Archives par tag : Edith

Cachalot et Pétunia

© Shanti Devi Luraghi - 2009

 

Puycity, c’est la jungle. Surtout à la Pétaudière – notre quartier – : ça grouille de toutes sortes de bêtes dans la verdure. Comme c’est tout en bas du village, les choses et les êtres se retrouvent là par le simple fait de gravité. Seuls les bourgeois des hauts y restent, bien campés, boulonnés dans leurs belles demeures, surplombant. Nous, on réceptionne leurs eaux sales et les rats, les cormorans, martinets stridulants, crapauds mastocs, pipistrelles et veuves noires. Et les chats égarés.

Annie l’avait déjà repérée en allant étendre le linge dans la venelle, cette maigre chatte tricolore à l’abdomen distendu, rasant les murs. Depuis le départ en mouroir de notre voisine Edith l’an dernier, l’espèce s’était raréfiée dans les parages : les dames chasseresses ayant raflé tous les greffiers afin de leur faire sectionner les coucougnettes par un homme de l’art en blouse verte, et arracher les ovaires aux minettes, pour leur grand bien. C’est ainsi que ces amazones fripées à gants de caoutchouc rose conçoivent leur désemmerdement dû au veuvage : passer le temps qui leur est imparti par qui de droit à taillader la chair des êtres inférieurs qu’elles prétendent aimer à la folie. Et le pire, c’est qu’il est impossible de les détester franchement : ces rombières sont tout aussi charmantes qu’elles sont gonflantes.

Ça n’a pas fait un pli : après un temps d’absence assez bref, la chatte nous a ramené deux petits sur le palier de la salle de bains. D’abord, les filles ont donné un nom à la mère : Mariette. Et quelques jours plus tard j’ai décrété que le gris serait Cachalot et la noiraude Pétunia, les sexant avec mon légendaire feeling félin, puisque je suis le seul chat officiel de la maisonnée, depuis le jour où il y a cinq ans, notre abominable minette précédente – La Ronce – nous avait largué.[1]

Dans la foulée j’ai rallongé le nom de la mère, qui s’appelle maintenant Mariette42. Comme ça, je me sens vraiment kondukator. Créer les êtres, décider pour eux et les nommer : c’est le plaisir des dieux. Et puis ça leur va bien, vu qu’ils passent le plus clair de leur temps – quand ils ne bouffent ou ne chient pas – à pioncer dans les pots de fleurs :

 

© Shanti Devi Luraghi - 2009

 

Me voilà donc dans de beaux draps : Shanti est parfaitement gaga, Annie un peu moins mais à peine, et je pousse des gros miaous dans la salle de bains. Seul Gaspard s’en fout – encore que, va savoir… – ; les filles ont acheté des croquettes et me piquent mon gras de jambon pour le leur refiler. Moi qui n’aime pas le maigre…

Mariette42 ne vient plus que pour la gamelle. Ça miaoule déjà toutes les nuits dans les buissons : les matous remettent ça sur le gaz. Les petits sont là et on les regarde, tous les jours un peu plus. On ne peut pas encore les toucher, mais ça ne va pas tarder. Nous avons deux chats sauvages : des chats de pots de fleurs et de ruelle. C’est un fait. Et tout va bien à bord. 

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Tous les noms des mitous proviennent du film H2G2, le Guide du Voyageur Galactique, tiré de la série de bouquins de Douglas Adams : CLIC.

 

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Et sinon, comme je le disais dans un commentaire du billet précédent, le blog entre dans une phase de gros travaux : c’est toujours en été qu’on goudronne. La mise en forme est pour l’heure très rustique, mais ça devrait s’améliorer au fil des jours. Si vous avez des suggestions à me faire, ne vous gênez surtout pas. Et je n’ai pas perdu mon temps : plein de textes en vue… Salut le monde !

