Archives par tag : Cyp

Trop de mots nuisent

Photographie © Pierre Auclerc-galland - tritouillage : Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Certains matins en préparant le café avant d’ouvrir l’ordinateur, les yeux pas en face des trous, je me fais des petites angoisses ridicules qui s’évanouissent dès les premières gorgées. Le flip le plus récurrent étant : l’Icyp a disparu. Serveur en panne aux petites heures. Ou bien : il n’y a plus personne icy. Zéro commentaire. Le désert. Et puis non : il y a eu des dizaines de commentaires cette nuit, comme toujours depuis dix ans. Un peu plus ou un peu moins, selon des tas de critères impalpables − temps qu’il fait, phases de la lune, vacances, lundis morositeux… 

Pourquoi ça marche ? Mystère et boule de gomme. Pourquoi ce site paumé au fin fond de l’internet reste allumé comme une increvable loupiote avec une bande d’allumés y papotant jusqu’à pas d’heure et plus soif, tout le temps ? Alors que je ne fais que conter le temps qui passe, prendre le long temps nécessaire à tritouiller des illustrations reflétant l’air du temps, puis rêvasser longtemps encore avant d’aligner les premières lettres… Et pondre des historiettes, brosser des petits portraits de gens de bien ou de salauds finis. Ou simplement dire avec les doigts la poésie de l’instant donné.

*

Pourtant elle est morte et enterrée, la grande époque des sites persos au tournant du siècle, et pareil pour les années glorieuses de la blogosphère : dorénavant les masses populaires pianotent penchées sur leurs appareils de poche et s’étalent sur les grands réseaux. Et je ne peux plus comme autrefois décrire ce que je vois autour de moi : depuis de longues années ce luxe ne m’est plus permis, pour une raison qu’il n’est pas encore temps d’exposer. Je pourrais bien sûr coucher tout ce qui me pèse sur papier comme je l’ai tant fait avant l’avènement d’internet. Écrire des livres, donc. Mais ça fait trop longtemps que je ne l’ai pas fait et je ne me vois plus écrire au kilomètre en ne fermant l’œil que quelques heures dans la nuit. J’ai pris l’habitude de faire court. 

Bref : le petit nid de la Déconnologie est bel et bien vivant au mitan de la Toile. Inutile d’en rajouter car comme le dit le titre du billet − qui est une de mes devises : trop de mots nuisent… …e la nave va…

Publié dans Binosophie, Déconnologie, Spectacle | Autres mots-clefs : , , , , , | 3384 commentaires

Émasculin efféminin

Illustration © Pierre Auclerc-Galland 2011 - ICYP 2017

Si ça continue comme ça je vais dégainer ma bombe à neutres. Car comme l’écrivait si bien hier dans les commentaires de l’Icyp, l’Inspecteur Croûton :

Dans le cadre de la nouvelle grande cause nationale du quinquina, l’Égalité Homme-Femme/Femme-Homme, les bébés filles se verront greffer d’une bite à la naissance et les bébés garçons percer d’un trou.

C’est un peu beaucoup n’importe quoi, ces derniers temps. Il est devenu d’usage de se monter le bourrichon ensemble sur les réseaux. Et de faire ce que fait votre voisin. J’évoque ça dans quelques uns de mes billets précédents : l’humanité est une photocopieuse. Alors OK, moi je veux bien que l’apprentissage du bébé singe debout soit basé sur l’imitation de ses prochains, mais tout de même, là ça atteint des sommets inédits. Soudain tout le monde est féministe à mort. Des tas de mecs aussi. Ça coûte pas cher d’être un mec féministe, de nos jours. C’est idéal pour draguer, aussi. De manière annexe, voire connexe. 

