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Gérard et le haschisch

© Gérard Géry

© Gérard Géry

Je rentrais de je sais plus quel circuit touristique en Inde, quelque part dans les années 80. L’avion d’Air India se remplissait doucement, à Delhi. Mon groupe de randonneurs était installé un peu plus loin à l’arrière et celui du petit mec tout sec avec les tifs tout blancs aussi. Il était assis à ma gauche, le pépère. Tout de suite on s’est causé comme si on avait gardé les cochons ensemble : normal, on fait le même boulot et les occasions sont rares pour nous autres guides, de tailler la bavette avec des collègues, tant on bouffe de la borne à gaver d’un bout à l’autre de l’année. On ne fait que se croiser, d’ordinaire. 

Il s’appelle Gérard Géry et il est en train de rouler un gros pétard à trois feuilles, assaisonné de tcharass himalayen premier grand cru classé, tranquillou. En ces temps bienheureux on pouvait cloper dans les avions. Les hygiénistes néo-puritains n’avaient pas encore entamé leur djihad pour l’éradication du sel de la vie. Mais on ne pouvait quand même pas fumer des pétards dans les avions. L’hôtesse en sari effarée, le fit remarquer pète sec à Géry :

− Monsieur, c’est interdit.
− Madame, je pourrais être votre père. 

En Inde ça marche à tous les coups : l’hôtesse fit comme si de rien n’était ; d’ailleurs de fait, rien n’était. Il me passa le spliff au bout de quelques taffes comme si on se connaissait depuis toujours et je me pris une de ces claques au décollage, les amis : aïe aïe aïe… C’est comme ça que j’ai connu Géry. De temps à autre il guidait un groupe de touristes en Inde ou au Népal : ça lui payait la balade. Et parce que nous autres guides, sommes des animaux puissamment sociaux et qu’il avait besoin de se frotter la couenne à celle des autres. Nos contemporains sont notre passion première et une source d’ébahissement sans cesse renouvelée. Et rien de mieux pour satisfaire cet appétit féroce, que de passer quelques semaines en leur intense compagnie dans la promiscuité contraignante d’un groupe de touristes occidentaux propulsés en plein Moyen-Âge chez les pittoresques bigarrés des hautes vallées himalayennes… 

L’inconnu est toujours intéressant à connaître : à 90 ans Géry est parti sans retour à sa découverte en plein janvier : Paris Match lui a rendu hommage pour l’occasion. Avant qu’on se rencontre il avait déjà eu des tas de vies, dont celle de pilier de la bande des grands reporters du Match des années 60 : bains de sang et paillettes, exploits surhumains et catastrophes. Le tout au Leica. Et Brigitte Bardot pour se rincer l’oculaire au retour comme c’est raconté sur cette page : CLIC

On n’était pas du tout foutus pareils lui et moi : c’est pour ça qu’on s’entendait bien, jusqu’à un certain point. Il appartenait à la société du spectacle. Pas moi. Il était Tintin reporter alors que je suis un moine observant l’agitation alentour. Après le coup de l’avion d’Air India, on s’était revus plein de fois par la suite, toujours en Asie. Géry a été le seul à croire à mon projet de grande traversée de l’Himalaya à pied[1] et nous y avait rejoints en plein couvre feu au Cachemire, juste avant la guerre civile qui dure depuis. Et au Népal pendant la première Révolution d’avril 90 :

Je passe la matinée avec Géry et Moti, à fumer nombre de pétards et causer politique sur la terrasse du quatrième étage d’un café au centre-ville. Les serveurs n’osent pas apostropher ce monsieur de soixante ans aux cheveux d’un blanc immaculé… Toujours ce respect envers les aînés. On peut bien en profiter, non ?

Soudain, dans la rue, c’est la panique : une fumée s’élève du collège au coin de l’avenue, les gens courent comme des lapins… Ce sont les lycéens qui foutent le feu à une grosse couronne de paille, symbole de la royauté. Quelques courageux distribuent des tracts… Les flics déboulent par camions entiers, longues matraques de bambou et pistolets-mitrailleurs en main… Ils hésitent : tirer sur des enfants, ils n’ont pas encore l’habitude. Ils font évacuer la rue avant de donner l’assaut, bien violent : les coups pleuvent sur les lycéens qui se sont fait coincer… les autres ont disparu…

La BBC du soir annonce six morts à Katmandou… Il y a eu d’innombrables explosions de violence tout au long du jour et aux quatre coins de la vallée… Il est temps qu’on se tire.
(Extrait de Pistes Himalayennes, Albin Michel 1991)

Et puis il avait posé son Leica pour de bon et moi le sac à dos peu de temps après. On s’était revus une fois en France en 91. Mais c’était plus pareil du tout. On n’avait plus rien à se dire… en terre étrangère. 

E la nave va, mon vieux Géry !  

  1. La Transe Himalayenne, en 89 et 90. []
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