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Coup de rouge

© Cyprien Luraghi 1990 / 2016

Une des spécialités de mon atelier de dépannage informatique est la récupération de données sur supports amochés. Souvent les clients me confient des disques durs en compote avec les photos précieuses du petit dernier et de la belle-mère, la compta de leur boîte et compagnie. Évidemment, ils n’ont fait aucune copie de secours et ils pleurent beaucoup. C’est une tâche délicate qui demande du doigté et pas mal de savoir-faire et c’est toujours plaisant de voir les clients sourire en me signant leur chèque à la sortie. Les disques durs foutus, je les stocke dans un placard et de temps à autre un copain sculpteur sur ferraille passe pour les embarquer : il en fait de très jolies œuvres d’art que les gogos lui achètent très cher. Le gars vit à une centaine de bornes de Puycity et il me donne parfois des nouvelles du Roger dont on peut admirer les exploits dans Coup de rouge. Enfin : dans le bouquin j’ai un peu mixé les salades de Roger avec d’autres salades puisque c’est un roman.

Il s’est pas arrangé depuis cette lointaine époque, le Roger. Son maître spirituel − un lama tibétain − lui avait fortement conseillé de travailler sur la colère car les colères de Roger sont explosives et intempestives. Quand je l’avais connu à Bodhnath au Népal1 au début des années 80, Roger était déjà pas mal colérique et la dernière fois que je l’ai vu en 91 juste avant la naissance de notre fiston, il te nous avait fait une crise incroyable à la fin d’un repas pourtant fort modestement arrosé. Annie et moi on s’était carapatés vite fait : son regard était celui d’un fou.

Quand j’avais ouvert le Sitacyp en 2001, il y avait une rubrique intitulée « Le Tiroir » : l’internet sentait encore la peinture fraîche et c’était magique pour moi de pouvoir partager des textes écrits à la machine mécanique, datant d’une ère périmée. Coup de rouge en faisait partie. Ce bouquin, je l’avais élaboré avec Victor − dont on voit la bobine sur la photo illustrant ce billet −, qui hélas est mort du sida en cours de route. Quelques idées sont de lui : il n’a pas eu le temps d’en avoir d’autres. La frappe est entièrement mienne. Il s’agit d’un manuscrit destiné à être envoyé aux éditeurs. C’est une espèce de brouillon et prenez-le comme tel. Comme la plupart des bouquins envoyés par la poste, il n’avait pas trouvé preneur. Et là, tant d’années plus tard, je ne vais pas m’emmerder à le leur renvoyer ou à le vendre en ligne : prenez-le, lisez-le, il est gratuit. Sous copyright tout de même. Les trucs bidons genre copyleft ou licence creative commons, très peu pour moi. Je l’ai fait : il est à moi et à personne d’autre et j’en fais ce que je veux, point. C’est un des tout premiers romans à avoir été publié en ligne en France.

Il s’agit d’une version pour liseuse, au format epub. J’ai effectué quelques corrections typographiques et rectifié des erreurs en septembre dernier, mais le texte original est intact.

Pour le télécharger : CLIC

Le Net, c’est l’écriture ! E la nave va…

  1. J’y ai vécu quelques années, cf le billet lié « Deborah lovely ». []
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Qui aime bien charrie bien

Illustration de Pierre Auclerc © ICYP 2015Salut le monde ! J’étais barré à pondre un laïus pénible à propos de cette fameuse révolution numérique1 dont la presse en ligne et la radio font leurs choux gras depuis quelque temps. Et puis après avoir aligné quelques centaines de mots, j’ai tout foutu à la benne. C’était chiant. Causer d’un truc chiant produit des billets moroses, or l’humeur est comme le temps de ces premiers jours d’été : au beau fixe et toute pimpante.

