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À douce épreuve

Photographie © Annie Luraghi 2012 - Tritouillage : Cyp.

 

Toute première image : le plafond couleur coquille d’œuf au ciel de mon landau. J’aperçois les frisettes de dentelle blanche bordant la popeline bleu marine de la capote. Il y a de la lumière. C’est cotonneux et flou. 

Tout premier son : guili-guilis et risettes. Et le tintement d’un hochet. C’est gravé là. 

Et puis les premières odeurs : par delà celles des crèmes à tartiner les bébés, celles du ciment[1] et du métal cambouisé de l’atelier dans la cave, remontant par bouffées, mêlées à celles du lapin[2] en sauce à la polenta. 

Après, c’est la foule des sensations qui se presse au portillon. Tout ça sur fond de couinements de suspension de landau sur le pavé. Le brouhaha des moteurs de trolleybus et les voix haut perchées des péronnelles. Le fracas tympanique des engueulades continuelles autour de la table en formica ; le hon-hon sourd de la télévision beuglant en permanence dans son coin.

Et puis au mitan de soi, le silence ouatiné du rêve qui sourd doucement : outils du songe et de l’évasion loin du remugle et du boucan. Toujours garder le cap sur les impressions premières : lueurs nimbées, aurores électriques, friselis, doux gouzi-gouzis. Histoire de couvrir le bruit et la fureur battant son plein au dehors. 

Ne garder que l’amour et le rire : tout le reste à la poubelle.

E la nave va…

  1. Le paternel était maçon : lire le billet lié « Le fion de gauche ». []
  2. Je dois beaucoup aux lapins et autres chats en sauce : des tas de futurs billets leurs seront consacrés. []
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Tendre démon

 

Quel salaud, celui dont on causait ce jour-là, Pasang et moi sur le tapis. Il n’était pas encore mort : je ne l’ai appris que bien plus tard, il a une paire de mois de ça, au téléphone. Par un ancien collègue de la boîte à voyages pour laquelle je bossais dans cette tranche de vie antérieure-là. 

C’était mon patron d’alors. Le pire d’entre tous les putains de patrons. Pourtant ça avait bien commencé. En 83 à Katmandou j’avais plaqué ma boîte en claquant la porte au nez du patron pour des histoires de sous. J’y avais été de ma poche pour le dernier circuit, vu la maigreur du budget et ce connard refusait de me rembourser la différence. J’avais tellement bien gueulé ce jour-là qu’il m’avait sorti les liasses de roupies du tiroir et que je m’étais barré, tout heureux et sans billet de retour pour la France. Et sans boulot. 

Pendant les six mois suivant cette scène, j’avais trouvé un taf de mule, ramenant de l’or de Hong Kong pour le compte d’un gang de contrebandiers tibétains.[1] Ça payait pas trop mal et la vie était belle, mais un tantinet risquée : le Népal à cette époque était assez comparable à Andorre du point de vue du business. Les Indiens y venaient en masse pour acheter à moindre frais ce qu’ils ne trouvaient pas dans leur pays : gadgets électroniques et cet or de bonne qualité dont ils sont si friands pour doter leurs filles à marier. 

Et puis un jour je croise une vieille copine sur le boulevard du palais royal… 

− Oh Cyp : y a Machin de Telleboîte qui cherche désespérément un guide pour un trek au camp de base de l’Everest : ça te dit ? 

Deux heures plus tard j’étais au troquet, embauché par Machin. Départ le lendemain à l’aube avec quatre clients. Au retour Machin m’avait payé en grosses coupures et on avait bien sympathisé. C’était un petit bigleux rondouillard à clope au bec, l’air affable. Tout lisse et pas trop à l’aise. Un petit animal dodu au regard furtif dont j’aurais mieux fait de me méfier, au lieu de faire comme d’ordinaire avec les gens ayant l’air gentil au premier abord : copain copain. Mais enfin : c’est comme ça qu’on apprend les gens, aussi. Se replier dans la méfiance, c’est se couper de son espèce et devenir paranoïaque : j’ai appris à supporter de temps à autre, de me faire entuber par un à qui j’ai accordé naïvement ma confiance. C’est l’inévitable prix à payer pour profiter des belles opportunités d’amitié avec des inconnus. Sinon la vie serait morne et on finirait tout repliés.

