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…e la nave va…

Illustration de Pierre Auclerc - © 2010

Il y a neuf ans bien sonnés j’ouvrais le Sitacyp en braillant : « les éditeurs, c’est de la merde ! » dès la page d’accueil. Ma machine à écrire avait soudain une imprimerie accolée au bout de la page : l’internet. Comme l’infâme boîte à rythmes et les radios pirates des années 70 avaient un son dégueulasse mais l’immense mérite de coûter que dalle et de permettre la naissance de nouvelles manières ; la littérature y perdait tout autant qu’elle y gagnait.

Elle y perdait en langueurs et en longueur, puisque rien n’est plus chiant que se manger un pavé sur l’écran. Et y gagnait considérablement en fraîcheur. En écrivant sur l’internet en lieu et place de papier, l’écrivain devenait véritablement public. En 2001 nous étions douze, pas un de plus, à balancer la purée en français sur le réseau et s’il n’en reste qu’un je suis celui-là.

Maintenant tout le monde fait ça : deux millions six cent mille scripteurs rien que sur Overblog ; voyez-vous ça. Sans parler de Facebook. Rien que des gros machins où tout un chacun raconte ses petits machins du jour. Et se fait ses mélis-mélos, ses embrouillaminis. Complots et prises de bec, bécotages et mamours.  Ragots et bruits de chiottes.

Agora devenue place de Grève : voilà l’internet de 2010.

Cet internet n’est pas le mien : je n’y étais venu que pour écrire, rien d’autre. Et puis je me suis fait happer par les forums. Un piège mortel : tu fous le doigt dans l’engrenage et tout le reste suit et passe à la moulinette.

En 2005 déjà, j’avais coupé toute communication avec le public sur le Sitacyp : en ce temps on correspondait par mail et hors le cercle restreint des lecteurs au long cours ça ne présentait que peu d’intérêt. J’avais viré l’adresse de contact. Simple. Il y avait toujours autant de monde, mais on me foutait la paix. J’écrivais et c’est tout. Après tout c’est la raison d’être de notre race : écrire.

Et puis il y eut le Blogacyp l’année suivante et jusqu’à l’an dernier. Un blog. Pas un site. C’est-à-dire que sur un site, non seulement tu écris, mais en plus tu te farcis un travail pas marrant du tout de mise en forme à chaque page. Alors que sur un blog, tu te défonces un bon coup la caisse au moment de la mise en ligne, et puis après c’est très simple : tu écris ton texte, tu vas chercher l’illustration et tu la places et tu envoies. Zéro maquette.

Alors évidemment, le blog est livré avec un système de commentaires : c’est la règle. Tu les actives ou pas. Comme à partir de ce billet où il n’est plus possible de commenter : clic, fini.

Au début il y en avait très peu et tout baignait dans l’huile. Je me fous totalement que les gens commentent ou pas mes billets. Oui : rien à branler. Je n’écris pas pour qu’on me passe la pommade ou qu’on me balance des parpaings dans la gueule : j’écris parce que j’écris et c’est pas autrement. Faut pas chercher plus loin : c’est ni pour la gloire ni pour le fric, mais pour le plaisir.

Et j’écris aussi sur le Net parce que le Net, c’est l’écriture. Devise longtemps et fièrement proclamée sur mon site et mon blog. Juste devise ; du moins je le pensais jusqu’à peu : parce que oui, les ordinateurs sont avant tout des machines à écrire, et oui j’ai parfois croisé de merveilleux artistes du clavier sur de simples forums, mais non : parce que le grand raz de marée des médiocres a tout noyé dans l’entre temps.

Ce temps que j’ai passé à me dégourdir les papattes sur les forums. D’abord sur celui du défunt site de campagne de DSK en 2007, puis dans les catacombes de Rue89 (dm). Hé oui, parce que quand tu lis une phrase mortelle d’un comme lamorille, tu n’as qu’une seule envie : t’embaucher dans l’escadrille et chatouiller le Roger Velu dans la joie et l’ébullition.

Mais ce n’est pas possible : les forums-boulevards sont super fliqués. Bien que j’aie un ami (simple) flic, je me méfie de la police. Le flic de base est plutôt très con en moyenne, aussi bien sur le pavé que sur les grandes artères de l’internet.

Alors petit à petit, le Blogacyp est devenu l’exutoire, le troquet d’en face où on se lâche après une rude journée de taf bien chiant. Depuis un an et demi, ça ne débande plus au comptoir : je ponds un billet toutes les deux, trois nuits et c’est deux cent coms par jour sinon rien.

Cent mille coms au bout du compte. 102857 précisément.

E la nave va…

Sauf que la nave n’était pas prévue pour ça au départ. Alors j’avais eu l’idée de créer un multi-blog. Un genre de magazine sans les actualités avec chacun sa case à remplir : Hors-Sujet. Avec Dul on s’était lancés dans l’aventure l’an dernier, et puis Dul a jeté l’éponge en cours de route et je me suis retrouvé tout seul dans la salle des machines[1] et à l’écritoire.

La Déconnologie Pilotique (lamorillienne) était lancée dans la Joie, pourfendant le tristos, surenculant le biomormon au Poteau 62.[2] J’en étais le Kondukator Kosmoplanétaire et les disciplettes[3] m’adulaient en se tordant les poignets.

C’est ainsi que le Blogacyp est devenu l’Ici-Blog l’an dernier. Passer d’écrivain en ligne à kondukator n’est pas une mince affaire. D’abord on se retrouve avec une variété craignos d’hémorroïdes collés au cul : trolls malveillants, gros jaloux, fous véritables et furieux, qui tous vous vouent aux gémonies. À trop fréquenter les grands forums on chope des bêbêtes. Qu’on peut même ramener Ici.

Avec l’intrusion de Facebook[4] la contamination de l’Ici-Blog devenait inévitable… et elle n’a pas été évitée. C’est pour cette raison et elle seule que j’ai clos les commentaires. Les miasmes de Facebook Ici, pas question. Rien à foutre de cette chiasse. L’Ici-Blog n’est la succursale de rien du tout.  Facebook, c’est bon pour ceux qui n’ont pas d’idées propres. Tout le monde y fait à peu près la même chose : copier la moindre idée originale et se faire mousser avec en l’exhibant devant ses zamis.

Vous pouvez êtres sûr que d’ici peu les idées originales de l’Ici-Blog seront photocopiées sur Facebook. Je vois ça d’Ici : un groupe « Déconnologie » sur Facebook. Ha ! Ha !

Rien que d’y songer je rigole.

N’empêche que j’ai pas trouvé d’autre moyen d’échapper à la facebookisation des esprits, que de verrouiller les commentaires Ici et de reprendre possession de ma créature : mon écritoire. Peut-être qu’un jour je rouvrirai les commentaires, mais j’attendrai pour ça qu’on soit en comité réduit. Je continuerai à écrire Ici comme ça me chantera ; comme ça me chantait avant. Avant la mi-août de l’an passé… avant les 167 derniers billets.

Et je n’aime pas la routine, et là c’était bien parti pour. Les derniers billets étaient trop faciles à pondre : mauvais signe. Dans ces cas-là je fais toujours pareil depuis toujours : je passe à autre chose. Je casse ou je me casse.

Alors autre chose il y aura mais pas Ici.

J’ai déjà une idée. Toute fraîche, toute neuve et toute con. Vous verrez. Dans pas longtemps. Gardez l’œil et le bon ;-)

Maintenant le kondukator de l’Ici-Blog sort de la petite scène. Le spectacle est fini. Le Spectacle est partout.

L’amitié aux vrais amis et le Poteau 62 dans le cul des faux-culs !

E la nave va…

***

Ce billet est dédié à Captain Beefheart qui s’est tiré ailleurs l’autre jour.

  1. L’Ici-Blog est hébergé sur un serveur indépendant et je me tape l’entretien. []
  2. Han, han ! []
  3. Mes groupies agralantes. []
  4. Le cancer de l’internet. []
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Dans le lard de Baleine

 

[NVDF (note venue du futur – 9 octobre 2015) : ce texte en provenance du Sitacyp originel était initialement inclus dans la rubrique « Les éditeurs ». Il s’insère désormais dans le corps même de l’Icyp… de manière très naturelle. Il a été considérablement remanié.]

 

Je ne devrais pas dire de mal de Baleine, qui est un éditeur de gauche et même très à gauche, tout comme moi. Sauf que je ne suis pas éditeur. Ça devait être en mars ou avril 96 : même s’ils m’énervent, j’écoute souvent France-Inter en bossant ; là, il y avait Pouy qui causait dans le poste, lequel m’avait été conseillé par mon libraire cahorsin. De Pouy je n’avais lu qu’un recueil de nouvelles (Palmiers et Crocodiles, chez Clô) et j’avais bien aimé, surtout La Dent qui m’avait bien fait rigoler. Le Pouy était assez remonté : il parlait d’une série de polars, Le Poulpe, qui venait juste de sortir et il faisait appel à manuscrits. Autant dire que j’ai sauté sur l’occase : j’étais en pleine rédaction d’un polar, justement, vu qu’on venait d’en vivre un vrai chez nous l’année d’avant. J’en étais aux trois-quarts de la chose, que j’avais provisoirement intitulée Là où elle est. J’ai refoncé chez mon libraire et lui ai raflé les premiers exemplaires du Poulpe. J’ai lu, j’ai digéré − et c’est parfois très lourd, surtout Raynal et Quadruppani − et j’ai régurgité à ma sauce, en sept semaines à peine : mon Poulpiquet à moi. J’ai emballé le tout, collé plein de timbres… et attendu.

Ça a duré un peu plus de trois ans, l’attente. Trois ans.

Les deux premiers mois j’avais trouvé ça normal. Ensuite j’ai téléphoné et je suis tombé sur une pétasse peu agralante qui m’a balancé son mépris à la gueule. Mon manuscrit serait lu, voilà, en attendant j’attendrai. Quelques mois plus tard, je reprend le bigo et je retombe sur la même sale conne.