L’expression à la mode c’est « la parole se libère ». Ça coûte pas cher de s’épancher dans le mégaphone. Lequel n’est pas un microphone et encore moins une bonne vieille paire d’oreilles connectées à une cervelle compatissante. Derrière ce gros barouf il y a des portes hermétiquement closes. Les uns et les autres se claquemurent pour cohabiter dans l’avouable et l’inavouable. Untel y cogne sur Unetelle par exemple. Dans le silence bétonné. Le ramdam au dehors n’y changera rien. Il est la bonne conscience des gens publics. 

*

C’était à la fin des années 70, au dixième étage du foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne à Paris. Jeff[1] et moi on fumait notre clope d’après la bouffe à la fenêtre. On voyait bien les gens vivre leur vie dans l’immeuble d’en face. Affalés dans leurs canapés devant des téléviseurs qui n’étaient pas encore tout plats et géants ou passant l’aspirateur dans le salon. Un des rideaux s’était agité, qui avait attiré notre attention. De dos, une jeune femme nue gesticulait. Elle criait aussi, mais on ne percevait de ses hurlements que des bribes amorties par le brouhaha urbain. Au bout de quelques minutes un homme vêtu est entré dans notre champ de vision. La suite a été très rapide : le mec s’est jeté sur la nana et l’a rouée de coups. Mais méchant, hein. Tout juste si on n’entendait pas les craquements d’os. Jeff et moi on s’est regardés et on n’a fait ni une ni deux : cataclop cataclop jusqu’au rez-de-chaussée où, depuis la loge du concierge on a appelé les poulets à la rescousse. Dix minutes plus tard ils étaient là. Ensemble, on les a accompagnés jusqu’au logement de ce forcené. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de mec, les poulets s’en retournèrent au poulailler. Tout juste s’ils ne nous avaient pas engueulés pour le dérangement occasionné. En fond sonore, il y avait les pleurs de la pauvre nana gisant sur le canapé. 

Jeff et moi on avait remonté les dix étages à pinces, vu que l’ascenseur était encore en panne. À la fenêtre on s’était réaccoudés pour fumer une autre clope. Face à nous, derrière le rideau translucide, le salaud de mec continuait à cogner sur la pauvre nana. 

*

Bien des années plus tôt, ça devait être quand j’avais dix, onze ans, le vieux était dans un sale état, allumé au picrate lourd et je ne sais pour quelle raison, il menaçait la vieille. Physiquement, s’entend. Et elle criaillait, en rajoutant à la louche. Je ne me souviens plus du motif ni même s’il y en avait un : ces deux-là n’avaient jamais fait la paire et ce n’est que par pur conformisme social qu’ils continuaient à se côtoyer, avec la marmaille pour témoins de leurs haines recuites. Mais ce soir-là je sentais qu’il n’aurait pas fallu grand’ chose pour que les murs se teintent en rouge. Donc cataclop, cataclop jusqu’au garage où mon petit vélo était rangé et voilà que je fonce comme un dératé dans la nuit noire jusqu’au gros bourg à cinq bornes de là, directo à la gendarmerie. Et que je t’explique la scène aux pandores − qui me semblaient géants, coiffés de leurs képis. Alors ils m’avaient fourré dans l’Estafette et retour à la maison en quatrième. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de vieux, rompez, demi-tour, Estafette, vroum vroum. Tout juste s’ils ne m’avaient pas engueulé pour le dérangement occasionné. Je vous ferais grâce de la narration détaillée des représailles paterniteuses sur ma petite pomme, après ce coup qui en appelait d’autres car tout coup porté appelle des coups en retour. 

*

Tout ça pour dire qu’il n’y a rien de neuf sous le vieux soleil. Sinon que de nos jours les gazettes en font leurs choux gras, de ces faits divers moches comme tout. Et que des foules versent des torrents de larmes indignées sur les réseaux. Ça coûte pas cher, de verser des larmes indignées. Ça coûte pas cher de se coller un con à la place de la bite. C’est être con comme une bite, certes, mais l’érection de la connerie atteignant son paroxysme est chose belle et bonne à admirer pour tout déconnologue qui se respecte : on n’a pas fini de rigoler de tout ça, je vous dis. Donc tout baigne dans l’huile… e la nave va ! ;-)