Machin avait eu une enfance à son image : sans accrocs ni épines. Tant mieux pour lui. Il n’avait qu’une seule passion : le business. Son Himalaya personnel était une montagne de roupies à conquérir. J’aimais le voir jubiler en se frottant les mains quand il faisait des bonnes affaires. Un vrai gamin. Faut savoir conserver sa part d’enfance, il paraît. Mais le monde enfantin est d’une rare cruauté aussi par certains de ses aspects : caprices, jalousies morbides… 

Machin avait ses entrées au palais[2] : il avait le bras long. C’est pour ça qu’il marchait si bien son business. Et puis parce qu’il savait être généreux avec les puissants et son personnel − dont je faisais partie − et d’une extraordinaire pingrerie avec tous les autres. Le social, c’était pas son truc. Machin était aussi glacé que le plastique d’une calculette, en fait. 

− Et comment je fais avec aussi peu de fric pour faire tel trek et payer les porteurs jusqu’au bout, Machin ?

− Tu renvoies ceux dont t’auras plus besoin en cours de route. 

Savoir qu’une bonne moitié des porteurs transbahute la bouffe, et que les charges s’allègent au fil des jours. La théorie économique développée par Machin tenait debout. Le libéralisme, c’est du costaud : étayé par toutes sortes de courbes et de camemberts ; faut faire comme ça et pas autrement et la sainte économie se portera comme un charme. Mieux que les misérables coolies employés par Machin en tout cas. Après tout, ils n’ont qu’à se démerder, les mecs. C’est pas la faute de l’économie s’ils ne sont pas de l’élite. Ils n’ont qu’à rentrer à pinces le ventre vide au bout de huit jours payés au lance-pierres à trimer de l’aube au crépuscule du soir avec leur 35 kilos de barda. Et s’ils se cassent une jambe en cours de route : qu’ils crèvent. Rien à foutre du bétail : c’est ça le libéralisme. Et Machin était parfaitement heureux d’être un super libéral. Doublé d’un sale mioche comme j’en ai rarement rencontré dans l’existence. 

Or donc étant aussi peu libéral que possible et très concerné par le bétail dont je suis, mon amitié avec Machin ne dura que le temps d’une saison, à la fin de laquelle, rituel obligé, la bande des guides de la boîte se réunissait pour une fiesta mahousse très arrosée et bigrement enfumée. Faut dire qu’il est de première qualité, le haschich népalais. Et que Machin, qui voulait frimer, avait un peu beaucoup tiré sur le pétard ce soir-là. 

Ça faisait des mois que je galérais pour obtenir une carte de séjour : mission presque impossible au royaume en ce temps-là. Or il aurait suffi à Machin d’en causer à Truc au palais pour m’arranger le coup. Mais il refusait toujours de le faire, sans jamais me fournir la moindre explication. Or en ce soir de bringue, une collègue lui tendit le spliff en lui demandant :

− Dis Machin : pourquoi tu veux pas intervenir pour que Cyp ait sa carte de séjour ? Ça ferait faire des économies à la boîte, d’avoir un guide vivant à l’année sur place. Je comprends pas pourquoi tu lui refuses ça… 

− Parce que je suis jaloux.

On en était tous restés babas : Machin avait sorti ça après quelques secondes d’hésitation, les yeux dans le vague. Ça provenait de son tréfonds et ça n’était remonté jusqu’à ses lèvres que sous l’influence de la picole et de la fumette. Je lui dis :

− M’enfin : jaloux de quoi ? 

Silence radio. Pas la peine d’insister. On aurait dit une grenouille. Jaloux de moi, de nous autres guidosses… jaloux de nos vies aventureuses sans doute : je voyais pas de quoi d’autre. Il ne pouvais pas jalouser nos salaires à la con, tout de même. Enfin : fallait pas trop chercher. C’était comme ça et pas autrement. C’est pour cette raison que je suis en train d’écrire un billet lui rendant hommage, depuis la cuisine de la maison de l’Horreur de Puycity : si Machin n’avait pas été jaloux, je vivrais au Népal présentement. Donc je lui dois gros, parce que pendant des années je l’ai voué aux gémonies, mais qu’en y réfléchissant bien, je suis redevable à Machin, ce démon au cœur de midinette, d’avoir vécu des années fabuleuses dans l’Himalaya… et d’avoir su ensuite poser mon sac à dos au bon moment. 

Je ne sais pas si j’aurais été aussi heureux que ça, de vivre au Népal en fin de compte. Ça faisait de longues années que je ne lui en voulais plus de rien du tout, sinon d’avoir été là au bon moment, sur mon sentier. 

Machin a été emporté par la clope, puis est parti en fumée au crématorium. Tout n’est que vapeur. 

E la nave va…

Note : les noms, dates et lieux ainsi que certains détails ont été changés, parce que la vie est un putain de roman.

