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Terreur au terrier

© Annie Luraghi 2008

 

Allez hop, c’est la saison des terroristes.

Roger Velu tremblote de tous les poils de ses oreilles : des anarchistes de l’ultra gauche vivant en communauté sexuelle se sont faits arraisonner au petit matin dans le paisible bourg de Tarnac, Corrèze, en possession de tout l’attirail nécessaire pour faire sauter la France.

Monsieur de  Kerdrel vient de le proclamer haut et fort : « Après un siècle de domination marxiste,  le cauchemar a pris fin à Tarnac  » J’ai trouvé ça sur le petit forum du site de Tarnac. Le ci-devant Kerdrel pourra enfin dormir pépère, comme la France entière, abrutie aux neuroleptiques : les successeurs de Ravachol sont au cachot républicain.

Roger Velu commençait à se lasser de la teigne car ça faisait bien dix ans que le Présideur Sarkolas, dès qu’il prit place au poste de Joseph Fouché, avait mis la haute pression sur les islamoterroristes peuplant nos bidonvilles périurbains, livrés à eux-mêmes depuis l’escampette des courageux industriels vers des pays où la main-d’œuvre est encore moins onéreuse et rouspétante que celle qui, sous forme de bétail berbère et nègre, avait été importée dans les années 60, afin de mieux casser les revendications démentielles des ouvriers bien de chez nous… Ceux-là mêmes dont fait partie mon Roger Velu, et qui urinent un coup FN, pour mieux chier dans l’urne à l’UMP quand vient le temps de la grosse commission.

Mais qui sont donc ces enragés, ces autonomes, ces totos comme ils se nomment eux-mêmes ?

Chloé Leprince, à travers deux articles publiés dans Rue89, tente de les entrevoir mais ce n’est pas évident. Et pour cause : ils n’aiment pas la presse et les médias bourgeois.

En un sens je les comprends : rue89 est un journal de gauche, oui mais quelle gauche ? Celle du Libération de Joffrin, celle du Charlie de Val, c’est-à-dire bien proprette, pas comme chez ce vieux cochon de Siné.

Comme partout dans la presse, j’y lis avec plaisir de bons articles et j’apprécie beaucoup leur forum ; j’y ai quelques excellents copains et mes petits habitudes. Je ne crache pas dans la soupe à l’encre, vu que j’écris avec. Un peu quand même…

Vous pouvez les lire ICI et .

Les centaines de commentaires qui leur font suite sont des plus intéressants ; Chloé et quelques uns des lecteurs nous gratifient d’un nombre de liens conséquents pointant vers les œuvrettes absconses de nos ultragauchistes de la mouvance anarchiste autonome, qui sont devenus d’un seul coup les Goldstein de la séance de haine publique de notre petite province d’Eurasia.

Ceci posé, ça me permet d’écrire que nous nageons en pleine science-fiction : j’ai beau brasser du document à m’en faire péter la pensette, je ne sais que penser de ces conditionnels qui s’additionnent : le gang des Corréziens a bel et bien les fers aux pieds, mais l’enquête suit son cours et les journaleux n’ont pas grand-chose à se coller sur le clavier. Comme le résume le procureur en charge de l’affaire : le silence des accusés est suspect en soi et se rajoute au faisceau de présomptions.

Or les faisceaux et moi… Je vais donc me plonger dans l’imaginaire, puisque je ne vaux pas un clou dans la réalité, laquelle souffre déjà terriblement dans cette affaire.

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Il n’y a plus rien. Nada, nihil. Juste le monstre oppresseur, et nous là tout en-bas.

Là-haut, ils disent que c’est une démocratie, mais loin s’en faut : je n’ai aucune prise sur leurs décisions, bien que je sois comme tout un chacun : soufflé par la violence extrême des gouvernements qui se succèdent depuis que je suis né, et particulièrement par celui de l’infâme et vulgaire Sarkolas qui cumule l’intégralité des tares de Napoléon III, tout en s’offrant le luxe laid d’une effarante inculture.

C’est en cela d’ailleurs qu’il est le plus nocif : notre gouvernement ne déteste rien tant que la culture, et par extension la pensée. Il nous dicte et nous obéissons. Et il est tout à fait normal qu’il nous insulte à la télévision : nous sommes des chiens et il n’aime pas les chiens non plus, sauf s’ils ont quatre pattes et les chiennes des cuisses écartées.

Je suis un dangereux terroriste.

Je me suis fait rafler dans une de ces fameuses opérations coup de poing de Raymond Marcellin un soir des années 70, à la sortie du théâtre où je travaillais, en compagnie d’un gang de chevelus pas frais sous les aisselles.

J’ai trafiqué des émetteurs de radios pirates en 1980.

J’ai milité pour la légalisation des drogues illicites.

Je donne des ordinateurs aux écoles et aux pauvres.

J’ai les portraits de Louise Michel et du Mahatma Gandhi bien en vue dans mon atelier.

J’ai des amis arracheurs de plantes OGM.

Je maraboute Sarkolas.

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Pendant longtemps, ils ont ourdi des complots.

Faire trembler le moloch. Secouer les chaînes des serfs hébétés en les mettant face à la fragilité du système aliénant dans lequel ils ne sont que des rouages. Faire le coup de poing contre la Force Bleue de l’État Policier. Faire des coups d’éclats, des coups tout court ou bien foireux, qui donnent le goût du danger.

Tout petits ils en rêvaient déjà avec la pelle et le râteau en plastique rouge sur le bac à sable dans la cour de récréation : étaler des punaises sur la chaise de l’institutrice, fabriquer des super gros pétards avec du sucre, du charbon pilé et du désherbant en granulés jaunes. Essayer vainement de foutre le feu au gymnase municipal avec du mazout mais ça ne marche pas. C’est là qu’ils sont heureux, la la la.

