Archives par tag : Fruits et légumes

L’appeau lytique

Illustration © Cyprien Luraghi 2015 - ICYPJ’en vois dans la salle qui n’aiment pas les betteraves. Pourtant ils devraient. Car cette racine charnue participe activement à l’accomplissement de notre devoir de consommateurs de cinq légumes et cinq fruits par jour, décrété par le ministère. Il en va ainsi de la politique : manger cinq partis et cinq politiciens par jour fait de nous de braves citoyens pétant la forme.

C’est ce que nous faisons icy depuis des lustres[1] et c’est à cet exercice salutaire que nous devons nos pelages lustrés et nos yeux brillants. Ce n’est pas le choix qui manque et notre gourmandise proverbiale sera satisfaite pour longtemps encore, vu que le politique croît et se multiplie comme chiendent au potager. À tel point que les scientifiques les plus sérieux ont remis sur le gaz l’antique théorie de la génération spontanée.

Entre le politique et la betterave, le lien est direct et évident : ces grosses légumes sont bourrées de fibres, d’aspect chatoyant, fadasses au dedans et difficilement condamnables bien que leurs corps mêmes constituent le corps du délit. Un autre élément de comparaison majeur est que ces choses malfaisantes prétendent vouloir notre bien. Manger ses betteraves à la cantine, c’est faire plaisir à notre ministre de la Santé. Voter, c’est satisfaire sexuellement la République toute entière. Car là aussi les similitudes sont nombreuses et épatantes, à cause des vitamines mais pas que. Une bonne dose de betteraves vaut toutes les pilules d’amour, et des hordes d’esprits pervers se sont déjà chargés avant moi de voir dans la fente urnaire un puissant symbole lacaniculaire.

Je dis tout ça parce qu’il convient de se préparer mentalement : ça commence à sentir la campagne − électorale itou. Les récoltes sont en cours et bientôt ce sera le festin, puis la fête aux intestins. Ça va chier dans moins de deux ans, je le sens…

…e la nave va…

  1. 14 ans au compteur : bientôt trois lustres, donc. []
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Les carottes sont crues

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

Ceci n’est pas un billet d’humeur désabusède. Ni un billet d’humeur tout court. Il est prévu que j’y parle de la canicule et de la Grèce. C’est chose faite. Je ne tenais pas particulièrement à traiter des deux sujets évoqués car quand la population souffre ou s’échauffe et pas moi, l’exhibition de mon petit bonheur pourrait navrer l’opinion. Qui se bat courageusement contre des conditions insoutenables alors que pas moi. Pas question de saper le moral des troupes et encore moins d’avoir ça sur la conscience ; donc je serai positif et vitaminé dans ce billet. Le positivisme vitaminé sauvera l’humanité qui, il faut bien le dire tout de même, est mal barrée. Et ce n’est pas être désabusède que de le dire. Mais à le constater, si. Comment ne pas le voir : nous allons droit dans le mur, sans freins. Et là il n’y a pas trente-six manières de réagir : hurler de terreur, s’indigner en poussant les hauts cris, serrer les poings pour casser le mur − et se les briser dessus inévitablement −, devenir désabusède en espérant que l’entrée en mur sera moins douloureuse, ou pratiquer le positivisme vitaminé. Consistant par exemple en l’accrochage d’une œuvre d’art au mur. Une œuvre distrayante, tant qu’à faire. Et vitaminée. Garantie sans trace de désabusement. Une œuvre reflétant fidèlement la réalité, tout en y ajoutant une touche de magie artistique. À dévorer des yeux et plus, immodérément. Et faire que le rêve se confonde avec la réalité. Songe d’un choc amorti tout en douceur contre un mur aussi immatériel que le reflet d’une toile peinte. Le kief.

Rien n’est perdu je vous le dis. Ne flippez pas, les aminches : les carottes ne sont pas cuites !

…e la nave va…

 

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Foutez-nous la paix !

