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Le fion de gauche

 

Les chiens sont mes copains. C’est poilu et chaud, ça pue pire que du vieux frometon à l’usage, ça se laisse tapoter et c’est ou bien très con ou très futé. C’est très humain, un chien. D’ailleurs ça mord. 

Tout petit, je passais les jours sans école sur les chantiers sauf les dimanches à cause de la messe. J’adorais ça : voir le vieux travailler avec les deux ouvriers de l’entreprise ; monter des murs, tirer des chapes, poser le carrelage. Pour les petits travaux je filais le coup de main : frotter les joints du carrelage à la sciure, cirer le dessus des tomettes avant la pose pour pas que le ciment les souille. Passer les plaques de petits carreaux, laver les outils. C’était bien, j’aimais beaucoup. Assortir les carreaux cassés pour en coller sur les terrasses des belles villas : fallait pas me le demander deux fois, par exemple. Cent fois mieux que les legos.

C’était presque toujours des grosses baraques de gros rupins : l’entreprise était réputée pour la qualité de son travail, vieille tradition familiale oblige. Quand les clients venaient sur le chantier, j’étais la mascotte : le bon petit toutou que ces dames pomponnées et ces messieurs calamistrés tapotaient gentiment sur la tête. Ils étaient d’un autre monde où tout semblait doux ; ils ne sentaient pas le ciment ni l’acide chlorhydrique[1] ni le chorizo gras de Ramon[2] et le suint de mouton d’Attouille[3] ni la tétine de vache poêlée qui constituait souvent l’ordinaire à la maison, pendant les intempéries.[4] 

Il y avait le tas de sable sur lequel je jouais à temps perdu à faire des pâtés.

Un jour où j’étais dans le sable, devant la belle villa d’en face il y avait un chien enchaîné ; un berger alsacien aboyant en continu, tout en bave et crocs en ma direction. Et puis tout a été très vite comme dans un rêve : soudain plus de cliquetis de chaîne − brisée−, mais le silence et la douleur : il s’était jeté sur moi et me bouffait le mollet gauche, dodelinant de la tête et pouf : je suis tombé dans les pommes après avoir vu des mosaïques défiler derrière le rideau rouge des paupières. 

Il m’avait bien amoché, le cabot : j’en porte encore les cicatrices. Après, j’ai très longtemps eu peur des chiens. Et puis j’ai appris à mieux les connaître bien plus tard, en héritant d’une antique clébarde de dix-sept ans couverte de croûtes en débarquant dans le Lot en 85 : ses proprios déménageaient pour l’Australie et la condition sine qua non pour récupérer leur bicoque dans les bois, était que je prenne soin de leur bestiau. Ce que j’ai fait : la vieille a passé l’arme à gauche cinq ans plus tard, après avoir été dûment poupougnée et tapotée jusqu’au shoot vétérinaire final.

Pas de vie de chien sans tapotage et sans dressage. Croquette et  gourdin. Tapoté par les clients bourgeois du paternel, et dressé à la tatane par icelui : religion du travail à tous les repas, apprentissage du joug ; faire le beau : la meilleure éducation qui soit, la seule appropriée aux gens comme nous autres de la race des cynanthropes. Prends ça dans la gueule : tu deviendras un clebs, mon chiot. 

C’est ce que j’ai fait dès mes quatorze ans, en décanillant loin de la niche familiale sur mes papattes : soudain le vaste monde face à moi : ni vieux tatanants, ni maîtres tapotants ! Chic ! 

Lâché sans laisse ni collier sur l’agora au milieu des braves toutous et de leurs bons maî-maîtres : ça ne me changeait guère de l’ordinaire sauf que je pouvais désormais me balader pépère. Pour la gamelle, pas de problème : il suffit de faire les poubelles. Pour le reste c’est plus discutable : les gros rupins ne tapotaient plus mes bouclettes et mes congénères me mataient d’un œil mauvais. Chien sauvage, c’est mal. Pour eux tout du moins parce que pour moi et les copains de la meute échappée, la vie est belle. 

C’est ainsi qu’il y a un petit quinquennat je débarquais sur Rue89 : une avenue populeuse où ça discute ferme de l’avenir du monde entre chiens et loups, sous l’œil torve des pions de service, chargés de faire respecter l’ordre moral et le conformisme langagier à la truffe du client ; au faciès. C’était intéressant : des coteries canines y élaboraient toutes sortes de complots destinés à se libérer de leurs chaînes. Consternant aussi parce qu’ils s’y prenaient comme des glands : comme le berger alsacien qui m’avait mordu autrefois : se projetant de toutes leurs forces vers le premier mollet venu et stoppés net dans leur élan, le souffle rauque et pantelants. En plus ils se grognaient au museau entre eux : ô pitié. 

