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Marcel Charlemagne

Aérogramme de 1980 - © Cyprien Luraghi

 

J’étais enfin à Pondichéry. À cause du nom, et d’une émission de télévision vue à douze ans : elle s’intitulait « India 70 », dont je n’ai pas retrouvé trace sur l’internet. Et puis aussi trois ans plus tard « Auroville 73 », que vous pouvez visionner juste en dessous :

 

Cliquez dans l’image pour ouvrir la vidéo.

Ça dure une heure dix-huit…

C’est donc à la télévision que je dois mon désir de l’Inde, à douze ans. Je ne m’explique toujours pas pourquoi, mais cette première émission m’avait fasciné. Seul dans la salle à manger, je l’avais écoutée en sourdine parce que le vieux se serait inévitablement foutu en rogne et aurait éteint la boîte à images. Et la vieille se serait moquée : « c’est quoi encore que ce merdique ? »… Ce merdique : c’est son expression favorite. Tout est merdique à ses yeux. Tout ce qui sort de l’ordinaire. Et quand ça arrive, elle fait semblant de ne rien voir. Elle a une absence. Le paternel, c’est le pinard qui parle. Violemment ; du rouge qui éclabousse. Je profitais des rares moments de solitude pour m’abreuver d’autre chose qu’Intervilles, les matches de catch dont raffolait le vieux, et ses putains d’émissions d’accordéon qu’il me forçait à regarder en lui tenant compagnie.

Maintenant, je n’ai plus la télévision depuis très longtemps ; mais c’est elle qui a été ma seule possibilité d’évasion pendant ma jeunesse. Et la minuscule bibliothèque de l’école primaire, où j’étais le seul et unique emprunteur.

Avec cette émission sur l’Inde, j’avais découvert non seulement le pays, mais bien d’autres choses que je ne pouvais pas comprendre à l’époque : le mysticisme et l’utopie. Les seules images dont je me souvienne encore sont celles d’un homme au longs cheveux blancs, de dos, vêtu d’une toge blanche, avançant lentement dans un paysage indéterminé.

À partir ce ce moment, l’Inde a fait partie de moi. Il n’y a pas de mots pour dire cela, ou alors un amour d’enfant. Simple, fort et vibrant ; frissonnant parce qu’on est face à l’inconnu.

***

C’est Marcel Charlemagne qui m’a ouvert la porte des Indes, à Pondichéry en 1977.

Moi je déboulais ; à peine sorti de l’avion je n’avais rien compris, sinon le souffle chaud et cette odeur de terre qui imprègne tout, se faufile vaille que vaille entre les fumées noires des véhicules affolants, les remugles d’égouts et de pneus cramés.

Donc j’avais fui Delhi et enquillé le train jusqu’à Vrindavan, lieu de naissance de Krishna où j’allai rendre visite à un vieux compagnon de route – Christian – qui s’était fait tondre par amour du dieu bleu et sautillait maintenant dans les rues, l’air béat, en jouant des cymbalettes avec ses potes. Quelques jours plus tard leur grand gourou mourait ; j’y étais ; un truc assez fou que je vous raconterai une autre fois. Pour faire bref, le vieux s’est étouffé dans son vomi et il ne fallait surtout par que ça se sache, car l’âme d’un gourou se doit de sortir par le haut du crâne, signe indubitable de sa « réalisation », et preuve qu’il échappe désormais au cycle des réincarnations… alors que par la bouche… et dans le vomi… c’est le ticket de retour sur terre assuré. Mauvais. Chut !

Après ce spectacle désolant, je mis fin à ma crise mystique, entamée quelques années plus tôt avec deux amis : Demian West et Roland Perret. Fallait plus me parler de gourous, ni de bondieuseries, et encore moins d’astrologie et de miracles de mes couilles.

Mais Pondichéry était au programme, et le programme, c’est le programme : je devais aller voir de près cette Auroville entrevue quelques années plus tôt dans la lucarne à blaireaux.

***

Quel flip, Pondichéry. Tout est ashram. Tout lui appartient ; et des gens compassés vous toisent comme si vous étiez gueux. L’ashram est tentaculaire : on s’y approvisionne, on y dort dans ses hôtels, on s’y vêt… mais on n’y rigole pas des masses.