Fruits et légumes du jardin d'Annie − © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

Un matin je suis arrivé chez le Gaulois et comme tous les matins Paul, le vieux serveur qui avait été commis chez Maxim’s pendant la guerre, me demandait si pour le petit déjeuner ce serait comme d’hab’ : grand café tartines. Oui. Là un petit mec musculeux blond râblé coupé ras se pointe et d’un bout de menton désigne la chaise en face. Je lui dis qu’il n’a qu’à s’installer et après avoir passé commande à un Paul impassible et de cire, on entame la bavette. C’était Max et il était légionnaire en goguette, et moi j’ai eu beau lui expliquer en détail et aussi simplement que possible ce qu’était un objecteur de conscience, il a eu tout le mal du monde à comprendre pourquoi des comme moi s’obstinaient à ne pas vouloir trouer l’ennemi de balles métalliques issues d’une machine de mort. Mais bon : il était bonne pâte et moi de bonne composition et pas bêcheur alors on a commencé à tout se dire l’un l’autre et à s’étaler sur le marbre du guéridon de troquet parisien à piétement en fonte moulée, plateau cerclé de laiton.

Les grands principes, Max, tu sais : j’ai des principes à la con, faut pas chercher à comprendre mais c’est pas grave : ça fait de mal à personne et puis ils auraient beau faire, jamais je ferais un bon soldat et ça serait pas bon pour le moral des troupes un boulet dans mon genre alors vaut mieux que je reste ce que je suis, civil et tout.

Max rentrait tout juste d’un pays incertain où il avait défendu les gangsters du cru mis au pouvoir par notre gentille patrie et il en avait gros sur la patate. Pas de trucider l’ennemi au corps à corps avec les tripes dégoulinant sur ses paluches, non. Ça, ça lui plaisait plutôt pas mal en fait, et il m’expliquait super bien comment ça faisait, les boyaux ennemis choyant d’un coup, flopodop, et au sol : platch. Et puis couic, plus que le sang ennemi abreuvant les sillons de sable chaud.

Mais bon : le boudin frais au petit déj’, très peu pour moi. J’ai déjà tué des tas de poulets, de biquettes et de moutons, mais c’était pour manger et ils n’étaient pas mes ennemis et encore moins ceux d’une patrie tout à fait incertaine. Mais alors tuer des gens, non. J’envisage même pas. Alors la guerre vous pensez bien que c’est pas envisageable non plus, de mon point de vue.

Ça se passait à Paris en 1978. Max était resté quelques semaines dans les parages, hébergé à droite, à gauche chez les copains dans le foyer de jeunes travailleurs du XIème arrondissement où l’État me payait la piaule. Un mec vraiment sympa bien que légèrement gluant, ce Max. Les copains objecteurs me tiraient un peu la gueule tout de même, vu que ça la foutait mal qu’un pacifiste convaincu dans mon genre copine avec un tueur sous uniforme, mais bon : le sectarisme n’a jamais été mon fort et si la mort était son métier comme elle l’est potentiellement pour tout militaire, tout ce que je demandais était de ne participer en aucune manière à ces boucheries, rien de plus. Chacun son trip comme on disait à l’époque. Je n’aurais pas sympathisé avec un tortionnaire, évidemment, mais Max n’en était pas. Il tuait de sang froid et sur ordre de ses supérieurs en bon petit soldat bien dressé : difficile de lui en vouloir pour ça, sachant que l’armée sait très correctement bourrer le mou à ses recrues.

Il avait signé son engagement dans la Légion après avoir laissé pour mort un mec dans une bagarre à la sortie d’un bal en Plouquie profonde et à l’époque la Légion n’était pas regardante sur le pedigree. Quelques mois plus tard il avait appris que le mec pétait la forme, mais comme ça lui plaisait, il était resté. C’était ça, son histoire. Pendant un mois on a partagé la même table au troquet du Gaulois, ce gros con raciste et jovial à bedaine et bacchantes. Et puis un jour Max m’avait tout déballé : en fait il était en cavale après avoir fait le mur de sa caserne et là, comme il était fauché jusqu’à l’os et que la Légion était sa seule famille, il allait y retourner. On s’était serrés la main, claqué la bise et je ne l’ai plus jamais revu.

J’espère que tout baigne dans l’huile pour sa pomme et qu’il bine ses légumes paisiblement dans son petit potager, maintenant qu’il a l’âge de la retraite, Max. Et que puisqu’il a tout le temps de penser aux crimes qu’il a commis quand il était aux ordres des chiens de guerre, il revoit les scènes d’étripage qu’il m’avait contées chez ce sale con de Gaulois… et qui me trottent encore dans la tête aujourd’hui, moi qui ne les ai heureusement vécues que par son truchement.