J’écris à Pouy. Et rien. MAIS ALORS RIEN. Au téléphone, c’est carrément devenu méchant. Un an se passe. En 97 j’envoie une lettre craignos à Pouy. (Je l’ai perdue, hélas, car elle était particulièrement gratinée). Il me répond. Que mon texte sera « sans doute pris ». Et tente de se justifier en couinant qu’il est tout seul face à une pile monstrueuse de manuscrits. Et il conclut par « amicalement ». Bon. Pouy m’avait répondu, c’est une chose; j’annonçai la nouvelle à Annie. Tout ce qui m’importait, c’était d’être publié, quoi. La gloire et tout, ça fait lurette que j’ai fait croix dessus. À mon âge, hein. On s’amuse plus à ça. Bon bon, le boss écrivait qu’il ne voulait pas être boss, et pourtant il était le boss. Il l’est toujours, notez bien. Je n’ai jamais compris la logique des 68ards. Non. Que l’on se comprenne bien : eux, ils pensent en imposant leur façon de penser, qu’ils sont libertaires. Oui, mais ils le décrètent. Ils te l’imposent, leur truc. Le Pouy a beau dire, on pourrait bien ressortir les archives de France Inter si on n’avait que ça à foutre : il l’a dit ; il a fait appel à manuscrit, le Pouy. Ouais, j’ai bel et bien entendu ; j’ai pas eu la berlue acoustique. Non non, oui oui, il l’a clamé : on veut du Poulpe, qu’on nous l’envoie. Ouais. Ce que que j’ai fait. Puis, on peut pas m’empêcher de penser que c’est une idée fixe archi débile, chez ces gens-là. Que de vouloir à tout prix et en se justifiant, sacrifier le but intrinsèque d’une collection de bouquins sur l’autel du copinage le plus éhonté. Car entre nous − et on n’est pas nombreux, coucou la secte rare − Raynal et autres nazes de la bande, ça ne vaut pas un clou [et ça vend trente ou cent fois plus que moi, bien sûr]. Daeninckx radote, même s’il m’est sympathique et le polar made in France ne vole pas bien haut. Entre nous. Les mecs, j’ai l’impression qu’ils ne savent même pas ce qu’est un flic. C’est abstrait, pour eux. Les gangsters aussi. Ils en ont pas eu comme beau-frère, eux. Ils savent pas. Ils sont dans un monde infantile et gavé, urbain ; surtout ils cachetonnent petit. Un bon livre, il faut des années pour le faire, pas moins ; ça, ils ne l’ont pas compris. Y a le chéquo, d’abord. Ce sont les tâcherons de la littérature moderne. On est bien loin du samizdat. Quant à moi, j’écris sur mon site. J’ai trois lecteurs tous les quinze jours et ça me plaît. Niok.

Fin 97 je mets mon Poulpe en ligne sur le site « Cleex »; il y est toujours, du moins les trois premiers quarts : clic [NVDF : le lien ne fonctionne plus ; il n’est donc plus possible de lire Pour Cigogne le Glas sur Internet… dommage] , c’est là que ça se trouve, vers le bas de la page. En avril 98, je tombe sur le cul : j’apprends, sur le site officieux du Poulpe que je vais être publié. Pas un mot de Baleine.

Et là, plof, voilà que Baleine se casse la gueule. Redressement judiciaire et tout le toutim. Niqué, le Cyp. Grillé par le gong. Enfin bon, la Baleine est finalement rachetée par Le Seuil et la collection continue, à un rythme moins démentiel (quatre Poulpes par mois, si c’est pas de l’industrie…).

Exit cette saloperie de bonne femme, qui laisse la place à une autre, nettement moins pétasse [et même pas du tout, soyons clair]; mais A2K est toujours injoignable. A2K (Antoine de Kerversau) est le boss de Baleine. Je suis trop gentil, parfois, et trop compréhensif. La faillite de Baleine me plonge dans la perplexité : d’un côté ils ont très mal géré leur chose, ont laissé passer un peu n’importe quoi (et surtout leurs copains) et se sont ramassé une gamelle bien méritée, mais de l’autre, je dois reconnaître que Baleine fait suer pas mal de monde dans l’édition. Ils dérangent. Ils publient des ahuris dans mon genre, c’est pour dire. Puis, ils défendent une cause à laquelle j’agrée, pour ne pas dire plus. Et Pouy, même si je dois pour cela me faire détester par les antis, s’il n’est pas un bon écrivain (bon, il a gratté quelques trucs chouettes, mais quand même, il se laisse aller, le gars, il écrit n’importe quoi de nos jours…) est par contre un joyeux camarade. Assez nase cependant, je dois avouer, et c’est même ce qui le rend attachant. La niaiserie attire chez moi la compassion. Pouy est un 68ard pur cru. D’abord. Libertaire, il n’a que ce mot-là en bouche, entre deux gorgeons de picrate. Pouy a la nuque raide et l’utopie en tête, sauf qu’il est à côté de la plaque, au moins autant qu’Arlette. Ces machins-là, il faut les bichonner, y’en a plus des masses, de nos jours. Crouler à ce point-là sous les contradictions, c’est presque trop beau. C’est un antique, dans son genre. Genre je décrète que c’est comme ça et pas autrement, que je sais comment faut faire et pas toi, vu que si tu dis non et que t’es pas d’ac’, c’est pas à la lanterne qu’on te pendra, mais à trois grammes par litre de raisiné, on (il) te traitera de pleins de mots en iste : trotskiste, fasciste, (ouais, il me l’a fait au téléphone, ouais…) crypto-naziste, etcétériste… Ce qui me fait bien rire. Vu que je suis plus bourré que lui (à 43 ans, le foie résiste mieux qu’à 55…) Le gonze, il pige rien à rien, il a pas vu venir, il se devient un tantinet papy derrière ses carreaux modèle sécu, avec ses yeux qui louchent après une certaine heure, je trouve. Il rancit mal, voilà. Mais moi aussi.  Mais bon, surtout c’est qu’il est sourd ; je n’ai pas été seul à me plaindre du traitement infligé par Baleine à nous autres gratteurs.

[NVDF (Note Venue Du Futur – 9 octobre 2015) : un article de Libération raconte bien le naufrage de la Baleine : CLIC]

Axel Oursivi n’a pas poussé aussi loin que moi. Il a fini par publier son Poulpe à lui sur son site à lui, après de longues années d’attente dans l’antichambre virtuelle de la Baleine. C’est là : clic [NVDF : le site n’existe plus]. Il est pourri de rancœur, ce que je comprends bien d’un côté, mais le fait prouve stérile quelques années plus tard. Les choses sont sans doute moins tranchées que cela. Albédo, qui a commis Les Pourritures Célestes, publié par Baleine − collection Poulpiquet −, ne décolle pas non plus de sa haine grave. Je pige, OK, et puis j’ai du mal. Je suis comme ça. Je n’attends pas l’enflure de mon bubon, je cautérise d’emblée. Je gueule grave, quand il le faut. Puis après coup je me colle à ruminer, c’est à dire que j’adopte la sagesse des vaches [pas étonnant qu’elles soient sacrées, en Inde…]. Je médite, en fait ; je pèse le pour et le contre car je sais que nul n’est tout blanc ou tout noir. C’est mon côté baba et je ne me moque pas. Hé oui, le Cyp est un être qui pense et pèse, prend son temps et remâche, jusqu’à trouver − ou pas − le fin mot d’une histoire. Donc voilà : Baleine me fait marner comme une bête, me paye un glorieux sept pour cent, retarde au quasi-infini l’impression de ma petite chose ; je me fais traiter d’ennemi de la Cause et j’en passe, et j’ai malgré tout une espèce de pitié catholique qui m’étreint : ça t’a un de ces côtés arnaque de minable que ça t’en fore le fondement. Non mais, ils doivent vraiment être mal et maladroits pour se planter ainsi.

C’est du tout vu : Pouy s’est largement planté rien qu’à persister dans son diktat poulpien, à savoir qu’il est réellement aveugle et sourd. Sympathique peut-être, mais je ne voudrais pas d’un Pouy comme président. Quant à Antoine, je ne sais pas tout à fait quoi dire. J’ai vu l’homme de près. Il n’est pas méchant, déjà. Mais on n’est pas du même monde. Lui être boss et moi pas. Moi employé, lui patron. Lui coulé de cent briques, certes, mais pas en prison pour dettes quand même.

C’est marrant, toutes ces boîtes de gauche tenues par de militants : pavé haut et bas salaires. Chichonnage en bande avec les employés avant la fermeture (c’était kif dans les agences de voyages où j’ai bossé), fermeture et congés fréquents pour cause de manif, mais le bizness avant tout. Le livre est un produit dont on vit, qu’on lance et qui nous retombe su’ l’coin d’la goule, té ! Pis l’auteur nous fait braire, à râlouiller comme ça seul dans son coin avec ses états d’âme et l’ fait qu’y s’prend pour le Grand Victor. On nous l’fait plus, le coup des Misérables. On vend. 7% au gratteur, entre un et deux à Pouy (directeur de collection), douze à quinze pour l’imprimerie, un bon cinquante pour le distributeur, cinq-cinq de TVA pour la Marianne, le reste à l’éditeur. Et on rajoute au moins trente-six pour le libraire, à l’arrivée. Quant à la promo, mon gars, tu peux t’branler. T’es même pas parisien, c’est pour dire. Un des côtés qui m’énerve le plus, chez Pouy, c’est sa façon de te faire piger que t’es un provincial, un plouque, autant dire. Comme s’il n’y avait de vie qu’en ville.

Bref, j’ai tout un tas de raisons valables pour détester tout ce monde-là, mais je n’y parviens pas, pourtant.

Faudra que j’élucide, un jour…

*

En attendant ce grand jour-là, c’est sur le Sitacyp et pas ailleurs.

*

Or donc survient 99, qui ne se présente pas sous le meilleur angle ; Baleine étant à l’agonie, je peux faire une croix sur mon à-valoir… Déjà qu’il n’est pas bien lourd (12 000 balles brut). On est vachement coulés à la banque et je bois de la bibine à pas cher. J’ai Antoine (De Kerversau) au bout du fil; je lui expose notre dénuement. C’est que j’y comptais ferme, moi, sur la première moitié de l’à-valoir. Ça doit vous faire marrer, c’est rien, juste six mille balles, sauf que nous sommes des pauvres. Je sais, la vie à la campagne est moins chère, y’a les poulets, le jardino, les cèpes et les girolles, tout ça… Ouais. C’est vrai en un sens, c’est même ce qui fait que nous survivons décemment. Enfin, ça fait quatre ans que j’ai les mêmes godasses aux pieds… Les fringues élimées, mais propres : nous voilà.

La publication de Cigogne, prévue en avril, ne pourra se faire qu’à l’automne. Voilà. Mais Antoine va me faire un truc épatant : un chéquo de 6000 balles sur son compte personnel. J’apprécie le beau geste, notre banquière aussi. Le suppositoire prolongera ses effets jusqu’à la parution.

Cigogne sort en octobre, au pire moment. Mais la couverture est fort réussie. Baleine est en cours de rachat et rien n’est encore en place. Le bordel. Cigogne passera complètement inaperçu. Et toc. Enfin pas pour tout le monde ; un Strasbourgeois obscur (mais l’est-il vraiment, ce brave homme?), ami d’un gribouilleur tout autant inconnu, Stéphane Perger, 25 ans depuis un an ou deux, tout timide − quoique pas tant que ça, surtout devant une pilée de demis… − et le lui a collé dans les pattes, alors que ledit Steph’ a ses susdites papattes qui le démangent, qu’il est en pleine fièvre et qu’il vient de croiser les destins lumineux d’une bande de zinards montpelliérains ; j’ai nommé le gang à Jade et à 6 pieds sous Terre. Qui lui ont demandé d’illustrer un Poulpe. Et voici que le mien devient sixième d’une collection ravagée du synapse.