C’est à la cantine de l’ashram que j’ai rencontré Marcel Charlemagne. Un indien très noir aux longs dreadlocks tout blancs, habillé de couleur safran, avec un trident de Shiva à la main, l’air hilare. je n’ai aucune photo de lui, mais il ressemblait assez à celui ci :

 

© Le Net

 

Chose surprenante, il s’exprimait dans un Français parfait, très classique… Deux minutes plus tard, nous étions de bons amis et il m’invitait chez lui. J’y suis resté plusieurs mois. Le paradis au numéro 24 de la rue Labourdonnais ; dans sa vieille maison bâtie au XVIIème siècle sur un plan de villa romaine ; vestibule et atrium.

***

Marcel avait perdu sa femme – l’amour de sa vie – quelques années plus tôt. De vieille famille pondichérienne convertie au catholicisme au temps de Dupleix, il était redevenu hindou, au grand dam de son entourage. Mais il s’en foutait, comme il se fichait bien des quolibets des calamiteux ashramites[1] qui le raillaient sur ses façons exubérantes. Il avait du Raimu en lui, mon Marcel.

Mais là, vous ne m’en voudrez pas : il est tard et je suis méchamment sur les rotules. Si vous avez envie d’en savoir plus sur ce personnage extraordinaire et oublié, et Auroville, et les utopies, je veux bien le faire… mais dans les commentaires, entre les batailles de polochons et les lancers de menhirs. Ça aurait plu au petit père Charlemagne !

Allez hop.

 

 

  1. Un autre genre de quicouinistes ; ces gens-là sont partout. []
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Vie en tube

© Cyprien Luraghi 1979

 

Quelle belle entube, quelle entourloupe. 

Ça pulse dans la glu, ces derniers temps ; pas que pour moi ; ça tourne en et rond, comme d’ordinaire, et pourtant c’est extra.

Un mort d’abord, un grand : René, érudit pétillant, haut perché, ascète bon vivant comme un nippon de l’ancien temps.
J’avais longtemps marché sur les sentiers, avec René et Claire, et une bonne douzaine d’autres, sur le chemin de Régordane il y a trente ans. Et vingt au moins que je ne l’avais pas revu… On marchait toujours, mais chacun dans son coin : lui ici, moi au loin. Il est de ceux qui ne me quittent jamais depuis le premier jour et tout le temps, qui sont des stèles sur mon plateau venteux, et qui sont peu, et très précieux.

***

Je traverse la vieille ville et puis passé la Krutenau miteuse de cette année soixante-quinze ou à peu près, c’est la grande avenue qui mène aux facultés, modernes. Il n’y a pas un chat, juste le vent qui tourne au pied des barres d’immeubles chics de seize étages. C’est tout en haut.

Je ne sais plus ; j’avais rencontré Claire dans la vieille ville, probablement, avec Demian et Roland. Elle avait dû m’inviter. J’ai la mémoire confuse sur ce bout de passé : c’est une période terrible que je traverse. Terrible dans tous les sens que vous voudrez, et que j’ai vite coulé sous une chape d’un béton garanti à l’épreuve des fantômes.

J’étais minot, c’était bizarre : une prof de français qui j’avais eu deux ans auparavant qui m’invitait à boire le thé chez elle.
Depuis toujours, je ne vais pour ainsi dire jamais dans les immeubles contemporains. Ils ne sentent pas ma termitière, ils me font peur, je ne les aime pas, je ne fais qu’y passer vite fait comme un voleur, et j’en décampe dès que je peux.

Un ascenseur aux murs d’inox, des dalles lisses dans le couloir et pas un bruit ; des portes de bois plat et lourd, des murs tout droits, des pièces avec trop de lumière et de grandes fenêtres, des tapis pâles, du mou dessous les pieds. Et Claire là, toute joyeuse, en pull-over à col roulé, et un monsieur, René, dont elle m’avait déjà parlé, et qui est son mari.