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De quoi semer panique et souk.

Et faire changer le monde si hideux ; faire justice où il n’y en a pas.

À cause des petits riches et des petits pauvres, comme dans un conte du Moyen-Âge ; ça n’avait pas changé quand ils ouvraient les yeux : toujours cette injustice, primaire ; ces seigneurs. Tous les jours sous les yeux, que tu ne peux pas éviter du regard, étant riche ou pauvre toi-même.

Pauvre de chez nous, pas autant que ceux des ailleurs qu’on voit à la télévision, ces Soudanais si maigrelets qu’on entasse à trois cent derrière un arbre du désert pour jouer à cache-cache, dans les blagues. Ces Soudanais du monde entier qui nous mettent dans l’embarras parce que du coup on se sent riches.

Et si je suis riche, j’aide les pauvres dans mes rêveries ; déjà au secondaire je grave le nom du Che sur le pupitre ; je les défends en étudiant pour plus tard, comme lui, aider les masses populaires ; je suis de toutes les manifs à dix-sept ans et soudain propulsé dans l’haleine piquante de la Force Bleue ; je sens ses coups battre mes flancs, ses injures sonner à mes tympans.

J’élabore des théories et j’imagine ; je mets au point des stratagèmes ; je dissèque la dialectique ; je veux comprendre et dès lors que ce sera fait, je cesserai de piaffer pour voir le monde autour de moi ; voir dans ceux des premiers rangs les pionniers des nouveaux territoires de l’impensé. Je fais du tas de sable table rase.

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Ou je vais loin, dans le perdu, le trou du ; au fin fond du pays : pionnier encore, pionnier toujours. Mais pas colon, mon bon.

Je tâte le fumier et le pis des biquettes ; à la cuisine ça sent les haricots. Aux rebords de la toile cirée, les coudes sont posés, les mains sous les mentons, le soir. Les oreilles écoutent parler. Une voix fait autour d’elle silence et je l’entend sortir de moi ; elle résonne dans l’os et la dentine, et volubile enroule les idées, happées de mille discussions.

Je ne veux pas de centre parce que je suis un anarchiste et il y en a un pourtant ; c’est moi. Je sais enfreindre le modèle et les autres aussi ; tout se fait en silence et on ne prie ni dieu ni maître. C’est la question du chef, délicate et taboue. Le collectif est une roue dont les rayons vont au moyeu, classiquement.

Avec eux je peux faire et nous serons alors, bruyants, gênants, piquants de banderilles le taureau noir, lilliputiens qui par millions achèveront le règne des ruffians.

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Plusieurs fois dans ma vie, j’ai rencontré une foule de gens comme les encagés de Tarnac : des qui en connaissaient d’autres aussi, des qui avaient dynamité des lignes à haute tension près des centrales nucléaires. Il y a très longtemps et puis n’insistez pas : je ne les connais pas nommément.

Il y a eu Gégé et sa raïa qui sont allés bousiller l’incinérateur municipal de Fumel (Lot-et-Garonne).

Les détails de l’histoire ici : CLIC.

J’ai bossé un an pour ce Gégé, enfin pour son association… mais surtout pour sa pomme. Quand j’ai lu l’histoire des Tarnacois, j’ai tout de suite senti la similitude, bien que Gérard soit nettement plus bas de gamme que nos embastillés corréziens et ne soit en rien un théoricien allumé.. ou fumeux, comme vous voudrez.

Il a du charisme, mon Gége, un peu comme ce Julien Coupat, que le Ministère du Contrôle présente comme un chef terroriste. Ce que je ne crois pas une seule seconde. Terroriste c’est autre chose que Pied Nickelé. Détruire un incinérateur… Sabotage. Je vous dis pas le destroy qu’ils y ont fait : éclaté les chaudières en fonte à coups de masse, bousillé toute l’installation électrique… et pochetronné en vomissant partout jusqu’au petit matin, où les camionnettes à gyrophares bleus sont venues les cueillir.

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Tous les Roger Velu du voisinage ont poussé un grand ouf : d’une pierre deux coup : bon débarras les anarchistes d’ultra gauche révolutionnaires autonomes et adios l’incinérateur qui pue. Car le bestiau n’a jamais repris du service depuis. Les Roger Velu aiment les terroristes quand ça les arrange, et de très loin, avec un pince à linge sur le nez et le calibre 12 prêt à tirer.

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Les arracheurs de caténaires ont raisonné comme des bourrins. Il faut savoir se rendre populaires, sinon tu as tout faux. Règle d’or.

Gégé tout con qu’il est, avait bien appris sa leçon. Terroriste, c’est quand on veut la mort des gens. Arracher des caténaires…

Que les encagés de Tarnac soient coupables ou non, et que l’on trouve trop risqué de s’impliquer et d’impliquer d’autres personnes pour passer à l’action, et même si on pense que cette action est vaine et puérile comme je le fais, il faut garder raison et trouver totalement disproportionné le déploiement criard de la force publique pour arraisonner ceux sur lesquels la police politique savait tout depuis toujours.

En cela, les autorités au pouvoir en France sont condamnables. Délit de putasserie. En cela, les accusés de Tarnac deviennent de facto des victimes expiatoires de la vindicte d’un gouvernement extrêmement réactionnaire et d’une rare brutalité qui cherche à satisfaire sa populace pour masquer son naufrage.

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De tous les gouvernements de la Ve République, celui-ci est le pire, et de loin. Comme celui du criminel George W. Bush aux USA.

Publié dans Binosophie, Pilotique, Trouducologie | Autres mots-clefs : , , , , , , , | 113 commentaires
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