 

  1. Annie l’a revu depuis, grasse comme une loche : elle s’est trouvé une autre bande de couillons nourrisseurs ; tant mieux. []
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Belle saloperie

Cétoine sur fleur d'artichaut - © Annie Luraghi 2008

 

Ne pas se fier aux apparences, jamais. La bestiole là, est aussi belle que la fleur d’elle dévore. La cétoine qui grignote son artichaut. Mon artichaut en devenir, et me prive de mon manger. Pourtant, en beauté la cétoine me dépasse. Elle n’a aucun mal. La fleur d’artichaut me bat elle aussi au concours de miss. C’est comme les coccinelles. Le monde entier s’extasie sur ces carnassières sans merci. Mais personne n’aime les scutigères, qui ne font rien de plus mal. Ceux qui aiment les animaux moches ne le font pas non plus par compassion, ou refus de l’anthropomorphisme, mais hélas bien souvent parce qu’ils trouvent en ces hideurs, le reflet des leurs.

Seuls les voyants ne voient pas ces différences : ce sont les scientifiques, et pour eux rien ne compte d’autre que leur sujet, pour lequel ils éprouvent parfois du sentiment, ainsi sont les herpétologistes ; un exemple. J’aime les artichauts, mais ce n’est pas réciproque. Je profite de leur statut de plante pour leur ravir le capitule et en faire mon régal dans l’assiette inclinée, fourchette posée dessous, trempant la chair au bas des feuilles dans la vinaigrette. Et si par hasard les cétoines étaient comestibles, je les mangerai sans hésiter.Mais j’ai un cœur de midinette, alors quand j’en vois une errer sur le plancher, je la saisis très délicatement et la pose sur le rebord de la fenêtre, face aux rosiers du jardinet de la maison d’Edith.

***

Il n’y a aucune morale : le monde en est dénué. Ou alors si : nous voyons les choses et les êtres, ils excitent nos sens ; nous en tirons des pensées… nous les mangeons aussi, quand ça nous arrange. Et nous aimons leurs formes. L’intérieur est un tout autre monde.

 

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CAPITAL, PARIS

© Annie Luraghi 2007

Derrière la porte il y a les lingots, 

bien empilés.
Ils ne sont pas pour toi
et le monsieur qui les y a rangés
ne te laissera jamais les toucher
et si tu insistais
il pourrait bien te trucider.

Que chez les communistes,
y a un bout de lingot pour chacun
ce qui n’est pas commun.


C’est pour ceci qu’on dit comme ça.
T’as bien compris Marion ?

Viiii…

Alors dis-moi, si t’as tout retenu :
le capital, c’est quoi ?

Capital ? ben capital : Paris…

 

* * *

 

Ça faisait une bonne demi-heure qu’on tentait d’inculquer le capitalisme à Marion, quatorze ans, la cadette de Titou et Katou…

Des ligues de marchands des mers du Nord aux serfs hâves déportés de leurs champs vers l’enfer des manufactures, nous avions tout remouliné fin-fin afin de lui prémâcher la comprenette, vu que la pilotique et la donzelle font bande à part, tout occupée qu’elle est de profiter au max d’être légalement linotte, avant le grand plongeon dans le monde mornement cruel qui lui tendra ses bras velus dans peu d’années.

Du coup, on a passé la fin de la soirée à se marrer et largement dépasser notre quota journalier de rigolade. Ce qui n’est pas bien, parce que trop c’est trop ; et que nous vivons dans une société mesurée, pondérée, docilement calibrée où on égorge les moutons ailleurs que dans nos baignoires, dans des salles blanches, de manière indolore et aseptisée.

On était huit chez Titou, dont quatre lycéens gonflés à bloc et ne causant que mégaphones, syndicalistes lâches, occupations et coordination avec les étudiants.

C’est vrai qu’elle est ignoble, cette loi.
Là, ils ont vraiment raison de gueuler.
Et nous aussi.

On est repartis à onze heure vingt vers Puycity et ça pionçait dans le tapis roulant.

Le ronron du Diesel.

* * *

Rajouti de dernière minute

Il est trois heures vingt et les pompiers viennent de débouler chez notre vieille voisine Edith et j’espère très fort que c’est pas grave…

[NVDF] Edith n’est plus jamais revenue chez elle après ce jour. Elle est morte deux ans plus tard dans une maison de retraite.  

