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Au delà du nihil

© Pierre Auclerc 2010 -ICYP - 2016Dix heures quarante-quatre : solstice d’hiver. Lui, il n’y a pas à l’attendre[1] : il tombe à date et heure fixes, lui. Car la mécanique céleste ne souffre que de peu de dérives. Elle est inéluctable et c’est tant mieux. En attendant va falloir se farcir le froid pénible, l’humidité pénétrante et la pré-campagne des présidentielles avec son défilé de tronches de cakes encore plus tartes que celles des miss France. Justement : je me disais que tant qu’à ne plus participer à ce dîner de cons, autant officialiser mon apostasie républicaine comme je l’avais fait il y a trente-neuf ans pour le catholicisme. À l’époque c’était pas banal de faire ça : l’employé de l’évêché avec sa tronche de rat, en blouse grise derrière son comptoir en bois lustré était légèrement interloqué que je puisse lui demander une chose pareille. De nos jours c’est plus facile : il existe un formulaire idoine. Un timbre-poste et le tour est joué. Ça n’étonne plus personne.

J’avais donc décidé de commencer par me faire rayer des listes électorales pour apostasier ma républicanitude française. Manque de bol, après une rapide recherche sur le Net, bing : c’est pas possible. Quand tu es décrété citoyen, tu le restes jusqu’à ce que tu claques sauf si tu fais des très grosses conneries. La république française en a décidé ainsi. Ouais bon. Le problème est que la république, j’en ai vraiment rien à foutre. J’ai pas choisi d’y être ni d’en être. Elle ne m’intéresse pas le moins du monde. J’aime pas ce régime à la con. J’aime pas ceux qui l’ont pensée et créée, cette république de chiottard. J’aime pas les Lumières. Voltaire, Rousseau et compagnie je les déteste tous. La notion de nation me soulève le cœur, les rituels républicains me répugnent tant ils sont ridicules et laids. Je ne me sens aucunement citoyen et français et n’ai aucune raison pour me sentir tel. La devise nationale me scandalise comme toutes les publicités mensongères et autres escroqueries de charlatans.

Il n’y a pas de formulaire de désinscription. Comme c’est dommage.

…E la nave va !

  1. Lire le billet précédent. []
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Billet quantique miauleur

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

10 décembre

Je n’en fais qu’à ma tête. Elle passe devant, le reste suit. Par exemple aujourd’hui j’ai envie d’écrire ce qui me passe par la tête et de continuer à le faire en direct-live jusqu’à épuisement du sujet. Pour autant que ce billet ait un sujet, le vieux matou de l’illustration n’étant sujet de personne. Une chose est sûre : ce billet durera au moins jusqu’au vendredi 16. Ce jour-là, dans l’après-midi, je saurai ce qu’il en est pour l’affaire qui nous a fait monter à Paris, que j’avais vaguement évoquée dans l’avant-dernier billet. Mais là, lecteur de passage, tu n’en sauras toujours rien : patience, patience. Il en faut à revendre, je vous assure. La vie est une salle d’attente, autant le savoir tout de suite.

Actuellement dans la salle d’attente, des candidats à la candidature poireautent. Ils veulent être calife à la place du calife. Or le calife a jeté l’éponge. Les lecteurs réguliers de l’Icyp ont peut-être remarqué que depuis l’élection de François Hollande − surnommé Goudamou par nous autres déconnologues distingués −, je n’ai publié aucun billet sur son gouvernement. Alors que pendant le pénible quinquennat précédent du gniaf, [1] ça y allait gaiement. Car quoi en dire ? Comme me le faisait très justement remarquer un membre de ma progéniture : « papa, on a voté pour lui en n’en attendant rien et on a eu droit à moins que rien ». Donc il n’y avait rien à en dire ou si peu que ça ne valait pas la peine de me flinguer le bout des doigts à marteler le clavier. Ah si, tout de même : on a eu droit à un déferlement d’hygiénistes débiles faisant fixette sur la clope et assimilés. Sacrés socialistes, tiens. Bon, en face c’est encore pire et c’est ce qui pend au bout du nez des citoyens, dont je ne suis pas fort heureusement. Car je vis dans une dimension légèrement parallèle située dans l’éther tuttiquantique. Voilà : c’est tout pour aujourd’hui, la suite demain − à moins que l’envie de clavier ne me reprenne avant minuit…