Bien. Mais comment pondre un billet poilant avec une illustration prévue pour un billet chiant ? Parce qu’avec la température j’ai chopé la flemme et pas la moindre envie d’aller éplucher la photothèque pour en dégoter une qui irait bien avec cette nouvelle version du nouveau billet. Elle n’est pourtant pas triste, cette fleur. Mais justement : elle était destinée à faire contraste avec le texte morose que je viens de balancer à la déchette. J’aime bien quand l’illustration contrebalance le blabla écrit dessous, en général. Ou quand il faut vraiment se creuser la nénette pour trouver son rapport avec ledit blabla. Il y en a toujours un, qui vient souvent en cours de route. C’est d’ailleurs ce que je suis en train de faire en me triturant les méninges, là. D’où l’envie de café qui se fait pressante. Mais si je lâche le clavier c’est kaput. Heureusement, à cette heure le téléphone ne sonne que rarement parce que cet instrument est comme la cafetière : il faut aller s’en occuper sinon il ne se passe rien et la soif augmente au fil des mots : un peu de souffrance bien tempérée sied au claviste reproduisant les contes de sa cervelle, c’est bien connu. Mais chiant. Le folklore entourant les scripteurs est d’un con, vraiment. C’est à croire que les lecteurs ont envie qu’on souffre.

Vous vous foutez de moi, bande de bande, avouez…

…e la nave va…

  1. Que j’appelle « Révo. Num. » par allusion à la fameuse Révo. cul. dans la Chine Pop. []
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Machine à écrire

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2014Humecter le bout du pouce et de l’index, choper une feuille dans la ramette, la glisser dans la mécanique et en avant : tac tac tac. En avant toute : droit devant jusqu’à épuisement de la ramette.

J’ai fait comme ça pendant des lustres et puis un jour un nouveau modèle de machine à écrire est arrivé. Une machine sans papier ni ruban encreur. Une machine à écrire en direct, une espèce de presse d’imprimerie instantanée. Celle avec laquelle j’écris en ce moment. Et qui, grâce à l’intercession de Lady de Nantes auprès de Sainte Soluce, me permet enfin de briser le carcan imposant la rédaction de textes courts sur le substitut du bon vieux papier A4 qu’est la pâte à octets de l’internet.

Or donc à compter de maintenant, l’Icyp est doté d’un dispositif exclusif tout tricoté à la main par notre bonne fée mécano, qui découpe le texte en pages de manière automatique. Ça va y aller gaiement : au kilomètre. Pour l’heure il n’est pas encore possible d’inclure des images dans le texte, mais ça ne saurait tarder. Inauguration et essuyage de plâtres.

Pour ce premier billet d’essai avec le nouveau bidule, on va faire simple : je vais retranscrire l’ambiance du fil de discussion ici-même, au fur et à mesure. Comme ça, au pif, au débotté. Comme ça me passera par la tête. Clavier au poing. Et ce qui me passera sous les yeux et par les oreilles. L’ambiance du temps. Avec le cliquetis des granulés de bois tombant dans le creuset du poêle, à trois pas de mon dos, à la cambuse de la maison de l’Horreur de Puycity, bien au chaud, clafoutis et petit IBM posé sur la table en bois d’arbre.

Bien confortable alors que 814 millions d’Indiens s’apprêtent à aller voter, que les grues cendrées ont croisé les hirondelles en chemin, les matous feulent dans la venelle, suivis par des troupeaux de puces friandes de mes mollets et que le monde gronde comme bourrasque d’autan passé l’hiver.

Ça craque aux entournures pas mal ces derniers temps je trouve : les gens se révèlent tels qu’eux-mêmes, après avoir longtemps repassé des couches de vernis sur leur épiderme, au poil de martre pour mieux lisser la pâte à maquillage. L’imposture n’est plus de mise : maintenant tout un chacun se relâche du boyau sereinement, sûr et certain d’être mêmement approuvé en retour par un concerto flatulent d’affranchis de la tripe. Ça sent la poudre à canon : soufre et charbon, délicieuse et familière pestilence attisant le rut des va-t-en guerre ou en révolution de notre temps. Troublé dans têtes pensantes tout autant que dans celles des poulets de girouettes à carte d’électeur du même carton que les bonnets phrygiens qu’on aperçoit dans les rallyes mégalopolitiques.

Clopin-clopant, bouffons ébouriffés, étourneaux étourdis bouffant du croupion à la rafale, en plein grain. De dinguerie : tout stridulant, vitupérant au cœur de leur tempête au dedans, dans la brume orageuse ; fureur fracture et fracas ; aveugles dans leur cyclone à l’œil crevé et happés comme en trou noir : avides d’eux, centripètes brassant d’obsessionnelles paranos sans la moindre cesse, jamais.

