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Jus d’amibes

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2017

C’est ainsi que Deborah[1] appelait l’eau du robinet à Katmandou. Amoeba juice. Amiba djiousse avec l’accent. Il n’y a pas tellement d’eau, il faut dire. Pas facile de l’amener à bon port : les rivières sont au loin, les conduites crevées en maints endroits, le réseau d’adduction tout pourri. Alors on a tous des citernes perchées sur les toits et au petit matin, on fait tourner les pompes une heure ou deux, pour alimenter nos citernes. Dont le fond se couvre vite d’une couche boueuse et gluante, pleine de vie. Que les candidats au suicide à mise en scène exotique le sachent : tu bois un verre de flotte du robinet à Katmandou, t’es mort. Du moins c’était comme ça il y a trente ans et plus. Et ça ne s’est pas amélioré depuis. Évidemment personne n’est assez fou pour en consommer telle quelle, alors on a tous des gros filtres à porcelaine chez soi. Et ça marche : zéro gastro et autres tremblements de tripes. Ce qui ne nous empêche pas de vivre en symbiose avec quelques colonies d’amibes ayant le bon goût de dormir comme des chats la plupart du temps et de nous foutre une paix intérieure royale. Des amibes : j’en ai, vous en avez, nous en avons. Devise katmandouite. 

C’était sans compter sur la fibre américaine de Deborah. Comme nous le savons tous sur le vieux continent, nos amis ricains doivent leur hygiénisme proverbial − et des plus pénibles − à leur phobie des animalcules. Ils ne nous croient pas quand on leur assure que les petites bêtes ne mangent pas les grosses. Ils pensent que les filtres à porcelaine, voire à céramique high-tech, ne filtrent pas mieux que des passoires à nouilles. Donc Deborah montait subrepticement sur le toit à intervalle régulier quand j’étais absent, pour verser des gros flacons de teinture d’iode dans la citerne, afin d’y anéantir la faune microscopique. Ce produit donnant un goût affreux à la flotte, ça me faisait pester et elle accusait à tort la régie des eaux de se livrer à cette pratique abominable. D’où ses actions commando iodées en catimini, mon grommelage étant aussi redoutablement redouté que mon pestouillage. Et une fois cette décoction infâme dûment filtrée, elle la faisait encore bouillir une heure à gros bouillons, pour sa seule consommation, n’étant moi-même pas preneur de ce jus d’amibes désamibisé au napalm vietnamicide. 

Les Américains à mentalité américaine ne croient qu’à eux-mêmes, c’est ça leur truc. Ils n’en font qu’à leur tête. Le reste du monde n’existe pas, pour eux. Eux, ils savent. Ils font tout mieux que nous autres. Tous les Américains n’ont pas la mentalité américaine, encore heureux. Ceux-là ils morflent comme tous les autres partout dans le vaste monde quand la mentalité américaine s’exprime grossement. Avec ses gros sabots. Comme actuellement avec le représentant en chef de cette mentalité de merde. Cent fois pire que ce jus d’amibes qu’ils veulent à tout prix et par tous les moyens éradiquer.

Évidemment, ça n’avait pas fait un pli : quelques mois plus tard Deborah avait chopé des amibes. Comme tout le monde. 

…E la nave va !

  1. Lire le billet « Deborah Lovely » : CLIC. []
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Deborah lovely

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 1983 - 2015La vie est magique. Le hasard fait les choses, bien ou mal. Inutile de s’encombrer de pensée magique pour ça : la magie de ce monde est partout, tout le temps. Dans le placard du petit salon il y a cette vieille boîte de diapositives avec marqué « RATÉES » dessus. Les bonnes photos loupées je les garde. Elles en disent souvent plus long que des clichés tirés à quatre épingles.

1983. Népal central, dans un hameau au pied d’un grand col après des semaines de virée sur nos quatre pinces. Avec Deborah qui trouve une vignette par terre, représentant une star nattée de Bollywood et que ça fait rigoler. Deborah rôtie par les ultra-violets : tout-là haut on voit les étoiles en plein jour parfois.

