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Indicible au-deçà

Photographie : Pierre Auclerc-Galland - tritouillage : Cyprien Luraghi © 2018 - ICYP

Personne ne sait ce qui se trouve au delà. Tout le monde ou quasi se le demande. Pas moi. Je m’en tape complètement de l’au-delà. L’au-deçà me convient parfaitement : une longue vie ne parviendra qu’à l’effleurer à peine, déjà. Partir du bout du nez et petit à petit inhaler l’espace alentour en s’aidant des pertuis sensoriels dont nous sommes abondamment dotés. C’est ça, le truc : faut pas chercher plus loin que le bout de son nez. Sachant comme le dit la sagesse populaire, que l’imbécile regarde le bout de son doigt. Quant à celui qui regarde la Lune, la sagesse populaire reste muette à son sujet tant il est tabou. La connerie n’y retrouverait pas ses petits. 

*

Par delà la rosée sur les vitres au matin, il y a le mur tout gris de l’ancienne minoterie droit dans l’axe. Dès le mois prochain la vigne vierge le verdira, ravissant mes yeux picotants d’être si souvent rivés sur l’écran de mon tout petit ordinateur de travail. Dans la venelle parfois quelqu’un passe, un pain sous le bras ou un chien en laisse. Les minots du quartier font les andouilles sur leurs petits vélos bariolés. Au delà rien ne semble exister. Pourtant je sais d’expérience, pour avoir longtemps bourlingué, que le monde ne s’arrête pas à cet horizon bouché. En lisant le journal je vois bien que l’humanité s’agite au loin. Les amis venant du dehors m’en rapportent des nouvelles fraîches. Dont je déduis depuis mon coin de table en bois d’arbre, que le monde est en plein boum actuellement. Ça craque de plus en plus aux entournures. En bien, en mal : drôle de mélange bouillonnant. Drôle de siècle. J’attends la suite, tous sens en éveil, avide de humer l’air du temps. E la nave va… 

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Pacifiste de combat

Kumaon - Himalaya indien - 1989 - © Cyprien Luraghi - ICYP

En fuyant le nid familial à quatorze ans, j’ai fui la guerre. Quel beau sentiment soudain : la paix. Depuis, j’ai tout fait pour entretenir ce paisible plaisir : fréquenter de bonnes gens, éviter autant que possible de reproduire ce que j’avais vécu étant petit. Au bout du compte à soixante ans tout ronds je dois dire que ça a pas mal marché : petite famille adorable, amis en or, joie au cœur. Ça n’a pas toujours été facile, évidemment : les ogres et les monstres méchants ne détestant rien tant que l’harmonie. La non-violence est un combat quotidien contre la violence au dehors et au dedans. 

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Il y a quarante ans, il y avait le service militaire obligatoire pour tous les sujets mâles du troupeau français, qui s’ils étaient jaugés bons pour le service, n’y coupaient pas, tels bestiaux en foire à destination de l’abattoir, maqués par des maquignons. L’objection de conscience n’avait été reconnue qu’en 1963[1] et nous n’étions que très peu de candidats en 76 : quelques petites centaines, alors qu’à l’époque plus de deux cent cinquante mille jeunes mâles étaient tondus puis engoncés dans des uniformes chaque année.