J’ai pataugé dans un fauteuil sans savoir trop quoi dire, tétanisé. Pas l’habitude. Jamais pénétré chez chez des gens à l’aise par la porte, avant ; jamais vus dans leurs meubles, in situ ; tellement différent du perpétuel camping explosif familial et de la zone du Faubourg de Pierre. Des fois, on mangeait des betteraves sucrières cuites sous la cendre, sous la pluie, dans la glaise et le lœss, ou on suçait du pain trempé dans de la vinaigrette pendant des mois. Ou des tablettes de chocolat volées, avec du lait. On fuyait par les toits pour des histoires pas croyables, et puis pourtant…

J’étais venu pour me nourrir d’une autre chose, que nous avons en commun, René, Claire et moi, qui écrivons. Les caractères qui sont aux pages nous repaissent et ceux qui vont debout aussi, dans l’univers des bactéries et plus. René avait le regard le plus doux qui soit, et le plus attentif. Et puis les grandes oreilles, ça aide aussi à écouter. L’attention, voilà : c’était tellement neuf pour moi. Un monsieur bien mis, universitaire respecté, conversait avec moi. Je n’en revenais pas. Un rêve. Et des heures et des heures, encore, et sur tout. Des rayons de toutes les lumières, parce que René était le plus gentil des hommes et que ses rares grommellements n’étaient même pas crédibles.

Après, on ne s’est longtemps plus perdus de vue : je repérais le sentier en hiver, seul, à pinces, avec mes cartes IGN, roupillant dans les salles des fêtes, dans le foin ou chez le curé. Trois bonnes semaines dans la bouillasse et la cévenne trempouille. Et au mois d’août avec les pèlerins, du Puy jusqu’à Saint-Gilles-du-Gard.

Je dois très gros à Claire et à René. Si j’écris, là, c’est qu’ils ont battu le briquet devant moi, allumé la loupiote…
Je ne pleure pas : quand je pense à René, je souris.

Claire nous a écrit un beau message d’adieu dont je vous donne un extrait :

***

…Il disait qu’il aimerait mourir en marchant. Il s’est endormi, jeudi, paisiblement, dans son lit, ce lit qu’il aimait tant, lui qui avait l’art de la petite sieste et du repos paisible.

Son visage est non seulement paisible, il rayonne d’une joie et d’un amour incommensurables. Il était beau, mais ce visage-là est le plus beau de tous ses visages. Ce qu’il cherchait ardemment, il l’a trouvé : c’est un témoignage de ce qu’est notre destinée véritable, ce vers quoi nous nous dirigeons sans le savoir…

 

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DEMIAN WEST

Salut !

J’ai eu une semaine des plus follotes : j’étais dans le plâtre.
Je me suis rien cassé du tout : je refaisais les enduits de la chambre à Gaspard, tout simplement.
Je déteste le bâtiment : mon père était maçon et j’ai vu où ça l’a mené : 58 ans, six pieds sous terre.

Je suis tombé sur un article de Philippe Gammaire dans Agoravox, qui parle de mon vieux potosse Demian…

 


© Demian West, ~1975 Bic Orange pointe fine sur revers de papier photo

C’est là que ça se passe

[ NVDF] Depuis mai 2008, Demian a fait retirer tous ses posts sur AgoraVox, suite à censure. C’est un lien mort, mais je le laisse).

Je me suis fendu de mon petit commentaire (cherchez le 13 septembre à 1h12), que je vous reproduis là :

Ha. J’ai longtemps vécu avec Demian, quand il ne s’appelait pas encore Demian. Des années.

Demian est certainement tout ce que vous dites de lui, cela ne fait aucun doute, puisque vous l’écrivez.

Pour moi, il a été un véritable détonateur, tout bonnement. Pas que pour moi. Dans les années 70 à Strasbourg; nous étions prêts à tout et nous avons tout fait; j’avais seize ans et lui dix-sept.

Fuyant nos familles de merde, nous avons fait tout ce qu’on nous avait dit de ne pas faire: l’Exact Contraire qui est toujours, je le vois, notre credo commun.

Demian est un Contraire, mais il n’est pas contrariant du tout, sauf quand il a envie d’être chiant, et là aussi il côtoie l’excellence, à nous les briser grave.

Notre civilisation, nous l’avons bricolée nous-mêmes; elle n’est pas aussi moche que celle dans laquelle nous baignons présentement. Au contraire.

Demian est mégalo. La belle affaire! Il est de ceux qui pètent plus haut que leur cul. C’est épargner les naseaux des cafards pour mieux encenser les anosmiques. Se mettre à la portée de tout un chacun, je dis toujours.