Deux ans plus tôt. Paris, chez nous à l’atelier dans une impasse maintenant disparue des hauts de la rue de Charonne.[1] Je sors d’une saison de trek au Tibet indien et dans une semaine je remets ça sur le gaz au Népal. Charonne. Rachid, Benoît et leurs copines dans le grand atelier repeint à neuf pour forcer un peu la lueur pâle de Paris à entrer jusqu’au fond de la pièce. J’appelle les PTT d’une cabine, je leur demande l’ouverture d’une ligne téléphonique. Comme ça plus besoin de devoir arpenter pour voir du peuple.

Les types en bleu sont passés ce matin, on regarde le téléphone comme un cadeau sous le sapin. Grand luxe. À peine branché le voilà qui sonne. On me cause en anglais dans l’oreille. C’est une amie de Maria chez qui elle loge provisoirement. C’est tout petit chez Maria juste derrière le Père-Lachaise. Maria elle est portuguaise et bouddhiste. Une des toutes premières à suivre les lamas tibétains en France dès le début des années 70. Et donc Deborah, l’Américaine du téléphone, voudrait bien nous voir pour qu’on lui donne le mode d’emploi de la capitale de notre beau pays de France. Elle débarque de sa Californie. Je lui explique tout : l’itinéraire en longeant la muraille du cimetière, qu’il faut prendre une lampe de poche à cause des lampes grillées dans l’impasse, qu’ensuite c’est en suivant le fumôt de matou[2] qu’on tombe sur la bonne cage d’escalier, que c’est au troisième, facile, oui tu verras Deborah : vraiment très facile.

Une demie-heure plus tard, téléphone : c’est Deborah dans la cabine face à l’impasse. Elle a vu l’entrée, enfin elle a vu le trou noir. Elle a peur, c’est un coupe-gorge. Mais non, allez on est sympas on vient te chercher. Bouge pas, on arrive. Aucun problème c’est bien elle. Tu parles. L’Américaine repérable à trois bornes, inimitable. Grande blonde, les yeux bleus et tout le reste fourni avec. La quincaillerie d’une bonne bouddhiste qui lui pendouille de partout : chapelets et badges du dalaï-lama. Des comme elle on n’en voit plus depuis bien vingt ans, en France. Bien roulée la môme, me souffle Benoît à l’oreille. J’ai remarqué, je lui fais remarquer. On lui fait du thé et encore du thé, ça n’a pas l’air de la déranger. Elle n’a pas faim, tant mieux : garde-manger en cote d’alerte ces derniers temps.

Elle nous conte son histoire et ça n’est pas banal. Elle n’est pas venue en France pour faire du tourisme, Deborah. Un jour de l’an dernier alors qu’elle sert des repas végétariens − c’est son boulot −, elle assiste à l’enseignement d’un grand lama bouddhiste très populaire en Occident et résidant en France ; le type assis à sa droite l’impressionne fortement : il a le type de l’amant latin étalon et comme de bien entendu elle craque sur le french lover. D’un regard de braise il la séduit et elle de se pâmer et le lama de leur donner sa bénédiction dans la foulée. Le Français repart quelque temps plus tard. Il lui écrit chaque jour pendant un an. Il veut qu’elle le rejoigne en France. Il insiste à mort. Alors elle largue son boulot, vend ses petites affaires et son vélo et se paie un aller simple pour Paris. Elle a vingt dollars en poche et un dictionnaire miniature pour apprendre la langue. Elle fonce droit vers la Dordogne où le bonhomme tient boutique face à un temple bouddhiste. Elle frappe, elle entre, il est au pieu avec une copine. Il la jette comme une merde. Elle pleure énormément. Quelques disciples compatissants lui payent le séjour dans un autre centre bouddhiste en Provence. Elle y rencontre notre Maria qui l’invite chez elle à Paris. Et là elle nous téléphone.