L’an 2000 se passe, Steph bosse comme un cinglé et en octobre il accouche d’un truc magistral. J’ai le cul troué quand il m’envoie les premières planches :

 

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Illustrations © Stéphane Perger 1998 – Reproduction interdite.

 

 

C’est dans le même temps que je traduis La Liste.

Quand la BD sort, 6 Pieds sous Terre envoie mon à-valoir aux éditions du Seuil, qui a racheté Baleine. Et là, atroce surprise, je découvre qu’il n’y a pas qu’en droit pénal qu’on parle de confusion de peine; là, il s’agit de pognon : vu que je n’ai pas vendu assez de Poulpes -merci pour l’absence absolue de promo, chez Baleine-, mon à-valoir se retrouve « avalé » par la Machine Seuil. Déjà que je ne touche que 5% sur le prix de vente hors taxes et que l’à-valoir n’était que de 4500 francs… Enfin bon, on le saura : un écrivain, ça bosse et ça n’est pas payé. Va t’en expliquer ça à ton assistante sociale…

 

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Momo le mécano

Six jours sans. Enfin, pas sans bosser, en tout cas. Je suis en plein dans la paperasse : dossier RMI, demande de bourse au CNL (le Centre National du Livre) et d’une aide d’urgence auprès de l’assistante sociale de la SGDL.[1] C’est qu’on va droit dans le mur. Pour l’heure le compte en banque tient le choc mais avec l’hiver qui nous pend au bout du nez, on sait à quoi s’en tenir.

Annie est partie à Pouliviac chercher deux bouteilles de gaz : il va falloir se chauffer. Déjà les sweats ne sont plus de mise ; une grosse huitaine de frelons vient chaque soir s’échouer devant la grande porte et deux d’entre eux se sont introduits dans la cuisine, hier au soir, gazés par Annie aussi sec (j’en ai une peur mortelle, ayant été salement piqué par une de ces bestioles…). Premier brouillard. La vieille 4L qui refuse de décoller. Une batterie foutue de plus. Cent balles à la casse ou chez le Momo. Maurice est notre garageot au black. Pour 70 balles de l’heure il te répare ta caisse et si tu retrousses les manches c’est encore moins cher, surtout si tu serres les boulons, vu qu’il déteste ça. Précisons tout de même qu’il ne faut pas lui demander la lune, à Momo. Changer de moteur, d’amortos, de pneus, bricoler ci ou ça : d’accord. Mais pas régler un moteur, non. Mauricette vient de plaquer Momo l’autre jour, après seize ans de mariage. Il a tout d’abord cru qu’elle avait viré témoin de Jéhovah, mais non : elle s’est barrée avec un type qui en est, c’est tout. Je ne voudrais pas m’appeler Mauricette : le beaup’ est mort mais la vieille est toujours là. Et la mère Lapoutre, faut se la farcir, cette sorcière ultra-catho emballée dans son châle noir et aux cheveux sales. Faut se la faire quand on brosse la rouille, quand on revient du tabac ou des vignes : un reproche à pattes, pétulante de haine et de mépris à ses soixante-seize ans. Vieille bique. Et le Momo qui ne dit rien, le Momo fi-fils à sa môman et qui l’écoute, qui se laisse faire, qui se pèle les couilles dans son atelier glacial, qui se les crame en été sous la tôle du toit. Et les filles qui ont grandi, qui sont moins frustes et veulent bien d’un autre monde que le leur, si clos. Quinze et treize ans. Hier au soir j’ai installé l’ordinateur des filles. On s’était pointés chez Leclerc, mercredi. La mamie avait signé le chéquo, on avait choisi une belle machine à 5000 balles, plus les accessoires − sept mille trois cent francs en tout, réglés en billets de cent sortis d’une boîte à sucre en fer blanc− et j’avais passé le jeudi à la régler.

Les filles sont passées direct à Internet et nous à la cuisine.

− Et qu’est-ce que je te sers, Cyprien ?
− Ben t’as quoi ?
− Oh, tu sais, on n’est pas très apéro, nous autres.

Dans le salon nu Momo a ouvert le meuble en bois verni. Il y a du jaune et ça le fera bien. On passe à table. Momo a fait construire sa maison sans le moindre permis. Un jour la mairie lui a envoyé son papier de taxe d’habitation; ça voulait dire qu’on ne le ferait pas chier. Il a payé, en liquide. Momo n’a pas de compte en banque.

Ils habitaient le Nord, autrefois, tout près de la Belgique, quand ils sont descendus en 1961 à la retraite du père, un ancien cheminot qui avait dans l’idée de jouer au fermier. Les premières vaches leur vinrent et, quelques mois plus tard, la plupart d’entre elles crevèrent. Momo a un petit frère, barbichu comme un diable et coiffé d’une casquette de marin. Il paraît qu’il s’enfile ses ânesses. Mais c’est des on-dit. Y a que ça, dans la pampa.[2]

Après le sinistre épisode des vaches mortes (le véto étant venu achever les dernières), le vieux avait abandonné toute idée : il s’était replié chez lui, dans un bordel invraisemblable et une crasse idem ; vêtu d’un grand tablier bleu il arpentait rarement sa cour et je ne lui causais que peu. Et c’était réciproque. La seule fois qu’une lueur lui passa dans les yeux en ma présence fut quand je l’entretins de l’Inde et de ses trains à vapeur. Il avait eu un collègue dans les années 50, qui avait été envoyé là par la SNCF afin de former les chauffeurs indiens à la conduite de quelques locos made in France exportée à l’époque. Mais ce fut tout. La mère Lapoutre, elle, tournait autour de la voiture que nous réparions à deux, pour me parler de trucs fachos. Je ne lui rentrai pas dans le lard cependant. Avec Momo nous échangions des regards convenus, les avant-bras tartinés de cambouis. Et Mauricette se faisait agonir par la vioque, qu’elle soit là ou pas, toujours frottant les vieilles carrosseries, toujours à genoux.

D’une façon bien plus que symbolique, Momo n’a jamais rompu le cordon. À 14 ans il s’est mis à bricoler les mobs : il n’y avait que peu de ronds dans le ménage, la retraite du vieux ne suffisant pas à tout faire, alors il s’est mis à faire payer. Puis ce furent les premières 2CV, puis les 4L, les 204, etc. Et c’est ainsi que Momo fit une fixette sur la marque Peugeot. C’est d’ailleurs pour cela que nous roulons en 305 diesel (modèle 82). Comme ça, pas de problème : on sait que Lapoutre a les pièces et qu’il saura y faire.

Momo et Mauricette habitent à deux cent mètres de chez la vieille. Jusqu’à fort peu de temps, un câble souterrain transportant le 220 volts se tapait le fossé, creusé à trente centimètres, pour convoyer l’élec’ au logis de Lapoutre. Ainsi en allait-il pour le téléphone. Momo avait son portable ancré au mitan d’une poche du bleu, et répondait aux clients tel quel, casquette Ricard rivée au crâne, ledit portable étant relié à la ligne maternelle.

Mais j’aime bien Momo et sa famille. Tout le monde lui gerbe dessus mais pas moi. Tout le monde est bien heureux aussi de lui faire réparer sa caisse à peu de frais. 70 balles de l’heure au black. 250 balles le cardan monté, pièce incluse, et tout à l’avenant. Au pire il vous fera crédit.

*

En 82, Momo bosse en sifflant sur une 504 au moteur gras quand il sent une présence dans son dos; une paire de gendarmes revêtus de kaki viennent de débouler en VTT et en silence. Momo a été dénoncé par un mécano du cru. Il aurait dans son stock des épaves volées. Mais Momo ne donne pas dans la chose illégale. Momo rend des services, c’est tout, et n’achète ses caisses qu’à tout petits coups de billets, car il n’a pas de compte en banque. Momo n’a jamais eu le choix : tout s’est enchaîné sans qu’il eût jamais le temps d’y penser : il fallait manger et faire manger.

(à suivre…)

  1. La Société des Gens de Lettres, que je quitterai en 2008 : lire le billet lié « Adieu Société. []
  2. cf le billet lié « Pampa lotoise ». []
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L’asso de MC

24 août 2001

Ça bouillonne dans la cocotte. Je suis à fond dans le social : mon chômedu clignote rouge, on va se faire virer de la Cazelle, il fait beau, il fait chaud, l’ami Frédo vient de nous offrir une splendide 4L à l’œil, je me suis offert une journée à rien foutre même si c’est faux vu que j’écris, présentement. Je me suis tapé une dinde farcie de paperasses : Assédic, assistante sociale de la SGDL…[1] Il faut le faire, parfois. La vie est chose sérieuse pour certains, enfin pour quasiment tout le monde sauf moi et trois autres pelés.

25 août 2001

Fabrication de la rubrique « Les Amours » [NVDF (note venue du futur – 5 août 2015) : cette rubrique du Sitacyp est incorporée sous forme de billets directement dans l’Icyp]. Pastis, cahors, amour et compagnie, et encore je dis pas tout. Ah que voilà une belle journée. Sauf que les frelons s’agitent à mort. Sales bêtes. Pas moyen de siroter peinard sur la terrasse, ça défile à raison de 3600 à l’heure, ça fonce en larguant des jets de fiente au dessus du perron et ça file droit dans le bois derrière la mare, passé la boîte aux lettres. Et le soir, on s’en ramasse de huit à dix sur l’ampoule du dehors, qu’on dégomme au Raid® en bombe noire (le truc qui crache un jet tout droit, tout blanc et qui te les stoppe net).

27 août 2001

Je bosse sur MC ainsi que sur Gégé, dans « les Haines » [cf la NVDF précédente : Gégé aura droit à son billet dédié sur l’Icyp un de ces quatre…] , la préface de La Liste s’orne désormais d’une image. À une heure moins le quart, j’en suis là… Miam et à toute.

28 août 2001

Je continue à bosser sur MC. Je rassemble tout un bintz pour faire monter une mayonnaise bien moutardée et qui me monte au nez depuis fort longtemps : la galère d’un Poulpe, le mien en l’occurrence (Pour Cigogne le Glas, N° 163 de la collection Baleine)… Ça va chier, j’vous dis ! J’aime cracher dans la soupe, surtout quand elle pue.

29 août 2001

Pas foutu grand-chose sur le site, sinon glander face à la page et réfléchir un max. Le temps a changé et il est à la réflexion, aux petits nuages et aux grosses menaces d’orage. Hier dans la nuit c’est passé pas loin, Annie a vu le ciel se zébrer de rouge vif vers trois heures du mat’ et sur France Inter ce matin, ils annonçaient que ça avait craint en Dordogne et dans la Gironde. Hier soir on a tout emballé la vieille vigne à chasselas que l’on bichonne, mais ça n’a servi à rien : trois gouttes et un coup d’arrosage gratuit en fin d’après-midi. On a replié les draps (dont celui en lin pur d’une vieille tante morte pucelle à Annie). J’adore plier les draps avec Annie. Un petit rituel qui ne se refuse pas.

