Archives par tag : Fruits et légumes

Vigueur masculine retrouvée

Illustration © Cyprien Luraghi & Sambucus - ICYP 2018

Ça y est : l’illustration est calée sur le marbre et le texte ne saurait tarder à l’y rejoindre vu que je l’écris présentement. Depuis le lancement de mon petit navire de l’internet il y a dix-sept ans, c’est le même rituel : après avoir pondu un billet, une chimie interne se déclenche en mon tréfonds, enclenchant l’irrésistible mécanisme de ponte du billet suivant. D’abord un ange passe, juste après la mise en ligne, puis je me speede pour officialiser le premier commentaire d’un retentissant « Preum’s agréé par la kondükatür ! » ; ensuite c’est la routine habituelle : sauvegarde des bases de données de l’Icyp et de son contenu proprement dit, et cætera. Après ça je fais ouf et rejoins la bande de furieux papoteux et teuses pour raconter des tas de déconneries, et pas que. L’ange passé, je guette la muse. En me demandant si la muse n’est pas comme l’ange, de sexe indéterminé. Si je me le demande, c’est que la muse est d’une existence aussi douteuse que l’ange, et que par conséquent, un temps considérable s’écoule avant mon ressaisissement : c’est dans ma cervelle et nulle part ailleurs, que l’animation du bout de mes doigts sur le clavier s’élabore. Or donc, pendant des jours, je vaque à mes occupations ordinaires : réparer des ordinateurs en panne et ça n’a pas chômé ces derniers jours puisque la foudre a frappé très fort dans le canton : cartes-mères au barbecue et disques durs en purée, au menu. Et là c’est dimanche, enfin. Et là je réalise que j’ai rien de rien dans la cervelle pour pondre le présent billet. Que j’ai pourtant terriblement envie de pondre. Et là, soudain, sur la table en bois d’arbre, je vois un petit paquet que notre ami Sambucus m’avait filé l’autre jour : une forme pour linotype. Un petit placard publicitaire du siècle dernier pour un remède bidon à la bandaison raplapla. Le petit père Sambucus faisait allusion à un autre rituel de l’Icyp : quand l’image d’un nouveau billet est prête, je dis dans les commentaires : « Illustration dégotée, tritouillée et calée sur le marbre. ». Ça tombait à pic ; j’ai chopé l’appareil photo, le petit placard en plomb typographique que j’ai posé sur les joubarbes de la terrasse et shooté le tout. Puis inséré la carte-mémoire de l’appareil dans l’ordinateur. Et ensuite longuement tritouillé avec mes instruments de torture et petites sauces personnelles avec le logiciel ad hoc.[1] Et là je me retrouve pantelant − car c’est une sacrée prise de chou, le tritouillage − : zéro idée à l’horizon. En plus les déconnologues ne font rien qu’à raconter des bêtises dans les commentaires, ce qui dissout lamentablement ma concentration. Mettez-vous à ma place, ô lecteurs inconnus : si vous lisiez ça, comment parviendriez-vous à pondre un billet sérieux comme un pape qui se prend au sérieux ? :


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Evelyne
Le 3 juin 2018 à 19:24:23 

Aux Icypiens amateurs de chats ET de jardinage.
Avez-vous un truc pour empêcher les chats de prendre les carrés de semis pour une immense litière ???

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Apicius répond à Evelyne
Le 3 juin 2018 à 21:13:42

– éviter les semis, et le jardinage en général.
– discuter en adulte responsable avec les chats pour dégager un compromis acceptable par tous.
– accepter que les fèces, en se décomposant, nourrissent les semis par biométhanisation (je ne suis pas sûr du processus, mais j’aime bien ce mot).
– ne plus nourrir les chats, pour éviter tout transit intestinal intempestif.
– clôturer les semis (demander conseil à Donald ou à Bibi).
– à l’instar des jardins de Babylone, placer les semis en hauteur, dans des caissons sur pilotis de 4 ou 5 mètres entourés de barbelés coupants.
(Oui, je sais, mais t’as qu’à te démerder avec une échelle).
– enterrer à faible profondeur un maillage métallique électrifié, qui enverra un arc de 380 volts dans le sphincter anal du chat pris en flagrant délit de défécation.
– placer les semences en petits tas, à proximité du lieu de plantation. En venant gratter, le chat procédera lui-même au semis, sans s’en rendre compte, et donc sans rien exiger en retour pour le travail fourni.
– faire contre mauvaise fortune bon coeur, et se dire que sans l’intervention humaine, la nature retrouve toujours son équilibre. Donc, laisser les oiseaux manger les semences, les chats manger les oiseaux, les chiens bouffer les chats puis venir chier le tout dans tes parterres, avec les semences pré-enrobées et prêtes à germer.