Elle est si fatiguée, Deborah. Elle ne comprend pas ce qui vient de lui arriver. Elle veut retourner chez papa maman. En attendant elle est heureuse de pouvoir causer un peu, de voir du monde, de se confier à des étrangers bienveillants et de s’épancher sur ses malheurs, d’autant plus facilement qu’elle ne nous reverra probablement plus jamais. On cause, on cause. Les diodes rouges de l’horloge clignotent, marquant le milieu de la nuit. Trois heures et la chouette au grenier émet son cri par intermittence. Un cri mat. Benoît roupille. Bouteille vide. Du rhum blanc. Cendrier au complet. Il ne reste que la petite lampe de chevet allumée : je la touche des yeux et elle s’éteint avec la moitié de l’arrondissement. Panne de jus générale. Il ne reste plus que le bruit de nos deux respirations et les ronflements de Benoît. Elle me touche du bout du doigt et c’est parti, les amis. La vie est magique je vous dis. Faut pas chercher à savoir pourquoi ci et ça. Jamais. Profiter de l’instant, qui est à l’amour et puis c’est bien.

Dans une semaine : huit clients à guider dans le massif des Annapurnas. Dire que j’avais hâte de partir et que moins maintenant. Juste envie de rester ici, au chaud.

Trois jours encore : deux clients de plus se sont inscrits pour le trek. Qui a dit qu’il était moche et gris, le trottoir de Paris ? Moi j’ai dit ça ? Même pas vrai. Enfin si mais je devais avoir perdu la raison. Non parce que je n’en suis plus si sûr que ça maintenant. Racler les sous au fond des poches pour deux paires de chaussettes neuves et des godasses solides. Préparer le sac. C’est-à-dire étaler mon bordel autour en attendant de tout fourrer dedans au dernier moment − c’est mon rituel. Et traîner au lit avec Deborah. Rien d’urgent : la regarder avec mes lunettes à rayons X déambuler en robe de chambre, boire elle du thé, moi du café, fumer des clopes.

Demain matin à sept heures : Orly, moi et mes dix clients. C’est comme si ça faisait déjà très longtemps. Vraiment, c’est vraiment demain ? Pas fermé l’œil de la dernière nuit avec Deborah.

C’est aujourd’hui matin. Là sur le boulevard de Charonne il y a Deborah qui me regarde partir en pensant qu’on ne se reverra plus. Je pense pareil et ça me fait drôle, quelque part dans le ventre. J’enfile le métro sac au dos et laisse filer la machine vers Denfert. Bus pour Orly. Deborah, con que je suis ! Voilà que je m’engueule et que j’ai raison de le faire. Fallait pas se tirer comme ça, con de Cyp. Ton groupe de trekkeurs tu l’emmerdes. T’as autre chose à faire de bien plus palpitant, con de Cyp. Le sentiment d’être passé à côté de quelque chose de très important. Du coup je ne vois pas les banlieues aligner leurs barres laides, le périphérique en éruption, les ouvrières aux yeux défaits dans la rame, qui partent bosser dans leurs usines de merde. Tout est flou.

Orly Sud. C’est la voix du chauffeur qui m’extirpe de mon rêve tiède. Dans le hall. Ça va, ils ont l’air plutôt gentils les gens de ce nouveau groupe. Nous autres guides de voyages au long cours on sait tout de suite à qui on a affaire et jamais on ne se trompe. Le troupeau humain on connaît bien.

