Archives par tag : Cyp

Un an sans rouge

© Cyprien Luraghi - 2003

 

…Pour un rougeaud dans mon genre, on pourrait croire à l’anémie.

Mais non : j’ai juste arrêté de me bourrer la gueule.
Quand on sait pas boire, ben on boit pas.

Je ne suis jamais raisonnable,
mais là, je me suis fait eu comme un bleu :
les crus m’avaient cuit !

À picolette et p’tite piquette ,
j’ai préféré pinter ma ruche
au jus d’caoua qu’est pas d’chaussette.

Un grand salut aux allumés d’ATOUTE !
Et merci.

 

  

Publié dans Humain | Autres mots-clefs : , , | 6 commentaires

DEMIAN WEST

Salut !

J’ai eu une semaine des plus follotes : j’étais dans le plâtre.
Je me suis rien cassé du tout : je refaisais les enduits de la chambre à Gaspard, tout simplement.
Je déteste le bâtiment : mon père était maçon et j’ai vu où ça l’a mené : 58 ans, six pieds sous terre.

Je suis tombé sur un article de Philippe Gammaire dans Agoravox, qui parle de mon vieux potosse Demian…

 


© Demian West, ~1975 Bic Orange pointe fine sur revers de papier photo

C’est là que ça se passe

[ NVDF] Depuis mai 2008, Demian a fait retirer tous ses posts sur AgoraVox, suite à censure. C’est un lien mort, mais je le laisse).

Je me suis fendu de mon petit commentaire (cherchez le 13 septembre à 1h12), que je vous reproduis là :

Ha. J’ai longtemps vécu avec Demian, quand il ne s’appelait pas encore Demian. Des années.

Demian est certainement tout ce que vous dites de lui, cela ne fait aucun doute, puisque vous l’écrivez.

Pour moi, il a été un véritable détonateur, tout bonnement. Pas que pour moi. Dans les années 70 à Strasbourg; nous étions prêts à tout et nous avons tout fait; j’avais seize ans et lui dix-sept.

Fuyant nos familles de merde, nous avons fait tout ce qu’on nous avait dit de ne pas faire: l’Exact Contraire qui est toujours, je le vois, notre credo commun.

Demian est un Contraire, mais il n’est pas contrariant du tout, sauf quand il a envie d’être chiant, et là aussi il côtoie l’excellence, à nous les briser grave.

Notre civilisation, nous l’avons bricolée nous-mêmes; elle n’est pas aussi moche que celle dans laquelle nous baignons présentement. Au contraire.

Demian est mégalo. La belle affaire! Il est de ceux qui pètent plus haut que leur cul. C’est épargner les naseaux des cafards pour mieux encenser les anosmiques. Se mettre à la portée de tout un chacun, je dis toujours.

Demian est un entier, pas un hongre, pas une demi-portion. C’est un homme. Pas un petit machin pusillanime. Pas un poulet de batterie. Sa retraite, il s’en branle.

J’ai donc vécu avec l’être le plus invivable qui fut; n’empêche qu’on s’est bien fendu la poire. Oui, car c’est un comique aussi. Vous savez comment je l’ai rencontré la toute première fois? Tard dans la nuit, dans un bled mort, dans un décor tout juste bon pour l’arpentage des golems, au mitan du pavé, comme un chat vertical. Il fredonnait l’air de la Panthère Rose.

Et puis Demian est un putain d’artiste. Je suis vachement content qu’il n’ait pas viré minable, comme les autres; et même comme les autres artistes d’alors, qui sont devenus des artistes pépères, en charentaises.

Avec Demian, pas de garde-fous: la liberté, le batifolage; la prise de tête aussi, puisqu’on en a une et qu’il faut la faire tourner à toute blinde. Sinon t’es mort. Et les morts, y a plus que ça: regarde autour de nous, Demian: ils n’ont plus rien à quoi se cramponner et le sol penche, et le sol glisse…

Demian sait et propage une chose fondamentale: le net, c’est l’écriture. Pour l’heure conspuée, moquée, tournée en ridicule, négligée. Ah! mais c’est qu’on écrit au Mont Blanc, non mais! Foutez moi cette machine à écrire à la benne, mon petit Blaise!