Demian est un entier, pas un hongre, pas une demi-portion. C’est un homme. Pas un petit machin pusillanime. Pas un poulet de batterie. Sa retraite, il s’en branle.

J’ai donc vécu avec l’être le plus invivable qui fut; n’empêche qu’on s’est bien fendu la poire. Oui, car c’est un comique aussi. Vous savez comment je l’ai rencontré la toute première fois? Tard dans la nuit, dans un bled mort, dans un décor tout juste bon pour l’arpentage des golems, au mitan du pavé, comme un chat vertical. Il fredonnait l’air de la Panthère Rose.

Et puis Demian est un putain d’artiste. Je suis vachement content qu’il n’ait pas viré minable, comme les autres; et même comme les autres artistes d’alors, qui sont devenus des artistes pépères, en charentaises.

Avec Demian, pas de garde-fous: la liberté, le batifolage; la prise de tête aussi, puisqu’on en a une et qu’il faut la faire tourner à toute blinde. Sinon t’es mort. Et les morts, y a plus que ça: regarde autour de nous, Demian: ils n’ont plus rien à quoi se cramponner et le sol penche, et le sol glisse…

Demian sait et propage une chose fondamentale: le net, c’est l’écriture. Pour l’heure conspuée, moquée, tournée en ridicule, négligée. Ah! mais c’est qu’on écrit au Mont Blanc, non mais! Foutez moi cette machine à écrire à la benne, mon petit Blaise!

On s’plaint, on s’plaint: y a plus de littérature. Mon cul: elle est sur Internet.

Et le papier? Ben on se torche avec!

Avec ma toute vieille amitié

Cyp
En ligne et à l’oeil

PS : si vous cherchez bien, vous trouverez quelques illustrations de Demian sur le blog…

 

Publié dans Humain, Inde, Tout Venant, Trollogie | Autres mots-clefs : , , | 26 commentaires

Trollogie

© Cyprien Luraghi - collection personnelle.

Aleister Crowley, troll noir

© Cyprien Luraghi - collection personnelle.

Georges Gurdjieff, psychopathe

© D. W. – 1977 – avec autorisation de l’auteur – collec perso

 

Mon copain Nonihil, comme tant d’autres, est victime sur ses blogs d’un assaut de trolls déchaînés.

Tout a commencé par l’apparition de bouses textuelles émises par un trou du cul signant gmc.

Ce sale type a pour habitude de conchier les blogs tiers afin tout à la fois de se faire mousser, et de susciter une polémique -qui n’a pas lieu d’être- sur sa prose lourdingue.

Dans sa foulée évoluent une troupe laide de vicieux planqués derrière des pseudonymes ronflants.

Bref, la trollogie se porte bien, de nos jours.

J’ai donc décidé, en grand Kondukator, de ne pas me laisser emmerder par de tels connards, et je me ferais un plaisir de faire ce que bon me semblera de leurs chiures.

Ce blog N’EST PAS démocratique, loin s’en faut. Et il ne le sera jamais.

Les derniers temps, sur mon vieux site, j’avais boulonné les écoutilles en me faisant la réflexion que le Net était autiste, en fin de compte… et, plus exactement, un reflet de notre monde : chacun pour sa gueule et je te la bouffe si je peux. Une horreur, donc, puisque je suis aux antipodes de cette non-pensée.

Et tous ces boutonneux mentaux drapés dans leur Nietzsche mal digéré, leur Gurdjieff de pacotille et leurs écrits sacrés accommodés à leur sauce aux grumeaux… hé bien je leur dis merde.

 

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Bon ben c’est pas tout ça, mais Drukpa Kunley, c’est mieux :

Amasser des connaissances tout en ignorant la méditation sur la nature de l’esprit, n’est-ce pas se laisser mourir de faim alors que le garde-manger est plein ? Vêtu d’habits grossiers et inconfortables, quel bonheur espère gagner l’ascète en souffrant un froid d’enfer dans sa vie? Lorsque l’on est incapable de méditer spontanément, que peut-on attendre d’un effort violent de la pensée? Si une perspective lumineuse n’est pas ouverte par sa propre intuition, que peut rapporter une quête systématique?
Extrait de « Le fou divin », éd. Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes  
Publié dans Trollogie | Autres mots-clefs : , , , , , , , , | 18 commentaires
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