà bien du mal à boucher son trou.

Une seule chose est sûre : e la nave va, les aminche(ttes) !

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