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Les horreurs du monde

On ne dirait pas mais c’est la guerre, la tourmente, la tempête soufflant sur les marchés, le chômage, la misère et l’inflation galopante. J’ai lu ça dans les journaux.

Donc ça doit être vrai ; pourtant on ne dirait pas à voir comme ça : tout a l’air si paisible, perspirant l’harmonie.

Tranquille à la cambuse j’écris et pas bien loin il y a l’océan de bois profonds, ondoyant au delà du bourg. Et puis en tendant bien l’oreille il y a comme un cliquetis ténu qui, en s’approchant un peu, semble être bruit de bataille : là, sous la feuillée tout un monde fait rage et ferraille.

Pour des rogatons sans doute, ça s’étripe et pisse le raisiné : en tout cas ça a l’air d’en chier et d’en découdre, là-dessous. Et en levant la tête c’est pareil : clameur, rumeur, cris et ululements dans le béton des cités ; partout un vent de fou fait virer les plus sages, bredins et les agite considérablement.

Mais il faut posséder bons yeux et fines oreilles pour déceler ce tintamarre dans la mer d’huile du silence de la nuit profonde à Puycity. N’ayant pas ces sens aiguisés plus que de raison, je n’entends que les petits fous-rires des cancrelats et assimilés se tapant la cloche au chaud et les joyeux éclats de la grande nouba d’avant l’hivernage.

Seuls les fous, aliénés par leurs sens indûment en alerte perpétuelle et aiguisés à vif, perçoivent le fracas des armes là où tout n’est que doux gazouillis. La fin du monde n’est pas proche, qu’on se le dise ;-)

E la nave va…

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Loin des 95%

Sadan, ma pomme et Mukti dans la forêt profonde de l'Uttaranchal - 1989 - © Cyp Luraghi

Hé oui : cinq pour cent de non-cons pour compenser les quatre-vingt quinze pour cent de cons de tous calibres uniformément répartis à la surface de la planète… c’est le quota effroyable qu’on doit se farcir tous les jours.

Il y aurait de quoi déprimer si nous n’avions pas de papattes ou de roulettes pour passer notre chemin et nous hisser cahin-caha vers de vierges alpages certifiés non foulés par les cons. Encore que les moutons soient encore plus cons que les poules et tout aussi comestibles, ce que ne sont pas les cons humains.

L’inénarrable Georges Frêche n’y va pas par quatre chemins, traitant ses électeurs de connards dans cet enregistrement :

L’Affreux Jojo dans ses œuvres.

Tout le monde traite tout le monde de con, même le Présidateur de la Pupublique fait retentir son con barytoné en guise de salut public.

Mais pas nous trois, au lendemain de ce con de gros col raide comme la Justice : aussi loin que nos yeux visent l’horizon, rien ni personne hormis d’invisibles mouflons et les effluves animés des petits esprits de la grande forêt.

***

On est bien, loin des cons à se conter des historiettes et à digérer le riz du soir, à sourire de nos peurs du jour, à se gausser de la tempête évitée de justesse qui nous avait bien foutu les chocottes même si on le montrait pas. Là, juste un souffle régulier du nord attisant le brasier : trois gros troncs secs tombés au sol, halés à six bras et allongés ensemble rôtissent nos couennes frigorifiées.

Il n’en faut pas plus pour oublier les cons du monde entier.

***

C’est un endroit sans pareil : il arrive parfois qu’un piéton s’y aventure ; la plupart du temps une jeunesse en quête de l’autre genre, loin de sa vallée. Depuis l’aube des temps ça se fait comme ça, dans les montagnes du Garhwal et les avoisinantes.  Des cols de mariages, qu’ils disent. Genre vrai casse-gueule : pas de sentier ; on file au pif dans le sens de la pente et on fait pas le fier sur les corniches larges d’une demi-godasse. Et puis il y a le replat avant les interminables pierriers qui nous hacheront les semelles et ferons flageoler nos genoux, demain.

Et tout en bas un petit bourg nonchalant et confortable avec quatre-vingt quinze pour cent de cons qui nous attendent de pied ferme.