Sinon c’est la rentrée. Gaspard en CM2 et Shanti CM1. Fatche ! Ils sont des grands, maintenant. Bien rigolé au dîner et avant. Le truc, c’est quand je descend de ma machine, et que je suis tendu, nerveux et heureux comme pas deux. Là, je déconne franco et les enfants se gondolent. Quand ça se bidonne pour trois ronds en plein frichti. Ce soir au menu : filet mignon de porc fermier − un délice à 40 balles le kilo − et petits pois au beurre, tout con tout bon. Ça change vraiment d’avoir à décrire des salauds, quoiqu’en ce moment ce soient plutôt des salopes. Mais avec l’unification des sexes et du monde, je dois avouer que les filles ont du retard à rattraper et qu’elles n’y vont pas avec le dos de la petite cuiller. Manque de bol, c’est vous et moi qu’on se les farcit. Et je dois bien avouer qu’il n’y a pas pire qu’une pétasse en mal d’autorité.

31 août 2001

Oh merde ! L’autre jour, je m’étais mis en transe à raconter ma fuite… et, comme un con j’avais oublié d’enregistrer. Du coup va me falloir re-transer. Heureusement qu’il y a de l’herbe, comme le chantait Moustaki. Et de la bière. Puis j’ai collé des fonds gris beige et des transitions de pages, ça fait plus chic et c’est plus doux à nos pauvres petits yeux. Continué à bosser sur MC.


 

MC

 

MC, c’est à la fois de l’histoire ancienne et pas encore tout à fait.

En mars 97, j’arpentai les rues de Vieussac en quête de tabac et de pain, quand je croisai le sillage d’un couple fort étrange, composé pour sa partie femelle de MC, encombrant de sa masse gibbeuse le faible rai de soleil froid dardant ma couenne, et pour sa moitié mâle d’un alcoolo fluet tout autant que voûté, que j’avais déjà maintes fois poussé du Caddy à la caisse de l’Intermarché du coin, tant il flemmait au hasard, hésitant à s’engager dans le couloir étroit constitué par l’entre-caisses aux barres nickelées (à l’instar de ses pieds). La gonzière, elle, tout en loches de 105 E sous-tendues de Dim’Up, ainsi qu’un cul majuscule surhaussé à l’hélium, se dandinait telle une génisse de race Holstein face au corridor terminal de l’abattoir, offrant son cul au nez du Filochard, plongé dans son cabas rouge vif [mais rien ne rendra jamais la lueur électrique émanant du précité cabas sous l’éclairage au néon − blanc industrie − de l’Inter de Vieussac]. Le contraste est tel qu’il vous saisit aux tripes lorsqu’il est associé à la vue dorsale d’une petite vieille teinte au permanganate et qui lestement vous moleste afin de vous piquer la place.

L’encart ci-dessous est à côté de la plaque…

~*~

 

J’avais déjà croisé ce bétail-là ailleurs, mais comme l’affirme le Mizio (OK, il sévit , si vous y tenez vraiment… et même s’il bosse pour les zéditions Baleine − bientôt dans la rubriques « Les Haines », sous-rubrique « Les Éditeurs », je lui pardonne bien volontiers ] ) :  <== {ce smiley involontaire, néologisme et pictogramme nouveau-né pour gauchers [dont je suis], se mate en opinant latéralement et de gauche à droite face au moniteur ; il exprime un dédain sans borne avec les muscles du cou plissés en collerette et contractés à 8G.} Du coup j’ai l’air d’un con : j’ai perdu le fil. Faut dire qu’il fait 31°C et que le ventilo est sur max et qu’il m’énerve, quoi que pas autant que Rocky, l’aîné des coqs qui nous les gonfle dès six heures du mat’. Bon, je me fais une pause, je me prends la Bible (Ginette Mathiot, Je sais cuisiner, Livre de Poche) et je me répète la recette. Le précédent, c’était Cauvin. Oui, le coq Cauvin. Lui-même. Dur à plumer mais vachement honoré. Un de ces quatre, faudra que j’inaugure une rubrique « BECQUETER CHEZ CYP ». Ce que je fais derechef. [NVDF du 6 août 2015 : cette rubrique du Sitacyp sera insérée dans l’Icyp sous la forme d’une page dédiée… à venir.]

~*~

 

Bon, j’avais déjà été à une réunion de l’asso Punica il y a deux ans, sur les conseils de mon AS[2] abhorrée. Filochard et MC présidaient une AG houleuse à la mairie de Vieussac. Ça n’avait pas l’air de gazer dans les rangs des adhérents. Punica donnait dans le social : une association de réinsertion, ça s’appelle. Une poubelle fort pratique pour les AS du coin. Mais là, ils se fripaient la gueule comme des chiffonniers et Filochard était manifestement bourré et quand il en tient une bonne, le Filo, il s’envase dans le pâteux, il se voûte encore plus et contemple les mouches. MC tenait la forme, elle, qui vitupérait à l’encontre d’un type barbichu, lui reprochant de n’avoir rien foutu quand il bossait à l’assoce. C’était miteux, surtout sous les néons. Et là, soudain, alors que j’échangeai avec eux une petite foule de banalités, MC me demanda ce que je faisais en ce moment.

− Je crois que je vais me réinscrire au RMI, vu que le plan avec Gégé, hein, je l’ai eu dans le cul.
− Mais t’as qu’à venir bosser à Punica, on a justement besoin de quelqu’un. Le type qui gueulait, là, il animait l’atelier d’écriture, et t’es écrivain, non ? On peut te dégotter un CES d’un an et on n’aura aucun mal à le faire renouveler au moins deux fois d’affilée, et peut-être même qu’on pourra te bricoler un plein-temps à la sortie… Y a des subs qui tombent, en ce moment, et je connais bien la fille qui s’occupe de tout ça, à la DDASS… C’est une copine.

J’ai pas trop réfléchi, j’avais besoin de pognon et puis un atelier d’écriture pourquoi pas, hein ? Faut s’intégrer, vieux Cyp, faut s’intégrer, tout ça… t’as passé l’âge, tes gamins ils grandissent, à chaque coup de courses chez Leclerc le Caddy s’enfle un peu plus et le chéquot que t’y laisses est un peu plus joufflu. Faut manger, quoi, et t’es pas tout seul, et ça fait un an déjà que t’as envoyé ton Poulpe chez Baleine (voir la rubrique « Les Éditeurs »  [NVDF du 6 août 2015 : cette rubrique du Sitacyp sera intégrée à l’Icyp dès que possible] ) et que t’as pas de réponse. Vont pas te le prendre, à tous les coups.

− OK, j’ai dit.
− T’as qu’à passer lundi matin quand t’auras posé tes enfants à l’école.

*

 

C’est ainsi que j’ai pénétré le pitoyable univers des branchés quart-monde. J’ai posé les mioches à Pouliviac, il fait très laid et c’est tant mieux, parce que même si je suis farci de bonnes intentions, la perspective d’avoir à gratter à heure fixe me fout les boules. Un an, mon gars. Vivement le minimum vieillesse. Il est neuf heures et quart quand j’arrive à l’asso, et je croise Filo qui rentre du troquebar.

− Ouais, salut, j’ai été me prendre un café. MC va pas tarder à arriver. Y a pas la pointeuse. Il pue le rouge. Je le détaille; il a l’air de se tenir une vieille cinquantaine bien tassée, mais c’est la couperose qui lui fait ça. Il a les cheveux fins et filasses qui lui frottent le col de son manteau long, y déposant un lustre et des pellicules. Les yeux très bleus, le nez très long, la lippe retombante. Il me tient la grappe pendant qu’une fille passe, l’ai excité, speed et qui claque les portes. C’est Lucy.

− Elle est en CES aussi, qu’il me dit.
− Et elle fait quoi ?
− Ben on sait pas trop, pour l’instant elle est là. Lucy hurle dans la cuisine, au premier.
− FONT CHIER ! FONT TOUS CHI-IER ! Et toi, Filo, t’as vu ta gueule ? Non mais T’AS VU TA GUEULE ? Et c’est qui celui-là ? Elle me pointe du doigt, les yeux rouges, crépue, la fringue pas nette. la haine.

Filo s’écrase. Il me laisse en plan; ils montent. MC entre en coup de vent. Je n’avais pas encore remarqué combien elle est hideuse. Boudinée dans un gros pull à col roulé, le cul moulé dans une grosse jupe en laine. Plissée, crispante. Mais je suis un bon con et j’ai besoin de ces putains de 2700 balles par mois pour vivre, alors je fais avec ; j’arrive même parfois à la trouver sympathique − car MC est une fille et que j’ai la fâcheuse tendance de beaucoup trop pardonner aux filles… bien que de nos jours je devrais pas. Une tignasse noire et mal coupée sur un tout petit crâne, avec juste en dessous, mal posés, deux yeux de hyène aux cils de biche, puis des joues et un menton en poire à la Louis XVIII, des épaules à la Béru, deux gros bras flasques, le ventre mou, des pattes à poils et un gros slip de foire bleu pâle à demi transparent sur des cuisses entr’ouvertes, qui s’exhibe au bureau, elle de trois-quarts et dos à l’ordinateur, moi tout de long vêtu [j’exècre à m’exhiber, ne serait-ce qu’un bras]… et elle, MC, ma nouvelle patronne, ma bosse, qui relate ses inepties et qu’il faut que j’écoute. Une asso intermédiaire, − c’est comme ça que Punica se définit dans le jargon idoine, l’Associatif Pointu : un truc pour les zonards, un machin qui leur vient en aide, avec une piaule d’urgence qu’on loue à cinq cent balles par mois, des tas de projets pour les ceusses qu’auraient encore envie de replonger au taf, une sub’ de 90 000 balles par an de la DDASS − sans compter celles qu’on peut aller pêcher en y allant au flanc −, une autre de 15 000 rien que pour l’atelier d’écriture dont je suis nommé chef en chef. Un atelier qui n’a jamais fonctionné que sur le papier, comme tant d’autres, me confie-t-elle. Mais je suis naïf et je découvre. En tout cas, pas de doute, on peut nager dans l’illégalité en toute quiétude et ça me plaît. On peut ne rien branler et gagner quatre ronds. En faisant semblant, comme les trois quarts de la population. 2700 balles par mois. Un putain de luxe quand on est au RMI. Un CES d’un an. Le tout petit bonheur à pas cher.

