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L’art c’est un combat – dans l’art il faut y mettre sa peau

Illustration © Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Le titre est une citation de Jean-François Millet, peintre de paysans. Extraite de la correspondance de Vincent avec son frangin Théo. Dont je n’ai pas encore tout à fait achevé la lecture, redoutant la fin que je connais déjà par les livres d’histoire. J’ai vécu des années avec deux peintres, mais je ne sais pas peindre. J’ai vécu des années avec des comédiens, mais je ne sais pas jouer sur scène. Et des années avec des musiciens sans savoir jouer une note juste. Je ne sais que parler avec les doigts. Oh pas comme les grands maîtres de la chose. Juste parce que je ne peux pas m’empêcher : quand je vois un clavier, je tape dessus comme le guitariste quand il a une guitare entre les pattes. Le guitariste est un artiste comme le fut Van Gogh, mes copains peintres − qui le sont toujours un demi-siècle après notre vie commune dans la mouise −, les comédiens de tous les temps, les écrivains dont je suis un peu à ma manière. La vie d’artiste est spéciale : du réveil au coucher c’est ne penser qu’à notre art. Toutes les pensées sont orientées et focalisées par ça. Chaque mot passant par là est un mot destiné à être couché sur une page, par exemple. Comme l’est chaque note de musique entendue au dehors ou au dedans pour le musicien. Le bloc de pierre pour le sculpteur. Le chapitre suivant pour le romancier. 

Artiste c’est un métier, en fait. Agnès Maillard[1] le dit dans un de ses derniers billets − et dans les commentaires en dessous aussi : CLIC. Van Gogh ne dit pas autre chose et il bossait très dur. Idem pour mes vieux copains peintres : ils n’arrêtaient jamais. Les tâcherons du roman c’est pareil. Heureusement je ne suis qu’un petit rigolo : un poète à deux balles qui pond sa petite prose quand ça lui chante. Et qui sonne sur la page au diapason du temps qui passe et de celui qu’il fait dehors. Il suffit de m’échauffer un peu comme une bouilloire sur le gaz pour que la vapeur s’échappe en chantonnant. Encore faut-il qu’il y ait du gaz et l’étincelle. Souvent je doute, tout le temps je doute. Ce soir aussi. Et puis soudain l’éclair comme à l’instant dans le ciel. Et le premier coup de tonnerre de l’année. E la nave va…

  1. Alias Le Monolecte : la taulière d’un respectable site réellement indépendant. []
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Trop de mots nuisent

Photographie © Pierre Auclerc-galland - tritouillage : Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Certains matins en préparant le café avant d’ouvrir l’ordinateur, les yeux pas en face des trous, je me fais des petites angoisses ridicules qui s’évanouissent dès les premières gorgées. Le flip le plus récurrent étant : l’Icyp a disparu. Serveur en panne aux petites heures. Ou bien : il n’y a plus personne icy. Zéro commentaire. Le désert. Et puis non : il y a eu des dizaines de commentaires cette nuit, comme toujours depuis dix ans. Un peu plus ou un peu moins, selon des tas de critères impalpables − temps qu’il fait, phases de la lune, vacances, lundis morositeux… 

Pourquoi ça marche ? Mystère et boule de gomme. Pourquoi ce site paumé au fin fond de l’internet reste allumé comme une increvable loupiote avec une bande d’allumés y papotant jusqu’à pas d’heure et plus soif, tout le temps ? Alors que je ne fais que conter le temps qui passe, prendre le long temps nécessaire à tritouiller des illustrations reflétant l’air du temps, puis rêvasser longtemps encore avant d’aligner les premières lettres… Et pondre des historiettes, brosser des petits portraits de gens de bien ou de salauds finis. Ou simplement dire avec les doigts la poésie de l’instant donné.

*

Pourtant elle est morte et enterrée, la grande époque des sites persos au tournant du siècle, et pareil pour les années glorieuses de la blogosphère : dorénavant les masses populaires pianotent penchées sur leurs appareils de poche et s’étalent sur les grands réseaux. Et je ne peux plus comme autrefois décrire ce que je vois autour de moi : depuis de longues années ce luxe ne m’est plus permis, pour une raison qu’il n’est pas encore temps d’exposer. Je pourrais bien sûr coucher tout ce qui me pèse sur papier comme je l’ai tant fait avant l’avènement d’internet. Écrire des livres, donc. Mais ça fait trop longtemps que je ne l’ai pas fait et je ne me vois plus écrire au kilomètre en ne fermant l’œil que quelques heures dans la nuit. J’ai pris l’habitude de faire court. 

