Archives par tag : Djames

IN OUT

Illustration originale © Cyprien Luraghi 2011La possibilité de se tenir sur le rebord n’est pas assurée : c’est in ou out et rien entre les deux.

Souvent je me suis dit : vas-y mon coco, plonge. Pas si facile. Ça sent bon, la couleur est attrayante et l’ensemble attirant. Ça semble confortable, ça fait envie. Parfois seulement. J’ai de sérieux doutes tout de même, y ayant goûté. Tâter de la chose n’est pas bénin. Pourtant je suis né in la société des mes contemporains. Celle des proches m’est familière et plaisante. Mais celle des lointains, je ne sais pas. J’ai longtemps hésité : est-ce qu’elle en vaut la peine ou bien s’en tenir out ?

Et puis ça n’a pas trop envie de s’embarrasser d’un comme moi, cette chose. Elle s’en passe fort bien et qu’elle se rassure : c’est réciproque.

Ceux du in se foutent de la poire de ceux du out, qu’ils qualifient un tantinet hâtivement de has been ; on ne peut pas être et avoir été : ça tombe sous le sens. Ceux du out matent avec circonspection ce qui se passe dans l’in. Ils ont l’air de pas mal de faire chier là-dedans, qu’ils se disent. Mais ceux-là sont volontaires et j’en suis : la fusion dans le grand in, non merci.

L’intégration : une lente digestion suivie − facile à deviner − d’une sortie peu reluisante après un long cheminement dans les entrailles : dans le in du in ; là où il convient d’être quand on est du monde.

À la pansée générale je préfère la pensée gustative et, penché sur le rebord, plonger ma petite cuiller pour ne chiper que les meilleurs morceaux. Juste de quoi me sustenter, pas plus, pas moins.

Comme me le disait justement Djames qui est out lui aussi et vit en caravane au camp de gitous du patelin d’à coté : « Moi, j’veux bien m’intégrer, mais à quoi ? »

Sur une idée de Numérosix : CLIC 

E la nave va…

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TOUT LE CONFORT

Illustration © Pierre Auclerc 2010

Voilà : c’est l’idéal qui nous est proposé. C’est à ça qu’il nous est demandé de nous intégrer. Ou plutôt : être digéré par. Intégrer de la bouffe c’est concevoir de la merde à la sortie, irréfragablement.

C’est la petite réflexion que je m’étais faite − et le sujet de ma méditation du jour − quand Djames m’avait sorti ça à l’atelier, il y a quelques mois : « Moi je veux bien m’intégrer, mais à quoi ? ».

Djames est gitan. On dit gitou dans le sud-ouest, comme on dit des gris pour les arabes. Enfin : ils disent ça, eux. Certains du cru et certains même qui n’en sont pas. Comme partout chez les sédentaires. Ceci dit je suis moi-même un sédentaire : devenu ainsi par la force des choses. Mais dans leurs charentaises mes arpions bouillonnent comme ceux de Djames dans ses baskets : on est voyageurs par nature, nous autres gigotos.

Bon : encore Djames je peux comprendre : il vit en caravane et la perspective prochaine d’aller s’installer en maison le séduit en même temps qu’elle lui file les foies et lui enfle les boules. Mais moi ? Je vis dans une maison en pierres et tout le reste qui va avec. Mieux : ma culture est française. Enfin : ma première culture. J’ai bien l’impression de l’avoir égarée sur la route, celle-là, et pour de bon. En principe pourtant je ne devrais pas me sentir intégrable, mais au contraire sentir en mon tréfonds palpiter la fibre intégrante exigeant son quota d’intégration. Comme un estomac affamé. Donnez-moi du bougnoul et du gitou à ingérer : j’ai faim, je suis français, bordel de merde !

Mais non. Rien ne se passe comme ça se devrait en telle circonstance. J’ai pas la fibre ad hoc. Quand je vois Djames, je n’ai pas spécialement les crocs. Il ne me fait pas baver du tout. C’est terrible de découvrir que ça fait 52 ans bien tassés que j’ai tout faux : en réalité je suis un intégrable, et non pas un intégrateur. Ô flip !

Il va falloir m’intégrer alors.

Oui : mais à quoi ?

E la nave va…

 

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Sauvage à cœur

Léopard - Inde - Khanna (Madhya Pradesh) 1998 - © Cyp LuraghiQuand tu as vu le sauvage de très près, rien n’est plus pareil.

Pour ceux qui se font manger c’est drôlement vrai, et pour ceux qui sont restés à la juste distance ça l’est tout aussi bien ; un souffle passe qui te remet dans le chemin creux de ce qui est notre tréfonds vibratile, aussi constitutionnel que les amines de notre plus  intime chimie.

Une fois rejoint, le sauvage t’accompagne au fil du temps restant sans te lâcher d’un pas. Tu es cuit pour le civilisé et ce n’est pas si mal ; comme un chat de gouttière qui pique à l’occasion dans la gamelle du gros matou chaponné.

***

Bien sûr ce n’est plus possible de vivre avec ces chats ; ni le sauvage léopard qui fait regimber le grand éléphant sous le crochet du cornac moustachu, ni celui des appartements douillets abondamment garnis de croquettes.

Alors ce sont errance et ruses de Sioux qui t’attendent dans cet entre-deux, pour le restant de tes petits soleils ; plongé dans un monde où ces deux se côtoient et s’ignorent tu gardes tes distances et te tiens, funambule sur un fil les reliant ; ne surtout pas tomber.

***

Le voyageur fait ça : s’élancer et rebondir de sauvage en civilisé. Il n’est jamais rivé, même s’il en a tout l’air depuis des générations. Je m’en rends compte depuis quelques après-midis passées en compagnie de Djames qui bien que manouche, a nettement moins de bornes au compteur que moi et partage pourtant le même frisson quand nous parlons de nos ailleurs de rêve à l’atelier, au milieu des machines désossées et des écrans scintillants.

Là, nous sommes au cœur de notre craton antique dans la jungle indienne qui nous attire comme un aimant géant et deux léopards rôdent à l’entour. Et quand un client survient nous faisons comme si de rien n’était.

Au dessus de nos têtes les deux matous de la maison roupillent sur le canapé à côté des pots de plantes tropicales attendant sagement leur grande sortie de printemps sur la terrasse.

 

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