Dans cette ouate débile qu’elle me débite, transparaît le fait que l’écrivain n’est pas qu’un écrivain, de nos jours. Il doit produire, le gars : il lui faut prouver son boulot. Sinon couic. Après tout il a choisi, hein… Bon, c’est comme ça et j’ai décidé… mon cul que j’ai décidé quoi que ce soit ; je me trouve plongé dans l’exotisme le plus cru en moins de deux, le souffle court. Jusqu’à la lie, jusqu’au trognon, un an durant, peut-être deux je n’aurais d’autre choix que de cohabiter avec ce troupeau de nases.

Je prends le rythme très rapidement. Après tout j’ai pour habitude de pratiquer le dicton anglo-indien qui édicte que duty is duty. J’aime turbiner.

Mais à Punica, c’est tout autre chose qui m’attend. MC me demande sur un ton suave et très minette [le tromblon chiffre ses 48 balais et se balade en minijupe laineuse, à l’instar de son entrejambes velu, sous-culotté de translucide, et qu’elle exhibe à tout bout de champ, adossée à sa chaise, les bras en arrière] de créer un atelier d’écriture. Certes. OK, je n’ai pas l’habitude de faire traîner, alors on commencera dès la semaine prochaine.

Je me retrouve donc autour d’une table au plateau de gros verre au rez-de-chaussée avec MC, Filo, Lucy, le pizzaïolo de Vieussac, Dora et son mec, avec des feuilles blanches et Lucy bourrée jusqu’à l’os, Filo qui passe et repasse en grommelant, MC qui n’arrête pas de gigoter sur sa chaise, de sauter sur le téléphone dès que ça sonne (toutes les trois minutes) et Dora complètement jetée, hallucinée, qui me saute sur le râble. Elle veut jeter sa vie sur du papier, rien d’autre, et c’est certainement la seule qui ait vraiment besoin de mes services en tant que psy à quatre sous. Je fais ce que je peux.

− Et toi, MC, tu le vois comment cet atelier, pour toi ? Tu as envie de quoi ?
− Ben j’sais pas, moi, après tout c’est à toi de nous dire. On la sent excédée.
− Ah, moi je fonctionne pas comme ça. Dans mon atelier on écrit ce qu’on veut, je suis pas un prof et on n’est pas au bahut, que je sache. Alors tu me dis ce sur quoi t’as envie d’écrire et voilà…
− Alors je vais raconter mon enfance. T’auras qu’à me faire trois, quatre pages pour le coup suivant.
− Excellent, et toi Lucy ?
− Oh, moi…
Elle laisse traîner ostensiblement un carnet sur la table, déjà noirci d’une écriture hachée, à peine déchiffrable. Je le chope. Il y a des mots dessus, bien sûr, des mots déchirés et lumineux en provenance de l’alcool. On ne dira jamais assez ce qu’on doit à l’alcool et Lucy encore moins, qui n’a pas d’âme. Elle qui l’a troquée un jour contre un litron de blanc. Depuis, elle est total salope. Des fois on n’a pas le choix. Enfin, on peut toujours faire comme elle et faire une croix sur soi de son vivant, d’ailleurs point n’est besoin de boutanche pour ce, tant d’autres le font en s’enfermant dans une carrosserie métallisée, un pavillon à chier, une chambre de mort à lit de 140, avec une moitié qui ne vaut pas le quart (et lui non plus, ce qui ne fait pas plus d’une demi-portion à tous deux).

Je me fous des alcoolos, j’en suis. [NVDF du 18 août 2015 : quelques années plus tard je n’en fus plus…] Mais qu’ils ne viennent pas s’étaler sous mes yeux. Je contrôle, moi. Ils sont à 12 sur l’échelle et moi à 3. Bien entendu, à l’instar de la Caroline et de quelques amis, nous allons parfois gerber dans les buissons, mais dignement alors : le pas trop droit, toutes étoiles tournoyantes, le haut-le-cœur impec’. Sans faire chier les autres. Si, parfois tout de même un peu, avouons.

*

 

Outre Lucy, Filo et MC, il y avait une comptable à mi-temps, Agnès. Qui se faisait chier, outre qu’elle se faisait aussi vampiriser par l’immonde MC. Je vais vous dire, faut vraiment y croire pour zéler aux prix qu’on est payés. Faut vouloir. Se lever le matin, se laver le museau, s’enfiler un caoua pour s’enfiler ensuite dans la bagnole, poser la marmaille à l’école, arriver à neuf heures… et tourner en rond. Faire semblant, c’est ça le grand truc. Bon, il n’y a pas que dans les associations 1901 genre Punica qu’on s’emmerde à rien faire tout en faisant semblant. Mais quand même, si c’est là l’image qu’on nous présente du monde du travail, faut pas se leurrer, c’est nul et ça donne pas envie. Celle qui faisait le mieux semblant, c’était MC. Dynamique, la dame s’agitait toujours vainement en tentant de noyer sa nullité sous un jargon délicieusement abscons et des coups de fil à n’en plus finir avec les autres nénettes en charge de la pauvreté locale. Car il ne s’agit que de brasser de la sub’ et de se payer au passage en culpabilisant les CES à mort. Des garde-chiourme de luxe, voilà ce que sont ces vautours de l’associatif social. Peut-être pas toujours, mais trop souvent tout de même.

Or donc jour après jour je me pointai au burlingue. Je faisais mon petit atelier d’écriture et j’observai. Observer, c’est ma méditation à moi.

Neuf heures, j’arrive. Il n’y a personne. Filo dort au premier. J’ouvre les volets et j’aère au rez-de-chaussée. Ça pue. Le mec qui loue la piaule d’urgence n’a pas tiré la chasse, on dirait. Puis c’est humide. Le truc d’aujourd’hui, c’est comment faire passer les disquettes de ma machine à écrire sur le PC maison. Je n’y comprends que pouic mais je m’acharne… et c’est ainsi qu’un beau matin je suis tombé en informatique. Depuis, c’est moi qui règle tous les bugs dont ces machines sont pourries.

− Hé Cyp, tu peux pas me faire ça ? Et ça, et ça ?

*

L’atelier tourne, ça fait des bulles. Il y a Dora et ses textes, d’abord. Dora est mal, très mal. HP et compagnie. Passée de dope lourde à gros médocs. Le thème de l’atelier est fort simple : on se raconte, on se cause, on s’écrit. Et elle cause, Dora, elle cause. Elle est d’un gros bourg à vingt bornes de là, dans le Lot-et-Garonne. Le seul bled industriel du secteur. Une grosse communauté d’immigrés, très mal vus comme de bien entendu. 22 % aux élecs pour les fachos…

Un petit extrait de sa prose. C’est une histoire vraie. J’ai très légèrement remanié le texte et modifié les noms, ça va de soi…


 

L’HISTOIRE DE DORA

 

Je suis tombée amoureuse, un soir. Je vais résumer comme ça : mon copain Charles, et Anna, on vit quasiment à trois… J’ai quarante-quatre ans, trois enfants, quatre mariages, divorcée, et ma vie de patachon derrière moi.

J’ai rencontré Charles et Anna il y a trois ans et depuis qu’on se connaît, c’est magique. On se fait du bien mutuellement sans se forcer; on s’aime, mais alors on s’aime tous les trois.

J’aime Anna, j’aime Charles, Charles m’aime, et j’aime Charles et Anna.

Charles, avec qui j’ai des rapports spéciaux, amicaux, très forts, me disait souvent, ces derniers temps : Dora, franchement, tu devrais te trouver un mec.

Et moi, ça ne me plaisait pas du tout. Déjà et d’un, ça part du principe que je chercherais. Quelle horreur! Donc à la limite ça m’énervait plutôt. En plus je trouvais qu’il avait l’air de se foutre de moi en me martelant ça.

En général je cherche pas, je trouve; c’est comme Picasso, qui cherchait pas et qui trouvait.

Un soir Anna en a eu ras-le-bol de garder ses gosses et les miens − elle en a quatre − toute la journée et de me voir me balader toujours avec Charles à droite, à gauche. Et pour cause, qu’elle en avait marre, parce que Charles est mon copain, qu’on s’éclate bien tous les deux ensemble; que ça nous rappelle quand on était jeunes, qu’on zonait et tout…

Je le connais depuis trois ans, mais on a le même passé : junkie, boum, ça percute. Et qu’on a le même âge, qu’on est de la même époque… c’est pour ça que ça gaze bien entre nous.

Anna en avait marre, elle était fatiguée, ras-le-bol et tout. Charles en était à son deuxième pack de douze. Chiant. J’ai dit moi je m’en fous, que je sorte avec Charles ou que je sorte avec Anna, pour moi c’est toujours le pied, d’un côté comme de l’autre et, total, Anna me dit d’accord.

Elle s’engueule avec Charles : tu nous fais chier à pas bouger; il n’avait pas envie de sortir, de toute façon. Il avait bien raison parce qu’il devait sentir le truc arriver, va-t-en savoir… L’intuition masculine, on n’en parle jamais, mais…

Du coup on se retrouve toutes les deux. On n’a pas fait trois pas dehors, je lui dis : attends, tu vas voir, Anna, on va bien rigoler. Elle avait la dose, moi aussi et j’avais vraiment envie de me défoncer. C’était vendredi soir, j’étais en week-end et puis y avait rien eu de spécialement drôle autour de moi…

Alors, on va se faire la grande tournée, voilà, voilà… et on a commencé à faire un bar, deux bars; enfin, Fumel c’est quand même très, très vite fait, alors on est tombées dans des bars nuls où on était jamais allées, pour atterrir dans un café arabe.

Avant d’entrer, Anna me chope par la manche : Dora, y a problème, à cause de Charles : on lui doit des sous, au patron du troquet…

Je te l’ai poussée dedans, moi… Alors, évidemment, c’est un café qui est quand même spécial, hein. Deux nénettes qui entrent dedans, à fond chez les Arabes…

C’est le café des Fonderies, qui porte mal son nom, vu que les hauts-fourneaux, ça fait déjà huit ans qu’on les a fait sauter, ici.

Et, on s’est pointées au zinc toutes les deux, et en moins de deux. On avait déjà fait plusieurs bars, on était bien joyeuses, et y avait pas que l’alcool. Il y avait deux mecs, deux beaux mecs dans le bar, -surtout un. On rigolait, on a sympathisé très vite et puis il y a eu un truc avec un des deux Arabes. J’ai été captée par son regard, je n’ai pas compris, je me suis retrouvée dans ses bras.

Ça a été très vite, m’a dit Anna. En plus c’était un Arabe. Pas de problème en soi, mais j’étais jamais sortie avec un Arabe. Anna me voit avec un Arabe, elle était sciée; j’étais tombée amoureuse d’un coup. Raide net.