 

11 décembre

Tout commence par un grand café. Sans grand café, pas de journée valant d’être vécue. La routine de l’Icyp a grand besoin de grand café, déjà. Donc j’attaque en ouvrant les yeux et le Terminal de notre petit serveur, pour bloquer les adresses IP des vilains botnets qui cherchent en permanence à venir y déposer leurs pubs à la con dans les commentaires, pour des fausses montres de luxe et du viagra de contrefaçon. Mine de rien, ça bouffe pas mal de temps. Et puis il y a les mises à jour du moteur Linux, évidemment. Et l’entretien, le nettoyage, les sauvegardes et compagnie. Et puis ensuite aller lire tous les commentaires commis dans la nuit et à l’aube matutine. Dans la foulée c’est boulot, boulot : j’attaque la réparation du premier ordinateur du jour, en général sur un coin de table vu que de plus en plus fréquemment il s’agit d’un portable ne nécessitant pas d’installation à l’atelier du rez-de-chaussée. Même le dimanche ; d’ailleurs là je viens de finir celui d’un copain du patelin d’à côté. Mais c’est bien parce que c’est lui et qu’il le mérite.

Ce n’est pas ma seule routine quotidienne : il y a les ablutions par exemple. Et le Jeu des 1000. Et pas que. Mais de l’une de ces routines, je ne peux pas encore parler. Pas avant vendredi prochain en tout cas. Patience, patience…

 

12 décembre

Rue89 existe encore. Pourtant ça ne devrait pas. Ou plus, plutôt. Non parce qu’ils ont envoyé un mail circulaire à tous ceux qu’ils appellent des riverains − leurs commentateurs, en fait − vu que leur canard est en cours de phagocytation par le Nouvel Observateur. Et que donc j’en ai reçu huit, correspondant à mes comptes successifs depuis fin 2007. Or donc comme c’était dit dans ce mail, il était prévu que ce week-end tout le bétail soit transféré sur Le Plus, où les reliquats de la rédaction s’apprêtent eux aussi à rejoindre leur nouveau pondoir. Et il ne s’est rien passé : tout continue comme si de rien n’était. Forcément puisque rien n’a été. Pourquoi ? Je n’en sais rien. C’est comme ça et pas autrement, faut pas chercher plus loin.

Alors je sais : icy il en est quelques uns qui n’en ont rien à foutre de Rue89 − Ubu89 pour les intimes − et qui n’y ont jamais foutu les pieds. Mais le noyau dur de la Déconnologie s’y est formé et comme c’est pas juste des amitiés virtuelles, hein… et que ça dure depuis bien sept ans, et qu’il s’est passé des tas de choses, et pas qu’entre nous… eh bien j’en cause, d’Ubu89. D’un côté ça me fait tout drôle de savoir que ce vénérable navire de l’internet va être bientôt englouti, et de l’autre je m’en fous pas mal. L’Icyp existait bien avant Rue89 et existera − je l’espère − bien longtemps après le naufrage. Dont je ne me réjouis pas : des gens vont perdre leur boulot à la rédaction et chez pas mal de vieux commentateurs, le désarroi est palpable. Nous autres commentateurs de fond sommes un peu comme les rats : on aime nos vieilles caves, on y a nos petites habitudes, on connaît bien la faune.

C’est tout pour aujourd’hui : moins de cinq jours à tirer avant vendredi soir. C’est ça qu’il faut se dire en attaquant le lundi.

