Archives par tag : Enfance

L’horizon des ondes

Illustration © Cyprien Luraghi - 1989 - 2015 - ICYP

Elle était adolescente, en pyjama et prête à aller au lit. Et là elle m’a dit : dis papa toi qui a beaucoup voyagé, en fait y a plus de zones blanches sur la planète. Non il n’y en a plus, c’est fini. Tout a été visité par des visiteurs de contrées lointaines. Les satellites se sont chargé du reste. Tout le monde sait tout sur tout le monde ou tout comme. Instantanément. Les recoins les plus mystérieux sont éclairés a giorno, même par les nuits sans lune. Le mystère lui-même a fondu sous ce flot de photons et autres particules rapides. Les zones blanches sont devenues des zones ordinaires. On ne peut plus dire fuyez, tout est découvert : il n’y a nulle part pour aller se réfugier à couvert. Les enfants ne peuvent plus rêver de devenir de grands découvreurs de terres inconnues comme des myriades de générations d’enfants d’avant. Il n’y a plus non plus le voyage dans le temps : c’est fini ça aussi. Pour ça il fallait arpenter longtemps les sentes périlleuses des contrées les plus reculées. Qui n’existent plus non plus. Là, on était au Moyen-Âge, d’un coup. Tout n’était que bois, laine brute et jute, suint et ferrures, feux de bois. C’était chaud et âcre et là, on était vraiment au bout du monde. Personne n’en savait rien à part nous, passagers de fortune d’un songe qui a soudain cessé. En pas trente ans. D’un coup d’un seul. Clac dans les doigts. Je l’avais écrit quelques années avant ta naissance, ma fille : …juste avant le nouveau siècle, avant que tout ne soit balayé par l’insipide modernité[1] mais te fais pas de bile : les grandes découvertes et les voyages dans le temps ils sont dans nos zones blanches intérieures maintenant. Et celles-là, aucun explorateur n’y aura jamais accès. Aucune onde véloce ne colportera ses secrets. Le monde entier n’en saura rien. Jamais. Tu peux dormir tranquille.

Bonne nuit, ma bwanelle. Bonne nuit mon bwana.[2]

…E la nave va…

  1. Extrait de l’intro de Pistes Himalayennes. []
  2. Lire le billet lié « Wituel du soiw ». []
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Crapaud à lunettes

Photographie © Pierre Auclerc - tritouillage : Cyprien Luraghi 2015 - ICYP

*

Bientôt les crapoussins.

En attendant ces avènements

il convient de rester

de pierre.

De s’ébattre en catimini,

de nuit par temps de pluie.

Froide aux premiers dégels.

Amoureux tapis fourrant dans les fourrés.

Goupillant des coups fourrés.

*

Un jour j’ai eu des lunettes, il y a si longtemps que je ne me souviens plus de la scène. J’étais vraiment tout petit. Le flou avant les lunettes je m’en rappelle nettement, par contre. Autour de moi tout était ouate. C’est comme ça que j’ai appris à aimer les toutes petites choses : celles-là je les voyais bien. Pas besoin de loupe. Avec les lunettes en plus, le vaste monde avait un horizon. Le luxe. Évidemment à l’école j’étais le crapaud à lunettes de service. Ça les faisait rigoler de me sortir cette expression à tout bout de champ. Je rigolais de concert avec ces petits cons : c’est tellement bon de rire et toute occasion de le faire est bonne à prendre. J’avais sans doute l’air ridicule avec mes gros carreaux mais tu parles comment que je m’en foutais : elles étaient tellement magiques, ces lunettes qui faisaient le monde si chouette à voir. Et rutilant.

…e la nave va…

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Les bonnasses maniérées

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2014

La diplomatie et les bonnes manières je te vous en foutrais, moi. D’où je viens y avait rien de tout ça mais vulgarité, brutalité et saloperies à tous les étages. Emballés dans des pelures de bonnes manières le dimanche dans des costards ridicules, c’est tout. Et des « je vous ai pourtant bien élevés » de la vieille à la mitrailleuse lourde, alors que tout partait en vrac dans cet affreux naufrage qu’était la famille où j’ai atterri bébé. Rien que des gens méchants. Tout le temps à s’envoyer de la haine l’un l’autre, les vieux. Et élever la marmaille dans les bonnes manières, au gauche instar de ces bons bourgeois brasillant tout là-haut. Dans leurs sphères accessibles seulement au maçon mâle et à la bonniche femelle, dans ce cas. À bâtir leurs belles bicoques à la truelle et récurer leurs chiottes. 