  1. Un copain objecteur de conscience. []
Publié dans Déconnologie, Humain, Spectacle, Trouducologie | Autres mots-clefs : , , , | 3340 commentaires

Mon clavier, mon arme

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Dès que possible, j’ai eu un clavier sous les doigts. Pour deux bonnes raisons : être gaucher et apprendre l’écriture avec une plume Sergent Major, c’est surtout apprendre à labourer la page et à faire des gros pâtés. Et aussi qu’un jour en revenant de la maternelle, un zazou sur son Solex m’avait écrabouillé alors que je traversais dans les clous. Un ligament du poignet gauche avait été sectionné et jusqu’aujourd’hui j’en conserve une gêne à l’écriture manuscrite. Bref : j’écris comme un cochon au stylographe comme au crayon. Pourtant c’est bien un de mes manuscrits qui fut à l’origine de ma vocation de scribouillou. Voilà l’histoire : en classe de quatrième dans le bahut alsacien de mon enfance, l’apprentissage de la langue allemande était obligatoire. Sauf que primo, l’allemand j’en ai rien à foutre et deuzio, quand j’aime pas quelque chose faut pas tenter de me le faire aimer parce que c’est niet de chez niet. Donc : pas de maths, pas de sport et pas d’allemand. Jamais je n’ai tapé dans un ballon, rendu de copie de maths et ouvert un livre d’allemand. Simple. Les professeurs tentaient bien par tous les moyens − persuasion gentille, heures de colle… − mais rien n’y faisait. Comme je n’emmerdais personne et que pour le reste je me débrouillais pas mal, en général ils finissaient par me foutre la paix. 

La prof d’allemand était une petite dame enjouée, passionnée par sa matière et toujours vêtue d’un manteau rouge. D’où son surnom de Rotkäppchen : Petit Chaperon Rouge. D’ordinaire elle ne m’emmerdait pas avec ses salades teutonnes. Confortablement installé au fond de la salle, je m’occupais à des choses plus utiles que la langue de Goethe − lequel m’a toujours laissé de glace. Mais ce jour-là elle était de mauvais poil et après m’avoir infligé sa morale à deux balles, elle m’avait collé deux heures de colle pendant lesquelles je devais rédiger quelques pages au sujet de la paresse. Parce que pour elle c’était ça, la raison de mon boycott de la langue du pénible Schiller. Elle avait tout faux mais peu importe : au bout du compte je te lui avais torché une éloge de la paresse sur quatre pages, dans les règles de l’art. J’étais super fier de moi, comme toujours après avoir couché des conneries par écrit. 

Le lendemain, convocation chez le proviseur. Un vieux schnoque à béret du genre qui ne rigole que quand les chiens se battent. Je savais pas pourquoi il m’avait convoqué, le vieux. J’ai eu vite su : sur son bureau ma superbe rédaction était étalée. Mon ode à la rienfoutance ne lui avait manifestement pas plu : il était tout congestionné de colère et rouge comme un piment. Il me hurlait dessus. Je me souviens plus bien des détails, mais l’un d’entre eux m’est resté gravé là : « graine d’anarchiste ! ». Celle-là il la beuglait en boucle. Je ne mouftais pas et n’en menais pas large. À un moment il s’était levé et avait commencé à me cogner dessus. Heureusement, le surveillant général − on dit le CPE, de nos jours − était entré alors que le vieux fumier déchaînait ses petits poings sur mes avants-bras protégeant ma caboche. Ça faisait même pas mal mais je ressentais bien son envie de meurtre par le truchement de ses phalangettes. Le surveillant était un colosse et l’autre minus stoppa net quand le brave homme lui balança dans ses gencives purulentes, qu’on ne lève pas la main sur un élève. Et il était persuasif ce surveillant général, vous pouvez me croire. J’ai eu droit à plein d’heures de colle − chic : c’était peinard, les colles − et la collabo Rotkäppchen fit comme si je n’existais pas jusqu’aux grandes vacances. 