Sans ce calme partout à l’entour, sans ce sans tout doux, sans ces petits riens gentiment follets. Au régime sec comme coup de trique ils sont soumis, névrosés déambulant patibulaires, comme pris d’amok. Tout ravageant sans répit, tout en crocs derrière les grilles dont ils se sont entourés jusqu’à se claquemurer dans leur idéal étriqué s’étrécissant encore, une fois bien barricadés dans leur monde capitonné de certitudes absolues. Imperméables aux plaisirs fusant au grand dehors.

Tout se mélange. Pas bien allègrement. Pour ne pas dire que ça vire à l’aigre. Ça va pas bien bien. Ça a peur. Parce que Dieu n’existe pas encore, sans doute. Homère a échafaudé une théorie palpitante la nuit passée : j’ai rien compris mais l’idée d’un Dieu pas encore existant me séduit bien. Il disait ça précisément :

Je ne plaisante pas hein, mes méditations m’ont conduit à la révélation suivante qui ouvre des perspectives immenses : Dieu n’existe pas encore.
Voilà.
Je répète, je suis sérieux, là.

(et plus loin)

C’est une lecture mathématique de l’histoire de l’univers, depuis les milli-secondes d’avant le mur de Planck, après que la lumière s’échappe de la matière 300 000 ans plus tard, et ainsi de suite, les milliards d’années encore plus tard quand la vie apparaît, puis la conscience, etc…

Sachant ça ne fût-ce qu’inconsciemment fait que ça a peur. Le monde flippe depuis l’aube des temps, craignant le pire en permanence. Et le plus beau est que ce pire survient parfois de manière erratique et imprévisible : guerres et catastrophes naturelles. Et pas encore de dieu pour arranger le coup. Largués, livrés aux éléments, terrible sort qui leur est échu. Un créateur à retardement pour une création éjaculatoire, spastique, incontrôlée. La charrue avant les dieux. Et de découvrir ça par le biais de la science acquise au cours des millénaires, qui a étouffé la pensée magique, désaxé les citoyens girouettes et projetés sur le fumier de la terreur viscérale. Bref : ils voient des agresseurs partout et imaginent des tas de complots ourdis contre eux. Alors qu’un simple dieu remédierait à tout ça en les rassérénant. Mais puisque selon le théorème d’Homère, Dieu est une grosse feignasse, ça flippe à mort un peu partout sur la planète et surtout en France, ces derniers temps. Heureusement que la cuvette de Grenoble a verdi, ce dimanche. Mon-Al, notre bourrelle bien aimée, a sauté de joie en apprenant la bonne nouvelle. Car comme le disait si justement Homère à l’instant :

Je ne vois qu’une bonne dictature mondiale écolo (comme à Grenoble) pour nous tirer d’affaire…
S’il est encore temps.

Donc pour résumer : nous vivons des temps fabuleux dans lesquels, nous autres créatures en gestation ayant grillé Dieu à la course, avons appris à nous admirer le nombril dans des termitières en béton ultra-sophistiquées nous protégeant du contact hostile et menaçant du dehors. Enfin ça c’est pour la plus que moitié d’humanité qui crèche dans les mégapoles. À Puycity et pour toutes celles et ceux vivant en Plouquie profonde, ça ne joue pas. On vit toujours comme avant ou quasi. Tenez : bien que relié de maintes manières au reste du monde, je sais à peine ce qui s’y passe. Deux ou trois fois par jour on écoute le début du journal à la radio et on passe très vite à autre chose. Voir pousser le lierre dans le jardin d’Edith est bien plus intéressant.

Annie Luraghi - Icyp - © 2006Les élections en France ou ailleurs : il y a comme une espèce de brouhaha mais pas suffisant pour couvrir le gazouillis des piafs et le ronronnement de la Moutche. Il se passe des tas de choses…

le monde s’apprête
à être pondu
ceux qui disent
qu’il est trop vieux
et que
tout vermoulu
il court au naufrage
ont tout faux
le monde est en œuf
et
même pas encore
tout neuf…

L’important c’est le jardin d’Edith. Huit ans après la photo prise par Annie, le voici aujourd’hui :

© Cyprien Luraghi - ICYP - 2014

Il paraît qu’on a changé de gouvernement. Au loin la guerre bat son plein. Un peu moins loin aussi. Un client passe à l’atelier de dépannage au rez-de-chaussée, la porte est grande ouverte et on taille la bavette un bon bout de temps et ça sent bon le bourgeon. Je remonte à la cuisine pour me préparer un caoua : petit plongeon dans le jardin d’Edith. C’est que passant le plus clair de mon temps devant des écrans, le vert est nécessaire et vital en levant le nez, entre deux coups de bourre. Le reste importe peu : du vaste monde un minuscule filet me parvient à peine et c’est bien suffisant. Ne pas se couler dans le flux, éviter de s’y noyer.