 

13 décembre

Toute la journée ça a été le défilé. D’abord à la maison : des amis en veux-tu, en voilà, et du client en chair et en os et au téléphone, et du voisin de gauche et celui d’en face et même un brave toutou de passage qui a fait fuire la Moutche, car cette tigresse miniature est au moins aussi courageuse que le lion du Magicien d’Oz. Ça tombait bien parce qu’il n’y avait pas de machine à réparer en urgence au boulot. Et puis que la vie sans amis n’est pas une vie. Nous autres membres du peuple singe debout, n’avons pas la mentalité erémitique. Nous exécrons la solitude. Qui est mauvaise conseillère et nous pousse à broyer du noir puis à nous faire des films à la con dans la tête. Quand quelque chose ne va pas, on le dit aux bons amis et on écoute leurs bons conseils. Si chacun restait dans son coin comme une merde sèche, l’humanité serait encore plus déprimante qu’elle ne l’est déjà. J’ai dit. Hugh !

Encore trois petits jours de rien du tout à tirer jusqu’à vendredi. Il se passera quelque chose ce soir-là, vous verrez, les amis… et les lecteurs inconnus aussi. Patience, patience…

 

14 décembre

Ça a commencé il y a 2617 jours. Sept ans, un mois et trente jours. Peut-être que dans quarante et quelques heures, ça commencera à s’arrêter. Je n’en sais rien, pour l’heure. Je n’espère pas : j’attends, simplement, sagement. Le verdict que j’attends est sans doute déjà couché noir sur blanc, quelque part au tribunal de Paris. Après-demain en fin d’après-midi je devrais enfin le connaître. Je ne suis pas le seul à l’attendre, ce verdict. Toutes celles et ceux qui subissent cela depuis 2617 jours − et même bien plus pour une autre que moi −, sont dans l’expectative. Pas anxieuse, mais légèrement fébrile tout de même. On en a tant vu et de toutes les couleurs, rien que pendant ces 2617 jours. Qu’on n’ose pas espérer. Pourtant on devrait. Mais l’espérance a ses limites et elles ont été salement dépassées, dans cette histoire de fou. De folle, plus précisément. L’espérance est un luxe bourgeois. Contentons nous de patience…

 

15 décembre

17 heures : 24 heures à tirer. Je clone des disques durs en compote en attendant Godot. Récupérer des données sur des supports pourris, c’est ma petite spécialité. C’est tout à fait méditatif et ça laisse le temps de gamberger ou de causer un brin avec les amis icy et là…

C’est un commentateur de Rue89, proche ami de notre Picholive[2] − qui m’a appris la nouvelle de sa mort toute récente par MP tout à l’heure.

Picho, il s’était chopé le crabe à l’automne dernier et un jour il n’était plus venu dans mon estaminet de l’internet, il y a quelques mois. Je me doutais bien que ça ne devait pas trop gazer pour lui − chimio, etc. −, mais je n’imaginais pas qu’il puisse casser sa pipe comme ça, d’un coup, aussi tôt.

On ne se connaissait pas en dehors du Web, mais il voulait à tout prix qu’on se fasse un raout en sa compagnie à Puycity au printemps. On le fera quand même, pour lui rendre hommage, non mais !

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

Léopardo en est tout retourné (et le drapeau en fond, c’est Picho qui nous l’avait confectionné).

Picho, en matière de clin d’œil, m’avait envoyé 69 euros pour que je puisse m’offrir les services d’un avocat pour l’affaire dont le verdict tombera demain en fin d’après-midi. Comme d’autres amis l’ont fait. Déconnologie never dead, quoi qu’il en soit. À demain, donc…

 

16 décembre

 16 heures tout rond. C’est l’heure de l’énoncé du verdict à la cinquième Chambre du tribunal de Paris. Maintenant ça peut tomber n’importe quand. Je surveille ma boîte à mails. Patience, patience…

19 heures tout rond. Rien dans la boîte. Ce qui signifie que l’après-midi a probablement été chargée au tribunal et que par conséquent, le verdict n’arrivera dans ma boîte que lundi. Patience et repatience, donc. 