C’est un Kabyle, il a les yeux verts, en plus il a mon âge, quarante-quatre ans. Il n’est pas trop jeune, parce que, les petits jeunes… Alors c’est là que ça se complique. Tout de suite ça se complique. Le fait que je sorte avec un Arabe, c’est rien. Donc me voilà fine amoureuse…

Je suis sortie un moment avec le mec. Je suis allée coucher avec lui dans la voiture. Le pied total, parce qu’il était super cool, super gentil, mais vraiment gentil, gentil gentil gentil. On retourne au bar. C’était plein de monde; Charles était là. Il n’était pas content que je sorte avec l’Arabe, Nordine. Alors je me suis dit qu’il il me faisait une petite crise de jalousie, tu vois, le gros truc : on essaie de rentrer Dora, mais Dora veut pas rentrer parce que Dora elle était défoncée, bourrée et amoureuse, et dans ces cas-là, pauvre, je ne bouge plus… Il y avait une ambiance folle dans ce café, c’était le bonheur total. A un moment ça a merdé, vu que j’étais censée rentrer à la maison avec Charles et Anna, chose que j’allais absolument pas faire; alors toujours est-il qu’à un moment j’ai dû ramener du monde, parce qu’il n’y a que moi qui ai une voiture -toujours la même chose-, et que je n’avais plus que Nordine à poser chez lui, tranquille. Le bonheur était là, assis à côté de moi. Il était deux heures du matin, qu’est-ce que je vois sur la route ? Jeannot, en fauteuil roulant, là, en pleine nuit, qui me dit d’arrêter, d’arrêter, sur la route, comme ça. Il est complètement shooté, Jeannot. Percuté total, mais total. Je m’arrête, il était avec un autre gars et son chien; il voulait qu’on le ramène chez lui. J’ai embarqué tout le monde dans la voiture et du coup j’ai eu envie de rester avec Nono, je ne sais plus pourquoi… parce que j’étais contente de voir, le Jeannot, tiens… C’est un mec avec qui j’accroche vraiment bien. J’ai dit à Nordine que je restais avec Jeannot. Ça lui a fait un peu bizarre, que ça parte comme ça mais il a été pris de court. Donc pof, au revoir, ciao.

Jeannot, chez lui, tout était cassé. Sa version à lui c’était que les flics étaient descendus, qui avaient fichu le souk. la porte était défoncée, coincée, il a fallu passer par la fenêtre. Un merdier, un MERDIER! Il avait quarante lapins dans la cuisine, par terre, vivants. Les merdes de lapin c’est pas sale, en soi, c’est rond et tout, mais quand ils sont quarante à piétiner dessus, plus le chien qui chiait partout, le petit chat idem, et tout… L’horreur.

Il avait été visité et il avait même été tapé, infirme ou pas. En fait c’est une bande de zone qui lui a fait le plan, vu qu’il dealait de la poudre et qu’il a dû faire un truc pas cool avec eux vu comment ils l’avaient arrangé. Ils avaient sûrement leurs raisons.

J’accrochais bien sur Jeannot, physiquement et tout, bien qu’il soit un peu jeune pour moi. Total, j’avais froid, il a dit qu’il avait un pull. Le pull était dans ses bras… Ah ben qué bonheur! On s’est retrouvés tous les deux au pieu, sans problème puisque y avait pas de problème. C’était vraiment amical, très fort, très amical, et puis en même temps il me plaisait et puis moi aussi et je me suis dit : je sors des bras d’un mec, ça fait curieux.

J’ai couché avec Jeannot, c’était super bien. Et je suis partie, je suis rentrée chez moi.

Le lendemain j’ai revu Nordine, on a discuté un peu, et là, j’ai sympathisé avec le patron du bar, soi-disant appelé Auguste, -mon œil, c’est pas arabe, ça.

Ils m’ont dit : on est invités chez des amis, on l’a promis, faut qu’on aille ce soir, à Agen, donc faudra que tu viennes avec nous. Franchement ça me faisait chier parce que je les connaissais mal. Débarquer dans la famille, bon… Nordine a réussi à me faire accepter l’invite, alors que j’avais pas trop envie. On devait manger le soir à Agen, ça fait quand même une bonne trotte et à neuf heures on était toujours au bar. Je comprenais pas trop, mais j’ai dit bon, on se pose pas de questions, laissons faire, il assure, c’est le rôle du mec. Chez les Arabes c’est comme ça, je suis la fatma, faut pas trop ramener ma fraise, du premier coup, surtout que la veille je m’étais pas faite chier…

Donc nous sommes partis tous les trois, avec Auguste derrière, et Nordine qui conduisait. Super voiture, cool, musique, génial, bien. la veille j’avais bu et ça ne me réussit pas. J’avais pas trop la forme, fumer ça allait mais fallait pas trop que j’abuse. J’avais dit que je ne toucherai plus une goutte d’alcool dans la journée, et je l’avais fait.

On arrive chez les amis. Une femme, le mec, le copain, tous allongés sur les canapés. Bizarre, mais bon. Coutume arabe : on t’invite, tu restes couché, c’est curieux mais passe. la fatma était là : Soraya. Une beauté, oh la la, une beauté.

Moi je le sentais pas, et je me sentais mal, et bon, que faire? Alors je leur dis que je suis désolée, que je m’excuse mais je fais mon petit stick… Chacun ses coutumes, hein? Il était pas content, Nordine, que je fasse des sticks, mais, moi je t’emmerde et je me le roule. Et les autres? il me dit. Oui mais j’suis désolée, moi on m’invite, j’suis comme ça, je leur ai rien demandé…

Et là Soraya me verse absolument un verre de Malibu. Méchante dose. J’ai refusé, j’avais dit que j’étais malade, que je toucherai pas ce soir.

Elle s’était déjà servie, les mecs buvaient autre chose et j’étais coincée, j’étais obligée de boire sinon j’aurais été impolie. Ça me plaisait pas mais j’en ai bu trois goulées, et là, quinze secondes après je me suis levée, je me suis excusée : là il m’arrive un truc par derrière la tête, hein, méchant, méchant, je me suis levée, et j’ai atterri sur le canapé.

Alors là j’étais mal. J’ai eu l’impression que je suivais quand même la conversation, derrière moi. A un moment, je prenais des baffes, mais vraiment fort, mais elles me faisaient pas mal, et je ne pouvais pas revenir; je pouvais pas, je pouvais pas, j’étais trop loin.

Et c’est là que… ça me paraissait déjà bizarre parce que, être défoncée, alcool et tout, bon, je connais. C’était pas la même chose, et ça m’a rappelé quand on me faisait des électrochocs, dans le temps, à une certaine période de ma vie, y a au moins vingt ans, oh oui plus de vingt ans. Quand on te fait émerger. Un truc médical, Pas la santé, le vin, l’herbe ou autre chose. Un truc médical, froid, figé; et j’ai replongé.

A un moment dans la nuit Nordine est venu, on a fait un petit peu l’amour, sans trop faire de bruit. J’étais pas sûre que ça soit lui qui m’embrassait, j’ai même cru que c’était Auguste. Ça s’est arrêté là et puis après, le matin vers cinq heures Nordine est revenu, il m’a dit qu’il avait dormi, que maintenant on pouvait repartir.

J’ai réussi à émerger, j’ai repris mes godasses. Je me sentais un peu trempée. Ça dégoulinait dans ma culotte, mais plus qu’à l’ordinaire.

Le lendemain j’ai revu Nordine et puis on s’est retrouvés au bistrot, puisque maintenant j’y prenais pension et que j’y étais chez moi.

J’avais ma salle pour aller fumer mon stick, parce que sinon… bon, discret, moi j’étais bien, là. Il y avait une bonne femme au bar, et un super beau mec, Karim, qui se demandait comment j’étais tombée dans les bras de l’autre, et pas de lui… Nordine est entré. Direct au zinc.

Ils m’ont fait un scénario à la con. Karim a raconté à Nordine que j’étais venue la veille avec Anna, l’après-midi avec les gosses boire une petite menthe à l’eau, ce qui était vrai, et puis qu’après ça, un mec était venu, qui m’avait fait un petit signe du doigt, et puis que j’étais partie avec. Con, le truc. Tout pour créer la jalousie.

Au début je les écoutait un petit peu, gentiment, mollement. Je me suis dit qu’on allait pas accrocher sur une histoire con comme ça, mais mon Nordine, il marchait à fond.

Ils comprenait pas. Ah ben j’ai dit : attends, Nordine, si tu te la joues jeune et jaloux, moi je vais te donner du concret. Et c’est là que je lui ai raconté qu’hier quand il m’avait raccompagné, après qu’on ait fait l’amour, et bien que j’avais fait l’amour avec Jeannot. Voilà.

la gueule de Karim. A côté, la gueule de Nordine! Elle était bien, hein, elle était bien! Je me dis qu’est-ce que ça va faire? Qu’est-ce que ça va faire? Ça bougeait bien, j’ai dit p’têt’ que j’vais m’prendre quelques coups… Ah! Ce sont les risques, hein…

Bon alors là, grosse discussion, on y a passé un long moment, j’en ai rien à faire, j’m’en rappelle plus… ouais. Suite à quoi Nordine était tellement merveilleux, malgré cette histoire, qu’il encaissait somme toute bien… Ouahhh, alors là ça c’est cool à un point! Parce que c’était vraiment le mec évolué, plus que la moyenne. Moi j’aime bien.

Un jour je l’ai fait venir chez moi, dormir dans MON lit, enfin même pas mon lit parce que j’ai pas de lit, je dors sur le canapé, avec la petite. Tout le monde a des lits sauf moi, je suis très bien comme ça, mais là, quand y a un problème de mec -c’est pour ça que faut pas qu’y en ait trop, parce que ça perturbe la maison-, il faut pas rater son coup.

J’étais persuadée qu’avec Nordine, c’était à vie. Je me voyais déjà au Maroc, Il m’avait raconté sa vie : il était divorcé depuis neuf ans, il allait me montrer les papiers. Bon, il avait une alliance, mais, non non, la sienne il la portait là -à l’auriculaire-, et il l’avait enlevée de là -de l’annulaire-. J’avais du mal à encaisser, ça passait pas, ça, mais je voulais pas accrocher, et puis je me suis entendue lui dire que je voulais qu’on se marie… il m’a dit : oui, ma chérie… Il était d’une gentillesse à n’en plus finir avec les gosses, quand il est venu à la maison. Il voulait m’emmener passer un week-end à Andorre, dans un hôtel chic, même.

On faisait l’amour, mais c’était le pied, et puis en plus fallait dormir dans les bras l’un de l’autre… et qu’il me tienne bien, puis surtout que j’aie pas froid…

Enfin bon, c’était comme si j’avais quinze ans. Enfin pour moi ça a commencé à dix-sept. J’y étais, total. A quarante-quatre ans ça fait un drôle d’effet.

Quand il est venu à la maison, j’ai présenté à mes enfants l’homme parfait. Arabe… Il faut dire que jusqu’à il y a peu mes théories c’était qu’au départ il y a des races humaines, et que ce sont des signes de distinction pour que chaque peuple s’épanouisse dans ses propres coutumes… et qu’il est souhaitable pour une harmonie générale que l’on respecte ces signes. Et je pensais aussi que si les choses se passent naturellement, on n’est pas attirés vers des cultures différentes.