Et bosser. Éradiquer des virus et d’autres saletés, faire chauffer le tournevis pour changer un composant mort, récupérer autant de données que possible d’un disque dur agonisant, optimiser et mettre à jour, remplacer un écran brisé, un clavier moribond, ajouter des barrettes de mémoire, installer du Linux sur la bécane d’un papy, expliquer le Windows à la mémé paumée, changer l’alim’ grillée d’un vieux PC empoussiéré, assembler une bête de guerre avec une carte graphique de la taille d’une entrecôte et coûtant un bras, achetée avec les premiers salaires d’un jeune gars passionné de jeux vidéos ; ramoner le conduit, vidange, graissage…

© Cyprien Luraghi - ICYP - 2014

Note : à la demande générale d’Évelyne, ce qu’on voit sur l’image est ma petite trousse à toutils. Dedans on trouve un assortiment de clés USB contenant des flopées d’outils logiciels, deux pinceaux pour nettoyer les composants, plusieurs tournevis de précision, une lampe frontale, deux vieilles cartes de crédit pour dépiauter les portables, une clé wifi USB, un adaptateur réseau Ethernet-USB, des cure-dents, des cotons-tiges et quelques autres babioles. Avec ça je fais à peu près tout sur à peu près n’importe quelle machine. Rien que du bien je leur fais. Elles entrent foutues, elles ressortent pimpantes. Et quand elles sont vraiment kaput, j’extirpe les précieuses données du client des entrailles de la bête. Pour les lui restituer, intactes ou quasi, sur un support ad hoc.

C’est très mystérieux pour la plupart des gens, ces machines. Aucun dieu n’a procédé à leur création spontanée, résultat d’un processus naturel de complexification des objets manufacturés.

***

Là il est presque une heure de la nuit, le 6 avril. Je suis à l’atelier en train de bricoler des machines complexes. En rêvassant gentiment. C’est calme. Ça gamberge doucement dans la calebasse. De chouettes idées se pressent au portillon. Cette liseuse offerte par notre fée mécano est vraiment excellente. Ce petit billet brouillon de neuf petites pages m’a donné le sujet du prochain billet. La mécanique informatique permet ça comme elle permet au cuisinier de laisser venir à lui les pensées oniriques passé le coup de feu, quand ça mijote sur un coin du piano.

[billet en cours d’écriture : la suite suit…]

… e la nave va !

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Les requins et les marteaux

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2014

[…] Je repense à ce que tu m’avais écrit dans ton premier mail : « je crois beaucoup en l’écriture en ligne ». Plus j’y pense et plus j’y crois moi aussi. Et même, je finis par me demander si à long terme, elle ne va pas dépasser l’écriture sur livres. Eh oui… c’est à portée de tout le monde, le piston et le fric n’entrent pas en jeu (du moins ils ne sont pas nécessaires), la satisfaction est plus rapide, mais la réussite est aussi longue, voire plus… je me dis que ce ne serait pas un mal en tous cas. A l’extrême, plus d’éditeurs, plus de maisons, plus rien : juste des pauvres gens comme toi et moi, qui ne gagnent pas un rond, mais dont le but justement n’est pas de gagner de l’argent mais de se faire plaisir. Ça ne me déplairait pas, personnellement. Je ne sais pas ce que tu en penses. Tu parles des éditeurs sur ton site en des termes pas vraiment élogieux…  

Bisous

Aglaia

C’était le 13 février 2002. Je lui avais répondu directement sur mon premier site :

