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Cent lignes

© Shanti Devi Luraghi 1998

 

Je mens. D’abord le temps des noix n’est pas venu et puis je mens : c’est pas moi qui me suis farci la punition mais Shanti, notre fille. Les chiens font pas des chats, mais les chieurs des chieuses oui, pour faire bonne mesure. Et j’en suis fier.

Je mens en clamant à tue-tête que je suis un anar libertaire, vu que c’est moi qui ai collé la punition à la minette. Une pauvre môme que j’ai traumatisé à vie – j’espère bien : ça l’occupera sainement, elle et son frère, tout en faisant gagner leur croûte aux fournisseurs de canapés pour psys, qui sont en cuir de gnou. Un vrai kondukator, le Cyp. Sous mes airs pépères on dirait pas, mais si tu grattes un peu mon poil babacoolique, tu trouveras une couenne de dictateur comaque.

Je mens tout le temps : je n’aime personne et je fais la bise à tout le monde. Même à la tata qui pique.

Je dis j’aime pas le luxe, mais c’est juste que je suis fauché ; sinon je claquerai tout dans du luxe, à fond et comme un fou. Et je donnerai pas un rond au SDF. Rien. Que dalle. Nib. Hôtels de luxe et jets privés, cendriers d’or. Je laisserai pas un rond à la progéniture. Après moi le Changement Climatique ; qu’ils se démerdent ! Et dressés à la dure, ils se démerderont. Comme moi : en aplatissant les autres. Faut commencer quand ils sont tout jeunes, pareil que pour les chiots. Le pli se prend quand la peau est encore tendre. Après, ça se fige en rictus pour s’achever en plissement fripé. Géologie épidermique. Frapper dans tous les sens du terme, et secouer bien fort.

Je mens parce que je ne suis pas écrivain pour de la vraie : c’est juste pour devenir célèbre et plein aux as, sauf que je suis vraiment con d’avoir choisi ça. Là-dessus, y a pas photo comme on dit. Mais vu que je me mens aussi sec dans la foulée, je parviens à trouver l’extase dans ce déni. C’est pour dire où j’en suis rendu.

Idem quand je tirais à boulets rouges sur les cathos dans l’avant-dernière note : je mens comme eux. Parce que si j’ai pas fait baptiser mes mioches, c’est uniquement pour qu’ils aillent en Enfer, où c’est chauffé gratis. Je mens tellement bien que j’ai niqué le Diable. C’est que je suis croyant, oui-oui. Dieu me fait peur et tout et tout, pire que quand je suis tout seul dans le noir avec les monstres domestiques. Comme Lui, j’ai donné des punitions parfaitement absurdes à mon peuple : copier cent fois GA BU ZO MEU par exemple. Authentique. S’il y en a qui n’y croient pas, faut me le dire : je mettrais la preuve en lignes. Je mens pas, là… Je peux faire un faux en cinq sec’s. Dix peut-être, à tout casser…

À cinquante ans j’en ai dix, c’est pour ça que je mens. Je suis même pas foutu de faire mes cent lignes.

 

Je me mens,
C’est un très bon système,
Je me mens à moi-même,
Quand ça va mal,
Je me mens tout bêtement,
Je me mens timidement,
Inconsciemment, sournoisement,
Sagement pour résoudre le problème,
Je me mens énormément !

Fernandel – 1939

 

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Wituel du soiw

 © Cyprien Luraghi - 2008

 

Je l’entends venir au dessus de ma tête, à petits pas sur le plancher. Ce n’est pas le fiston, qui fait de gros chtomp-chtomp, lui : c’est une musaraigne bipède de quinze ans et pas trop de kilos. Je suis donc prêt pour la cérémonie. Je braille de tout en bas, à mesure qu’elle s’approche.

— Bonne nuit ma bwanelle !
— Bonne nuit mon bwana !

Elle est en haut de l’échelle de meunier, maintenant.

— Et fais des beaux wêves de bwanelle…
— Toi aussi fais des beaux wêves…
— Oui mais moi ça sewa pas des wêves de bwanelle, mais de bwana…
— Oui bwana.
— …avec douze mille Trancwède et moins cent millions de Léandwe !
— Oui mon bwana…
— …ou alows des tout petits Léandwe (je peux pas m’empêcher…) de wien du tout… en fwaise Tagada…
— Oh non ! pas ça !
— …des twès gentils Léandwe tout petits qui patinent dans le miel, autouw de ton lit…
— Oh papa !
— Allez, bonne nuit ma grande.
— Bonne nuit mon papounet…
— Et repose-toi bien. Et fais la grasse mat’ à donf’. C’est un ordre.
— Oui mon papa.

Et c’est comme ça tous les soirs, depuis des ans plein de lunaisons, avec des variantes à l’infini.
Avant Tancrède et Léandre, y avait des chenilles processionnaires et du slime… et avant encore, du miel bulleux… que des horreurs.
Sans ça, c’est pas une vie.

Quand y a du monde à dîner, on se fait juste des clins d’œils, en douce, Shanti et moi.
Gaspard s’en fout : c’est un garçon. De temps en temps une esquisse de rituel bwanique, mais pas souvent.
Histoire de dire qu’on s’aime.

Tancrède est un éléphant du troupeau d’éléphant de Shanti, mais je dirais pas lequel.
Et Léandre, ben c’est Léandre-le-Scolopendre, tiens… celui qui courait il y a deux mois de ça sur les murs de vieilles pierres du haut nid de Shanti, sous le toit.