On s’plaint, on s’plaint: y a plus de littérature. Mon cul: elle est sur Internet.

Et le papier? Ben on se torche avec!

Avec ma toute vieille amitié

Cyp
En ligne et à l’oeil

PS : si vous cherchez bien, vous trouverez quelques illustrations de Demian sur le blog…

 

Publié dans Humain, Inde, Tout Venant, Trollogie | Autres mots-clefs : , , | 26 commentaires

L’angine




− Tire ta langue
− Aahhhh
− Elle est toute blanche : t’as une angine…



Ça faisait neuf mois que je n’avais pas pris un jour de repos.
Un jour au lit, à lire.
Parfois, c’est le bonheur.

 

Publié dans Tout Venant | Mots-clefs : | Laisser un commentaire

Ratiches blues

Une semaine au tas, le Cyp. Tout a commencé mercredi dernier, en rentrant de chez Martine et Jimmy. J’ai tout d’abord cru à une gastro des familles, mais non. Il s’agissait d’un abcès, en fait, une chique pénible survenue à ma grande incisive supérieure, à droite. J’ai les dents mauvaises depuis qu’elles me sont nées, ce qui en rajoute à mon manque de chance inné − c’en est presque drôle, parfois. Il ne m’en reste plus que seize, et encore je n’ose pas compter. Unetelle concassée par un caillou bien traître dans une soupe aux lentilles népalaises, l’autre sur du riz indien, la suivante et ses consœurs ravagées par un microbe ; et puis des racines minables comme le dit mon saint dentiste. Je le vois avec l’auréole, cet homme-là, depuis qu’il m’a décoincé de devant la roulette. J’ai trop laissé traîner comme pour trop de choses, et puis je n’ai pas toujours eu la ressource de me faire soigner étant trop fauché dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ou bien trop au loin du ratichier compétent, en plein Himalaya. Je ne compte plus mes rages de dents. J’ai une palette (une grande incisive) qui va sauter, pardi ; un tout petit morceau de moi va s’en aller. C’est l’âge. Mes dents sont moches, elles me font mal et je les hais. Je serais heureux quand j’aurais du plastoc partout collé sur mes mâchoires. Mais pour l’heure je mâche un gros chewing-gum en résine rosâtre, modèle Sécu très cher (j’ai tout de même raqué 4000 balles de ma poche l’an dernier pour pouvoir enfin enfourner autre chose que la soupe du soir et le yaourt y accolé. C’est de ma faute, de ma très grande faute ; j’aurais dû sans doute être un cran plus rôdé à la bureaucratie de chez nous. C’est que sur ma Carte de santé, à l’époque, il était nettement mentionné que j’étais pris en charge pour les prothèses dentaires. La secrétaire de mon quenottier chéri l’a pris à la lettre… et nous avons lancé le traitement. Manque de bol, j’ignorais qu’il fallût nourrir un bureaucrate de merde (une dame très bête et très feignasse, en l’occurrence) et mendigoter le droit inaliénable d’être remboursé à cent pour cent de ma prothèse de pauvre. Droit auquel j’avais droit. Mais non, j’avais fauté irrémédiablement et la donzelle m’entreprit à grands coups de morale, comme quoi j’avais attelé la charrue avant les bœufs. Et de m’engueuler presque, la connasse. Non, il n’y avait pas même moyen de rattraper ma bourde, non, pire qu’aux Assises je n’avais plus aucun droit, n’ayant pas sollicité une Entente Préalable. J’y aurais eu droit mais j’y aurais pas droit et je serais puni de 4000 balles rien que parce que j’avais remué du désordre et que voilà, merde, y a des lois et tu planes, mec ; en plus t’es nazebroque et puis t’y connais rien.