Mais maintenant on est dans une période où tout ça a basculé depuis bien longtemps, et, compte tenu de tas de données actuelles, on peut se retrouver. Mais je n’étais jamais tombée amoureuse d’un Arabe. Surtout avec mes vieilles idées. C’était donc un grand pas dans mon évolution, où je me sens plus tolérante, hein, pas aussi raide. Donc, Nordine. C’était super…

Ça bougeait beaucoup à la maison, et j’étais toujours collée avec Nordine. Mais, il fallait bien que j’émerge de temps en temps chez Charles et Anna, et Charles il était FOU, FOU, FOU. Jaloux. Le soir il me cloîtrait presque.

Je me retrouvais avec Charles après cinq heures, sauf samedi et dimanche, à bringuer à droite à gauche dans les cafés et il me faisait des scènes, il m’agressait tout le temps. Je disais rien, j’étais en train de rigoler avec des mecs, certes, qui en plus étaient arabes. Je me sens bien avec eux, ils sont cools, ils sont beaux, la musique me plaît, et en plus j’ai un genre qui leur plaît : grassouille à point.

Charles m’a fait scandale dans tous les cafés, on se retrouvait à gueuler tous les deux comme des veaux parce qu’on adore ça. Hurler. Des fois il y en a qui nous disaient : mais vous allez arrêter tous les deux. On la mettait un peu en sourdine et on repartait après comme on voulait. Il était agressif. Il n’en pouvait plus, il a essayé plusieurs fois de m’empêcher de partir seule. Il me tapait sur la voiture comme un fou, il me menaçait, il me disait qu’il allait me taper. Il me disait : ce mec là, c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un sale type et tout, faut que tu sortes de là, c’est pas bien, t’es complètement ravagée, mais tu y es plus, Dora, t’y es plus….

Tu dis ça parce que t’es jaloux, alors c’est pas la peine, arrête, ne t’énerve pas comme ça, tu fais ce que tu veux, moi je t’emmerde pas, je te dis rien, tu mènes ta vie, laisse moi… tu m’as dit j’fais c’que je veux, et tu me fais pas chier. Et lui, super nerveux : c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un maquereau!

Et ça m’est rentré dans la tête ; je me suis dit c’est pas possible d’être malade à ce point, de dire des choses comme ça. Et en plus Nordine est venu à la maison, chez Charles, le soir même. Charles : la GUEULE, la gueule de Charles, oh yeuh…

Ce que m’ont dit Anna et Valentine, ma fille, qui étaient là-bas, quand moi je partais, qu’elle se récupéraient Charles qui avait pas pu me retenir, et que c’était la folie. Anna m’a montré les bleus qu’elle s’est prise à cause de moi. Elle me les montrait gentiment : tu vois, regarde, ça c’est toi… Plein les bras, et j’ai pas vu le reste.

Elles m’ont expliqué, Anna et Valentine, il y avait la musique, Charles marchait, il dansait, toute l’après-midi : alors quand il marche et qu’il danse, elles disaient, il danse, il marche. On le connaît bien, il est quand même… hard. Et c’est pour ça que tant qu’il marche il nous fait pas chier plus que ça… Tout d’un coup BAOUM, ça le reprenait, ça repartait sur Dora et c’était la folie et alors là tout partait, le mur tapé, tout, et des tas de trucs comme ça et c’était, ça a été l’enfer, l’enfer…

Donc il me dit que c’est un maquereau. J’étais bien obligée de l’enregistrer. Je suis quand même une fille simple et directe, plus vite on va, mieux c’est, j’aime bien voir clair.

Je vais lui demander à lui, Nordine, il est le mieux placé pour savoir, ah, c’est vrai, hé ouais… Il me tardait de le voir.

Au café, tranquille. Cool, je le laisse atterrir quand il revient du boulot, pour pas trop lui sauter dessus. Monsieur était fatigué, en plus il avait fait des galipettes… mais peut-être un peu fatigantes. J’ai senti des trucs étranges, il m’avait énervée un peu aussi, il m’avait dit une horreur. J’ai profité de l’occasion, j’ai dit : au fait, euh, je voudrais savoir, parce que mon copain Charles, pour ne citer que lui, me dit, et puis en plus j’avais entendu d’autres trucs aussi. Anna : tu sais, il est connu par ci, par là, tu parles, sa femme! Il est marié, tout le monde connaît ses enfants, et bon, et j’ai dit d’un coup : est-ce que tu es un maquereau? Alors je lui ai posé la question. Alors, il me regarde, et comme je l’avais énervé quand même un petit peu, on s’est sentis… en plus il était super bourré. Il m’a dit que oui. Alors, bon, alors je me dis attends Dora, je me dis que la langue est différente, tout ça… Y a confusion, soyons clairs, comprenons nous, alors je lui ai dit : attends, on va détailler. Pour moi, un maquereau, donc par exemple toi, si toi t’es un maquereau, que moi je sors avec toi, -comme tu es un maquereau- moi je vais coucher avec des mecs et l’argent c’est toi qui le récupère… alors c’est comme ça?

Et il me dit : oui… J’hallucinais, j’hallucinais, j’avais le choix entre halluciner total, comme ça, ou de lui arracher la tête…

Après j’ai essayé de me calmer et de condenser ma parole parce que j’arrivais pas à en sortir une, et j’ai dit : mais tu trouves ça normal?

Oui, qu’il me dit, avec un bel accent arabe, qui m’excite je dois dire… -dans la gueule d’un mec comme ça, beau… Il faisait un peu Raph Vallone, tu sais, aussi. Super grosse bouche, comme ça, avec les dents en or. L’Arabe type.

Ouais, qu’est-ce que tu veux, il dit, quand des fois il faut, on s’arrange, voilà, c’est pas plus compliqué que ça…

Alors là j’ai compris. Et à partir de là, j’ai percuté dans un certain truc, curieux, et c’est là où c’est devenu grave, vraiment, pour moi, et où j’ai réalisé.

Bon, y avait le Malibu qui n’était pas net, mais y avait pas que le Malibu. C’est que moi, après ça, j’étais plus nette du tout, parce que Nordine non plus n’était pas net, et puis moi je me suis mise à pas être nette du tout, mais j’assurais un minimum, et puis même le minimum a commencé à foutre le camp. Là je ne comprenais plus rien, et je comprends toujours pas grand-chose.

J’ai pris un coup. Il ne peut pas y avoir deux versions, on est tous d’accord. J’ai merdé, pas de problème, mais, comment savoir? Et, c’est là que je reviens à une discussion avec Karim, au bar, pendant que Nordine bossait. Vu la belle gueule qu’il avait, il comprenait pas comment je n’avais pas été sautée par lui. Mais moi je préférais la gueule de l’autre. Les beaux gars, trop beaux comme ça ne m’excitent pas. Bon, à la limite, pas de problème, mais ça me… c’est pas une gueule qui me… c’est pour ça que je suis pas sortie avec Karim; puis bon, je peux pas sortir avec les deux en même temps, il y a quand même… faut pas quand même. Mais peut-être qu’un jour…

Alors on était là à table tous les deux, on discutait ensemble de tout ça. Il y avait eu le cirque dans le café la veille et il me parlait. Je faisais la gueule, je passais mon temps où à rigoler, défoncée, bourrée, ou alors à pleurer, parce que je ne comprenais pas, déjà avant de même plus rien comprendre du tout. Il m’a dit comment ça s’était passé en fin de compte avec Nordine : par les yeux… et il m’a dit : c’est les yeux, il t’a hypnotisée. Sur le coup j’ai rigolé. Mais c’est ça. Il m’a hypnotisée. Et ça, jamais je…

Un coup je me suis retrouvée dans un bar, à Fumel, un dimanche matin c’était, et il y avait une femme arabe, que je ne connaissais pas. Je connaissais personne, sinon un ou deux clients, qui discutaillaient un peu. la bonne femme arabe, là, Sarah, me dit : ah ouais j’ai entendu parler de toi… Bon. J’étais quand même un peu surprise. Et elle me dit qu’elle me connaissait, et puis elle me dit : c’est toi qu’était à Agen?

Sur le coup j’ai pas accroché, j’ai dit non, non, moi je bouge pas. Elle me regardait comme ça, et puis, j’ai dit : attends, Agen ça me dit quelque chose. Ah, je m’attendais pas à ce qu’elle m’en parle. Et, j’ai dit oui.

Elle m’a dit : je sais, je suis au courant… et… ah bon, j’étais un peu étonnée. Ça s’appelle le téléphone arabe, ça! Il fonctionne, hein. Là, ça faisait deux-trois trucs qui accrochaient et qui se contredisaient. Comme ça patinait sérieusement dans la choucroute, je me suis raccrochée un peu. Quels éléments sont d’un côté maquereau, et quels éléments font que mon mec me parle sincèrement?

Tu peux pas te tromper à ce point là, je me suis dit. Je m’en suis pas tapé qu’un seul dans ma vie. Des maquereaux j’en ai connu, mais pas d’arabe. Et là, si je veux être un minimum honnête, c’est maquereau, hein, puisqu’il me le dit, en plus.

Je me replante au bar avec lui. J’étais à côté et je ne disais rien, que de l’aimer, que de le regarder, que de me sentir à côté de lui, que… alors même que j’étais convaincue que c’était un maquereau. Il fallait que je parte. Un minimum de dignité, quoi, j’ai dit : c’est fini, c’est fini, stop, STOP. Moi c’est pas mon truc, ça n’a jamais été mon truc, mon gars. Je lui ai expliqué que des maquereaux j’en avais connu, que j’avais travaillé dans les cabarets, que j’avais fait la pute quand je l’avais voulu. Bien payée : cinq cent balles à l’époque. Et que quand j’étais pas payée c’était moi qui voulait, mais que jamais pour un maquereau…

Et que même quand ils me proposaient, c’était merde. Et comment je résistais? Grâce à mon état de défonce permanent, qui est le mien. Ça finissait toujours par : c’est trop. On peut pas, avec moi, on peut pas me coincer… enfin jusqu’à présent.

D’ailleurs, c’étaient mes copains, je sortais en boîte, c’était cool. Ah! puis mais! Après que t’avais bossé, à cinq heures du mat’ tu terminais, tu n’avais qu’eux et le patron, et moi je me suis toujours bien entendue avec ces mecs-là, et les filles comprenaient pas, elles étaient jalouses à crever. Ils me faisaient pas chier, ils me payaient à boire. Et je vous emmerde tous, je couchais avec eux pour le plaisir, c’était d’ailleurs très agréable. Ce sont des beaux gars. Moi à l’époque j’étais super mignonne; j’ai jamais été une beauté, mais j’ai toujours été mignonne et craquante, j’ai toujours eu le truc, peut-être tout simplement parce que les hommes sentent que je les aime. A dix-sept ans, je suis restée fidèle un an, et après à vingt ans je ne pouvais déjà plus les compter. C’était par centaines. L’hécatombe.

