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N’avoir dieux pour personne

 

J’ai des tas de petits rituels quotidiens et antiques : genre faire glisser le sucre sur le manche de la petite cuiller comme sur un toboggan et apprécier brièvement sa plongée dans le café. Fredonner Les copains d’abord dans la baignoire. Toutes variétés de minuscules cérémonials, fidèles compagnons chopés en route comme des cirons sur la croûte d’un vieux frometon, qui donnent haut goût au doucereux lait emprésuré  Sinon il pourrait arriver je ne sais pas quoi de pas bien, ou pis : rien du tout. Alors rien de tel que ces mini tiques-tics, qui rythment l’existence et sont les portillons du rêve tout éveillé. 

Un truc que je trouve formidable chez les hindous, c’est que le rituel prime sur tout le reste : il est même de leurs écoles de pensée athéistes, ne dédaignant nullement les rites domestiques : lares et pénates ont leurs autels bien en place au logis de ces fidèles incroyants. Ainsi à leur manière qui est un peu mienne à force de temps passé au pays safran, j’allume un bâtonnet de bon encens quand un proche s’éteint ou quand la chance nous a souri. C’est objectivement inutile, mais ça enjolive le réel et le pare délicatement d’une soie et d’un parfum nécessaires. Sinon il serait blafard et insipide comme fromage fondu ; ce qu’il est pour tant de malheureux adorateurs d’objets que rien ne contente jamais. 

Des fois je me demande si ce ne sont pas eux, les fétichistes : ceux qui ne jurent que par leurs grands ni dieux ni maîtres. Avec leur boulet en fonte au bout d’une chaîne à la cheville, indignés sous le joug d’une croyance irraisonnée en une sorte d’absolutisme rationnel fantasmé. Aussi décervelés que les gros beaufs superstitieux ne foutant jamais les pieds à l’église autrement que pour y faire baptiser leur progéniture ou convoler en justes noces, ils sont. 

Il me semble bien que le piéton offrant pieusement un fruit de son champ au petit dieu éléphantin dodu plein de bras le soir venu, est moins stupidement dévot que bien des ratiocinateurs et autres enculeurs de puces électroniques dernier cri. 

E la nave va… 

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ACIDE GRAS

Plaque de générateur électrique diesel Franco Tosi - Photo de Sambucus © 2010 Cyp Luraghi pour le tritouillage - Musée des vieilles mécaniques de Cazals (Lot)

Non seulement il n’y en a qu’un fond de carter, mais elle est cradingue et poisseuse comme du brut. Elle ne lubrifie plus rien et elle pue.

La machine vibrionne et du dedans de sa masse métallique s’entendent maints cliquètements, et ça y grince des dents à qui mieux mieux. C’est l’enfer : ça goudronne et calamine contre les parois brûlantes, déformées par la pression. Et au milieu de tout ça le carburant humain se consumant, projeté avec force par les injecteurs dans cette chambre de combustion qu’est notre monde fou.

Un monde avec un vieux fond d’huile cramée en guide d’onguent et de baume émollient : la belle affaire… le plan arnaque sur toute la ligne. Après le Décervelage, le Surenculage. Que des sociétés sans huile dans le moteur, depuis l’aube des clans. Rien que pétarade et ratés, fumée âcre et noirâtre, suie grasse et poussier.

Allez faire frire des patates sans gras dans une poêle : impossible et dégueulasse. Carbonisées dessous et demi-crues sur le dessus. Le gras, c’est la vie. C’est pour ça qu’ils veulent un peuple qui meure en bonne santé, au Palais. Alors ils le font trimer dur pour qu’il maigrisse dur, le populaire. Et ils le font trimer jusqu’à la dernière extrémité : extrême onction pour tous en finale et à la graisse de palme hydrogénée produite par des esclaves dans les plantations des multinationales de l’Empire. Vendue en promo chez les bradeurs de boustiffe au personnel hâve payé au lance-pierres − avec horaires aménagés ça va de soi.

C’est naturel qu’ils disent : l’acide et les plaies dessous et le doux épiderme huileux dessus : comme dans la vinaigrette. Pas question d’émulsion : la mayonnaise, c’est communiste !

Ah putain : c’est beau, le progrès. Con de dieu, que c’est chouette. C’est pour ça que c’est pas près de s’arrêter : on n’arrête pas le progrès. Propulsé par une machine de 280 tonnes[1] il se trémousse en ravageant les petites fleurs sur son passage. Elle n’en a rien à foutre des fleurettes, la machine : elle surencule le monde et ça lui suffit bien.

C’est son seul et unique but. Elle garde le cap, imperturbable, en bouffant tout pour recracher sa pestilence à l’entour.

Quel cap, déjà ?

[roulage de clope et cassage de noix dans la cambuse de la maison de l’Horreur]

E la nave va…

 

  1. C’est le poids de la génératrice Franco Tosi dont la plaque d’entretien illustre ce billet. []
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