*

Gris sur les montagnes vertes, tiède sous les nuages. Les flancs de schiste savonneux s’effritent au long des marches du sentier escarpé. Odeur de viande de mule macérée dans l’urine. J’ai revu le cerisier du Japon en fleur au dessus de Gandrung. Le trek se finit doucement, cet octobre était doux, tout en douceur, en mollesse et en routine. Le groupe a joué au groupe autant qu’il l’a pu : les clients se sont défoncé des mollets, ils sont heureux, ils ont passé de bonnes vacances. Ils ne m’ont pas fait chier, chic. Un groupe sans emmerdeur c’est trop rare. Ma machine à marcher fonctionne impeccablement : le chemin me porte plutôt que je n’avance. Le col du Thorong est devenu un vieil ami qui m’ouvre gentiment son portillon à chaque fois, se contentant de me congeler un petit orteil ou les lobes d’oreilles au passage, juste pour marquer le coup. J’apprends à anticiper mes pas à l’avance : maintenant je peux en faire dix de suite les yeux fermés sur n’importe quel terrain.

Tout s’est bien passé, le trek est terminé. Mais il y a galère pour les places d’avion au départ de Delhi : la compagnie n’a pas reçu le télex[3] et il va falloir me taper l’aller-retour entre Katmandou et Delhi.

Delhi est gluante comme toujours. Le vent est absent, la ville entière sent le goudron et la suie de l’usine électrique à charbon. J’arrange le coup avec la compagnie aérienne et colle le groupe dans l’avion de retour. Petit sourire fourbe aux douaniers corruptibles, coup de tampon sur le passeport et carte d’embarquement. Poireautage et retard de rigueur. Montagnes et nuages à main gauche par le hublot dans l’appareil. Atterrissage douteux : la tour de contrôle a oublié de signaler le vent de travers au pilote qui doit s’y reprendre à deux fois pour s’aligner face à la piste. Il gueule comme un putois en montrant son poing aux contrôleurs une fois posé, sur l’escalier mobile. Un tampon de plus, un coup de craie mauve sur le bagage à main par le dernier cerbère de service et puis dehors.

Et dehors il y a Deborah ! Je me pose pas de question de savoir pourquoi. Taxi. Direct à la maison jaune[4] de Chini lama à Bodhnath dans laquelle je loue une chambre. Nous roulons sur un tapis rouge de nids de poules, les amortisseurs morts font de leur mieux pour nous adoucir les cahots ; le Népal entier se tient coi, lui si bruyant d’ordinaire. Le chauffeur met la radio à fond pour ne pas nous entendre faire nos petites affaires d’amoureux sur la banquette arrière.

*

− Comment tu as fait pour venir, dis : t’étais fauchée comme les blés. Et tu voulais rentrer chez toi en Californie.
− Alors j’ai été voir le fameux lama dans son temple parisien. Je lui ai tout déballé. Son salaud de disciple − un de ses bras droits − qui m’avait roulé dans la farine ; lui au pieu avec une morue, etc. Je lui ai montré les lettres de ce mec : plus de trois cent en un an. Alors le lama a haussé les sourcils et dit qu’effectivement, le mec avait un peu exagéré et qu’il lui en parlerait. Quelques jours plus tard le mec me payait mon billet de retour aux USA. Juste pour ne plus me voir. J’étais furieuse alors le lama a renégocié avec le type par téléphone et le surlendemain il m’envoyait mille dollars de plus pour compenser. Là je me suis dit que pour rentrer au pays, que je passe par New York ou l’Asie ça revenait au même. Et j’avais tellement envie de te revoir alors direction Delhi et puis trois jours de car jusqu’à Katmandou. À peine arrivée j’ai été voir le correspondant népalais de ton agence de voyages : il m’a dit que ton avion allait juste se poser alors j’ai foncé et me voilà.