Le plus ridicule, c’est qu’ils avaient des chefs : comme si leur servitude ne leur suffisait pas. Des créatures étranges, couvertes de poils rêches, se tenant fièrement debout sur leur pattes arrières, un peu comme les yétis du royaume des neiges. 

Le yéti fait peur aux petits enfants, au Tibet : il a même été conçu à cet effet, je crois. Comme le fameux bras sanglant jailli des conches[5] qui vient happer les enfançons ayant désobéi à leurs parents dans le marais ; sortis de nuit en catimini.

Celui de Rue89 ne déroge pas à la règle : il fout correctement les boules. Il bout les foules, carrément. Faut qu’ça saigne avec ce yéti-ci, et faut qu’ça saute aussi. Son truc, c’est la politique : tout ce qui peut servir sa cause lui convient ; un temps du moins. Faut que ça aboie de concert et à son unisson sinon couic : à la machette rwandaise il te tranche, considérant que tu nuis à son projet, qui est de faire la révolution : seul moyen valable à ses yeux pour faire péter le maillon et de choper la queue du Mickey : liberté chérie et tout le tralala ; rêve lentement mûri, distillé dans sa tuyauterie alambiquée transmuant miel en fiel au fil des ans, rongeant son os et son frein jusqu’au sang des dents. 

Tout ça pour dire que ces dernières semaines je me suis bien fendu la pipe : le Yéti de Rue89 avait viré mélenchonniste fanatique et ce fut vraiment comique. Avait, parce que c’est fini : exit le fion de gauche. L’an passé le yéti en pinçait pour les écolos et passée la Noël il suivra d’autres vents mauvais : prévisible Saint-Just de supérette. 

Et moi je lève la patte et le camp; e la nave va…

  1. Utilisé massivement pour nettoyer les joints qui, à l’époque, étaient faits d’un coulis de ciment noir ou blanc pur s’incrustant partout. []
  2. L’ouvrier espagnol. []
  3. Le surnom de l’ouvrier kabyle : je n’ai jamais su son vrai nom. []
  4. Les terribles périodes de chômage hivernal des ouvriers du bâtiment, indemnisées au lance-pierres dans les années 60. []
  5. Un canal, dans le marais poitevin. []
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VIRTUEL = FOUTAISE

Illustration © Cyp 2011 − d'après le dessin d'un minot du CP de l'école publique de PuycityFaut pas me raconter de conneries : tout existe pour de la vraie et rien pour de faux. Ceux qui disent que non sont des cons. Virtuel, mon cul… je te vous en foutrais, moi, du virtuel.

Allez expliquer à un minot terrorisé par le monstre tapi sous la commode que c’est du virtuel ; il ne vous croira pas : le seul moyen de venir à bout du monstre est de scier les pieds de la commode.[1] Et encore : il ne sera qu’aplati et profitera de sa raplatitude pour aller s’immiscer nuitamment dans un tiroir à la première occasion. Il ne restera plus alors, qu’à condamner les tiroirs, pour finir par se résigner à aller jeter la commode et son monstre incrusté…

Pareil : il se dit que l’internet est virtuel. Tout y est virtuel il paraît : les octets et les bits composant ses textes et ses illustrations ne se tripotent pas ; les amitiés qui s’y lient sont bidons ; les corbeaux n’y détruisent pas de vies comme autrefois, quand ils dénonçaient leurs voisins aux nazis avec des lettres anonymes pas virtuelles rédigées sur papier. Mon cul, je dis en restant poli.

***

Shanti Devi[2] l’appelle madame Bonbon : d’abord parce qu’elle a le look bonbec britannique rose et or, et qu’il n’y a rien à jeter après dégustation, de cette papillote.

Elle avait l’air d’un chien battu, madame Bonbon, la première fois que je l’ai vue débarquer à l’atelier avec son ordi portable en carafe sous le bras en 2005… Presque cent pour cent des clients ont l’air malheureux comme des pierres, ceci dit : devoir se priver d’ordinateur, c’est souvent plus rude que de se passer de bagnole. C’est que la pensée des gens transite bien plus dans ces machines que dans les automobiles. De la pensée virtuelle, sans doute. La pensée est virtuelle aussi, c’est vrai.