 

  1. J’en parlerais dans d’autres billets. []
  2. La monarchie a été renversée en 2006. []
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littératessiture

 

Écrire, c’est parler avec les doigts. Et chantonner, pousser la beuglante, siffloter, faire entrer les anches en vibration. Relis tes ratures et relie-les bien, une fois débiffées : tu obtiendras un billet bluette ou un article assassin, ça sera selon. Le monde en diapason. 

Douze ans tout rond que j’écris en ligne : tout un trip. Faut ôter des mots tout le temps et ne conserver que l’ossature, sur l’internet. Qui n’est pas le support de grands romans mais où minuscules romances et grands drames s’inscrivent le mieux ; se jouent et se nouent du bout des doigts dans le cliquetis des touches et les soupirs pulmonaires, sur un coin de table à pas d’heure ; clope au bec et café froid. 

Sur une petite scène avec tout un tas de saynètes, je m’éclate au clavier. 

E la nave va…

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Billet dur

 

Gentil, ça va bien jusqu’à un certain point ; au delà c’est pure connerie. Jouer au con gentillet, je le fais en certaines circonstances pour tester le potentiel de saloperie d’un méchant individu : c’est rarement décevant. À prêter ainsi le flanc, c’est commun de se faire lacérer les côtes ; mais ce n’est que superficiel et l’étude tant palpitante des caractères humains mérite bien de se choper quelques égratignures au passage, comme le mollet du randonneur sur un chemin, accroché par une ronce. 

Le méchant, il convient de l’éradiquer de toutes manières : c’est un fléau pour l’humanité. La vilenie crasse est sa nature profonde et contrairement à nous autres n’aimant rien tant qu’échanger des amabilités et s’offrir mutuellement réconfort, chaleur et bon plaisir, le méchant ne fait rien pour contrarier sa nuisibilité.  Qui s’exerce depuis le cœur de son vortex dont la puissance centripète happe et broie l’autre en face. Tel que cannibale, le méchant ingère sa substance afin de s’en attribuer ses qualités, sans payer de sa propre personne pour les acquérir. Une fois le gentilhomme épuisé par son vampirisme, le malfaisant le laisse exsangue et en rejette l’inconsommable, à l’instar d’un trou noir recrachant. Qu’à notre échelle nous appelons un trouduc. 

Et du misérable trouduc il s’en ramasse à la pelle dans le beau monde comme dans le tiers et le quart : c’est denrée banale. La plupart cependant n’est constituée que de sales petits cons désagréables : des qui se la pètent et ne pensent qu’à leur sale petite gueule, mais ne possèdent pas la masse critique leur permettant de devenir de fieffés salopards. L’électeur moyen de Murène Lapine en est un bon représentant. Mais il s’en trouve en moindre proportion dans toutes les nuances du spectre visible jusqu’au delà de la boutique à Mélenchon. Lequel est tout aussi odieux par nature que cette basse vilaine et le gniaf en son temps.[1] 

Là, les socialos ont l’air gentil, mais je ne m’y fie pas : des socialos pétris de méchanceté, j’en ai eu connu plus d’un. Donc je veux bien encore faire le gentil jusqu’à dimanche prochain : dès le lendemain, j’enfilerai ma bogue de guerre et les guetterai au tournant, posé sur leur chemin toutes épines dehors, attendant leurs tendres petons tout rosés. 

En partant d’une idée de lamorille ici : clic

E la nave va…

  1. Heureusement révolu depuis le 6 mai. []
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Mai la France

 

Je le savais avant le départ, que ce serait la dernière grande virée[1]  avant d’échanger les croquenots contre une paire de charentaises. 

Je le savais quand je l’ai fait : en posant le sac à dos ici, ce sentier népalais serait le bout du voyage. Ses bretelles n’arracheraient plus mes épaules. Le sac a pris le coucou à l’altiport de Lukla dans la soute à bagages, puis s’est enquillé dans le gros zinc jusqu’à Roissy. En France.

Il y a 22 ans jour pour jour, le premier mai 90. 

Après ça je suis retourné quelques fois en Asie, de plus en plus rarement et puis fini. La France. Coincé au sol, à la fois volontaire et contraint. J’avais fait mon temps comme guide de voyages et n’ayant pas envie de devenir gaga à force de bouffer de l’humain comme du maïs à gaver les canards gras, valait mieux pour moi changer de vie. Ce n’était pas la première fois : c’est bien de changer radicalement ; j’emmerde la routine autant qu’elle emmerde le monde : énormément. Il faut casser la coque de temps à autre quand ça craque aux entournures : c’est salutaire. 