La convocation pour la sélection du bétail était arrivée dans la boîte aux lettres, accompagnée d’un bon de transport pour une caserne lorraine, où la chose se passait. Tout y était laid : le temps, la boue froide partout, les tronches des miloufs, les bâtiments pourris datant d’une autre ère. Pas question de partager la gamelle militaire : j’avais donc embarqué de quoi me sustenter honorablement de riz complet et de sauce de soja. Gentiment mais fermement j’avais tout boycotté : tests à la noix, fraternisation de type chambrée avec les futurs bidasses et même le lit : j’avais dormi à même le sol. Rien à voir ni avoir à faire avec cette engeance : règle numéro un. Sur le formulaire qu’on nous avait filé à remplir, j’avais bien retenu la consigne d’un copain : « Ne coche que la case 72, celle où tu demandes à voir un psychologue : lui il pourra te réformer s’il en a envie ». À six heures du soir j’entre dans le bureau dudit psy. Un appelé bien sympathique, mais navré de devoir m’annoncer qu’à cette heure tardive il avait épuisé son quota quotidien de réformés et que tout ce qu’il pouvait me proposer était de me classer P3 − P4[2] étant réformé psy pour de bon et P3, temporaire : nécessitant des examens complémentaires à effectuer à l’hôpital militaire de Strasbourg. J’ai dit OK. On verrait bien. 

Il fallait tenir dix jours. C’est pendant ce séjour forcé à l’hosto des militaires que j’ai appris à exécrer Johnny Halliday encore plus. Dans le dortoir où une quinzaine de bidasses amochés − j’étais le seul objo − étaient en réparation, mon voisin de droite passait du Johnny en boucle à fond les décibels sur son magnéto K7. Pas moyen de bouquiner en paix : l’enfer. Dix jours. Sans manger. Même pas une grève de la faim puisque je ne revendiquais rien. Juste histoire ne ne pas être pollué du dedans par de la bouffe de miloufs. Le toubib de service sentait la guerre d’Algérie à pleins naseaux : c’était une belle ordure qui n’aurait pas déparé à la villa Susini ou chez Pinochet. C’est avec un rictus sadique, et je n’exagère pas, que ce connard m’annonça au bout du temps imparti, que j’étais jugé bon pour le service. Ce à quoi je lui répondis que j’en avais rien à foutre et que j’allais sur le champ rédiger la missive à son ministère, lui signifiant l’objection de ma conscience à ses entreprises de meurtre en bande organisée. 

J’avais donc fait ma demande de statut d’objecteur. Il fallait alors justifier sa non-violence et le refus de porter les armes par une lettre manuscrite de trois pages au minimum, ne pouvant invoquer que des motifs philosophiques ou spirituels. J’avais raconté n’importe quoi, optant pour la mystique gazeuse, n’ayant jamais suivi de cours de philo. C’est long, trois mois. Délai nécessaire au pow wow des pontes de l’armée, pour décider si la demande d’Untel à cracher dans la soupe, est conforme ou pas. Et puis un matin dans la boîte elle était là. Je vous en fais découvrir le petit extrait qui avait fait palpituler mon petit cœur de midinet, ce jour-là :

[…] la Commission en son rapport ;

Considérant, d’une part, qu’à l’appui de sa requête sollicitant l’application des dispositions de l’article L.41 du Code du Service National, LURAGHI Pascal[3] invoque des convictions religieuses ou philosophiques l’empêchant, en toutes circonstances, selon lui, de faire un usage personnel des armes ; qu’il ressort de l’examen des pièces du dossier une présomption suffisament précise de la sincérité des convictions exprimées par l’intéressé pour que sa demande soit accueillie ;

Considérant, d’autre part, qu’il y a lieu de décider, compte tenu des documents produits, que LURAGHI Pascal exécutera dans une formation civile les obligations imposées par le Code du Service National.

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Cheminer en paix dans un monde en guerre n’est pas chose facile. Les vieux instincts bestiaux sont bien ancrés en tout un chacun, et partout. Je suis le pacifiste bêlant de service comme tous ceux de ma race. C’est de ma faute si les hordes s’entretuent pour des drapeaux, des religions ou parce qu’elles ont le ventre vide et que chez le voisin d’en face y a de la boustifaille à gaver. Ou que leur chef en chef en a décidé ainsi avec son cerveau déficient. Peu m’importe de savoir que nous ne sommes pas légion et que la concorde planétaire n’est pas en vue : l’important c’est de combattre pour ce bel idéal sans se soucier du possible et de l’impossible. Peace and love, le monde. Ce billet est dédié à la mémoire de Jacques Pâris de la Bollardière. E la nave va…  