− Oui mais, madame, je pouvais plus manger…
− Ce n’est pas mon problème, monsieur, fallait faire une demande d’entente préalable, tralala…

OK, OK. Je m’étais dit alors : vieux Cyp’, te laisse pas faire, tu vas écrire au Président, cong… Ouèille, Chiraque lui-même. Y a pas besoin de timbre, déjà. Y m’avait répondu, enfin son cabinet, qu’il transmettait ma demande au préfet de Cahors. Qui m’a renvoyé − enfin, son cabinet − à la Sécu du Lot, qui m’a dit que nenni, qu’il eût fallu que je fasse les choses dans l’ordre. Point. Je fais bosser les fonctionnaires, moi, on devrait même me décorer; pensez : ça doit les emmerder mais je leur évite la surdité. Tiens, je me souviens. C’était en 1978 et j’étais objecteur de conscience aux Monuments Historiques, à Paris. On était au mois d’août et ça cognait dur. L’ami Jeff et ma pomme on s’était portés volontaires pour assurer l’été. On faisait les bouche-trous. Là, fallait distribuer le courrier. On tombe sur une lettre pour mister X, sous-comptable de mes couilles au fin-fond des greniers. On l’avait jamais vu, çui-là. Une flèche, le gars, un cas de figure; vingt ans au fond des combles sans se faire repérer. la planque, quoi. On frappe et on entre sans attendre, c’est la règle. Le gars se pignolait peinardement, son Lui nonchalamment ouvert entre ses cuisses maigres, son col pelle à tarte singulièrement agité, ses lunettes cerclées se trémoussant en rythme. Un caniche en rut. Le bonheur. On a posé le courrier sans le déranger; il a soudain pâli, mais ce fut tout; nous sortîmes. Un demi après ça, suivi d’un pan bagnat et… [il est 4 heures 10, Annie est partie chercher les mioches à l’école de Pouliviac (9 bornes) et je mets en ligne; j’envoie la sauce et je fais une pause.] d’une crise de fou-rire grotesque et nécessaire, nous aux anges, clamant à qui voudrait l’entendre qu’il est des fonctionnaires qui se branlent au bureau. Bon, c’est con, je sais; l’astiquage est parfois salutaire : il peut bien vous sauver d’un destin ténébreux ; et puis qu’en ai-je à foutre, hein ?

Si, je sais : ils sont payés, pas moi.

J’ai les crocs, du coup; il est six heures, je vais nous bricoler un truc. On mange tôt, les mioches ont classe demain. On est virés dans cinq mois et trois jours. La Caroline aussi, qui l’a appris avant-hier. Mais c’est une autre histoire.

Publié dans Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , | Commentaires fermés

Dans le lard de Baleine

 

[NVDF (note venue du futur – 9 octobre 2015) : ce texte en provenance du Sitacyp originel était initialement inclus dans la rubrique « Les éditeurs ». Il s’insère désormais dans le corps même de l’Icyp… de manière très naturelle. Il a été considérablement remanié.]

 

Je ne devrais pas dire de mal de Baleine, qui est un éditeur de gauche et même très à gauche, tout comme moi. Sauf que je ne suis pas éditeur. Ça devait être en mars ou avril 96 : même s’ils m’énervent, j’écoute souvent France-Inter en bossant ; là, il y avait Pouy qui causait dans le poste, lequel m’avait été conseillé par mon libraire cahorsin. De Pouy je n’avais lu qu’un recueil de nouvelles (Palmiers et Crocodiles, chez Clô) et j’avais bien aimé, surtout La Dent qui m’avait bien fait rigoler. Le Pouy était assez remonté : il parlait d’une série de polars, Le Poulpe, qui venait juste de sortir et il faisait appel à manuscrits. Autant dire que j’ai sauté sur l’occase : j’étais en pleine rédaction d’un polar, justement, vu qu’on venait d’en vivre un vrai chez nous l’année d’avant. J’en étais aux trois-quarts de la chose, que j’avais provisoirement intitulée Là où elle est. J’ai refoncé chez mon libraire et lui ai raflé les premiers exemplaires du Poulpe. J’ai lu, j’ai digéré − et c’est parfois très lourd, surtout Raynal et Quadruppani − et j’ai régurgité à ma sauce, en sept semaines à peine : mon Poulpiquet à moi. J’ai emballé le tout, collé plein de timbres… et attendu.

Ça a duré un peu plus de trois ans, l’attente. Trois ans.

Les deux premiers mois j’avais trouvé ça normal. Ensuite j’ai téléphoné et je suis tombé sur une pétasse peu agralante qui m’a balancé son mépris à la gueule. Mon manuscrit serait lu, voilà, en attendant j’attendrai. Quelques mois plus tard, je reprend le bigo et je retombe sur la même sale conne.