Donc ce premier mai-là, c’était spécial. Je n’allais pas rester que quelques jours ou petites semaines avant de retourner au pays ; le pays ce coup-ci il commençait à Roissy. Dans un taxi glissant dans le silence sur une route très large et toute lisse avec des myriades de bagnoles ovoïdes parées de clignotants géants. Et des panneaux gigantesques partout, de part et d’autre et même au dessus. Zéro klaxon. Ni biquettes ni poulets errant sur la chaussée. Pas la moindre bouse de vache aplatie sur l’asphalte. Rien. La ouate froide. Pas un seul chien galeux : rien que des pylônes et taximan qui ne bronche pas. Et puis l’air humide comme une éponge, même sous leur petit soleil. Leur : tout de suite ça me fait toujours le même coup : là-bas j’étais l’étranger et ici aussi, mais considérablement plus. C’est gris ciment et plein de visages aussi pâles que le mien et pourtant je ne suis pas des leurs. Je n’ai rien contre eux : ils sont comme tout le reste ici : ils glissent, furtifs, et jettent de brefs regards, avec dedans souvent une sorte de peur. Ici on peut se déplacer dans une foule sans échanger autre chose dans le regard, qu’un faible clignotement d’ampoule électrique. 

Ils parlent une autre langue : la mienne. Je ne comprends pas tout. Même dans les magasin c’est pas évident. Le rituel aux comptoirs est tellement guindé qu’on les dirait se mouvoir comme dans une pâte d’amidon. Dans le train qui va vers Niort ça me frappe : le hurlement des roues dans les virages me parvient à peine : tout est assourdi, molletonné à tel point qu’on entend même ses acouphènes. Capitonné : tout est un peu comme chez les fous : on ne veut pas que vous vous fassiez du mal, ici. Il y a sécurités prévues pour ça. Partout. Les voitures roulent très vite mais elles n’écrasent pas grand-monde. Voilà, c’est pour ça : il n’y a que peu de piétons donc le risque est plus faible ; sauf dans les grandes villes mais là c’est difficilement possible parce que tout le mode s’arrête aux feux alors même qu’aucun flic n’est en vue. Autour des tranchées de leurs chantiers, il mettent des barrières pour éviter aux passants de tomber dedans. Ils n’enlèvent presque jamais leurs plaques d’égout en fonte noire : comme ils n’ont pas de mousson, leurs égouts ne refoulent pas, ainsi leurs plaques ne se soulèvent jamais toutes seules. Il ne leur viendrait pas non plus à l’esprit d’aller chercher des clopes dans des rues inondées en tâtant du gros orteil pour savoir si au prochain pas ils seront avalés par les égouts. Ils osent peu.

Niort, c’est la mort. Pas aussi mort qu’Orléans, mais presque. À Niort tu sais tout de suite que tu es en France : quoi de plus français que Niort ? Comment dire… c’est propre sur soi et sobre ; d’un bon goût assez chiant qui doit saper le moral à la longue. Le peu de mendigots que j’y ai vu ne faisaient pas pitié. Or un mendiant se doit d’éveiller la pitié : c’est son métier. Ici ils font semblant très mal, mais les gens leur donnent quand même des sous. Un clochard niortais ne tiendrait pas une semaine à Patna.[2] 

Heureusement qu’il y avait Annie et son frangin, à Niort, sinon je n’aurais pas survécu, tant le choc est puissant, venant de si loin, si longtemps. Escale obligée avant mon chez moi au fond des bois du Périgord, dans le Lot. Jusqu’à ce mai, ce n’était que mon camp de base : ma guitoune de pierres sèches entre deux voyages avec son gros bosquet de bambous tout en en bas, tout au bout du chemin. 

Et puis il y a eu le premier été en France et un temps je me serais presque cru de l’autre côté et puis il y a eu le premier hiver et la première guerre pétrolière contre Saddam Hussein et là je me suis retrouvé vraiment cloué au sol comme tous ces avions désertés par des voyageurs à la petite semaine, morts de trouille. Le froid mouillé qui s’insinue jusque dans les os ; aussi glacé que le jargon des bureaucrates. 

Et le feu de chêne sec de trois ans dans le vieux poêle, et une table carrée en bois d’arbre, et une tripotée de fameux amis… et la petite ménagerie : loin, loin des donjons érigés sur les cendres d’hérétiques et des mairies roides du pays des citoyens napoléons. 

 

En partant d’une idée de Malatrie et Alain : lire à partir d’ici.

E la nave va…

  1. La Transe Himalayenne, une longue balade à pinces de dix mois en 1989/90. []
  2. Une ville de la plaine du Gange vraiment éprouvante et apocalyptique, misérable, dégueulasse au possible et dotée d’un climat aussi terrifiant que sa pollution : lire la fiche Wikipédia. []
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