  1.   Lire l’histoire de l’objection de conscience en France sur Wikipédia : CLIC []
  2. Le Saint Graal du conscrit n’ayant pas envie de se faire chier pendant un an dans une caserne de merde. []
  3. C’est mon prénom officiel. []
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Trop de mots nuisent

Photographie © Pierre Auclerc-galland - tritouillage : Cyprien Luraghi 2018 - ICYP

Certains matins en préparant le café avant d’ouvrir l’ordinateur, les yeux pas en face des trous, je me fais des petites angoisses ridicules qui s’évanouissent dès les premières gorgées. Le flip le plus récurrent étant : l’Icyp a disparu. Serveur en panne aux petites heures. Ou bien : il n’y a plus personne icy. Zéro commentaire. Le désert. Et puis non : il y a eu des dizaines de commentaires cette nuit, comme toujours depuis dix ans. Un peu plus ou un peu moins, selon des tas de critères impalpables − temps qu’il fait, phases de la lune, vacances, lundis morositeux… 

Pourquoi ça marche ? Mystère et boule de gomme. Pourquoi ce site paumé au fin fond de l’internet reste allumé comme une increvable loupiote avec une bande d’allumés y papotant jusqu’à pas d’heure et plus soif, tout le temps ? Alors que je ne fais que conter le temps qui passe, prendre le long temps nécessaire à tritouiller des illustrations reflétant l’air du temps, puis rêvasser longtemps encore avant d’aligner les premières lettres… Et pondre des historiettes, brosser des petits portraits de gens de bien ou de salauds finis. Ou simplement dire avec les doigts la poésie de l’instant donné.

*

Pourtant elle est morte et enterrée, la grande époque des sites persos au tournant du siècle, et pareil pour les années glorieuses de la blogosphère : dorénavant les masses populaires pianotent penchées sur leurs appareils de poche et s’étalent sur les grands réseaux. Et je ne peux plus comme autrefois décrire ce que je vois autour de moi : depuis de longues années ce luxe ne m’est plus permis, pour une raison qu’il n’est pas encore temps d’exposer. Je pourrais bien sûr coucher tout ce qui me pèse sur papier comme je l’ai tant fait avant l’avènement d’internet. Écrire des livres, donc. Mais ça fait trop longtemps que je ne l’ai pas fait et je ne me vois plus écrire au kilomètre en ne fermant l’œil que quelques heures dans la nuit. J’ai pris l’habitude de faire court. 

Bref : le petit nid de la Déconnologie est bel et bien vivant au mitan de la Toile. Inutile d’en rajouter car comme le dit le titre du billet − qui est une de mes devises : trop de mots nuisent… …e la nave va…

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Émasculin efféminin

Illustration © Pierre Auclerc-Galland 2011 - ICYP 2017

Si ça continue comme ça je vais dégainer ma bombe à neutres. Car comme l’écrivait si bien hier dans les commentaires de l’Icyp, l’Inspecteur Croûton :

Dans le cadre de la nouvelle grande cause nationale du quinquina, l’Égalité Homme-Femme/Femme-Homme, les bébés filles se verront greffer d’une bite à la naissance et les bébés garçons percer d’un trou.

C’est un peu beaucoup n’importe quoi, ces derniers temps. Il est devenu d’usage de se monter le bourrichon ensemble sur les réseaux. Et de faire ce que fait votre voisin. J’évoque ça dans quelques uns de mes billets précédents : l’humanité est une photocopieuse. Alors OK, moi je veux bien que l’apprentissage du bébé singe debout soit basé sur l’imitation de ses prochains, mais tout de même, là ça atteint des sommets inédits. Soudain tout le monde est féministe à mort. Des tas de mecs aussi. Ça coûte pas cher d’être un mec féministe, de nos jours. C’est idéal pour draguer, aussi. De manière annexe, voire connexe. 