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C’est donc dans ces conditions atroces que je dois exercer mon artisanat. C’est terrible. E la nave va ;-)

  1. Gimp en l’occurrence. []
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À grand Blanc, petit nègre

Photo : Homère - tritouillage : Cyprien Luraghi © ICYP 2018

Je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué : sur le réseau, les plus ardents défenseurs de la chose nationale écrivent avec les pieds. Ils ont la langue pâteuse et approximative. Comme leurs ancêtres les Gaulois, qui parlaient français comme mes aïeux tessinois venus bouffer le pain des Français − faute de polenta à coller dans le chaudron. 

La France est un pays plein de pain et de toutes sortes de bouffes, il faut dire. C’est pour ça qu’elle attire irrésistiblement les vilains immigrés. Comme la fleur de l’amorphophallus séduit la mouche et à son instar, elle sent pas mal la charogne aussi. 

L’humanité a l’estomac dans les talons. Moi aussi d’ailleurs, vu l’heure. Vite, un pain français. Pendant que la France comme tant d’autres pays à tant d’autres époques, projette son malaise interne sur une cause extérieure absurde, non seulement j’ai les crocs mais il faut que j’alimente la conversation Icy et Là, que je m’occupe de la salle des machines de notre petit navire fendant l’océan Octétique… et qu’en outre j’abreuve le Menuisier. Cette outre cuvant sa murge dans sa cuve de picrate du cru. Ça occupe, je peux vous dire. Car la soif du Menuisier est danaïdale.

Ceux qui lisent mes billets sans avoir accès à nos commentaires frénétiques,[1] ignorent qui est le Menuisier, alors j’explique : au commencement était le Bureau. Le Menuisier construisit ledit Bureau. Le Bureau dicte ses ordres au kondukator de service − ma pomme − qui les redicte aux déconnologues papoteurs. Lesquels n’en tiennent jamais aucun compte. Précisément à cause du Menuisier, censé jouer les intermédiaires. Car si le roseau est un végétal pensant, le Menuisier est une outre cuidante dont la pensée ne s’élabore qu’au fond d’un récipient à vinasse, tout comme celle de Diogène. D’où sa torpeur perpétuelle et l’anarchie joyeuse qui règne à bord. 

Parfois je me pose des questions existentielles. Par exemple : le Bureau est-il un meuble ou une pièce ? Et pourquoi traite-t-il le Menuisier en subalterne, alors qu’il lui doit tout ? Et tant d’autres interrogations irrésolubles dont l’irrésolubilité patente me fait vaguement flipper genre trente secondes par décennie, étant très pris par les nombreuses tâches qui me sont imparties dont je causais plus haut. Alors vogue, petit navire, vogue, e la nave va… ! 

  1. Bien fait, ils n’ont qu’à implorer leur admission : CLIC []
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Dégoûts et découleurs

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Mai 68. Il n’y avait pas classe et les grandes vacances étaient super grandes cette année-là. Je ne savais pas pourquoi. À dix ans on ne sait pas grand’ chose et en tout cas pas ces choses-là. Et encore moins dans un village alsacien qui n’était pas encore phagocyté par l’amibe hyperurbaine, où les dames battaient leur linge au lavoir pendant qu’une trentaine[1] de charrettes en bois à roues cerclées de fer arpentaient les ruelles, tirées par des chevaux mastocs. Au travers de la bulle enfantine, de faibles échos de cette chienlit me parvenaient. Les vieux s’excitaient beaucoup pendant le journal télévisé. Ça avait l’air de les dépasser, comme tous les vieux du village. Le décalage entre cette réalité télévisée et la réalité réelle nous laissait pantois. Avec ce sentiment diffus du retour de la guerre ou quelque chose dans le genre. Une petite peur nichée au creux du sternum, et juste au dessus une excitante envie d’espoir de mieux. Que les cancans du lavoir, le boucan des charrettes, que les houblonnières et les champs d’asperges. 