Revenons à Nordine. Donc je romps, c’est terminé. Mais je ne pouvais pas partir. J’étais à côté de lui jour et nuit, et je savais que c’était un maquereau; j’étais là, consentante. C’est pas possible un truc pareil. la folie. la folie. Je ne m’étais pas plantée comme ça depuis l’âge de dix-sept ans.

Quand Charles est arrivé au bar, j’étais scotchée à Nordine. On s’est engueulés avec Charles, la dernière fois. L’amour. Charles se colle à gauche du bar, il ne me regarde pas. Il savait que même s’il ne me parlait pas on finirait bien par le faire, et moi aussi je le savais. J’étais tranquille, ça me faisait du bien. Il me fait toujours du bien, Charles, même quand il m’engueule. Et à un moment je lui ai demandé : Anna elle a ramené les petits? ou un truc comme ça, cool. Contente, j’étais. Scotchée, mais contente. Eh ouais, pleinement. J’avais mon Nordine et j’avais Charles à côté de moi, c’était la totale.

Et il me répond comme à un chien. Qu’est-ce que ça peut te foutre? J’te connais pas, tu me parle pas… Il m’envoie chier.

J’étais contente qu’il me fasse la gueule. J’aime bien le voir en colère. Et, puis d’un coup il s’est dit merde ; c’était gentil ce que je venais de dire, alors il s’est retourné vers moi d’un air tout penaud : ouais ouais euh, les gosses sont ramenés, et tout, bon, bien…

Après, j’ai pas compris ce qui s’est passé, faut dire que j’avais décidé de picoler à fond. J’étais dans un état catastrophique, alors un peu plus, un peu moins… au moins que je sois complètement défoncée; en plus faut dire que dans ce café il y avait plein de lumières et que la musique était géniale : vibrations tam-tam, boum, boumm, boum-boum-boum, lancinantes, et Charles qui me hurlait sur la gauche, et Karim qui me hurlait pas sur la droite. Et ils étaient là et je sentais du côté arabe : quel côté elle va tomber? Tombera, tombera pas? C’était super intéressant, tout le monde s’éclatait, et après un moment j’ai senti Charles, m’enserrant dans ses bras, et je comprenais pas trop non plus, et ça vibrait fort, tellement j’étais défoncée et bourrée, et Charles m’a dit : TU VAS VENIR AVEC MOI, tu vas venir avec moi, d’un air super dur. Ouh, je me suis sentie toute petite, sous Charles, et là je me suis dit : vaut mieux mon Charles, qui a raison.

Et je suis arrivée à sortir du café. Je suis repartie avec Charles. Il m’a ramenée chez Anna et Valentine, où il y avait Sébastien et Estelle, où il y avait Bernard aussi, et j’étais dans un drôle d’état, et lui aussi.

On a mis la musique, on a fait la fête. Charles braillait : j’ai ramené Dora. C’était hallucinant, il disait à Valentine : regarde, j’ai ramené ta mère. Tout le monde pleurait, tout le monde se disait que tout le monde s’aimait, tout le monde se disait des trucs qu’on avait envie de se dire, se disait qu’on s’aimait, mais on se le dit pas tous les jours, y a des jours on se dit rien, plutôt on t’envoie chier plutôt qu’autre chose… Et y a des jours ça t’arrive tout comme ça… mais des trucs insensés qu’il me disait, Charles, des trucs TROP, trop, trop… trop… trop.

Les autres ne disaient rien, qui regardaient. En même temps j’ai failli me faire cogner plusieurs fois parce qu’il disait : t’as vu, à cause de toi, T’AS VU, A CAUSE DE TOI! Mais c’est pas possible!

A un moment j’ai quand même piqué ma petite crise de nerfs… J’ai pas pu, c’était trop, je voulais pas, je voulais pas, je voulais pas. Et Charles était là, et Charles il y voit clair. Il s’en rend même pas compte. Il est clair plus qu’il ne l’imagine. Mais il le voit par moi, il se découvre par moi, ça lui fait des trucs, mais moi aussi, pareil.

Après tout ça on s’installe au lit, Charles, Anna et moi. Ils se disent que Dora, ça va mieux et j’ai pensé que oui, moi aussi, surtout qu’il faut que ça aille mieux, et du coup ça va bien.

J’ai ressuscité ce matin. Enfin, le mot est un peu fort, mais ça m’a permis de me lever, de ne pas pleurer, d’être même à la limite en forme, de pouvoir rigoler à la gueule de Charles et Anna, en leur disant qu’aujourd’hui j’allais faire redresser le rétro de ma voiture, qui pendouille lamentablement depuis des mois, et je ne vois pas pourquoi si mon rétro se redresse, moi je ne vais pas y arriver. Je suis quand même pas plus con que mon rétro.

Dora X, en 1997

(à suivre…)

 

  1. Société des Gens de Lettres []
  2. Assistante sociale []
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LE SITACYP

NVDF (Note Venue Du Futur − 22 juillet 2015)

Je mets à profit cet été pour intégrer l’antique Sitacyp à l’Icyp : l’idée me trottait dans la tête depuis un vieux bail et Aglaia a eu la même il y a quelque temps. Car depuis que j’ai appuyé la première fois sur le bouton de mise en ligne il y a quatorze ans tout rond, ça ne s’est jamais arrêté.

Comme je l’écrivais à l’époque : « j’écris tout au jour le jour et quand ça me chante; je modifie et je biffe, je rajoute et je fais ce que je veux; rien n’est définitif ou alors je le dis. », c’est ce que je fais en restaurant cette copie à ma manière. D’abord il est impossible de rendre la présentation d’alors et puis certains textes n’étaient que des ébauches reprises ou non par la suite sur l’Icyp. Et le Web à énormément changé − en pire − depuis ces temps reculés où nous n’étions qu’une douzaine dans la sphère francophone à conter nos vies et celles de nos contemporains sur ce support encore tout frais, qui pue la charogne et la fiente de corbeau actuellement. Je ne peux plus m’offrir le luxe de tout coucher par écrit brut de fonderie, ayant eu à en pâtir à compter de 2009, comme vous pouvez le lire dans ce billet-journal ainsi que sur la page d’accueil de ce qui reste du Sitacyp originel

La structure même est totalement chamboulée afin de s’harmoniser avec le tout. Les illustrations − de piètre qualité à l’origine − sont scannées à nouveau sur du matériel moderne, les liens originaux renvoient vers des articles récents et j’en rédigerai de tout neufs en rapport avec tel ou tel sujet abordé sur le Sitacyp, et cætera. Les liens serviront de fil d’Ariane pour se déplacer dans ce gentil chaos, qui se construira au fur et à mesure jusqu’à ce que la sauce soit parfaitement liée.

Après cette page d’accueil reconstituée en partie présentement, je broderai à partir de mon journal de bord de l’époque − la rubrique « Au jour le jour » − : c’était l’épine dorsale du Sitacyp et c’est ce qui, je pense, permettra de restaurer au mieux son ambiance.

Il ne sera pas possible de commenter jusqu’à ce billet inaugurant le Blogacyp en  juillet 2006, puisque le Sitacyp était un site statique, sans système de commentaires − j’échangeais avec mes lecteurs par e-mail.

E la nave va :


14 Juillet 2001…

« Car je n’ai pas l’intention d’y aller autrement qu’au marteau-piqueur…. »

le site à cyp’   [ sitacyp ]

Écrivain en ligne et à l’œil

La vie est un roman, le Sitacyp aussi; en l’écrivant je m’octroie le droit de mentir. Les personnages et les événements relatés sur ce site sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite…

Le Site à Cyp’ résulte d’un constat : les éditeurs, c’est de la merde ; l’immense majorité en fait : de nos jours ils ne sont souvent plus autre chose que nos macs. De là à vouloir affirmer que certains auteurs en sont les putes, il n’y a qu’un pas que je franchis à l’aise…  J’ai tâté du polar, je sais de quoi je cause (Pour Cigogne le Glas, paru dans la série du Poulpe aux éditions Baleine en 99). Querelles idéologiques à la mords-moi-le-nœud entre vieux gauchos rances et pue du bec. À force de vouloir faire du roman popu, les mecs en arrivent à ne plus savoir quoi écrire, sinon du remâché nullard, du livre pas fini, du brouillon pâteux, du non-livre… Et je m’abstiens de causer de l’édition classique, repère de culs pincés et de vieilles biques.

J’ai renoncé à proposer mes bouquins il y a peu déjà quelque temps : soit on me refuse, soit on m’entube. De nos jours il vaut mieux se payer le luxe d’offrir ses textes gratos au public que de mendier le privilège d’être imprimé pour quatre prunes et de passer inaperçu au profit d’auteurs parfaitement nuls, voire illisibles, mais potes au boss et prêts à exhiber leurs chicots devant la première caméra qui passe, tendre leur glotte au premier micro venu. Et pourvus d’un putain de carnet d’adresses… J’écris, il faut que cela vous suffise. Et c’est *gratuit* ici ; sinon pour les éditeurs qui y tiendraient vraiment − Ah! les masos −  : c’est 20 pour cent sur le prix de vente hors taxes et rien de moins.

Et puis l’Internet est fait pour la littérature ; c’est une machine à texte au départ et rien d’autre. Il s’y trouve la seule vraie littérature du moment. Elle a bel et bien fui le papier ces temps derniers, et c’est tant mieux.

*

Tous mes écrits  − y compris ma traduction de ‘la Liste’ et toutes les illustrations du Sitacyp© − sont ma propriété et je n’autorise personne à les reproduire sans mon autorisation explicite et écrite, et ce par quelque moyen que ce soit.

Le Site à Cyp’ est entièrement conçu et réalisé à l’ancienne par bibicyp’ tout seul ; on n’y trouvera pas la moindre resucée venant d’ailleurs − sauf pour de la bonne littérature en ligne −, ni pour les textes ni pour les illustrations, qui émanent tous de l’auteur, sauf mention contraire.

Je remercie le Centre National du Livre qui m’a octroyé une bourse de 40 000 francs en décembre 2001, ce qui nous a permis de ne pas crever la dalle jusqu’en août 2003. Depuis, on se démerde en se serrant la ceinture…

Et je remercie surtout et avant tous les autres mon frère de cœur Alain P. sans lequel rien ne serait possible. Des comme ça il ne s’en trouve qu’un dans une vie et c’est alors qu’on s’estime heureux… Un seul, comme un bijou précieux. À lui seul il m’empêche de sombrer dans la misanthropie. C’est pour dire. Et pourtant.

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Enfin, le Sitacyp est un site résolument sans télévision.

« La télé rend con et vieux, le livre jeune et intelligent. »

Michel Serres (La Dépêche du Midi du 2 janvier 2006)

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