Des années plus tard je compris enfin la signification du mot anarchiste. Il avait pas tort en un sens, le proviseur. Sauf qu’en étudiant la chose anarchique de plus près, en fait je n’étais pas non plus un bon anarchiste. Non parce que l’action violente et moi ça fait deux, déjà. Un anarchiste pas con et bienveillant comme le fut un Élisée Reclus, passe encore. Je l’aime bien, lui. Son regard de géographe embrassait la planète entière et ne se souciait guère de ces confettis ridicules que sont les pays, peuplés de gens qui sont nés quelque part. 

Je compris surtout que les mots avaient du pouvoir et que de savoir les aligner potablement permettait de diffuser ses idées de manière plus efficace que par le biais de la parole. Pour la bonne raison qu’on relit des passages importants d’un texte alors qu’à l’oral l’auteur est condamné à radoter pour faire passer le message. Car la cervelle humaine est ainsi faite que ce qui entre par une oreille ressort par l’autre et que les paroles s’envolent mais les écrits restent.

Par la suite j’ai eu des machines à écrire. D’abord une antique Underwood trouvée à la ferraille du patelin, puis d’autres un peu moins encombrantes et plus faciles à transporter. Toujours dans l’esprit de cette fameuse rédaction pour Rotkäppchen : pour être lu par d’autres et déclencher des réactions. Pour le plaisir que ça procure aussi parce que c’est une drogue comme les autres, l’écriture. On se met dans de drôles d’états pour aligner signes et espaces, nous autres, et on aime ça. Je ne pourrais pas m’en passer. Si on m’enlève ça je meurs sur le champ. Jusqu’à la fin du siècle passé, je faisais comme tous les autres scribouillous : chercher un éditeur, convaincre l’éditeur puis attendre le facteur patiemment, portant le bouquin fraîchement imprimé. Et encaisser un petit chèque de temps à autre pour le boulot. 

Vint l’internet. Écrire sur l’internet c’est pas d’éditeur et pas de petit chèque. Et pas de longs récits parce que le support ne s’y prête pas. Les lecteurs s’y adressent à l’auteur directement, sans avoir à faire transiter leur petite lettre par l’éditeur. Il n’y a pas de prix littéraires pour la littérature en ligne. Les critiques littéraires se foutent complètement des scribouillous qui y zonent. C’est pas plus mal en un sens : pour le peu que j’ai pu en voir autrefois, le milieu littéraire est des plus pénibles. Pas des gens méchants, mais putain chiants, par contre. Ils font des livres comme d’autres font de la plomberie : avec application, savoir-faire, caisse à outils et prospectus commercial. Ils produisent de l’excellente littérature que je ne lis jamais, tellement elle est parfaite et bien calibrée. 

Alors que moi je ne confectionne aucune sorte de littérature. J’écris, point à la ligne. Comme ça me vient, j’écris. Comme quand je parle, j’écris. Écrire c’est parler avec les doigts : c’est ainsi que je conçois la chose, tout simplement. 

Là j’ai une sacrée histoire à raconter. Une saga carrément. Du vécu de l’intérieur. Mais c’est encore trop tôt pour le faire alors je meuble comme je peux en attendant le dénouement de cette histoire pas croyable. Qui en épatera plus d’un, j’en suis certain…

…E la nave va… !