 

17 décembre

J’aime bien les jours où il n’y a rien à raconter. Juste à déguster des litchis tout frais arrivés par avion de la Réunion, offerts par le voisin de gauche qui a de la famille là-bas. Siroter des caouas, têter la clope à vapeur, gamberger sur le prochain billet, dépiauter l’ordinateur portable d’un client. Mollement, c’est samedi. Relire Rousseau et tomber là dessus :

Je ne sais quel aveuglement, quelle sombre humeur, inspirée dans la solitude par un mal affreux, m’a fait inventer, pour en noircir ma vie et l’honneur d’autrui, ce tissu d’horreurs, dont le soupçon, changé dans mon esprit prévenu presque en certitude, n’a pas mieux été déguisé à d’autres qu’à vous. Je sens pourtant que la source de cette folie ne fut jamais dans mon cœur. Le délire de la douleur m’a fait perdre la raison avant la vie : en faisant des actions de méchant, je n’étais qu’un insensé.

(Lettre à M. Moultou – À Montmorency, le 23 décembre 1761)

Me dire que les paranos, t’en as vu un, tu les as tous vus. Me dire que c’est cette distorsion du réel qui fait que le monde est si mal. Si tordu. Il n’y a que ça à faire ce samedi. Et rêvasser peinardement… ;-)

 

18 décembre

Je me suis fait la réflexion hier soir : ce billet-journal renouvelle le genre. Quand j’avais démarré le Sitacyp il y a quinze ans, c’était pareil. J’écrivais au fur et à mesure et au fil des jours, tout ce qui me passait dans la tête et un peu aussi ce qui se passait au dehors. Quand cette saga sera achevée − en fonction du verdict qu’on devrait enfin (peut-être) connaître demain, de temps à autre et en fonction des événements, je continuerai le journal, comme au bon vieux temps où nous n’étions qu’une douzaine à faire ça sur le Web francophone. En attendant, attendons…

 

19 décembre

Nous attendrons encore, donc. Puisque le verdict ne sera rendu que le 5 janvier. Je viens de l’apprendre. No comment, il vaut mieux. Je clos ce billet-journal et entame la gamberge pour le billet suivant.

 

…e la nave va !  

  1. Je ne prononce jamais le nom de ce putricule. []
  2. Moctezumiaou sur Rue89 []
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De la neige sur les tulipes

Illustration © Cyprien Luraghi 1989-2016 - ICYPÀ Paris le plus dur c’était le temps. Le climat je veux dire. Qui conditionne le temps de l’horloge aussi. Plus il fait moche, moins les aiguilles tournent. Et à Paris putain qu’est-ce qu’il peut faire moche. Tout devient très laid alors. Et il ne reste que la loge de Chico, le gardien de nuit du foyer de jeunes travailleurs, pour se réchauffer le cœur jusqu’à pas d’heure en compagnie de la brochette des noctambules créchant ici. C’était en 1978 et à six heures du matin le premier à pousser la porte de verre du hall, c’était Christian Farid. En pyjama estampillé de l’Hôpital Saint-Antoine, la bite à l’air avec un bout du tuyau de perfusion sparadrapé sur l’avant-bras, tout hébété, narquois, gazeux, hilare. La veille il s’était fait une OD de 12 sur l’échelle et il ne savait plus qui l’avait traîné jusqu’aux urgences en suivant le sens de la pente dans la rue de Charonne. Et là il était là, rayonnant, heureux de son coup et de nous le conter en en rajoutant à la louche. On était bon public et lui le meilleur comédien de l’arrondissement. Des salades de Christian Farid il y a de quoi en remplir un pavé king size. Son double prénom c’est parce que sa maman était bourguignone et son papa algérois. Aucune des langues de ces deux pays ils ne parle bien, mais il arrive à faire comprendre son baragouin en moulinant des mains. Un petit mec fluet avec des gros sourcils, une tronche d’arabe et les yeux gris d’acier tout doux. Du genre que quand il t’énerve trop − et il peut vite porter sur les nerfs du plus placide des bonshommes −, c’est pas possible de le baffer comme un Romain tellement son regard te désarme vite fait. Comme celui d’un cocker battu, un peu.

