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L’ennui du samedi

© Cyprien Luraghi 2008

Quand il n’y a plus que ça, c’est ennuyeux ; il manque quelque chose ; c’est triste, des patates-vapeur de la veille sorties du frigo, surtout que c’est la panne de gaz. Ce blanc laiteux là au milieu de la patate, gélatineux d’amidon rassis sur le dessus, c’est le pire ; rien qu’à l’imaginer sur les papilles, l’estomac se rebiffe.

Ouvrir un œil et dans le flou des myopes n’entrapercevoir que du gris morne signé Janvier par le fenestrou et se dire que chouette, c’était le rêve à la con du petit matin et que là en-bas à la cuisine il y a du gaz et tout ce qu’il faudra pour apprêter ces malheureuses patates qui s’emmerdent dans leur bol.

Ah oui : il faut achever le billet entamé la veille au soir et comme c’est samedi : café au lit et tapoti-pota wifi sur le petit ordi. Quand je songe qu’il y en a qui s’ennuient dans la vie je repense à mes trois demi-patates et me dis qu’il y a des foules de gens comme elles : fades et  n’attendant de l’existence que la lente décomposition en décomptant, flippés, le temps qui reste avant de finir au compost et de se fondre à tout jamais dans l’humus humain, en espérant qu’au prochain coup ils seront des patates à frites frétillant gaiement avec les copines dans la bassine à friture et réjouiront le palais des gourmets.

L’ennui, c’est que rien ; pas un bruit dans la maison et la gueule en carton-pâte. Rien ne vient et attendre avec une envie pressante et pas d’idée. Faudrait pas que ça dure et pourtant si ; c’est inévitable comme une petite vie de bureaucrate craignant le chefaillon et qui quarante ans durant va au turbin l’ennui au cœur et passe ses mornes journées à brasser mollement des formulaires inutiles et abscons.

Ça me fait chaud au cœur, de penser à ceux qui s’ennuient sans en tirer parti, de cette langueur flottante. Que je romps en sautant dans mon caleçon long, parce que bon sang mais c’est bien sûr : les filles sont parties à Cahors pour ruiner le ménage, vu que c’est les soldes. Tintin pour le café au lit. Oubli, quand tu me tiens.

J’appuie sur le bouton de la cafetière et c’est parti. Le petit mot gentil est sur la table et les deux matounets ronronnent ; il fait bon chaud et je laisse les patates froides aller à leur destin : quelles connes.

 

© Cyprien Luraghi 2010

 

Sur une idée de Numerosix.

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