Se faire plaisir… et faire plaisir aux autres, je rajoute, même s’ils ne méritent pas, bien souvent. Même. Je sais pas, moi…  Je ne sais même pas si j’ai plaisir à écrire. C’est une obligation que j’ai. Je ne sais rien faire d’autre et même si mes phrases sont bancales,  elles ne peuvent s’empêcher de couler. Même si parfois je m’arrête deux ou trois mois. Même si la douleur d’avoir à tout reprendre, à me réastiquer la cervelle et les doigts, me fige d’épouvante. Même si c’est rouillé, comme aujourd’hui. J’aimerai ne faire qu’écrire, et puis c’est illusoire… Faut manger. Et écrire. Les deux. Ce n’est pas qu’il faut souhaiter la mort des éditeurs sur papier. C’est tout bêtement la suite de l’histoire, cinq siècles plus tard… C’est le papier chiffon qui a permis a Rabelais d’imprimer ses insanités sublimes à vil prix, et de les diffuser auprès du petit peuple par le truchement d’une armée de colporteurs puants du boyau culier et refoulant du goulot … et de se faire ce blé dont il avait tant besoin. Sur beau vélin, tonton François n’aurait jamais été connu. Idem pour le second François, je veux dire le Villon. C’est déjà fait, Aglaia : le web a pris le relais. Ni dieu, ni maître, ni fric, ni éditeur… Quand tu penses à l’armada d’écrivains de mes couilles qui ne font que rêver à décrocher la quine au loto, t’as de quoi te marrer. Aujourd’hui, on n’écrit plus que pour l’artiche. Le pire, c’est qu’il n’y a pas un rond en caisse.

***

On est onze ans plus tard, là… et le web est devenu un chiotte pestilentiel à ciel ouvert. On s’était planté, Aglaia et moi. Souvent, je me plante. Pas grave. Tout le monde s’était planté, à l’époque. On croyait encore aux monts et aux merveilles, nous autres pionniers de la chose. Pionniers : quel mot à la con. Pionniers de quoi, d’abord ? En tout cas pas de cette saloperie. Les vrais pionniers, eux, ils sont devenus les requins du web. Ils avaient flairé la bonne affaire, comme ç’avait été le cas à l’époque des radios pirates, aux alentours de 1980. Ces stations FM qui avaient fleuri dans l’illégalité avant l’élection de Mitterrand. Et dont les requins de la finance ont pompé la moelle, pour hisser les mâts de leurs antennes géantes et ensuquer le populo aussi bien que la télépoubelle. 

En 1984 une radio purement commerciale faisait descendre une foule compacte de ses auditeurs dans les rues de Paris : NRJ. Les auditeurs se sont faits mettre en beauté par ces requins aux dents immaculées. Trente ans plus tard NRJ est encore plus une radiopoubelle.

Extrait de « Diversité et indépendance des médias » (éd. Les Presses de l’Université de Montréal – 2006) :

Derrière les projets sociaux, associatifs, culturels ou politiques, des ambitions d’entrepreneurs et des appétits commerciaux se manifestent et se découvrent. Les transgressions du cadre administratif se multiplient. Les autorités sont placées sous les feux d’une campagne d’opinion qui les accuse de restreindre la liberté d’expression, quand ce n’est pas d’entraver la naissance de la nouvelle société, émergente mais déjà triomphante, de la communication. En décembre 1984, une manifestation parisienne en faveur de la station NRJ catalyse et consacre un discours aux accents libertaires qui, en fait, ouvre la porte à des choix politiques nettement libéraux.

(pour en lire plus long : CLIC, puis sur Wikipédia : CLIC et une vidéo d’époque contenant un requin dedans CLIC.)

On est trente ans plus tard, là… et sur l’internet, les requins du réseaupoubelle se sont assuré le soutien massif des internautes croyant connement que ces prédateurs sont leurs amis. Les manifs sont devenues des concert de clics et des pétitions en ligne. La liberté d’expression est celle des propagandistes de la haine et des pompeurs de séries américaines, et celle des corbeaux.

Ces requins sont des publicitaires, comme toujours depuis que la publicité existe : ces gens-là sont des manipulateurs pervers de l’opinion : c’est leur sale métier qui veut ça. De nos jours les gourous commerciaux des NRJ de l’internet sèment leur propagande décervelante sur les réseaux sociaux : il suffit de les suivre sur Twitter et compagnie pour se rendre à l’évidence : ils sont potes avec tout le marigot :  journalistes collabos, pionniers de l’internet, patrons de la presse numérique spécialisée maquée avec les marques, militants des associations de défense de cette vieille pute vérolés nommée à tort Liberté d’Expression… Tout ce petit monde suant la consanguinité bosse à l’œil pour les plateformes géantes d’hébergement de l’internet, qui se sont adjugées le monopole en imposant leurs propres lois, qui n’ont rien de libertaires, mais tout du libéralisme le plus sauvage. Quand ils claquent dans les doigts, leurs toutous serviles à look gaucho rebelle leur lèchent la raie en frétillant de la queue.