L’expression à la mode c’est « la parole se libère ». Ça coûte pas cher de s’épancher dans le mégaphone. Lequel n’est pas un microphone et encore moins une bonne vieille paire d’oreilles connectées à une cervelle compatissante. Derrière ce gros barouf il y a des portes hermétiquement closes. Les uns et les autres se claquemurent pour cohabiter dans l’avouable et l’inavouable. Untel y cogne sur Unetelle par exemple. Dans le silence bétonné. Le ramdam au dehors n’y changera rien. Il est la bonne conscience des gens publics. 

*

C’était à la fin des années 70, au dixième étage du foyer de jeunes travailleurs de la rue de Charonne à Paris. Jeff[1] et moi on fumait notre clope d’après la bouffe à la fenêtre. On voyait bien les gens vivre leur vie dans l’immeuble d’en face. Affalés dans leurs canapés devant des téléviseurs qui n’étaient pas encore tout plats et géants ou passant l’aspirateur dans le salon. Un des rideaux s’était agité, qui avait attiré notre attention. De dos, une jeune femme nue gesticulait. Elle criait aussi, mais on ne percevait de ses hurlements que des bribes amorties par le brouhaha urbain. Au bout de quelques minutes un homme vêtu est entré dans notre champ de vision. La suite a été très rapide : le mec s’est jeté sur la nana et l’a rouée de coups. Mais méchant, hein. Tout juste si on n’entendait pas les craquements d’os. Jeff et moi on s’est regardés et on n’a fait ni une ni deux : cataclop cataclop jusqu’au rez-de-chaussée où, depuis la loge du concierge on a appelé les poulets à la rescousse. Dix minutes plus tard ils étaient là. Ensemble, on les a accompagnés jusqu’au logement de ce forcené. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de mec, les poulets s’en retournèrent au poulailler. Tout juste s’ils ne nous avaient pas engueulés pour le dérangement occasionné. En fond sonore, il y avait les pleurs de la pauvre nana gisant sur le canapé. 

Jeff et moi on avait remonté les dix étages à pinces, vu que l’ascenseur était encore en panne. À la fenêtre on s’était réaccoudés pour fumer une autre clope. Face à nous, derrière le rideau translucide, le salaud de mec continuait à cogner sur la pauvre nana. 

*

Bien des années plus tôt, ça devait être quand j’avais dix, onze ans, le vieux était dans un sale état, allumé au picrate lourd et je ne sais pour quelle raison, il menaçait la vieille. Physiquement, s’entend. Et elle criaillait, en rajoutant à la louche. Je ne me souviens plus du motif ni même s’il y en avait un : ces deux-là n’avaient jamais fait la paire et ce n’est que par pur conformisme social qu’ils continuaient à se côtoyer, avec la marmaille pour témoins de leurs haines recuites. Mais ce soir-là je sentais qu’il n’aurait pas fallu grand’ chose pour que les murs se teintent en rouge. Donc cataclop, cataclop jusqu’au garage où mon petit vélo était rangé et voilà que je fonce comme un dératé dans la nuit noire jusqu’au gros bourg à cinq bornes de là, directo à la gendarmerie. Et que je t’explique la scène aux pandores − qui me semblaient géants, coiffés de leurs képis. Alors ils m’avaient fourré dans l’Estafette et retour à la maison en quatrième. Dring dring. Après avoir gentiment morigéné le salaud de vieux, rompez, demi-tour, Estafette, vroum vroum. Tout juste s’ils ne m’avaient pas engueulé pour le dérangement occasionné. Je vous ferais grâce de la narration détaillée des représailles paterniteuses sur ma petite pomme, après ce coup qui en appelait d’autres car tout coup porté appelle des coups en retour. 