Là, le monde se monte le bourrichon parce que le vacarme des guerres abrutit nos tympans : il est de plus en plus question de prendre tel ou tel parti et de choisir son camp. N’étant pas guerrier, je me contente de goûter aux simples plaisirs paisibles des paniers de fruits et légumes du jardin d’Annie… et de papoter en bonne compagnie à la table en bois d’arbre et icy aussi.

Peace and love never dead, les amis !

e la nave va…

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VILAIN CHARLIE

Composition légumière : Annie. Photo et tritouillage : Cyprien Luraghi. © ICYP 2015

Passée la stupeur affligée de ce midi, et un après-midi de boulot où j’ai pensé à autre chose, je me sens envahi par une sorte de mélancolie poisseuse ce soir.

C’est autre chose que la tuerie de l’école de Toulouse, qui bien qu’atroce relevait du fait divers, et était dirigée contre des victimes prises au hasard, par définition « innocentes ». C’est autre chose aussi que le 11 septembre, qui était si spectaculaire, et si clairement orienté contre l’arrogante puissance des USA que ça avait une dimension épique, d’autant plus que les victimes avaient beau être innombrables, elles étaient anonymes, et beaucoup moins spectaculaires que les avions entrant dans les tours puis les tours qui s’effondraient.

Là, on massacre à l’arme de guerre des gens qu’on connait tous, qui font partie de l’imaginaire collectif français, quoiqu’on pense de leurs dérapages à répétition sur l’Islam. Des gens qui dans le fond sont partis jeunes de l’idée qu’il ne fallait pas les prendre pour des cons, et qui ont choisi le rire, la provocation et l’outrance pour se moquer du monde tel qu’il va et peut-être, de temps en temps, dessiller les yeux d’un quidam hébété, voire décoincer un sourire d’un cul-serré pète-sec congénital.

Cabu avait beau être à moitié gâteux, et Charb à moitié facho, et coupable de participer à la malsaine ambiance de chasse aux bougnoules en France depuis quelques années, rien ne peut justifier cette horreur. Mais ça me fait penser à la scène finale de Impitoyable, quand Gene Hackman s’est fait tirer comme un lapin et qu’Eastwood se prépare à l’achever. Hackman déclare « je n’ai pas mérité ça », et Eastwood lui répond « le mérite n’a rien à voir là-dedans », avant de le buter. Ces tueurs, c’est une sorte de bande de William Munny.

C’est terrible à dire, mais du 11/9, on se souvient des avions et des tours et de Ben Laden, pas des 2000 morts. De la tuerie de Toulouse, on se souvient de Merah, pas de ses victimes. Alors que là, on ne se souviendra pas des tueurs, mais des victimes et du nom de leur journal, à cause de ce qu’ils représentaient en bien ou en mal pour les gens.

C’est ça qui fait que c’est différent des attentats « habituels », et que n’en déplaise à lifka[1] qui glapit sur rue!ç, ça a bien une autre dimension que la tuerie de Toulouse. La France avant et après Merah, c’était pareil, tout comme la France avant et après les attentats parisiens de 86 et de 94. Là, il me semble que quelque chose est cassé ; c’est un des rares lambeaux d’innocence collective qui subsistait encore qui s’est détaché et qui disparaît.

Saloperie de merde…

(note du soutier en chef de l’Icyp : ce billet est un commentaire commis par Hulk dans le fil de discussion précédent.[2] Il est publié brut de décoffrage)

…e la nave va…

  1. Une commentatrice de Rue89 []
  2. accessible directement aux membres de l’icyp uniquement ici : CLIC. []
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UNIVERS BUBULLES

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2014

 

Le Grand Tout est composé de petits riens, de moins que rien et de vauriens.

Le Grand Tout est sidéralement vide, donc menteur par essence puisque peuplé de corps sidéraux, d’êtres sidérés et de corpuscules vibrioniques.

Et tout ça tourne en boucle : évolutions, révolutions, régressions, collisions et tout le cinoche habituel. À la vie à la mort et ça repousse dru par dessus l’humus.

Tous les cycles c’est pareil : le temps s’étire en langueurs élastiques et soudain tout va trop vite. Ennui et extase se succèdent inéluctablement dans les petits univers bubulles de tout un chacun, planté là dans le Grand Tout à attendre le passage des grues cendrées ou que les radis tombent dans sa poche, ou de se les coller sous la dent. 

Chacun met son grain de sel là-dessus et du beurre pour que ça glisse et apaise le piquant. 

…e la nave va… 

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