Le respect fanatique qu’ils avaient pour ces gens-là, mes vieux, je n’en ai pas hérité. De rien je n’ai hérité d’eux. Encore heureux. Merci pour la bouffe, les vieux − on n’a jamais manqué de rien, de ce côté-là − mais pour le reste, que dalle. À quatorze ans la grande carapate. Dans le monde des grands, catapulté. Fallait pas qu’ils s’attendent à trouver un gentil diplomate tortillant du fion, les grands du monde. J’appelle un chat un chat et un salaud un salaud, les yeux dans les yeux, en bon sale mioche ingrat. Une morue faisandée[1] est une radasse et je le lui dis tout net. Et si ça plaît pas aux vierges folles et aux ligueurs de vertus salonnardes, qu’ils aillent se faire mettre. Ça pourra pas leur faire de mal. 

Bien que pareillement nés couverts du même vernix, tout le monde n’est pas enduit du vernis enrobant le méchant breneux, lisse et inerme. Tout le monde n’a pas les dessous sales. C’est sous la bogue entrouverte qu’il faut aller chercher le bon,  le tendre : l’amour y germe gentiment. L’humanité sous la peau de l’hiver, la bonne famille, les amis… 

E la nave va…

  1. © Frangipanier. []
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C’était mieux avant ?

Crâne à la fleur - Illustration © Pierre Auclerc 2013

Minot j’étais plutôt rêveur et solitaire. Je passais une bonne partie de mon temps à inventer des mondes dans lesquels je retrouvais mes instincts de chasseur-cueilleur-constructeur de cabane. Puis vint l’étrange lucarne, qui trônait là en fait depuis quelques mois et à laquelle je n’attachais pas d’importance. J’y avais droit au départ le samedi après-midi. Ce fut le choc quand je découvris The Twilight Zone (La quatrième dimension) ou The outer limits (Au-delà du réel). Mes jeux allaient évoluer en conséquence des rêveries et des fantasmes que suscitaient ces deux séries magiques à mes yeux. Ma forêt devenait amazonienne, ma mission plus périlleuse à chaque fois, j’étais le chasseur de Predator avant l’heure.

Ce fut ensuite la couleur, et là, avec un élargissement des possibilités, c’est-à-dire l’accès à quelques films, je pouvais désormais parfaire mon amour du cinéma fantastique. Ce furent les années Jason et les Argonautes, King Kong et d’autres toiles plus obscures. Mais franchement, qu’est-ce qui pouvait me plaire dans ces films ? King Kong est considéré comme un chef d’œuvre, certes, mais beaucoup de ces films sont plutôt « ratés »parce que le budget effets spéciaux bouffait tout ou, au contraire, était indigent. Le point commun, que je décelais plus tard, deux hommes, Willis O’Brien et Ray Harryhausen. Le second d’ailleurs fut élève du premier. Leurs monstres, leurs créations, même d’apparence désuète aujourd’hui, dégagent une forme de poésie dans sa maladresse. Le plus souvent, c’est en artisans qu’ils concevaient leurs bestioles ou leurs monstres.

J’en suis encore sous le charme, ça m’aide aussi à garder un peu de mon âme d’enfant que la vie parfois lacère. Souvent, l’usage de la pâte à modeler ou d’autres produits proches induit, pour les films en couleurs, un effet « jouet géant » devant lequel, le héros souvent peu inspiré, s’escrime à donner l’impression qu’il combat, l’héroïne légèrement vêtue criant à outrance, évoquant une poursuite improbable. Il faut dire que les effets spéciaux numériques n’en étaient qu’à leurs balbutiements et étaient réservés à de grosses productions. Ray Harryhausen achèvera sa carrière avec le Choc des Titans en 1981, curieusement au moment même où les effets numériques, Star Wars oblige, prennent le dessus sur le travail « à l’ancienne ». Le film, par ailleurs très réussi pour l’époque, mélange tous les types de trucages. Est-ce le chant du cygne ?

L’héritage perdure, même si les techniques se sont améliorées, à la marge, grâce aux films d’horreur, particulièrement aux films de zombies, le maître incontesté étant Tom Savini, dont on voit la frimousse dans les films de Romero et dans bien d’autres. Ses zombies sont classieux et bien pourris. Le gosse qu’il est s’amuse comme un fou à leur exploser la tête (peut-être aurez-vous reconnu mon avatar sur Ubu), à les démembrer, mais aussi à leur faire bouffer de la chair humaine. Cependant, la généralisation des technologies et le numérique ont pris le dessus. Même à très bas coût, on peut en réaliser. Une boîte de production comme Asylum, de nos jours, produit les pires nanars qui soient en mettant tout le budget sur les FX, avec un reliquat pour payer un has been disparu des plateaux.