*

Tout ça pour dire qu’il n’y a rien de neuf sous le vieux soleil. Sinon que de nos jours les gazettes en font leurs choux gras, de ces faits divers moches comme tout. Et que des foules versent des torrents de larmes indignées sur les réseaux. Ça coûte pas cher, de verser des larmes indignées. Ça coûte pas cher de se coller un con à la place de la bite. C’est être con comme une bite, certes, mais l’érection de la connerie atteignant son paroxysme est chose belle et bonne à admirer pour tout déconnologue qui se respecte : on n’a pas fini de rigoler de tout ça, je vous dis. Donc tout baigne dans l’huile… e la nave va ! ;-)

  1. Un copain objecteur de conscience. []
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Mon clavier, mon arme

Illustration © Cyprien Luraghi 2017 - ICYP

Dès que possible, j’ai eu un clavier sous les doigts. Pour deux bonnes raisons : être gaucher et apprendre l’écriture avec une plume Sergent Major, c’est surtout apprendre à labourer la page et à faire des gros pâtés. Et aussi qu’un jour en revenant de la maternelle, un zazou sur son Solex m’avait écrabouillé alors que je traversais dans les clous. Un ligament du poignet gauche avait été sectionné et jusqu’aujourd’hui j’en conserve une gêne à l’écriture manuscrite. Bref : j’écris comme un cochon au stylographe comme au crayon. Pourtant c’est bien un de mes manuscrits qui fut à l’origine de ma vocation de scribouillou. Voilà l’histoire : en classe de quatrième dans le bahut alsacien de mon enfance, l’apprentissage de la langue allemande était obligatoire. Sauf que primo, l’allemand j’en ai rien à foutre et deuzio, quand j’aime pas quelque chose faut pas tenter de me le faire aimer parce que c’est niet de chez niet. Donc : pas de maths, pas de sport et pas d’allemand. Jamais je n’ai tapé dans un ballon, rendu de copie de maths et ouvert un livre d’allemand. Simple. Les professeurs tentaient bien par tous les moyens − persuasion gentille, heures de colle… − mais rien n’y faisait. Comme je n’emmerdais personne et que pour le reste je me débrouillais pas mal, en général ils finissaient par me foutre la paix. 

La prof d’allemand était une petite dame enjouée, passionnée par sa matière et toujours vêtue d’un manteau rouge. D’où son surnom de Rotkäppchen : Petit Chaperon Rouge. D’ordinaire elle ne m’emmerdait pas avec ses salades teutonnes. Confortablement installé au fond de la salle, je m’occupais à des choses plus utiles que la langue de Goethe − lequel m’a toujours laissé de glace. Mais ce jour-là elle était de mauvais poil et après m’avoir infligé sa morale à deux balles, elle m’avait collé deux heures de colle pendant lesquelles je devais rédiger quelques pages au sujet de la paresse. Parce que pour elle c’était ça, la raison de mon boycott de la langue du pénible Schiller. Elle avait tout faux mais peu importe : au bout du compte je te lui avais torché une éloge de la paresse sur quatre pages, dans les règles de l’art. J’étais super fier de moi, comme toujours après avoir couché des conneries par écrit. 

Le lendemain, convocation chez le proviseur. Un vieux schnoque à béret du genre qui ne rigole que quand les chiens se battent. Je savais pas pourquoi il m’avait convoqué, le vieux. J’ai eu vite su : sur son bureau ma superbe rédaction était étalée. Mon ode à la rienfoutance ne lui avait manifestement pas plu : il était tout congestionné de colère et rouge comme un piment. Il me hurlait dessus. Je me souviens plus bien des détails, mais l’un d’entre eux m’est resté gravé là : « graine d’anarchiste ! ». Celle-là il la beuglait en boucle. Je ne mouftais pas et n’en menais pas large. À un moment il s’était levé et avait commencé à me cogner dessus. Heureusement, le surveillant général − on dit le CPE, de nos jours − était entré alors que le vieux fumier déchaînait ses petits poings sur mes avants-bras protégeant ma caboche. Ça faisait même pas mal mais je ressentais bien son envie de meurtre par le truchement de ses phalangettes. Le surveillant était un colosse et l’autre minus stoppa net quand le brave homme lui balança dans ses gencives purulentes, qu’on ne lève pas la main sur un élève. Et il était persuasif ce surveillant général, vous pouvez me croire. J’ai eu droit à plein d’heures de colle − chic : c’était peinard, les colles − et la collabo Rotkäppchen fit comme si je n’existais pas jusqu’aux grandes vacances. 