Bref : le petit nid de la Déconnologie est bel et bien vivant au mitan de la Toile. Inutile d’en rajouter car comme le dit le titre du billet − qui est une de mes devises : trop de mots nuisent… …e la nave va…

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Mon clavier, mon arme

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Dès que possible, j’ai eu un clavier sous les doigts. Pour deux bonnes raisons : être gaucher et apprendre l’écriture avec une plume Sergent Major, c’est surtout apprendre à labourer la page et à faire des gros pâtés. Et aussi qu’un jour en revenant de la maternelle, un zazou sur son Solex m’avait écrabouillé alors que je traversais dans les clous. Un ligament du poignet gauche avait été sectionné et jusqu’aujourd’hui j’en conserve une gêne à l’écriture manuscrite. Bref : j’écris comme un cochon au stylographe comme au crayon. Pourtant c’est bien un de mes manuscrits qui fut à l’origine de ma vocation de scribouillou. Voilà l’histoire : en classe de quatrième dans le bahut alsacien de mon enfance, l’apprentissage de la langue allemande était obligatoire. Sauf que primo, l’allemand j’en ai rien à foutre et deuzio, quand j’aime pas quelque chose faut pas tenter de me le faire aimer parce que c’est niet de chez niet. Donc : pas de maths, pas de sport et pas d’allemand. Jamais je n’ai tapé dans un ballon, rendu de copie de maths et ouvert un livre d’allemand. Simple. Les professeurs tentaient bien par tous les moyens − persuasion gentille, heures de colle… − mais rien n’y faisait. Comme je n’emmerdais personne et que pour le reste je me débrouillais pas mal, en général ils finissaient par me foutre la paix. 

La prof d’allemand était une petite dame enjouée, passionnée par sa matière et toujours vêtue d’un manteau rouge. D’où son surnom de Rotkäppchen : Petit Chaperon Rouge. D’ordinaire elle ne m’emmerdait pas avec ses salades teutonnes. Confortablement installé au fond de la salle, je m’occupais à des choses plus utiles que la langue de Goethe − lequel m’a toujours laissé de glace. Mais ce jour-là elle était de mauvais poil et après m’avoir infligé sa morale à deux balles, elle m’avait collé deux heures de colle pendant lesquelles je devais rédiger quelques pages au sujet de la paresse. Parce que pour elle c’était ça, la raison de mon boycott de la langue du pénible Schiller. Elle avait tout faux mais peu importe : au bout du compte je te lui avais torché une éloge de la paresse sur quatre pages, dans les règles de l’art. J’étais super fier de moi, comme toujours après avoir couché des conneries par écrit. 

Le lendemain, convocation chez le proviseur. Un vieux schnoque à béret du genre qui ne rigole que quand les chiens se battent. Je savais pas pourquoi il m’avait convoqué, le vieux. J’ai eu vite su : sur son bureau ma superbe rédaction était étalée. Mon ode à la rienfoutance ne lui avait manifestement pas plu : il était tout congestionné de colère et rouge comme un piment. Il me hurlait dessus. Je me souviens plus bien des détails, mais l’un d’entre eux m’est resté gravé là : « graine d’anarchiste ! ». Celle-là il la beuglait en boucle. Je ne mouftais pas et n’en menais pas large. À un moment il s’était levé et avait commencé à me cogner dessus. Heureusement, le surveillant général − on dit le CPE, de nos jours − était entré alors que le vieux fumier déchaînait ses petits poings sur mes avants-bras protégeant ma caboche. Ça faisait même pas mal mais je ressentais bien son envie de meurtre par le truchement de ses phalangettes. Le surveillant était un colosse et l’autre minus stoppa net quand le brave homme lui balança dans ses gencives purulentes, qu’on ne lève pas la main sur un élève. Et il était persuasif ce surveillant général, vous pouvez me croire. J’ai eu droit à plein d’heures de colle − chic : c’était peinard, les colles − et la collabo Rotkäppchen fit comme si je n’existais pas jusqu’aux grandes vacances. 

Des années plus tard je compris enfin la signification du mot anarchiste. Il avait pas tort en un sens, le proviseur. Sauf qu’en étudiant la chose anarchique de plus près, en fait je n’étais pas non plus un bon anarchiste. Non parce que l’action violente et moi ça fait deux, déjà. Un anarchiste pas con et bienveillant comme le fut un Élisée Reclus, passe encore. Je l’aime bien, lui. Son regard de géographe embrassait la planète entière et ne se souciait guère de ces confettis ridicules que sont les pays, peuplés de gens qui sont nés quelque part. 