Jusqu’à ce que Chico finisse son service à huit heures du matin, Christian Farid est resté en pyjama, la bite à l’air et le tube de perfusion pendouillant. Puis il est allé s’effondrer chez je sais pas qui dans je sais pas quelle piaule à je sais pas quel étage, jusqu’à sa nouvelle tentative d’en finir avec la vie et en beauté, tant qu’à faire. Rachid et moi on se faisait du mouron pour lui : les chats ont neuf vies mais Christian Farid en avait déjà eu bien plus. Quelques mois plus tôt on s’était rencontrés à la cafétéria du foyer : Rachid était un os. On l’aurait dit échappé d’un stalag. Il venait de se taper dix-huit mois de service militaire en Algérie. Et les petits gars ayant poussé en France n’y étant pas bien vus, il s’était retrouvé dans une caserne disciplinaire, à charrier un sac à dos plein de caillasses en plein cagnard avec des sous-offs sadiques. Et à son retour à Paris, l’armée française voulait de lui aussi. En ce temps-là il n’y avait pas d’accord entre les deux pays : si Rachid avait refusé de faire son service militaire dans tel pays, il ne pourrait plus y remettre les pieds. Il était donc déserteur, présentement. D’où sa grande maigreur : il ne mangeait plus et ne fermait plus l’œil, dormant chez les uns, chez les autres et rasant les murs. Je l’avais invité à s’installer chez moi en attendant de trouver une solution. Neuf mètres carrés à deux, lavabo compris : le luxe. Ça avait duré bien six mois, le temps d’arranger le coup avec un psychiatre pour que Rachid soit déclaré inapte au service et puisse enfin jouir du plaisir de se faire contrôler par les bleus plusieurs fois par jour à cause de sa gueule d’arabe.

Vivre avec Rachid sans se foutre sur la gueule, ça doit être possible même dans quatre mètres carrés. Il est très vivable, le compère. On lisait beaucoup. On se faisait du thé fort et des parties de Scrabble avec nos règles et en trichant comme des cochons. Et comme Rachid ne pouvait pas sortir, c’était le défilé des hôtes des autres piaules. L’entraide était de rigueur au foyer : un bon quart des occupants étaient des réfugiés éthiopiens qui avaient fui la mort après l’avoir vue de près au pays. L’autre gros quart était constitué de filles des Antilles venues bosser en métropole et qui s’y morfondaient terriblement. Le reste était du tout venant : jeunots tout timides des gros bourgs gris de plouquies moroses, zonards zombies improbables et mutiques échouant de foyer en foyer, toxicos et autres agités du ciboulot comme notre Christian Farid… et nous autres objecteurs de conscience[1] squattant joyeusement une partie du dixième étage, tout là-haut. Cent quarante piaules en tout.

L’époque était à l’héroïne, cette merde qui allait envoyer une bonne moitié de nos connaissances six pieds sous terre. Rachid, ma pomme et les objecteurs, on était aux antipodes de ce trip mortifère. Pourtant, il faut bien reconnaître que c’est souvent parmi les pires junkies qu’on trouve les êtres les plus attachants qui soient. Christian Farid en était et on n’avait pas du tout envie qu’il en finisse avec sa pauvre existence. Mais en dehors de sa foutue shooteuse il avait quoi ? Rien. Pas même sa famille de merde dont il n’avait plus de nouvelles depuis des ères. Et aucune racine. Juste le cul entre deux cultures dont il ignorait tout. Même pas de religion pour s’y cramponner dans des certitudes naïves. Rien de rien.