D’ordinaire, le sourire revenait vite aux clients, quand je leur annonçais que leur chère machine à mouliner les octets était débarrassée de ces monstres virtuels que sont les bugs et les virus, que j’éradiquais avec ma scie à pieds de commodes contre espèces sonnantes et trébuchantes. Brièvement éclipsés à l’annonce de la douloureuse, les sourires : pour une majorité de clients, aplatir des monstres informatiques, c’est pas du boulot vu que c’est virtuel et donc forcément pas du travail. Pas comme changer des pneus à une bagnole ou déboucher des cabinets. Finalement j’ai fermé l’atelier : le pognon virtuel des clients gnangnans, je vit très bien sans.

Madame Bonbon n’était pas de ces fâcheux renfrognés, elle. Toute guillerette en récupérant sa machine nettoyée, elle s’acquitta de sa note en papillonnant des cils, l’œil pétillant… mais toujours avec son air las de cocker martyrisé.

Au fil des ans,  elle devint une cliente régulière et puis à force de papoter à l’atelier, on en vint aux échanges de bons procédés : à la pause un jour, je l’invitais à me suivre sur l’échelle de meunier pour aller se coller les pieds sous la table en bois d’arbre à la cambuse et d’y siroter en notre compagnie, quelques boissons cordiales.

Après les rituels échanges de pots de confiture, le christmas pudding offert par madame Bonbon acheva de conclure notre amitié, ainsi qu’un dîner chez elle. Où elle nous raconta tout : ses vingt années passées avec un mari qui la battait en Angleterre, sa fuite en France ; toutes ses infortunes, alignées sans répit ni relâche au long d’une vie. Elle n’avait qu’à se barrer : facile à dire, facile à dire… pour certaines sûrement, et pour d’autres c’est mission impossible pour une foule de raisons valables.

Madame Bonbon n’avait jamais eu de bol ; j’en connais d’autres dans cette situation, mais des qui comme elle parvenaient encore à si bien sourire, excessivement peu. Juste ce petit air fatigué aux commissures des paupières et le restant tout rieur.

***

Et puis un autre jour il y a trois ans, voilà que ça frappe à la porte rouge de l’atelier. Rien de tel pour me faire grommeler : savent pas lire le panonceau, ces cons ? c’est marqué « uniquement sur rendez-vous » dessus… J’ouvre et c’est madame Bonbon. Tous mes effets ritals coupés nets : comment pester devant un petit soleil ?

Madame Bonbon sans son air de clébarde battue : derrière elle se tenait un monsieur Bonbon à poil gris, tout radieux…

À la maternelle il était amoureux d’elle, il y a soixante ans. Un jour il a eu l’internet et le premier nom qu’il a tapé dans la fenêtre du moteur de recherche était celui de sa prime amour.

L’an passé, monsieur et madame Bonbon se sont offert un petit nid d’amour dans un patelin à quelques bornes de Puycity : comme moi, ils emmerdent bien le virtuel : ça peut pas lui faire de mal vu qu’il est virtuel, ce con ;-)

E la nave va…

  1. Recommandation faite par Hulk Ici, à Banana dont les bananaminettes flippaient sur le monstre planqué dans la commode, l’an dernier. []
  2. Notre fille. []
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La Ligue d’Écus

Illustration © Pierre Auclerc - 2010On nous trimbalait au Conseil de l’Europe en excursion scolaire, quand j’étais petitou.

Un petit bâtiment tout gris à Strasbourg. Dans le hall une dame très chic et sérieuse nous passait l’Hymne à la Joie sur un tourne-disque sophistiqué. Ça me collait la chair de poule. Un frisson sacré nous parcourait tout le temps que durait la visite de ce sanctuaire de l’espoir. C’était il y a quarante ans et plus et ça ne parlait encore que de la guerre contre Hitler, dans l’Alsace où j’étais né douze ans après.

Les gens appelaient les Allemands, des boches. Chez mon tonton Bouby et son intarissable Elvire, le rugissement des Mirages III et des Fouga Magister interrompait régulièrement les conversations pendant les raouts familiaux du dimanche : ils vivaient au bout des pistes de la base aérienne d’Entzheim. Les bangs supersoniques faisaient vibrer la vallée de la Bruche des dizaines de fois par jour. Les Soviets n’étaient pas loin et les force d’occupation ricaines venaient tout juste de se faire jeter de France par le Général.