Désormais on peut tout montrer, on peut tout imaginer, les possibilités sont merveilleusement démultipliées. Je dois l’admettre, je vais tout voir, du dessin animé avec mon mioche au blockbuster inutile. Les effets numériques sont devenus indispensables, ils sont présents partout, pour le bien parfois, pour cacher l’inanité du projet aussi. C’est le temps des monstres géants, comme dans Pacific Rim, qui se coltinent à des robots géants. Le film de Gillermo Del Toro (Le labyrinthe de Pan, Hellboy) est techniquement parfaitement maîtrisé. Mais il manque d’âme et de chair. C’est curieux de la part d’un cinéaste qui, justement, mâtinait sa SF de poésie. Les films de super héros se multiplient : ils volent, courent, se transforment à volonté. Mais pour la plupart, il leur manque encore cet esprit qu’on trouve dans les comics.

Des réalisateurs reconnus comme Peter Jackson (Bad Taste, Brain Dead) ou Sam Raimi (Evil dead) ont succombé au flouze hollywoodien et ont cru être libres dans leurs choix avec Le seigneur des anneaux pour l’un et Spider-Man pour l’autre. Ce sont des réussites techniques, des films qui rapportent un max de pognon, mais qui, pour moi, restent de simples divertissements. Les années passant, je n’y prête plus guère attention, jusqu’au jour où j’apprends la mort de Ray Harryhausen, en cette année 2013. Une nostalgie lointaine me plonge dans ce cinéma où Jack le tueur de géants, avec ses effets spéciaux tout nazes est devenu Jack le chasseur de géants – remarquez la subtilité du changement de titre en cette époque biomormonne – où Le jour où la Terre prit feu a pour réplique 2012.

Alors, c’était mieux avant ? Ben oui, j’étais plus jeune, plus beau et c’était la fin des Trente Glorieuses. Mais non aussi, je prends toujours le temps de me divertir pendant que d’autres travaillent à la chaîne pour des clopinettes. Et puis, la claque, la grosse baffe cinématographique, que j’ai rarement ressentie, n’en déplaise à notre prophète[1] : Gravity, 1 heure 30 de suspense dans l’espace avec des effets spéciaux et une 3D magiques. Cela me convainc qu’il est vain de nostalgiser et que, malgré une dépression lancinante, je vis toujours. N’en déplaise aux fâcheux.

 

E la nave va…

  1. Numerosix est le prophète bien aimé des déconnologues de l’Icy ; lire le billet Prophète de bonheur. []
Publié dans Cinoche, Humain | Autres mots-clefs : , , , | 3754 commentaires

À douce épreuve

Photographie © Annie Luraghi 2012 - Tritouillage : Cyp.

 

Toute première image : le plafond couleur coquille d’œuf au ciel de mon landau. J’aperçois les frisettes de dentelle blanche bordant la popeline bleu marine de la capote. Il y a de la lumière. C’est cotonneux et flou. 

Tout premier son : guili-guilis et risettes. Et le tintement d’un hochet. C’est gravé là. 

Et puis les premières odeurs : par delà celles des crèmes à tartiner les bébés, celles du ciment[1] et du métal cambouisé de l’atelier dans la cave, remontant par bouffées, mêlées à celles du lapin[2] en sauce à la polenta. 

Après, c’est la foule des sensations qui se presse au portillon. Tout ça sur fond de couinements de suspension de landau sur le pavé. Le brouhaha des moteurs de trolleybus et les voix haut perchées des péronnelles. Le fracas tympanique des engueulades continuelles autour de la table en formica ; le hon-hon sourd de la télévision beuglant en permanence dans son coin.

Et puis au mitan de soi, le silence ouatiné du rêve qui sourd doucement : outils du songe et de l’évasion loin du remugle et du boucan. Toujours garder le cap sur les impressions premières : lueurs nimbées, aurores électriques, friselis, doux gouzi-gouzis. Histoire de couvrir le bruit et la fureur battant son plein au dehors. 

Ne garder que l’amour et le rire : tout le reste à la poubelle.

E la nave va…

  1. Le paternel était maçon : lire le billet lié « Le fion de gauche ». []
  2. Je dois beaucoup aux lapins et autres chats en sauce : des tas de futurs billets leurs seront consacrés. []
Publié dans Déconnologie, Humain | Autres mots-clefs : , , , | 1236 commentaires
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