Des fois on se disait Rachid et moi qu’il aurait eu mieux fait d’être cul béni, voire témoin de Jéhovah, plutôt que de se massacrer de manière aussi opiniâtre alors que la Mort ne voulait pas de lui. Pourtant la religion n’était pas notre fort. Rachid, fallait pas lui dire qu’il était musulman, par exemple. Il vous aurait mordu. C’est qu’il bouffe de l’imam comme je bouffe du curé. Mais de fait Christian Farid avait désespérément besoin d’une bouée plus fiable que sa salope de seringue.

*

Depuis trente-huit ans maintenant Rachid et moi sommes les meilleurs amis du monde. Évidemment on se voit moins souvent qu’au siècle passé. J’ai vécu mon rêve d’enfant dans les plus renversants paysages du monde, loin du gris glacial et des plantes de serre. Et Rachid aussi, dans un autre style. Mais on se téléphone régulièrement et pendant des années j’ai pu suivre l’incroyable saga de Christian Farid, qui avait fini par larguer la dope pour tomber dans des plans plus velus les uns que les autres. Il y en a tellement que c’est impossible à raconter dans un seul petit billet. Du genre : il monte en Suède pour piquer la copine d’un frangin de Rachid, puis après avoir arnaqué plein de monde de toutes sortes de manières, il s’enfuit aux États-Unis. Là, après une suite de péripéties dignes des Pieds Nickelés, il se fait embaucher dans une station-service au Nevada. Qu’il finit par braquer pour embarquer la caisse. In extremis il parvient à se carapater et atterrit à Londres. Et là Rachid perd sa trace pendant une dizaine d’années.

Et puis l’an passé, dring dring, salut Rachid, ça va bien ? Alors Cyp cramponne-toi : la semaine dernière je prends un taxi à Londres. Le chauffeur avait son petit camembert[2] brodé rivé sur l’occiput et la barbe au henné. Le Coran bien en évidence sur la plage arrière. Et les yeux gris doux sur sa tronche d’arabe. Christian Farid !

…E la nave va… !

  1. J’ai fait mon service national en tant qu’objecteur de conscience de fin 77 à l’été 80, affecté au ministère de la Culture. []
  2. La petite calotte des musulmans pieux, appelée « camembert » par les Kalash du Pakistan depuis le passage d’un anthropologue français rigolo dans les années 70. []
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Ourdi et ordi

Illustration © Cyprien Luraghi 2015 à partir d'une sculpture de PhilocheL’informatique c’est super mystérieux pour la plupart des gens. Or quand le mystère est épais c’est l’interprétation délirante qui prend le relais de la raison raisonnante. Comme d’habitude. C’est pas original mais ça fera de belles histoires à conter à nos futurs petits enfants, quand on est comme moi un dépanneur informatique. Car nous sommes régulièrement confrontés à des clients et autres, flippant à mort devant les comportements incompréhensibles de leurs machines à puces. Je tente bien de leur expliquer tout ça en faisant des comparaisons simples − avec la mécanique automobile ça marche pas mal du tout − mais dans le tas il en est qui ne pigeront jamais rien à la chose, qui restera un objet mystique gazeux. Ça ne chie pas : seul l’échange cordial du chèque contre facture importe, au bout du compte. Et puis il arrive d’en rencontrer ailleurs qu’à l’atelier : en provenance de l’internet par exemple.

Un jour il y a très longtemps, au tout début de l’Icyp, une certaine Violaine venait parfois me faire un petit coucou dans les commentaires, deux ou trois fois par mois. Elle fréquentait surtout le forum disparu depuis des lustres, d’un vieux copain guide de trek ayant posé son sac à dos dans le Gers : Bernard. C’était le plein été et au téléphone il y avait Violaine qui passait quelques jours dans la région : ni une ni deux, je l’avais invitée à faire escale à la maison. Le lendemain elle irait rendre visite à Bernard.