C’était chaud les marrons, un peu.

Alors il y avait l’Europe qui nous faisait rêver : on voyait bien que les jeunes Allemands en voyage scolaire à Strasbourg n’avaient pas du tout de bobines de nazis. Ils avaient l’air un peu niais, mais pas plus que nous autres. Ils n’allaient pas nous déclarer la guerre une fois de plus, sûr et certain.

On se disait que l’Europe, c’était la Voie. Ma cousine et marraine Jocelyne travaillait au Conseil de l’Europe. Interprète. Italien-Français. Ça en jetait au moins autant que d’avoir une hôtesse de l’air à table, quand elle venait manger à la maison. La frime dans le quartier. Une dame chez les gueux. Elle aussi y croyait à mort, à son Europe : elle m’offrait des opuscules super chics écrits dans pleins de langues.

Tout le monde y croyait à mort. Hôtesse de l’air et Europe, c’était le top, la crème fleurette, le fin du fin…

Mais voilà : hôtesse de l’air en 2010, c’est tout à fait comparable à Europe en 2010 : c’est devenu pas terrible… un boulot de larbin d’un côté et une crypto-fédération de pays, grisâtre et disparate de l’autre.

Il n’y a plus de Soviets ni de boches, ni de Ricains depuis longtemps.

Juste des bureaucrates pointilleux de type soviet comptant et pompant germaniquement le fric des européens à la manière américaine pour financer une ligue marchande crapuleuse.

Alors maintenant je rêve de mieux.

 

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Un vrai rêve

Shanti Devi de Malana - Photo © Cyp Luraghi 1989 - Transe HimalayenneIl est des photos ratées qui ne le sont pas, comme ces songes nous ravissant à deux doigts de l’éveil : de chaudes mosaïques dansent sous les paupières et d’un petit paradis nous passons à un autre en les soulevant lentement : il y a pire que ce monde où l’on se tient debout et sent si bon le café frais.

La lumière était dégueulasse, dans le fond, quand j’y repense. Et le photographe un piètre photographe.

***

Richard est passé poser des étagères dans l’atelier et le grand placard du petit salon, l’autre semaine. Alors j’ai brassé mes deux vieux cartons pleins d’images, ai nettoyé la vitre du scanner à l’isopropanol et étalé quatre diapos loupées dessus, dont celle de la jeune Shanti Devi du village de Malana dans les montagnes de l’Himachal Pradesh, en Inde…

 

Carte de l'armée US - vers 1970 - libre de droits - Cliquer pour agrandir.

 J’aime les loupés : ils sont bons signes.

L’appareil photo déconnait ce jour-là ; un antique boîtier en grosse tôle tout cabossé et assez capricieux. Et puis j’avais pas envie de lever le camp. C’était trop bien Malana. Après trois mois de boulot avec des groupes de touristes piétons, ça faisait du bien de plus avoir à jouer au chien et au berger, tout à la fois. Et de plus entendre les réflexions désagréables et imbéciles de certains spécimens de mes compatriotes en goguette chez les sauvages dégénérés du mitan de l’Himalaya. D’être au pays, vraiment : le seul où je me sens bien. Sans boulet à traîner : les vacances enfin !

Et puis il fallait tracer, et donc partir encore, même que j’avais pas envie et mon compagnon de route Mukti non plus.

Alors j’ai dit bon, tant pis : je fais au pif, au flan à à la volée. Et clic et clac. Monsieur Sangat Ram, madame − Matadji : bonne mère − et leur fille Shanti à la fenêtre : gravés dans les sels d’argent sur la gélatine et l’acétate.

Et bye bye. Sac au dos se dandinant sur l’interminable sentier ; des mois et des mois à le marteler de nos chaussures, jusqu’au bout tant qu’à faire…

Dans la descente, plus loin j’ai pensé très fort : « J’aurai une fille et elle s’appellera Shanti Devi. »

Tous les grands marcheurs − salut à toi, l’Aigle ! −  rêvent de l’aube au crépuscule la tête posée sur un corps en pilotage automatique.

Et puis le rêve prends corps ; c’est ce qu’il fait toujours quand nous tendons les muscles de la volonté. 