Publié dans Humain, Spectacle | Autres mots-clefs : , , , , | 1904 commentaires

Jus d’amibes

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2017

C’est ainsi que Deborah[1] appelait l’eau du robinet à Katmandou. Amoeba juice. Amiba djiousse avec l’accent. Il n’y a pas tellement d’eau, il faut dire. Pas facile de l’amener à bon port : les rivières sont au loin, les conduites crevées en maints endroits, le réseau d’adduction tout pourri. Alors on a tous des citernes perchées sur les toits et au petit matin, on fait tourner les pompes une heure ou deux, pour alimenter nos citernes. Dont le fond se couvre vite d’une couche boueuse et gluante, pleine de vie. Que les candidats au suicide à mise en scène exotique le sachent : tu bois un verre de flotte du robinet à Katmandou, t’es mort. Du moins c’était comme ça il y a trente ans et plus. Et ça ne s’est pas amélioré depuis. Évidemment personne n’est assez fou pour en consommer telle quelle, alors on a tous des gros filtres à porcelaine chez soi. Et ça marche : zéro gastro et autres tremblements de tripes. Ce qui ne nous empêche pas de vivre en symbiose avec quelques colonies d’amibes ayant le bon goût de dormir comme des chats la plupart du temps et de nous foutre une paix intérieure royale. Des amibes : j’en ai, vous en avez, nous en avons. Devise katmandouite. 

C’était sans compter sur la fibre américaine de Deborah. Comme nous le savons tous sur le vieux continent, nos amis ricains doivent leur hygiénisme proverbial − et des plus pénibles − à leur phobie des animalcules. Ils ne nous croient pas quand on leur assure que les petites bêtes ne mangent pas les grosses. Ils pensent que les filtres à porcelaine, voire à céramique high-tech, ne filtrent pas mieux que des passoires à nouilles. Donc Deborah montait subrepticement sur le toit à intervalle régulier quand j’étais absent, pour verser des gros flacons de teinture d’iode dans la citerne, afin d’y anéantir la faune microscopique. Ce produit donnant un goût affreux à la flotte, ça me faisait pester et elle accusait à tort la régie des eaux de se livrer à cette pratique abominable. D’où ses actions commando iodées en catimini, mon grommelage étant aussi redoutablement redouté que mon pestouillage. Et une fois cette décoction infâme dûment filtrée, elle la faisait encore bouillir une heure à gros bouillons, pour sa seule consommation, n’étant moi-même pas preneur de ce jus d’amibes désamibisé au napalm vietnamicide. 

Les Américains à mentalité américaine ne croient qu’à eux-mêmes, c’est ça leur truc. Ils n’en font qu’à leur tête. Le reste du monde n’existe pas, pour eux. Eux, ils savent. Ils font tout mieux que nous autres. Tous les Américains n’ont pas la mentalité américaine, encore heureux. Ceux-là ils morflent comme tous les autres partout dans le vaste monde quand la mentalité américaine s’exprime grossement. Avec ses gros sabots. Comme actuellement avec le représentant en chef de cette mentalité de merde. Cent fois pire que ce jus d’amibes qu’ils veulent à tout prix et par tous les moyens éradiquer.

Évidemment, ça n’avait pas fait un pli : quelques mois plus tard Deborah avait chopé des amibes. Comme tout le monde. 

…E la nave va !

  1. Lire le billet « Deborah Lovely » : CLIC. []
Publié dans Déconnologie, Humain, Népal, Pilotique | Autres mots-clefs : , , , , | 4819 commentaires

Dans le grand blanc

Benoît à l'atelier de Charonne - © Cyprien Luraghi 1985 - ICYP 2017

Automne 1980[1]

Retour de mon premier trek en tant que guide (lire ce billet).

J’ai un franc trente en poche et je triche dans le bus qui me ramène d’Orly, et je saute le portillon du métro dans la foulée. Je fonce dans le Marais à l’Aquarius.[2] Tout le monde est content de me revoir. C’est le coup de bourre et je file la main à la plonge ; on me donne à manger. J’ose pas leur dire mais je ne sais pas où dormir. Je tourne en rond avec mon sac à dos et finis par me retrouver à Bastille, où j’enfile le Faubourg puis la rue de Charonne. Les gens passent, aussi glacials que le temps l’est aujourd’hui. J’ai l’impression d’être en pays étranger, ou plus exactement étrange. J’hésite un temps au niveau du foyer de jeunes travailleurs où j’avais largué ma chambre juste avant le trek, puis je m’enfourne dans l’ascenseur. Au dixième étage je pourrai au moins étendre mon rouleau de mousse et me faire la nuit, vu qu’elle n’en finit plus de tomber. Devant la 1005, mon nid abandonné, j’étale ma mousse au fond du couloir. Je n’ai le temps de rien d’autre, la porte de la 1013 s’ouvre pour laisser passer mon ex voisin d’en face, que je connais à peine. Ça fait peu de temps qu’il est là. Je sais tout juste qu’il s’appelle Benoît et qu’il est bien parti pour aller aux douches tout au bout du couloir, serviette sous le bras et tongs aux pieds.