Violaine était comme ses commentaires : guillerette et pimpulante, toute mimi et la mi-trentaine. On a causé du ci et du ça, bien rigolé et puis elle avait préparé des pâtisseries avec Annie et les enfants pendant que je tapais la causette et le prochain billet du blog. Puis on s’était tapés la cloche et vers onze heures, après le rituel du soir il n’était resté qu’elle et moi face à face, les pieds sous la table en bois d’arbre. Et là au beau milieu d’une phrase − on discutait des mérites comparés du panais et des betteraves rouge, genre − :

− Tu sais Cyprien c’est pas grave si tu pirates mon ordi.

Comme ça, vlan. Prends ça dans les gencives et démerde-toi avec, mec. Et elle qui te fixe avec des yeux comme des soucoupes, figée net, les bras ballants et les miens qui m’en tombent. Et je savais pas quoi dire : allez-y, vous, à répondre quoi que ce soit de pertinent à une proclamation pareille. Au bout d’un moment j’avais quand même demandé à Violaine de m’expliquer de quoi il en retournait.

Chaque nuit, à quatre heures et demie précisément, son ordinateur portable se réveillait tout seul. Et invariablement les jours suivants elle retrouvait dans mes billets et les commentaires de Bernard sur son forum, des idées et des tournures de phrases de son journal intime, qu’elle tenait sur son Mac. Évidemment, étant l’informaticien de service, c’était moi le pirateur de ce duo de lascars conspirateurs en mal d’inspiration, envoyé pour aspirer les pensées les plus intimes de Violaine à des heures qu’ont pas de nom.

Je n’avais déjà plus de bras en stock et aucun pour ramasser ceux tombés par terre avant son laïus, débité sur un ton mécanique et monotone − comme si elle l’avait appris par cœur avant de venir. Je m’étais souvenu d’un article de la presse spécialisée parlant d’une fameuse compétition de pirateurs où, en tout bien tout honneur et devant huissier, des équipes candidates se relayaient pour aller ouvrir un dossier quelconque sur un ordinateur à l’autre bout de la table, en aveugle. Il avait fallu quarante-huit heures à l’équipe gagnante pour rafler les cinq mille dollars de ce concours et voir l’exploit inscrit au Livre des Records. Je l’avais collée face à l’écran pour qu’elle réalise un peu qu’entre ses fantasmagories débiles et la réalité, le gouffre était béant. Jusqu’à sept heures du matin j’avais tenté de la convaincre et elle avait vaguement eu l’air d’acquiescer, quand vers cinq heures elle avait commencé à me raconter son histoire : à quatorze ans un vieux salaud l’avait violée − il en avait trente à l’époque − et vingt ans plus tard elle était toujours sous son emprise. Ils vivaient chacun chez soi et elle allait le rencontrer chez lui régulièrement pour des congrès charnels. Sacrée histoire : pas étonnant que la nana soit devenue un peu étrange.

Et dans la foulée la voilà qui me déclare qu’elle est amoureuse folle de Bernard. Blood and guts. Alors Bernard c’est simple : il en pinçait à mort pour sa compagne et il n’en loupait pas une pour le clamer un peu partout sur le Net. Violaine le sait, évidemment. Et elle sait que je le sais. Et elle me sort ça, pof. Démerde-toi avec, mec. Mieux que ça : elle me dit que c’est Bernard qui, par le truchement de ses commentaires reprenant des bribes de son journal intime, lui signifie sa passion amoureuse. Gloups. Et un direct au foie, un !

En attendant, dodo les yeux non parce que là ça va bien, hein : j’ai eu ma dose.

Après quelques heures de sommeil, rebelote : Violaine était déjà à la cuisine en train de parler de ses salades de complots à la con à Annie, devant les enfants ébahis. Ni une ni deux : Violaine, tu prends tes cliques et tes claques et tu dégages le plancher, merci, ciao, bises.

