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Déjection fantôme

© Cyprien Luraghi 2009

 

(Suite du billet précédent)

Ils s’extasient devant n’importe quoi, les Parisiens : partout il n’y a que queues, pour les expositions. Ils aiment les longues files pour l’art de toutes sortes. Un conglomérat de matériaux disparates suffit à leur plaisir, surtout s’il est accompagné d’un texte abscons. L’étiquette est importante, sinon ils ne savent pas de quoi il en retourne et s’en vont, dépités.

N’ayant aucune affinité pour l’art conceptuel, nous errâmes dans Paris, avec moi devant pour faire le guide aux trois derrière, pantelants ; ébouriffés par le spectacle d’une affolante monotonie immobilière, rompue ci et là par des gros monuments qui en jettent, mais sans éclat. C’est ça, leur truc : peu de couleurs, ça fait classe, pensent-ils… Le charme discret où on s’emmerde vite fait, nous autres du sud…

Une ville entièrement bâtie par des gens raisonnables, posés, mesurés… À l’exception notable de l’Opéra, conçu par un allumé de première, Charles Garnier.

Par bonheur, Paris recèle tout de même quelques trésors chatoyants, qu’il faut dénicher dans le monde du petit, car il ne l’est pas infiniment : cette ville se savoure aussi par ce qu’elle a perdu, ce qui n’est plus, et les bribes qui en restent…

Une sensation étrange s’empare de moi, soudainement : je rêve ou quoi ? Les Parisiens marchent droit, maintenant ! Dernière nouvelle ! Ils ne zigzaguent plus comme au temps jadis, le regard plongé dans le mètre de trottoir devant leurs souliers ; ils n’évitent plus aucune merde : il n’y en a plus. Il n’y a plus de chiens non plus. En une semaine, un chien, pas plus, un poilu bonnasse géant tenu court à la laisse par un dandy endimanché, dans le Marais.

Il n’y a plus de crottes, ni de chiens, ni plus rien ; alors ils marchent droit et j’ai moi-même bien du mal à me défaire de cet automatisme qui m’a repris dès mon premier pas intra-muros. C’est comme faire du vélo : la marche-évitement parisienne d’avant l’extinction des mémères à  roquets conchieurs ne s’oublie jamais.

Le Marais, justement. Nous y voilà. Mon quartier à dealers de sprats gras à papillotes et caftan. J’ai la tête qui tourne : ça fait beaucoup, d’un seul coup : pénurie de déjections canines, et ophtalmie cuisante en relevant la tête : les façades décapées jusqu’à l’os blessent mes pauvres yeux de taupe geek, habitués à la pénombre rassurante du Marais des années 70. Tout était noir, alors, et la foule ne caquetait pas dans les ruelles comme en ce samedi de février 2009 ; seules des familles de longs juifs chuchotant arpentaient la rue Pavée et les alentours, et les employés du quartier – dont j’étais – ; je venais là pour le silence et une part d’apfelstrudel, et de la saurisserie. Parce que j’aime le poisson sec ; ça remonte à loin et ça ne se discute pas. Et ceux de chez Goldenberg n’était pas dégueus, dans leurs caques ; ni ceux de boutiques avoisinantes, d’ailleurs.

Je le savais déjà, mais bon, ça fait bizarre tout de même : Goldenberg, c’est fini. Tout le monde se barre : le Marais n’est plus que des murs, un décor : ses aborigènes sont en plein déménagement.

© Daniel Hasselmann

 

Vous pourrez lire un excellent article de Dominique Hasselmann à propos du massacre de la rue des Rosiers et le reste du Marais en cliquant ici :

CLIC

Aucun intérêt, le Marais. Mais c’est mon regard : mes trois autres paires d’yeux dans le dos ont trouvé ça très bien, évidemment. Et l’apfelstrudel n’a pas varié ; petit délice.

Tout Paris est comme ça : commerçant chic. Seule une légère outrance est de bon ton : on dit Marais, on dit pédés. Oui, bon : des petits couples calibrés, souvent poil ras, qui vont et viennent là ; pas de quoi en faire tout un fromage. Tout le monde s’en fout, des gays, à vrai dire. Y avait plein de juifs et plein de petits employés et maintenant y a des gays et des boutiques de fringues, et des troquets quelconques au demi café à trois euros, bordel.

Alors que tu peux manger à quatre cinquante le cul assis, à Montreuil. Quand c’est carrément moche et qu’il y a foule de gueux, je suis chez moi. Et je respire. Vivement demain, alors…

La suite plus tard

 

 

Publié dans Déconnologie, Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , , | 125 commentaires
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