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Mauvais pour les piafs

© Shanti Devi Luraghi 2007


 

Là, la mort est dessus, mais d’ordinaire elle est à l’intérieur… sauf que là, c’est des pieds qu’il y a, derrière la laine des chaussettes ; des bien vivants, et pour longtemps.

Nous nous vêtons de mort car c’est novembre.

Avec la brume dans la rue, sous l’éclairage orange, tu croirais aisément croiser quelques vampires. Pourtant c’est juste le pochetron avec son petit chien.

Mais même les pipistrelles s’encapent dans leurs peaux d’ailes, capsules temporelles. Elles pioncent tout l’hiver, et les vieilles bestioles claquent l’une après l’autre. J’ai cherché le courrier ; sous la marquise d’Onduline et sur le bord de la fenêtre du garage, j’ai vu un très vieux moineau mort, blotti contre un bout de bâche agricole, les yeux serrés, griffes crispés.

 

dead piaf on the rocks

 

Je me suis dit que celui-là le vieux matou d’Edith l’avait pas eu.

D’ailleurs on l’a pas vu depuis longtemps ; peut-être qu’il est mort…
J’aime pas les chats, mais je ne leur fais pas de mal.

Je préfère juste les voir se pavaner, raser les murs, à l’extérieur et depuis ma fenêtre.

À Paris, dans la Cité Delaunay tout en haut de la rue de Charonne (cherchez pas : elle a été rayée de la carte ; y a des immeubles moyens-chics avec des gens mous dedans à la place), on avait plein de chats partout ; des chats sauvages à grosses têtes ; c’était une colonie annexe du Père-Lachaise, qui n’est pas loin et regorge de ces sales bêtes dont l’unique avantage est de tenir chaud aux pieds, une fois pelés.

Les chats lâchés en ville, c’est comme si on vivait dans un grand parc national exotique : y a des tigres, faut faire gaffe. La beauté du félin fainéantant vainement, bâillant ; son ridicule lorsqu’il défèque, queue étirée, très concentré sur l’élaboration de son colombin, les reins arqués… L’attaque des hirondelles en piqué qui font fuir le matou sur la faîtière pour défendre leurs gauches hirondellons nichés sous la gouttière.

Du Kipling. Ou bien du Walt Disney, vu que le chat d’Edith s’appelle Mickey (authentique).

Et comme son chien, c’est Tarzan…

 

En voilà au moins une qui n’est pas morte.

 

Non, en novembre, y a pas que la mort. Les survivants sont légion et se portent fort bien, vu qu’il y a moins de monde à nourrir et que l’ordinaire s’en trouve amélioré. Je suis heureux de me compter parmi eux et d’avoir le ventre plein, du coup.

Et puis novembre c’est sympa pour nous autres dépanneurs d’ordinos : c’est le mois des grosses factures alors les gens sont fauchés et ça se calme un peu à l’atelier ; je souffle. Je bouine gentiment, j’ai assez de sous pour tenir jusqu’au prochain gros coup de bourre, qui démarrera comme tous les ans le jour de la Saint Nicolas, celui-là même qui a été délivrer les pauvres petits enfants mis au saloir par l’affreux charcutier de Ndjamena. 

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JOURNÉE ROUGE

CC Université du Wisconsin + tritouillage © Cyprien Luraghi 2007

 

 

Rouge à l’envers
c’est vert
et ça revient
fin d’août
quand en juillet descend
au vau de l’eau
dans son auto
et sur la route
du Sud.

Lundi c’est cuit
comme un coup de soleil
sous les aisselles
un piqûre d’aoûtat
dans le creux poplité
celui qu’est tout derrière
l’os du genou.

Chair tendre sous la carapace
rougie au four
de la carrosserie,
tu me tentes les papilles
comme un papou
le fumet d’un explorateur
bien cuit dessous la braise.

Mais je n’échangerais jamais
ton épiderme rosi
de termite aux ultraviolets
contre ma couenne
contre ma flemme
mes coups de speed
et mes orteils en éventail
quand ça me chante,
ni le plaisir d’entendre pépier
le minuscule troglodyte

niché dans le mur de la vieille Edith.

 

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