J’ai pas osé appeler Bernard pour le prévenir. On verrait bien ce soir. Ça n’avait pas fait un pli : Violaine lui avait déclaré sa flamme à table, devant sa chérie effondrée. Deux manchots de plus au compteur. Elle avait roupillé sur le canapé et mes amis s’étaient enfermés dans leur chambre. Et puis elle était repartie au petit matin dans sa petite auto et on n’a plus jamais eu de ses nouvelles, ouf.

Violaine était la première parano érotomane dont je croisais la trajectoire folle. Il y en a eu d’autres − et pas que de la variété érotomane − par la suite : je conterai leurs histoires dans d’autres billets. Certaines sont rigolotes et d’autres pas du tout. Comme la vie, donc.

…e la nave va en mode printanier : les hirondelles et les martinets sont de retour, chic !

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Coup de rouge

© Cyprien Luraghi 1990 / 2016

Une des spécialités de mon atelier de dépannage informatique est la récupération de données sur supports amochés. Souvent les clients me confient des disques durs en compote avec les photos précieuses du petit dernier et de la belle-mère, la compta de leur boîte et compagnie. Évidemment, ils n’ont fait aucune copie de secours et ils pleurent beaucoup. C’est une tâche délicate qui demande du doigté et pas mal de savoir-faire et c’est toujours plaisant de voir les clients sourire en me signant leur chèque à la sortie. Les disques durs foutus, je les stocke dans un placard et de temps à autre un copain sculpteur sur ferraille passe pour les embarquer : il en fait de très jolies œuvres d’art que les gogos lui achètent très cher. Le gars vit à une centaine de bornes de Puycity et il me donne parfois des nouvelles du Roger dont on peut admirer les exploits dans Coup de rouge. Enfin : dans le bouquin j’ai un peu mixé les salades de Roger avec d’autres salades puisque c’est un roman.

Il s’est pas arrangé depuis cette lointaine époque, le Roger. Son maître spirituel − un lama tibétain − lui avait fortement conseillé de travailler sur la colère car les colères de Roger sont explosives et intempestives. Quand je l’avais connu à Bodhnath au Népal[1] au début des années 80, Roger était déjà pas mal colérique et la dernière fois que je l’ai vu en 91 juste avant la naissance de notre fiston, il te nous avait fait une crise incroyable à la fin d’un repas pourtant fort modestement arrosé. Annie et moi on s’était carapatés vite fait : son regard était celui d’un fou.

Quand j’avais ouvert le Sitacyp en 2001, il y avait une rubrique intitulée « Le Tiroir » : l’internet sentait encore la peinture fraîche et c’était magique pour moi de pouvoir partager des textes écrits à la machine mécanique, datant d’une ère périmée. Coup de rouge en faisait partie. Ce bouquin, je l’avais élaboré avec Victor − dont on voit la bobine sur la photo illustrant ce billet −, qui hélas est mort du sida en cours de route. Quelques idées sont de lui : il n’a pas eu le temps d’en avoir d’autres. La frappe est entièrement mienne. Il s’agit d’un manuscrit destiné à être envoyé aux éditeurs. C’est une espèce de brouillon et prenez-le comme tel. Comme la plupart des bouquins envoyés par la poste, il n’avait pas trouvé preneur. Et là, tant d’années plus tard, je ne vais pas m’emmerder à le leur renvoyer ou à le vendre en ligne : prenez-le, lisez-le, il est gratuit. Sous copyright tout de même. Les trucs bidons genre copyleft ou licence creative commons, très peu pour moi. Je l’ai fait : il est à moi et à personne d’autre et j’en fais ce que je veux, point. C’est un des tout premiers romans à avoir été publié en ligne en France.

Il s’agit d’une version pour liseuse, au format epub. J’ai effectué quelques corrections typographiques et rectifié des erreurs en septembre dernier, mais le texte original est intact.

Pour le télécharger : CLIC

Le Net, c’est l’écriture ! E la nave va…

  1. J’y ai vécu quelques années, cf le billet « Deborah lovely« . []
Publié dans Humain, Spectacle | Autres mots-clefs : , , , , | 3667 commentaires
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