Non : j’exagère un tout p’tit peu (comme d’hab ;-)

En attendant, on jouit à trois devant le feu d’enfer de notre paradis de forêt vierge de cons…

 

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Pampa lotoise

Illustration © Pierre Auclerc 2009Évidemment, tout le monde ici sait très bien que ce n’est pas la pampa, mais c’est comme ça que disent ceux qui nichent dans les bois, sur la rive nord. J’en fus et puis je suis descendu dans la basse vallée avec la petite famille il y a cinq ans de ça ; bientôt six.

Dès que tu es paumé au loin, c’est la pampa ici. La nôtre était touffue, intime, secrète ; à dix kilomètres à peine de Puycity et de ses terres limoneuses où pousse la vinasse, de frustes aborigènes décortiqueurs de châtaignes et héritiers directs de Cro Magnon, mâtinés du sang des envahisseurs successifs, − Romains, Wisigoths et Anglois − s’épanouissent sur les coteaux de molasses érodées.

Le département du Lot n’existe que par décret républicain ; un petit bout de Périgord au nord, des plateaux blancs au Midi, peuplés de sauvages secs gobeurs de mûres et de pruneaux et croqueurs de brebis, et la vallée avec ses dynasties de notables pinardiers, ventripotents et consanguins. Et puis Cahors et ses usuriers lombards, les Cahorsins que Dante colle en Enfer dans sa Divine Comédie.

Mais je suis aveugle aux divisions administratives : il y a simplement ce pays où tout se côtoie et s’agrège et dans lequel je prends plaisir à vivre depuis le quart d’un siècle ; parce qu’il faut bien le dire et l’admettre : j’ai vu largement pire, en France. Peu de gens pressés, dans la pampa : tout tourne à gentil train-train et le quart-d’heure y fait bien sa demie, pesée bon poids sur la balance. Il n’est pas coutumier d’être ponctuel sauf pour quelques renégats, indignes résidents trop pressés de mal embrasser la vie, qui le mérite et se déguste en gascon : peinardement.

Autre plaisir que je n’y boude pas : le facho n’y court pas les rues et le nationaliste en est absent. Le travailleur travaillant plus pour gagner plus n’est pas non plus monnaie courante ; et la monnaie tout court nous avons peu, car l’industrie n’y a pas cours. Voilà : le Lotois n’est pas zélé ni industrieux : deux qualités fondamentales à mes yeux pour que je daigne poser mon sac quelque part. Les contrées septentrionales peuplées de stakhanovistes sarkolâtres, j’en ai soupé et n’en veux plus.

D’ailleurs, je pense fermement que faire l’apologie du travail est signe indubitable de trouble mental. Les livres sérieux parlent souvent de la rude vie de nos lointains ancêtres cavernicoles, mais ils mentent. Pareil que pour la vie de chien ; alors que le clébard de base n’en fout pas une rame.

Admirer le soleil caressant la forêt après la saucée dans la pampa lotoise et puis aller pisser un coup dans les buis pour en rajouter, c’est la seule chose qui compte.

 

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Phare charbon

Illustration © Pierre Auclerc 2009

Ha ! Ha ! Les pieds froids mouillés malgré le cuir bien huilé, j’avance.

En dodelinant j’avale le raidillon dans la bouillasse, soulevant plaques et mottes de mes semelles.

Loin loin, le point du jour… la verse dégouttant sur mes lunettes et la veste fumante sous le couvert des bois de châtaigniers, j’avance.

Gourd et sourd, sensible seulement à la scansion des muscles et des os martelant la sente, j’avance ; le dos ployé sous le sac.

Et ça s’écarte en grand soudainement tout au terme précis du crépuscule. Ha !

***

Pas vu un seul vivant aujourd’hui. Rien et personne ; le Périgord pour moi tout seul. On ne met rien dehors par ces temps-là. Il fait un froid…

Allez : je pose là. C’est bien : pas vraiment plat au bout du pré, mais en calant le sac de fringues sous les jambes, je serais bien aise sous la toile. Je ne pousse pas jusqu’au bourg : ils se méfieraient trop de ma trogne, les gens du cru. Demain matin ils me regarderont passer sous le clocher derrière les rideaux tirés, déjà… viens voir : un estranger.

Je viens de loin et je vais loin, pas à pas. Je ne m’arrête pas. 

Fin octobre 1978, quelque part en Dordogne.

 

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