Qu’on puisse faire autant de kilomètres rien que pour ma pomme, j’aurais jamais pensé ça possible. Mais avec Deborah tout est possible. On aura l’occasion de s’en rendre compte dans d’autres billets icy.[5] En attendant j’étais tout déboussolé et très joyeux avec ma copie de Laura Ingalls perso : le côté magique de la vie met toujours du baume au cœur…

…e la nave va…

 

  1. Lire le billet lié « Le grognard grommelant ». []
  2. Une colonie de harets en provenance du Père-Lachaise créchait dans les caves de l’impasse presqu’entièrement désertée, promise à la démolition qui a eu lieu en 86. []
  3. À cette époque, tout se faisait par télex et très souvent ils passaient mal à cause des mauvaises lignes téléphoniques transcontinentales : dans ce cas il fallait accompagner le groupe jusqu’à la dernière correspondance avant Paris − Delhi en l’occurrence − pour s’assurer de leur bon retour. []
  4. Lire le billet lié « 2038 BODHNATH » []
  5. Notre aventure commune avait duré plus de trois ans. []
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Chris Dorje

Chris en 1986 - © Cyprien LuraghiLa photographie est mauvaise : mon appareil ne valait pas un clou et les labos népalais d’il y a trente ans, heu heu… et puis il fallait que les 36 poses de la pellicule durent le plus longtemps possible : c’est pas avec la misère que me payait la boîte de négriers pour laquelle je bossais que j’aurais craint l’explosion du porte monnaie. Alors je n’ai que celle-là de l’ami Chris et il faut bien s’en contenter.

Bodhnath : c’est là que je vivais au début des années 80 avec Deborah au milieu des réfugiés tibétains et des dharma freaks [1] occidentaux.

Du dharma freak, j’en avais jusque dans mon lit ; enfin une et pas des moindres, avec toute la bimbeloterie de bondieuseries tibéto-bouddhiques livrée avec : colliers et bracelets de ficelle rouge, chapelet, reliques et breloques.

Il y en avait de toutes sortes : de l’héritier du brevet de la télévision couleur − Graham − plein aux as et débordant de générosité, jusqu’à de véritables fous furieux ayant définitivement pété un câble comme Jan,[2] en passant par des nonnettes allemandes tondues de frais, confites de dévotion, coincées du trou de cul et du plus haut ridicule. En tout une cinquantaine de permanents, bon an mal an.

Et il y avait Chris. Canadien fin lettré et photographe, un mec chouette comme j’en ai rarement rencontré ; époux d’une princesse bhoutanaise et traducteur du tibétain. On en a siroté des thés et des tomgbas[3]  ensemble, à l’échoppe à momos[4] de la mémé d’en-face.

À dix-sept ans, Chris s’était engagé dans la Navy, ce dont il vite eu marre et de vingt à vingt-six il a été moine bouddhiste, puis est revenu dans le siècle y épouser son amie d’enfance. Moine bouddhiste : quelle drôle d’idée… et il faut rajouter : quel drôle de lama que son maître spirituel : Karma Trinley Rinpoche. À l’époque de notre rencontre − 1983 −, Karma Trinley vivait dans une petite piaule à Bodhnath et n’était pas le plus piètre siroteur de tongba et croqueur de momos de notre petite bande.

Il avait débarqué au Canada au début des années 70 avec un petit groupe de religieux tibétains, à l’invite de babas cools mystiques canadiens… lesquels les avaient laissé choir comme de vieilles chaussettes peu de temps après : une bande de charlots en vérité. Du coup, ses collègues moines étant rentrés au pays, Karma Trinley s’était retrouvé à roupiller sous les ponts et faire la manche pour survivre. De là date sa rencontre avec Chris. C’est sa période − très dure − de mendigot exilé, qui a fait de Karma l’homme qu’il est : un poète bon vivant, profond et rigolard.

J’étais le seul non bouddhiste occidental résidant à Bodhnath : un statut à peu près aussi intenable que d’être un vil païen dans un carmel. Parce que la plupart des prosélytes de cette religion ne sont que de misérables christolâtres mal dans leurs baskets, avant tout. Or l’habit ne fait pas le moine, c’est certain. Les Tibétains, eux, se foutent absolument que vous soyez bouddhistes ou n’importe quoi d’autre : leur religion interdit strictement tout prosélytisme. Mais les dharma freaks, aïe aïe aïe ! Faut se les être farcis comme des momos pendant de longues années pour apprécier toute les nuances de leur monstrueuse connerie.