J’écris à Pouy. Et rien. MAIS ALORS RIEN. Au téléphone, c’est carrément devenu méchant. Un an se passe. En 97 j’envoie une lettre craignos à Pouy. (Je l’ai perdue, hélas, car elle était particulièrement gratinée). Il me répond. Que mon texte sera « sans doute pris ». Et tente de se justifier en couinant qu’il est tout seul face à une pile monstrueuse de manuscrits. Et il conclut par « amicalement ». Bon. Pouy m’avait répondu, c’est une chose; j’annonçai la nouvelle à Annie. Tout ce qui m’importait, c’était d’être publié, quoi. La gloire et tout, ça fait lurette que j’ai fait croix dessus. À mon âge, hein. On s’amuse plus à ça. Bon bon, le boss écrivait qu’il ne voulait pas être boss, et pourtant il était le boss. Il l’est toujours, notez bien. Je n’ai jamais compris la logique des 68ards. Non. Que l’on se comprenne bien : eux, ils pensent en imposant leur façon de penser, qu’ils sont libertaires. Oui, mais ils le décrètent. Ils te l’imposent, leur truc. Le Pouy a beau dire, on pourrait bien ressortir les archives de France Inter si on n’avait que ça à foutre : il l’a dit ; il a fait appel à manuscrit, le Pouy. Ouais, j’ai bel et bien entendu ; j’ai pas eu la berlue acoustique. Non non, oui oui, il l’a clamé : on veut du Poulpe, qu’on nous l’envoie. Ouais. Ce que que j’ai fait. Puis, on peut pas m’empêcher de penser que c’est une idée fixe archi débile, chez ces gens-là. Que de vouloir à tout prix et en se justifiant, sacrifier le but intrinsèque d’une collection de bouquins sur l’autel du copinage le plus éhonté. Car entre nous − et on n’est pas nombreux, coucou la secte rare − Raynal et autres nazes de la bande, ça ne vaut pas un clou [et ça vend trente ou cent fois plus que moi, bien sûr]. Daeninckx radote, même s’il m’est sympathique et le polar made in France ne vole pas bien haut. Entre nous. Les mecs, j’ai l’impression qu’ils ne savent même pas ce qu’est un flic. C’est abstrait, pour eux. Les gangsters aussi. Ils en ont pas eu comme beau-frère, eux. Ils savent pas. Ils sont dans un monde infantile et gavé, urbain ; surtout ils cachetonnent petit. Un bon livre, il faut des années pour le faire, pas moins ; ça, ils ne l’ont pas compris. Y a le chéquo, d’abord. Ce sont les tâcherons de la littérature moderne. On est bien loin du samizdat. Quant à moi, j’écris sur mon site. J’ai trois lecteurs tous les quinze jours et ça me plaît. Niok.

Fin 97 je mets mon Poulpe en ligne sur le site « Cleex »; il y est toujours, du moins les trois premiers quarts : clic [NVDF : le lien ne fonctionne plus ; il n’est donc plus possible de lire Pour Cigogne le Glas sur Internet… dommage] , c’est là que ça se trouve, vers le bas de la page. En avril 98, je tombe sur le cul : j’apprends, sur le site officieux du Poulpe que je vais être publié. Pas un mot de Baleine.

Et là, plof, voilà que Baleine se casse la gueule. Redressement judiciaire et tout le toutim. Niqué, le Cyp. Grillé par le gong. Enfin bon, la Baleine est finalement rachetée par Le Seuil et la collection continue, à un rythme moins démentiel (quatre Poulpes par mois, si c’est pas de l’industrie…).