Je compris surtout que les mots avaient du pouvoir et que de savoir les aligner potablement permettait de diffuser ses idées de manière plus efficace que par le biais de la parole. Pour la bonne raison qu’on relit des passages importants d’un texte alors qu’à l’oral l’auteur est condamné à radoter pour faire passer le message. Car la cervelle humaine est ainsi faite que ce qui entre par une oreille ressort par l’autre et que les paroles s’envolent mais les écrits restent.

Par la suite j’ai eu des machines à écrire. D’abord une antique Underwood trouvée à la ferraille du patelin, puis d’autres un peu moins encombrantes et plus faciles à transporter. Toujours dans l’esprit de cette fameuse rédaction pour Rotkäppchen : pour être lu par d’autres et déclencher des réactions. Pour le plaisir que ça procure aussi parce que c’est une drogue comme les autres, l’écriture. On se met dans de drôles d’états pour aligner signes et espaces, nous autres, et on aime ça. Je ne pourrais pas m’en passer. Si on m’enlève ça je meurs sur le champ. Jusqu’à la fin du siècle passé, je faisais comme tous les autres scribouillous : chercher un éditeur, convaincre l’éditeur puis attendre le facteur patiemment, portant le bouquin fraîchement imprimé. Et encaisser un petit chèque de temps à autre pour le boulot. 

Vint l’internet. Écrire sur l’internet c’est pas d’éditeur et pas de petit chèque. Et pas de longs récits parce que le support ne s’y prête pas. Les lecteurs s’y adressent à l’auteur directement, sans avoir à faire transiter leur petite lettre par l’éditeur. Il n’y a pas de prix littéraires pour la littérature en ligne. Les critiques littéraires se foutent complètement des scribouillous qui y zonent. C’est pas plus mal en un sens : pour le peu que j’ai pu en voir autrefois, le milieu littéraire est des plus pénibles. Pas des gens méchants, mais putain chiants, par contre. Ils font des livres comme d’autres font de la plomberie : avec application, savoir-faire, caisse à outils et prospectus commercial. Ils produisent de l’excellente littérature que je ne lis jamais, tellement elle est parfaite et bien calibrée. 

Alors que moi je ne confectionne aucune sorte de littérature. J’écris, point à la ligne. Comme ça me vient, j’écris. Comme quand je parle, j’écris. Écrire c’est parler avec les doigts : c’est ainsi que je conçois la chose, tout simplement. 

Là j’ai une sacrée histoire à raconter. Une saga carrément. Du vécu de l’intérieur. Mais c’est encore trop tôt pour le faire alors je meuble comme je peux en attendant le dénouement de cette histoire pas croyable. Qui en épatera plus d’un, j’en suis certain…

…E la nave va… !

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Débarras du choix

Népal oriental 1988 - © Cyprien Luraghi - ICYP 2017

Bon voilà, je me suis bien fait chier à tout retourner dans les caisses d’archives pour remettre la main sur cette foutue diapositive. Deux jours, à temps perdu, ça a pris. Et puis merde et remerde : elle est sous-exposée à mort et vu l’ancienneté, le magenta a pris le dessus sur les autres couleurs. Et elle est pleine de rayures et de pétouilles, en plus. J’ai considérablement râlé en la numérisant et encore bien plus en la restaurant et puis le résultat est là, vous l’avez sous les yeux. Et maintenant j’ai l’air parfaitement nouille avec ma mémé népalaise complètement dingo qui fait rigoler les frangines. Je cale, là, depuis des jours et des jours. J’avais un sujet pour le nouveau billet et il s’est évaporé en cours de route à cause de tout ça. Alors j’ai mis la tambouille sur le gaz une fois, puis deux, trois, quatre et même plus et à chaque fois au bout de quelques lignes, je foutais tout à la poubelle. Râlant comme un pou et tournant comme un lion en cage. Pas facile de parler de soi sur Internet, surtout après un billet comme le précédent. C’est beau, le progrès et tout le tralala, mais quand même : nous autres scribouillous on était vachement plus libres autrefois en écrivant des livres en papier d’arbre. Bien sûr, les éditeurs étaient un peu crapuleux sur les bords parfois, le copinage était la norme, les pourcentages et les à-valoir minables. Mais on pouvait y aller franco sans craindre les représailles. Les lecteurs savaient que c’était du roman.