Des années plus tard je compris enfin la signification du mot anarchiste. Il avait pas tort en un sens, le proviseur. Sauf qu’en étudiant la chose anarchique de plus près, en fait je n’étais pas non plus un bon anarchiste. Non parce que l’action violente et moi ça fait deux, déjà. Un anarchiste pas con et bienveillant comme le fut un Élisée Reclus, passe encore. Je l’aime bien, lui. Son regard de géographe embrassait la planète entière et ne se souciait guère de ces confettis ridicules que sont les pays, peuplés de gens qui sont nés quelque part. 

Je compris surtout que les mots avaient du pouvoir et que de savoir les aligner potablement permettait de diffuser ses idées de manière plus efficace que par le biais de la parole. Pour la bonne raison qu’on relit des passages importants d’un texte alors qu’à l’oral l’auteur est condamné à radoter pour faire passer le message. Car la cervelle humaine est ainsi faite que ce qui entre par une oreille ressort par l’autre et que les paroles s’envolent mais les écrits restent.

Par la suite j’ai eu des machines à écrire. D’abord une antique Underwood trouvée à la ferraille du patelin, puis d’autres un peu moins encombrantes et plus faciles à transporter. Toujours dans l’esprit de cette fameuse rédaction pour Rotkäppchen : pour être lu par d’autres et déclencher des réactions. Pour le plaisir que ça procure aussi parce que c’est une drogue comme les autres, l’écriture. On se met dans de drôles d’états pour aligner signes et espaces, nous autres, et on aime ça. Je ne pourrais pas m’en passer. Si on m’enlève ça je meurs sur le champ. Jusqu’à la fin du siècle passé, je faisais comme tous les autres scribouillous : chercher un éditeur, convaincre l’éditeur puis attendre le facteur patiemment, portant le bouquin fraîchement imprimé. Et encaisser un petit chèque de temps à autre pour le boulot. 

Vint l’internet. Écrire sur l’internet c’est pas d’éditeur et pas de petit chèque. Et pas de longs récits parce que le support ne s’y prête pas. Les lecteurs s’y adressent à l’auteur directement, sans avoir à faire transiter leur petite lettre par l’éditeur. Il n’y a pas de prix littéraires pour la littérature en ligne. Les critiques littéraires se foutent complètement des scribouillous qui y zonent. C’est pas plus mal en un sens : pour le peu que j’ai pu en voir autrefois, le milieu littéraire est des plus pénibles. Pas des gens méchants, mais putain chiants, par contre. Ils font des livres comme d’autres font de la plomberie : avec application, savoir-faire, caisse à outils et prospectus commercial. Ils produisent de l’excellente littérature que je ne lis jamais, tellement elle est parfaite et bien calibrée. 

Alors que moi je ne confectionne aucune sorte de littérature. J’écris, point à la ligne. Comme ça me vient, j’écris. Comme quand je parle, j’écris. Écrire c’est parler avec les doigts : c’est ainsi que je conçois la chose, tout simplement. 

Là j’ai une sacrée histoire à raconter. Une saga carrément. Du vécu de l’intérieur. Mais c’est encore trop tôt pour le faire alors je meuble comme je peux en attendant le dénouement de cette histoire pas croyable. Qui en épatera plus d’un, j’en suis certain…

…E la nave va… !

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