Mai 68. Le voisin du pavillon en parpaings crépis d’en face était camionneur. Pendant la guerre il avait été kapo dans un camp de la mort. Les gens ne l’aimaient pas trop. Je ne savais pas pourquoi. Kapo, ça me disait rien. Camp de la mort non plus. Plus tard j’ai su. En attendant il déchargeait une palette de son camion pour la rentrer dans sa cave. Une palette de boîtes de fayots. Une tonne de fayots. Par crainte de la pénurie à cause de mai 68. La pénurie c’était terrible. Sans dictionnaire, j’imaginais ce que ça pouvait être, la pénurie. Longtemps après mai 68 le kapo et sa famille de kapos ont mangé des fayots à tous les repas, ce qui avait beaucoup fait rire les gens du lotissement. 

Mai 68. Il y avait des étudiants dans les discussions des vieux. Je ne savais pas ce que c’était. Sinon qu’il s’agissait des grands qui étaient partis à la ville pour faire des études. Je ne savais pas ce qu’étaient des études. Sauf que le paternel avait toujours regretté de ne pas avoir pu en faire. Au lieu d’études, il avait fait soutien de famille. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, soutien de famille. Sauf que c’était à cause de la guerre qu’il n’avait pas pu et qu’il l’était devenu et que pour ça il avait dû brasser du béton, du carrelage et de la chamotte. Et de l’amiante aussi. Afin de nourrir la brochette familiale.

Mai 68. Cinq ans plus tard. Un qui avait été étudiant cette année-là peignait une toile géante avec un Mao géant dessus. Je ne savais pas pourquoi Mao. Ni qui, ni quoi. Les mercredis j’allais tendre le pouce au carrefour pour aller à la ville et lui rendais visite. Il me laissait le regarder peindre, accroupi dans un coin. C’était fascinant. Rien n’est plus fascinant qu’un artiste à l’œuvre. C’était mon kief en ce temps-là. Depuis, il est devenu un peintre de renom, mais il ne peint plus de Maos, ni de jolies Gardes rouges potelées. Il est coté, c’est son métier.

Mai 68. Vingt ans plus tard. Ils sont deux patrons face à moi. Sur l’étagère, derrière eux, il y a un pavé posé avec gravé dessus « Mai 68 ». Je sais pourquoi. Ils y étaient, eux aussi. Ces négriers, désormais. Que j’étais venu morigéner ce jour-là, ça va de soi. Pour des raisons valables. Pour avoir plus de sous-sous dans ma popoche, pardi. Leur pavé, je le leur aurais bien balancé en pleine poire, ce jour-là. Mais heureusement, mon Jiminy Cricket intérieur m’avait rappelé à l’ordre en susurrant à mon oreille qu’un objecteur de conscience comme moi, n’a pas pour habitude de foutre sur la gueule, fut-elle celle d’un pnutre de première magnitude.

Mai 68. Ne croyez surtout pas que je n’ai rencontré que des infects, parmi les nombreux anciens combattants de la Cause d’alors. Dans le tas il y avait des gens vraiment épatants. Des qui avaient largué les amarres pour de bon après coup, après que les masses populaires rentrèrent dans le rang bien sagement, à l’aube de la première crise pétrolière dans les années 70. Des qui avaient décidé de mettre leurs belles idées en application. Des qui peuvent se regarder en face dans la glace sans avoir envie de gerber. Des qui sont comme les pousses de bambou renaissant à chaque printemps. Des qui ont chéri la bulle enfantine. Et dont je causerai un jour dans d’autres billets. E la nave va !

  1. On les avait comptées avec l’instituteur. []
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Le moins pire c’est le plus pire

© Cyprien Luraghi - ICYP - 2018

Plus con qu’un mouton c’est dur à trouver. Même les poules ne leur arrivent pas à la cheville en matière de connerie moutonnière. Un cran moins connes, il y a les biquettes. Qui font leurs malines sautant comme des cabris alors qu’elles ne sont que barbaque de chevreau destinées au ragoût. Comme ces cons de moutons. Tailler bavette à la bique est toutefois plus palpitant que de discuter le bout de gras d’une brebis. Du moins pour ceux dont le plaisir est de dépenser leur temps en babils futiles. Et précieux, bien contournés, ponctués de gloussements entendus comme ceux de ce matin dans le poste à mon réveil, où l’insupportable Augustin Trapenard gloussait de ses bons mots à la con en compagnie du chichiteux Philippe Sollers. Quand la Civilisation se la pète, ça dégaze. 