Une scutigère, en fait. Comme celle de la photo. Un mille-pattes cocaïné qui fout la trouille.

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Jolie môme !

© Philippe Héron 1992 

Il est sept heures du soir à Katmandou (trois heures et quart en France) et je fais comme les Népalais : la bringue… mais tout seul dans mon coin vu qu’il n’y a pas des masses de Népalais à Puycity…

La situation est pour le moins confuse : la République est en train de naître, mais elle n’a toujours pas été proclamée…
Après une longue journée de papotages divers, la Constituante s’est enfin réunie avec cinq huit plus de dix heures de retard.

Les députés sont en conclave.
Dans les rues, c’est la liesse.

Pour le roi, on ne sait pas trop bien : il se dit qu’on l’a vu quitter le palais en catimini, dans sa grosse limousine… et d’autres n’ont rien vu. Il se rapporte aussi que la Constituante lui aurait accordé un délai de quinze jours supplémentaires pour se tirer, histoire de ne pas créer de conflit aujourd’hui…

20H00 : (Népal) : deux bombes ont explosé tout près de la salle de conférence où sont réunis les 26 députés de la Constituante. Deux blessés graves ont été hospitalisés…

21H19 : la Constituante vient de débuter. Ses travaux devraient durer toute la nuit.

21H30 : deux minutes de silence ont été observées dans les rues de Katmandou, noires de monde, à la mémoire des martyrs de la Révolution d’Avril.

21H31 : le Premier ministre par intérim, GP Koirala, vient d’entamer son allocution…

21H38 : il invite les maoïstes à former le nouveau gouvernement après avoir appelé à la fin de toutes les violences.

21H44 : après lecture des détails des procédures de la Constituante, un énorme OUI retentit dans l’assemblée. Pas une seule voix ne s’oppose au texte, qui est adopté à l’unanimité.

21H46 : la proposition première est de déclarer le Népal comme République démocratique fédérale.

21H47 : tous les privilèges royaux seront abolis, avec effet immédiat.

21H54 : un orateur explique la procédure du vote qui va avoir lieu.

21H56 : la cloche électorale sonne… elle continuera de le faire pendant cinq minutes.

22H05 : la quasi totalité des votants s’est dirigée vers le côté « POUR » la proposition.

22H09 : tout le monde vote.

22H15 : les gens décorent la grande place historique de Basantapur.

22H43 : le décompte des votes a commencé ; il semblerait qu’il n’y ait aucune voix contre la proclamation des cinq points nécessaires à la proclamation de la république… Les stations de radio et de télévision annoncent deux jours de congés pour l’occasion.

22H45 : GP Koirala, 84 ans, Premier Ministre par intérim, vient de quitter la Constituante pour regagner sa résidence.

23H06 : on donne trois minutes de réflexion à ceux qui voudraient changer leur vote. Personne ne se manifeste.

23H09 : on accorde deux minutes à une députée qui tient à mettre l’accent sur le fait que le Népal s’apprête à devenir une république laïque.

23H15 : KB Gurung, chef de séance, déclare qu’on est en arrivé au terme. L’assemblée manifeste sa joie bruyamment.

23H23 : les résultat est proclamé : 560 voix POUR, 4 CONTRE.

23H35 (19H55 en France) : KB Gurung déclare que la proposition est adoptée. Il propose au nouveau gouvernement de déchoir le roi et son secrétariat de tous leurs privilèges hors de ceux de citoyens ordinaires et lui ordonne de quitter le palais dans les quinze jours à venir, ce qui est adopté à l’unanimité.

 

LA RÉPUBLIQUE EST PROCLAMÉE

Photo Tapas Thapa (Kantipur ONline) DR

 

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Histoire d’ogre

© Cyprien Luraghi 2007

 

 

Petits enfants qui dormez là,
Je suis le grand Saint Nicolas…

 

 

Justement, nous y sommes.
Six décembre.


Je me souviens, en Alsace quand j’étais petit,
on avait droit à des pains d’épices nappés de sucre
avec un Saint Nicolas imprimé criard collé dessus.

Les gniards sont au saloir depuis sept ans,
ça craint pour eux.
Et moi j’ai peur sous l’édredon au petit jour
le Père Fouettard va passer dans la rue…

La glace dans les flaques dehors…

***

Sur un chantier avec mon père, à Obernai
dans un pavillon
dans le ciment et sur le tas de sable
le cul planté dedans

Il faut tirer la chape et ils s’y mettent à trois
me laissant là
avec du pain
et un morceau de lard gitan
celui au cumin noir
au gras qui fond comme du beurre

Je ne sais plus s’il faut
croquer dedans
car j’ai soudain très peur
de manger un enfant.

***

C’est depuis lors
que j’aime les lardons
au point d’en faire un élevage
de taille familiale.

Quinze et seize ans d’âge, vous pensez !
Bien mieux que le boucher du conte…
D’ailleurs je m’en paye une tranche
posée sur du gros pain
chaque soir à minuit passé
en tapant mon petit billet.

À la radio, ils parlent d’un autre Nicolas
qui fait office de père Fouettard aussi.

Ils ont réduit le personnel… 

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PETIT MARIN

© Paul Grély (fonds Auzanneau) 1971 + tritouille Cyprien Luraghi

 

 

Il n’y a rien

autour

que l’océan

devant

la vie en soi


*

 

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