− Salut Benoît ! Je reviens du Népal et je vais roupiller dans le couloir. Demain je descends à Strasbourg en stop. Tu diras rien au gardien ? Fait pas bien chaud, dehors…
− T’as qu’à venir chez moi, en se poussant y aura bien assez de place.

Et je suis resté trois mois pleins. Et jamais reparti à Strasbourg.

Benoît sort tout juste du cocon familial et ça se sent : il n’est pas trop dégrossi. Ça lui fait un sacré contraste avec sa banlieue lorraine, et puis faut avouer que le foyer de Charonne, c’est plus ce que c’était. Ça s’y suicide allègrement, de nos jours. On y assiste à des scènes bizarres. Ainsi juste avant de partir il y a six semaines, en rentrant à trois heures du mat’, une jeune antillaise serpillant le plafond du couloir en chantant lentement, comme en rêve. Et la petite Jocelyne à l’éther, hésitant à sauter, debout et chancelante sur son rebord de fenêtre, au quatrième, cramponnant son coton imbibé. Assafa et bien d’autres réfugiés éthiopiens ayant pété les plombs depuis bien longtemps, il ne restait plus que le désespoir criant des Antillais en métropole. De minuscules chambrettes de neuf mètres carré, la taille d’une cellule, bourrées à mort de matos inutile et voyant. Télé géante surmontée d’un gros napperon de laine rose crochetée, et au choix par dessus : c’est nounours ou poupée. Bien rose la poupée et toujours blanc le nounours. Chaîne stéréo surdimensionnée, armoire à fringues de trois cent kilos, frigo joufflu. Rien de tout ce fourbi chez Benoît : c’est très austère bien au contraire.

L’horizon des murs peints coquille d’œuf satiné finit par porter sur le système, d’autant que Benoît bosse en intérim et que je me retrouve seul au long des jours. Et puis Benoît n’est pas loquace, c’est un Lorrain, un Vosgien presque, et ça se tait, ces gens-là.

Assafa en 78 au FJT de la rue de Charonne - © Cyp Luraghi(Assafa après une ixième tentative de suicide, en 78 au foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne.)

 

***

Printemps 2017

Benoît est passé à la maison trois fois en quelques semaines. Ça faisait bien douze ans qu’on ne s’était pas revus. La dernière fois en coup de vent. On n’avait plus grand-chose à se dire depuis longtemps. Des années on avait vécu et voyagé ensemble, nous deux. D’abord ces trois mois au foyer, puis huit autres au Népal et en Inde. Des années à l’atelier qu’on avait repris à Miguel et Maria[3] dans une cité ouvrière un peu plus haut dans la rue de Charonne,[4] et enfin dans le Lot à partir de 85. D’abord chez moi à la Ramounette, puis chez et avec Edith, quelques bornes plus loin.

Benoît et moi on a le même âge à peu près. Cinquante-neuf ans. Benoît, maintenant il ne sait plus très bien qui je suis, ni les autres, ni lui. Ni où il est. Il voulait me rencontrer à tout prix pour voir des vieilles photos du temps de Charonne et de la Ramounette. Voir les têtes des vieux copains, voir les lieux. Se souvenir. Tenter de se souvenir. Par moments ça lui revient. Il a ses jours avec et ses jours sans. La première fois qu’il est venu au début du printemps, c’était un jour sans. Il avait une de ces têtes : osseuse, les orbites comme enfoncées ainsi que les tempes, les joues, tout. Comme s’il était aspiré de l’intérieur. Mais c’était mon Benoît tout de même. Avec du kilométrage au compteur tout comme moi, mais pas que. Je le savais déjà par des amis. Ce jour-là il me l’a dit, à la table en bois d’arbre. Sourire en coin, un peu gêné mais déterminé. Cette phrase qu’il avait dû répéter déjà comme un mantra à bien d’autres que moi auparavant.