C’était pas prévu au programme, l’envie de dévorer des livres. Les moutons sont censés brouter paisiblement, museau au ras des pâquerettes. Contrairement aux biquettes de la haute qui du bout des lèvres cueillent délicatement les fruits sur l’arbre. Mais voilà : c’est comme ça et pas autrement, dès tout petit j’ai plongé dans la drogue de Gutenberg. Si j’avais su dans quel sac d’emmerdes j’allais me fourrer, peut-être que je serais resté mouton comme tous ceux de ma race. Peut-être. Et puis au bout du compte c’est très bien ainsi. Foin des emmerdements. Au bout d’un temps on s’y habitue. Tout comme à marcher sur le fil, entre deux. Les gens comme moi ne sont plus jamais de l’un et ne seront jamais de l’autre. On pourrait, notez bien. Comme Eddy Bellegueule qui dorénavant crache sur d’où il a fui. Ce n’est pas mon cas. D’en bas je suis, en bas je reste : c’est chez moi et nulle part ailleurs ne le sera jamais. Parce que je n’ai pas envie de faire le toutou mouton dans les beaux salons. Ça ne m’intéresse pas. J’ai vu comment ça vit, là-haut : aucun intérêt. C’est chiant comme la mort. Tellement chiant que ça cherche à s’encanailler pour tuer le temps. 

La canaille je connais. Normal puisque j’en suis. Elle n’a rien à voir avec l’idée que s’en font les encanaillés en cuir rose et pures soies qu’on voit à gauche de l’illustration. En plein raout avec leurs amis les biquous. Ça cause de canailles à tous les coups, en croquant des primeurs de première classe. Pendant que nous autres funambules renégats commentons ce joli conclave puant le bouc avec des mots épais comme des glaviots projetés à leurs faces. 

Si là-haut ça se fait chier, là en-bas ça en chie. Ça je le vois bien. C’est pourquoi je soutiens à fond les zadistes de toutes les zads, les cheminots en grève et tous les autres grévistes, les étudiants bloquant les universités, le personnel hospitalier sur les rotules, les livreurs-cyclistes payés au lance-pierre, et cétéra. 

J’ignore si ce n’est qu’un soufflé qui retombera vite ou si la contagion se propagera comme la chtouille. Mais vive la contagion !

E la nave va !

 

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Je les déteste tous

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Tous mais pas tous, en fait. Ça dépend lesquels. D’à quelle catégorie ils appartiennent. Les gens des catégories détestables le sont sans exception. Les militants par exemple : putain qu’est-ce qu’ils sont haïssables, tous. Pas un pour racheter l’autre. Pas que les militants politiques : tous ceux de toutes sortes s’entichant de fantasmes puérils à pas d’âge. Les ultravégétaliens fous, par exemple, tout comme les carnivoraces azimutés. Il en va de même pour les masculâtres et les féminulistes : que le berk les submerge, ces pnutres ! Et je pourrais tartiner les listes interminables de ces catégories d’odieux minables. Heureusement pour vous aussi lecteurs, j’ai trop la flemme de faire chose aussi fastidieuse. Évoquons tout de même le tanguy libertarien antitaxes qui attend l’héritage en bon bernard-l’hermite, chez papamaman. Et puis le petit nazi aussi, qui a le vent en poupe ces derniers temps. Le bren au fion, en fait. Face à lui, le néogarde rouge s’énerve très fort quand le quidam a l’outrecuidance de dire du mal de son mentor cramoisi qu’il appelle Jean-Luc comme si c’était son copain. J’arrête là car un billet de blog c’est court et puis c’est dimanche, d’abord. 

Exécrer les répugnaces c’est bien joli, mais épuisant au possible. Tout comme conspuer le gnière et morigéner la gniasse. Le mieux c’est d’en rire, de ces tristes cires aussi mortellement repoussantes qu’à Grévin. Ça ne les déridera pas, mais peu importe. La seule chose qui compte c’est que leur sinistrose soit l’aliment de nos bonnes humeurs comme la soupe au potiron l’est à nos estomacs avides.

…e la nave va… 

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