Exit cette saloperie de bonne femme, qui laisse la place à une autre, nettement moins pétasse [et même pas du tout, soyons clair]; mais A2K est toujours injoignable. A2K (Antoine de Kerversau) est le boss de Baleine. Je suis trop gentil, parfois, et trop compréhensif. La faillite de Baleine me plonge dans la perplexité : d’un côté ils ont très mal géré leur chose, ont laissé passer un peu n’importe quoi (et surtout leurs copains) et se sont ramassé une gamelle bien méritée, mais de l’autre, je dois reconnaître que Baleine fait suer pas mal de monde dans l’édition. Ils dérangent. Ils publient des ahuris dans mon genre, c’est pour dire. Puis, ils défendent une cause à laquelle j’agrée, pour ne pas dire plus. Et Pouy, même si je dois pour cela me faire détester par les antis, s’il n’est pas un bon écrivain (bon, il a gratté quelques trucs chouettes, mais quand même, il se laisse aller, le gars, il écrit n’importe quoi de nos jours…) est par contre un joyeux camarade. Assez nase cependant, je dois avouer, et c’est même ce qui le rend attachant. La niaiserie attire chez moi la compassion. Pouy est un 68ard pur cru. D’abord. Libertaire, il n’a que ce mot-là en bouche, entre deux gorgeons de picrate. Pouy a la nuque raide et l’utopie en tête, sauf qu’il est à côté de la plaque, au moins autant qu’Arlette. Ces machins-là, il faut les bichonner, y’en a plus des masses, de nos jours. Crouler à ce point-là sous les contradictions, c’est presque trop beau. C’est un antique, dans son genre. Genre je décrète que c’est comme ça et pas autrement, que je sais comment faut faire et pas toi, vu que si tu dis non et que t’es pas d’ac’, c’est pas à la lanterne qu’on te pendra, mais à trois grammes par litre de raisiné, on (il) te traitera de pleins de mots en iste : trotskiste, fasciste, (ouais, il me l’a fait au téléphone, ouais…) crypto-naziste, etcétériste… Ce qui me fait bien rire. Vu que je suis plus bourré que lui (à 43 ans, le foie résiste mieux qu’à 55…) Le gonze, il pige rien à rien, il a pas vu venir, il se devient un tantinet papy derrière ses carreaux modèle sécu, avec ses yeux qui louchent après une certaine heure, je trouve. Il rancit mal, voilà. Mais moi aussi.  Mais bon, surtout c’est qu’il est sourd ; je n’ai pas été seul à me plaindre du traitement infligé par Baleine à nous autres gratteurs.

[NVDF (Note Venue Du Futur – 9 octobre 2015) : un article de Libération raconte bien le naufrage de la Baleine : CLIC]

Axel Oursivi n’a pas poussé aussi loin que moi. Il a fini par publier son Poulpe à lui sur son site à lui, après de longues années d’attente dans l’antichambre virtuelle de la Baleine. C’est là : clic [NVDF : le site n’existe plus]. Il est pourri de rancœur, ce que je comprends bien d’un côté, mais le fait prouve stérile quelques années plus tard. Les choses sont sans doute moins tranchées que cela. Albédo, qui a commis Les Pourritures Célestes, publié par Baleine − collection Poulpiquet −, ne décolle pas non plus de sa haine grave. Je pige, OK, et puis j’ai du mal. Je suis comme ça. Je n’attends pas l’enflure de mon bubon, je cautérise d’emblée. Je gueule grave, quand il le faut. Puis après coup je me colle à ruminer, c’est à dire que j’adopte la sagesse des vaches [pas étonnant qu’elles soient sacrées, en Inde…]. Je médite, en fait ; je pèse le pour et le contre car je sais que nul n’est tout blanc ou tout noir. C’est mon côté baba et je ne me moque pas. Hé oui, le Cyp est un être qui pense et pèse, prend son temps et remâche, jusqu’à trouver − ou pas − le fin mot d’une histoire. Donc voilà : Baleine me fait marner comme une bête, me paye un glorieux sept pour cent, retarde au quasi-infini l’impression de ma petite chose ; je me fais traiter d’ennemi de la Cause et j’en passe, et j’ai malgré tout une espèce de pitié catholique qui m’étreint : ça t’a un de ces côtés arnaque de minable que ça t’en fore le fondement. Non mais, ils doivent vraiment être mal et maladroits pour se planter ainsi.

C’est du tout vu : Pouy s’est largement planté rien qu’à persister dans son diktat poulpien, à savoir qu’il est réellement aveugle et sourd. Sympathique peut-être, mais je ne voudrais pas d’un Pouy comme président. Quant à Antoine, je ne sais pas tout à fait quoi dire. J’ai vu l’homme de près. Il n’est pas méchant, déjà. Mais on n’est pas du même monde. Lui être boss et moi pas. Moi employé, lui patron. Lui coulé de cent briques, certes, mais pas en prison pour dettes quand même.