− Tu sais, j’ai Alzheimer.
− Je sais. Approche-toi de l’écran, je t’y ai calé plein de vieilles photos…
− Mmmmm… cette tête, elle me dit quelque chose… et cet endroit je l’ai déjà vu quelque part… Mmmmmm… Mmmmmm…

Au bout d’un petit quart d’heure j’ai rabattu le capot de l’ordinateur. Je venais de lui montrer une série de clichés peuplés de nos plus chers amis, avec lesquels on avait vécu des années : Rachid, Miguel, Maria, Victor et compagnie. Même l’atelier de Charonne − dont on voit un bout sur l’illustration de ce billet −, ça ne lui disait rien de précis. On a parlé d’autre chose. Tenté, du moins, parce que discuter avec un absent plein d’absences n’est pas une mince affaire. Il voulait parler du Népal aussi. Il avait dans l’idée d’y retourner un de ces quatre. Je ne l’ai pas contrarié. Après tout moi aussi je rêve d’y retourner vivre, sachant que ça ne se fera jamais. Benoît, lui, a le désir posé au dessus d’un grand blanc.

Trois jours plus tard Benoît entre à l’improviste. La porte était ouverte. C’était un jour avec et il se rappelait de tout un tas de vieux monde sur mes vieilles photos, soudain. Il avait l’air là, ce coup-ci. Et puis du bon monde est venu papoter à la cuisine, et puis il n’y avait plus de Benoît. Physiquement, s’entend : il avait disparu. Pour atterrir heureusement chez une voisine chez laquelle sa compagne Edith est venue le récupérer. Edith récupère souvent son bonhomme égaré un peu partout, et de plus en plus fréquemment depuis que le mal s’est déclaré, cinq ans plus tôt.

La dernière fois − et il n’y en aura sans doute pas de suivante −, il y avait encore moins de Benoît dans le Benoît. Il était ailleurs et d’ailleurs il était reparti très vite, arpentant le plancher comme un somnambule. Franchissant le seuil et s’évanouissant dans le grand blanc dehors. À tout jamais.

***

Tout tient à très peu de choses : un kilo de graisse pleine de flotte calée dans une boîte osseuse surplombant un empilement de vertèbres. Si tu tapes dessus un peu trop fort, il n’y a plus d’abonné au numéro demandé. Et si la chimie interne déconne, idem. Alors je comprends que des tas de gens préfèrent se bercer d’illusions et croire à des fadaises, imaginant des âmes immortelles, des mondes parallèles, des panthéons mirifiques, des paradis neuneus et des enfers super flippants. Croire à rien du tout, c’est difficilement supportable en n’admettant pas qu’on n’est soi-même qu’un drôle de petit funambule fugace et pis c’est tout…

Latcho drom, Benoît !

Le funambule Tibul -Jacques Faizant 1945 - DR

…et la nave va…

  1. Cette première partie est un extrait remanié datant de 2002 de mon premier site : le Sitacyp []
  2. Un resto végétarien tenu par des copains, qui depuis cette époque s’est déplacé du côté de l’Opéra. []
  3. Maria Cabral (sa page Wikipédia), dont je causerai dans d’autres billets à venir. []
  4. La Cité Delaunay, rasée en 86 et remplacée par un ensemble immobilier chic, laid et mort. []
Publié dans Binosophie, Humain | Autres mots-clefs : , , , , , , , | 3307 commentaires
Aller à la barre d’outils