Heureusement qu’il y avait Chris à Bodhnath en ce temps-là, pour adoucir mon châtiment quotidien. Chris Dorje, la piaule de Karma Trinley, les momos de la mémé d’en-face et la tongba. Loin, loin des biomormons© bouddhous californiens à colifichets.

Chris Dorje de nos jours :

 

Depuis, Chris a longtemps bossé pour la bibliothèque nationale du Bhoutan et il collabore avec Wikipedia et à plusieurs autres projets de la galaxie du Libre :

The Dharma dictionnary (en Anglais)

Quelques unes de ses photographies sur Wikimedia Commons (les agrandissements sont superbes)

Et les momos préparés avec amour par Annie et Shanti ce soir :

Les momos maison - © Annie et Shanti Devi Luraghi 2011

E la nave va…

 

  1. Successeurs des dharma bums de Kerouac en quelque sorte ( cf Les clochards célestes : CLIC et en anglais parce que la page française de Wikipédia ne vaut pas tripette : CLIC )   []
  2. Lire le billet lié « Le bouddhisme rend fou » []
  3. Préparation de millet fermenté sur laquelle on verse de l’eau chaude et qu’on slurpe doucement avec une paille de bambou : CLIC (en anglais) []
  4. Des genres de raviolis tibétains : CLIC ( on en a au menu ce soir à la Maison de l’Horrreur) []
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2038 BODHNATH

© Cyprien Luraghi 2007

La piaule en haut du bâtiment jaune, celle tout à droite ; tu la vois ? 

Je peux te dire qu’il s’en est fait de belles, là : matelas surchauffé à force de frottement sur le tissu, sueurs chaudes, jambes en l’air…

C’est là, dans la maison du vieux Chini Lama, où je fus locataire avec mon ex, une perche californienne hippie, blonde et bêtasse, bouddhiste ornée de pacotille bringuebalante, que je posai mes malles noires pour la première fois sur le plancher des vaches, au pays dont elles sont l’animal national, en 1982.

Je ne verrais aucun inconvénient à y revivre. Mais sans californienne cette fois-ci.
On est aux première loges quand, d’une aube l’autre, le peuple tibétain fait son tour de stupâ.

De cette loge on est témoin du plus grand des tournis du monde ; peut-être même des vastes univers…

 

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Bodhnath 2007

© Cyprien Luraghi 1987

Ce billet est dédié à la mémoire de mon vieux pote Iman Singh Gurung, mort sous une avalanche dans l’expédition qu’il dirigeait avec le regretté Daniel Stoltzenberg, l’an dernier.

 

23 mars

Une heure moins le quart. Khangsar guest house.
Olive ronfle tranquillou. On vient de s’écouter quatre épisodes de Signé Furax.

Bodhnath, dans l’après-midi.

Il n’y a plus aucune interruption entre la capitale et les cités satellites.
La ville englobe tout maintenant.
Je papote avec la fille qui vend les tickets pour l’entrée au stupa (grand dôme bouddhiste) ; j’ai habité ici longtemps, tu sais… Alors vas-y, t’as pas besoin de payer. Je te disais pas ça pour pas payer, didi…[1] Je sais.

Un grand sourire.

Les Tibétains font leur ronde comme toujours, depuis la nuit des temps.
Viens Olive, on se pose sur un banc, on regarde ; c’est pas fatiguant, inutile d’arpenter ; vois ça : c’est le Tibet qui tourne autour du grand monument blanc.

Une clope. Deux. Un pépé ridulé nous regarde. On a un teint ni jaune ni tanné, et les yeux débridés. Il n’en a jamais vu des comme nous. Grand sourire placide, pattes d’oie épanouies. Décidément le monde a fait de drôles d’hommes, dit son visage entier. On doit venir d’un coin perdu du haut plateau, certainement. Ou bien nous sommes des Indiens, va savoir.
Deux yeux, deux jambes et deux bras : c’est un humain. On pourrait être noirs ou verts, c’est idem : quand on gratte la peau le sang est vermeil chez tout le monde.

