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Conservation des masses

Illustration © Cyprien Luraghi 2009 « … car rien ne se crée, ni dans les opérations de l’art, ni dans celles de la nature, et l’on peut poser en principe que, dans toute opération, il y a une égale quantité de matière avant et après l’opération ; que la qualité et la quantité des principes est la même, et qu’il n’y a que des changements, des modifications. » 
Lavoisier, Traité élémentaire de chimie (1789)

 

Le conformiste a tort de s’opposer à la nature. En freinant des quatre fers, il contrevient au mouvement général ; il n’arrêtera pas la marche de notre globe filant à trois mille kilomètres par seconde dans le vaste univers.

La vanité des vanités, c’est concevoir qu’il est possible de conserver : la manie du contrôle signe le psychopathe. Le bocal préserve un temps bien mesuré, pas au delà. Pourrir, mourir : voilà la vie qui bat son plein ; ça grouille et ça fourmille pour parachever la belle ouvrage. Observer la décomposition des figues, ça vaut tous les bons bouquins du monde, et c’est plus enrichissant que se taper la contemplation du pot de confiture.

Rude tâche que celle du conservateur du patrimoine, qui ralentit à peine le temps rongeur, meurt à son tour de sa belle mort pour passer la main à son successeur, puis au suivant et ainsi de suite. Et puis un jour, il n’y aura plus de pyramides, plus de Louvre ; tout sera aplati ou rasé ; cataclysme ou pas.

Les masses aussi sont d’un conformisme étonnant : elles sont passées du brouet de gruau parcimonieux, au gaz à tous les étages et à l’eau chaude au robinet en étant toujours serfs de père en fils depuis la nuit des temps. On ne se refait pas, qu’elles disent.

Ben si : on se refait sans cesse, et le mieux dans cette histoire, c’est qu’on se refait sans rien faire, alors que le serf – moderne ou pas – s’échine à reproduire la souffrance de ses aïeux en ne voulant pas se refaire… Ne jamais se laisser aller… Ben si : c’est en me laissant aller que je descends le courant, justement. Pourquoi m’emmerder à lutter contre lui et à m’arrimer à des bittes en fonte, puisque mon cordage se rompra au bout du temps imparti, et que je ne crache jamais sur une balade vers le bel inconnu.

Les autres restent sur le rivage ; tant mieux. Z’avaient qu’à être moins cons. C’est ça, être con : retenir le temps, perpétuer ; éviter la débâcle de la banquise polaire en mettant des glaçons au frigo.

Et puis il y a le plaisir du blet, dont les conformistes se privent bêtement : prendre la figue en haut à droite de l’image du bout des doigts, très délicatement : elle est presque croulante. La faire lentement tourner devant les yeux en la tenant par la queue, et puis la suçoter par l’ostiole, et faire inutilement craquer les graines minuscules sous la dent. L’attente n’est jamais vaine, devant le périssable.

Mon seul conseil : consommer à point et bien se marteler : c’est en rien foutant que nous évoluons ; les mânes de Darwin et de Lavoisier nous sauront bon gré de pratiquer cette sagesse.

Et là, j’ai les crocs. À écrire des trucs sur la bouffe, ça finit toujours par me creuser la dalle. Sardines à l’huile ou rillettes ?

 

Publié dans Binosophie, Déconnologie | Autres mots-clefs : , , , | 181 commentaires
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