Transe Himalayenne - Cahier 1 1990-09-17 © Cyprien Luraghi

Vingt ans plus tard il y a une Shanti Devi pour de la vraie à la maison de l’Horreur de Puycity. Et une autre qui n’a jamais grandi dans sa boîte en plastique, à la joue frappée par une orgie de photons endiablés rebondissant dans la pénombre de la pièce, mourant aux murs de planches tapissés de papier journal. Une qui dormait depuis vingt ans, dans sa boîte à diapos loupées. 

Et Gaspard ? C’est une tout autre histoire ;-)

 

Ce billet est dédié à Pseudo et Neuf Dixièmes Qui Ne Va Pas Tarder, et à l’Aigle : Al Nasr Al Taïr… et à tous les conquérants de l’Inutile.

 

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Coco dans l’œuf

Dessin de Jacques Faizant - 1945

 

Je cherchais une illustration pour un de mes commentaires dans Rue89 : on parlait du capitalisme.

Une image m’était revenue à l’esprit : celles des Trois Méchants Gros, un des rares livres de mon enfance, avec le dictionnaire Quillet-Flammarion, le tome 19 du théâtre de Voltaire et « l’Arthrose chez les gens du monde », tous bouquins glanés par mon père sur ses chantiers. Le papier du Voltaire m’impressionnait par son toucher, et j’étais épaté par les mots compliqués du traité sur l’arthrose : je n’y pigeais que dalle, mais c’était bien.

Et les Trois Gros. Là je comprenais tout : c’était un conte de fées sans fées.

Le populo d’une petite ville s’en prenait plein la gueule dès le premier chapitre : les Trois Gros planqués dans leur château tiraient à boulets rouges dessus, les morts jonchaient le pavé, les yeux exorbités fixant le ciel ; ça sentait le désespoir et les fleuristes continuaient à vendre des fleurs en maudissant les révoltés qui avaient osé attaquer le château des Trois Gros.

L’armurier Prospéro avait été enfermé dans une cage en fer en haut d’une tour… mais le funambule Tibul courait toujours…

Et il y avait un bon savant : le docteur Gaspard Garneri, et la belle Souok, un petit prince…

Je ne trouvais pas et ça me faisait râler : j’avais la couverture des Trois Gros gravée dans ma mémoire depuis quarante ans et je m’en démordais pas : elle allait illustrer parfaitement l’article. Celle-là et pas une autre. Mais elle n’était nulle part sur l’internet. Rien. Juste une pâle imitation de l’originale dans une réédition de 2003 chez l’Âge d’Homme. Donc j’ai cherché autre chose en me rabattant sur le site de l’Assiette au Beurre : devait bien s’y trouver mon petit bonheur. En effet, une image de Galantara publiée en juin 1907 tomba à pic :

 

Galantara - Capitalisme - 1907

 

Tout en fin de soirée, vers quatre heures du mat, j’allais éteindre la machine et préparer la cafetière pour mon petit lever, quand je vis la page de recherche encore ouverte… ça m’avait titillé : ce bouquin, je l’avais lu trois cent mille fois. Je pouvais le réciter par cœur à dix ans : je n’avais rien d’autre à me coller sous les yeux. Je connaissais le moindre détail de ses illustrations, le grain du papier ; j’étais l’amoureux de Souok : Tibul. C’était mon livre, le seul.

C’était impérieux mais je n’y croyais pas ; pas question de craquer pour la réédition : l’original ou bien rien.

Je n’ai pas eu le temps de me monter le bourrichon : une librairie de Saint-Étienne en avait un exemplaire : vingt-trois balles et des poussières port compris.

***

Quand je l’ai rouvert, quarante ans après l’avoir quitté – je l’avais offert à une fillette dont j’étais épris et qui s’en foutait – tout est revenu d’un coup. Le bonheur. La joie dans la révolte, le rêve, la fantaisie débridée, les grands sentiments, la brutalité des tout puissants. Tout. Comme une bouteille naufragée d’un grand rouge fort de cépage, perdue au fond d’un cellier en ruines, intacte sous les décombres.

C’est ce livre qui a fait de moi une racaille gauchiste : il m’a tout appris et même si Iouri Olecha ne le saura jamais, je le remercie d’avoir posé mes roues sur les bons rails.

Il a toujours été la pierre de touche avec laquelle j’ai pu distinguer une sèche doctrine claquant comme un couperet, de la joie de la révolte des petits relevant la tête face aux grands,  trempés de larmes et du sang des leurs, juchés sur leurs cadavres pour foutre sur la gueule aux gros méchants… et faisant la fête finale, après avoir bien lutté.

Le funambule Tibul

Le funambule Tibul

 

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