Ainsi se dit le Tibétain, qui aime tout son monde.
S’il rencontrait un médusaire saturnien, il trouverait tout de même ses plissures amicales : le Tibétain aime la vie dans tout le vaste univers, sans distinction aucune.

S’il rit de toi, c’est que tu as une bonne bouille ; il ne peut pas penser à mal.

Ils sont mille et bien plus, à faire un tour ou cent huit,[2] à enquiller la rotation dévotionnelle autour du monticule chaulé de frais.

***

Nous allons faire un tour dans le faubourg où, vingt ans plus tôt, je vivais avec Deborah, une californienne naïvement dévote, totalement encolifichée d’amulettes bondieuses, comme en arborent les grenouilles bénitières locales. Sauf que là, sur une perche blondasse, ben ça fait con. Et ça l’est. Je dis pas ça pour toi et tes consœurs dorées du capillaire, Nono :-)
Un grand lama suivi de moines confits d’admiration, se retourne et me fixe soudain ; la force d’inertie de mon pas bufflesque et chaloupé de vieux trekkeur m’éloigne inexorablement de lui ; c’est cent mètres plus loin qu’un souvenir m’advient : c’est Untel Rimpotché, grand maître vénéré, avec qui je me cuitais en douce dans ce temps révolu. J’étais alors le seul Occidental du coin à n’être point bouddhiste, et ça lui plaisait bien. Comme en plus je ne considère pas du tout les bonshommes par leur rang, ma force en gueule le changeait nettement, de la routine des blancs bouddhous tremblant devant un grand gourou. On causait de pleins de trucs assez philosophiques, mais comme je suis un plouc de base nullement érudit, j’avais bien l’impression qu’il tombait un carcan : celui d’une religion moins connasse que les autres, mais sur laquelle des ères monacales ont plombé la plus adamantine des sciences du concept.

− Cyprien, quand même : à Bodhnath, y a une force spéciale…

Olivier vient d’entrer au Népal.
Il a touché son cœur du bout du doigt.
Et on s’est terminés au cyber de Freak Street, à écrire des douceurs à nos douces.

***

Annapurna Hotel

On a changé de camp de base ; du quartier nord et hyper speed, nous sommes revenus au coeur de la vieille cité, là où tout a commencé, dans les années soixante. 300 roupies la double (3 zeuros), petit patio et trocbar pépère, riz népalo, nounouilles chinoises ; tout est simple, chouette et gentil. Et souriant, boudi ! J’avais oublié ça : qu’est-ce qu’on est sinistrés du zygomo, la-bas chez nous. Ça fait du bien, ces gens qu’ont la banane.

Sinon, aujourd’hui c’est aussi panne de jus, mais là c’est d’hydrocarbures qu’il s’agit. Il y a eu des émeutes dans la plaine du Téraï (une trentaine de morts) et les soixante-six camions chargés d’acheminer la précieuse denrée vers la Vallée sont coincés. Seules deux pompes restent ouvertes. Quatre litres par véhicule, et basta ; un jour d’attente au minimum. Pour nous c’est cool : sans les bagnoles tout redevient charmant ; les marchés aux légumes s’installent au beau milieu de la chaussée et les piétons sont ravis. Virez les caisses et tout sera mignon à nouveau. D’ailleurs c’est prévu : Ashok m’a dit qu’avec le nouveau gouvernement, un plan de circulation draconien est prévu. Y a pas que nous qui souffrons de cette pollution démentielle : les Katmandouites respireront à nouveau, enfin. Donc tout n’est pas perdu.

  1. Familier : « grande sœur » en népalais. []
  2. Nombre sacré pour les hindous et les bouddhistes. []
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