Il n’y a pas de récit objectif, même dans les rapports de police. La mémoire est heureusement sélective et elle arrange toujours la réalité à sa sauce. Et c’est mieux ainsi car les hypermnésiques sont rarement des gens fréquentables. Qui voudrait taper la causette avec une espèce d’insecte à circuits imprimés rabâchant toujours les mêmes conneries objectives en vrac et sans intérêt, sur un ton péremptoire ?

La mémé sur la photo, donc. C’était en 88 tout à l’est du Népal dans les collines un peu avant Ilam et Darjeeling, dans une gorge bien paumée. Elle vivait là dans sa petite cabane et quand un piéton passait par là − très rarement −, elle entamait une petite danse à tous les coups. Et les frangines qui étaient de sa famille, venaient parfois lui rendre visite. Personne ne savait pourquoi elle était devenue folle un jour et personne n’avais songé à le savoir, ni à savoir de quelle sorte de folie il s’agissait. C’était comme ça et pas autrement. En tout cas elle n’avait pas l’air d’être malheureuse dans son joli petit monde perdu tout au bout du monde.

Son bonheur apparent cachait peut-être un gros malheur, mais ça on ne le saura jamais. Et c’est tant mieux. Restons calés sur le bonheur, les aminches…

…E la nave va… !

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Coup de rouge

© Cyprien Luraghi 1990 / 2016

Une des spécialités de mon atelier de dépannage informatique est la récupération de données sur supports amochés. Souvent les clients me confient des disques durs en compote avec les photos précieuses du petit dernier et de la belle-mère, la compta de leur boîte et compagnie. Évidemment, ils n’ont fait aucune copie de secours et ils pleurent beaucoup. C’est une tâche délicate qui demande du doigté et pas mal de savoir-faire et c’est toujours plaisant de voir les clients sourire en me signant leur chèque à la sortie. Les disques durs foutus, je les stocke dans un placard et de temps à autre un copain sculpteur sur ferraille passe pour les embarquer : il en fait de très jolies œuvres d’art que les gogos lui achètent très cher. Le gars vit à une centaine de bornes de Puycity et il me donne parfois des nouvelles du Roger dont on peut admirer les exploits dans Coup de rouge. Enfin : dans le bouquin j’ai un peu mixé les salades de Roger avec d’autres salades puisque c’est un roman.

Il s’est pas arrangé depuis cette lointaine époque, le Roger. Son maître spirituel − un lama tibétain − lui avait fortement conseillé de travailler sur la colère car les colères de Roger sont explosives et intempestives. Quand je l’avais connu à Bodhnath au Népal[1] au début des années 80, Roger était déjà pas mal colérique et la dernière fois que je l’ai vu en 91 juste avant la naissance de notre fiston, il te nous avait fait une crise incroyable à la fin d’un repas pourtant fort modestement arrosé. Annie et moi on s’était carapatés vite fait : son regard était celui d’un fou.

Quand j’avais ouvert le Sitacyp en 2001, il y avait une rubrique intitulée « Le Tiroir » : l’internet sentait encore la peinture fraîche et c’était magique pour moi de pouvoir partager des textes écrits à la machine mécanique, datant d’une ère périmée. Coup de rouge en faisait partie. Ce bouquin, je l’avais élaboré avec Victor − dont on voit la bobine sur la photo illustrant ce billet −, qui hélas est mort du sida en cours de route. Quelques idées sont de lui : il n’a pas eu le temps d’en avoir d’autres. La frappe est entièrement mienne. Il s’agit d’un manuscrit destiné à être envoyé aux éditeurs. C’est une espèce de brouillon et prenez-le comme tel. Comme la plupart des bouquins envoyés par la poste, il n’avait pas trouvé preneur. Et là, tant d’années plus tard, je ne vais pas m’emmerder à le leur renvoyer ou à le vendre en ligne : prenez-le, lisez-le, il est gratuit. Sous copyright tout de même. Les trucs bidons genre copyleft ou licence creative commons, très peu pour moi. Je l’ai fait : il est à moi et à personne d’autre et j’en fais ce que je veux, point. C’est un des tout premiers romans à avoir été publié en ligne en France.

Il s’agit d’une version pour liseuse, au format epub. J’ai effectué quelques corrections typographiques et rectifié des erreurs en septembre dernier, mais le texte original est intact.

Pour le télécharger : CLIC

Le Net, c’est l’écriture ! E la nave va…

  1. J’y ai vécu quelques années, cf le billet « Deborah lovely« . []
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