Faut voir les choses en face : nous autres, ultimes vieux machins qui croyions aux vertus du web libre, indépendant et créatif et qui pensions que ce support remplacerait avantageusement le bon vieux papier, sommes comme ces antiques radios libres ayant survécu au massacre organisé sciemment par les requins des stations commerciales dans les années 80.

Nous émettons dans la joie sans se soucier du gloubiboulga général.

…e la nave va !

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Rentre dedans

Noce inconnue © Paul Grély 1971 - fonds Auzanneau - animation : Cyprien Luraghi 2013

C’était une photo de mariage de 1961 en noir et blanc. Sur le rouleau numéro 12. Que j’étais en train de numériser à l’atelier photo du Barbu à Puycity.1 Le fonds de son prédécesseur, qui le lui avait cédé avec la boutique. Des dizaines de milliers de clichés : une vie de photographe. Avec des flopées de noces dedans, évidemment. J’étais en plein dans une, justement. Un mariage chez des notabliaux campagnards graisseux du portefeuille. Et là une vieille cliente est entrée, s’est approchée de l’écran et celle en robe de mariée affichée dessus, c’était elle. Exclamations : elle n’en revenait pas que le photographe de l’événement en ait conservé copie. Dont le boss pouvait lui faire des tirages sur bon papier dans son labo, bien entendu. Son salaud d’ex lui avait tout détruit avant le divorce. 

− Hou, la belle-mère, là : je ne veux pas la voir. Faudrait pouvoir la gommer, cette pourriture.
− Je peux faire ça. Au pixel près : vous ne verrez pas les raccords. 
− C’est combien ?
− Tant et tant madame (pas donné mais vu le boulot)…
− Hé bien allons-y.

Virer une belle-mère dans les règles de l’art de la retouche numérique, ça peut prendre une bonne paire d’heures. Parfois bien plus, pour combler les vides sur des fonds complexes. J’ai viré des belles-mères très récalcitrantes sur des fonds effroyablement complexes. Le pire c’est les belles-mères qui descendent les marches de la mairie après la cérémonie civile, au milieu d’une grappe de monde. Hé bien même là on ne voit pas les raccords à la sortie, tellement je me fais chier à tritouiller à mort avec le logiciel idoine. Le nez collé sur l’écran par moments, carrément. Là tu le vois gros, le moindre pixel rebelle de la beldoche à la cliente. Que ça réjouit toujours énormément quand elle voit le résultat. Elle signe le chéquot, radieuse, et puis s’en va. 

***

Depuis des années je conte et rêve avec les doigts sur un clavier et ça file en ligne directement sur l’internet. Sans intermédiaire. Comme au premier jour je trouve ce support de la pensée écrite merveilleux. Il est dur et exigeant aussi. Mais il me plaît trop. C’est un rituel vital : penser au billet suivant et à sa place dans l’architecture de la chose. Parce que dans ce désordre il y a de l’ordre. Des histoires à rallonge et à tiroirs qui se lient, se suivent et s’emboîtent et sont les épisodes d’un feuilleton. Avec des chouettes illustrations comme dans les gazettes. Des inédites bien sûr. Comme tout le reste : l’Icyp est entièrement cousu à la main. 

Mon kief : une illustration, un texte scandé sur tel ou tel mode, en fonction de l’humeur du temps qui passe par la fenêtre comme la brise et le couple d’hirondelles en amour qui vient nous squatter le plafond de la cuisine depuis que le printemps a daigné se pointer. Clic clac c’est dans la boîte.

 

© Cyprien Luraghi 2013 

Ça peut durer longtemps encore et d’ailleurs j’en ai bien l’intention. Samedi on a entendu les klaxons du premier mariage de l’année, retentissant comme les grues cendrées. L’amour est là. Et cætera. 

 

…e la nave va…

  1. Lire le billet lié « Un mec bien ». []
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