C’est marrant, toutes ces boîtes de gauche tenues par de militants : pavé haut et bas salaires. Chichonnage en bande avec les employés avant la fermeture (c’était kif dans les agences de voyages où j’ai bossé), fermeture et congés fréquents pour cause de manif, mais le bizness avant tout. Le livre est un produit dont on vit, qu’on lance et qui nous retombe su’ l’coin d’la goule, té ! Pis l’auteur nous fait braire, à râlouiller comme ça seul dans son coin avec ses états d’âme et l’ fait qu’y s’prend pour le Grand Victor. On nous l’fait plus, le coup des Misérables. On vend. 7% au gratteur, entre un et deux à Pouy (directeur de collection), douze à quinze pour l’imprimerie, un bon cinquante pour le distributeur, cinq-cinq de TVA pour la Marianne, le reste à l’éditeur. Et on rajoute au moins trente-six pour le libraire, à l’arrivée. Quant à la promo, mon gars, tu peux t’branler. T’es même pas parisien, c’est pour dire. Un des côtés qui m’énerve le plus, chez Pouy, c’est sa façon de te faire piger que t’es un provincial, un plouque, autant dire. Comme s’il n’y avait de vie qu’en ville.

Bref, j’ai tout un tas de raisons valables pour détester tout ce monde-là, mais je n’y parviens pas, pourtant.

Faudra que j’élucide, un jour…

*

En attendant ce grand jour-là, c’est sur le Sitacyp et pas ailleurs.

*

Or donc survient 99, qui ne se présente pas sous le meilleur angle ; Baleine étant à l’agonie, je peux faire une croix sur mon à-valoir… Déjà qu’il n’est pas bien lourd (12 000 balles brut). On est vachement coulés à la banque et je bois de la bibine à pas cher. J’ai Antoine (De Kerversau) au bout du fil; je lui expose notre dénuement. C’est que j’y comptais ferme, moi, sur la première moitié de l’à-valoir. Ça doit vous faire marrer, c’est rien, juste six mille balles, sauf que nous sommes des pauvres. Je sais, la vie à la campagne est moins chère, y’a les poulets, le jardino, les cèpes et les girolles, tout ça… Ouais. C’est vrai en un sens, c’est même ce qui fait que nous survivons décemment. Enfin, ça fait quatre ans que j’ai les mêmes godasses aux pieds… Les fringues élimées, mais propres : nous voilà.

La publication de Cigogne, prévue en avril, ne pourra se faire qu’à l’automne. Voilà. Mais Antoine va me faire un truc épatant : un chéquo de 6000 balles sur son compte personnel. J’apprécie le beau geste, notre banquière aussi. Le suppositoire prolongera ses effets jusqu’à la parution.

Cigogne sort en octobre, au pire moment. Mais la couverture est fort réussie. Baleine est en cours de rachat et rien n’est encore en place. Le bordel. Cigogne passera complètement inaperçu. Et toc. Enfin pas pour tout le monde ; un Strasbourgeois obscur (mais l’est-il vraiment, ce brave homme?), ami d’un gribouilleur tout autant inconnu, Stéphane Perger, 25 ans depuis un an ou deux, tout timide − quoique pas tant que ça, surtout devant une pilée de demis… − et le lui a collé dans les pattes, alors que ledit Steph’ a ses susdites papattes qui le démangent, qu’il est en pleine fièvre et qu’il vient de croiser les destins lumineux d’une bande de zinards montpelliérains ; j’ai nommé le gang à Jade et à 6 pieds sous Terre. Qui lui ont demandé d’illustrer un Poulpe. Et voici que le mien devient sixième d’une collection ravagée du synapse.

L’an 2000 se passe, Steph bosse comme un cinglé et en octobre il accouche d’un truc magistral. J’ai le cul troué quand il m’envoie les premières planches :

 

bbblbbbr
568
569
570
571
572
573
562
563
564
565
566
567

Illustrations © Stéphane Perger 1998 – Reproduction interdite.

 

 

C’est dans le même temps que je traduis La Liste.

Quand la BD sort, 6 Pieds sous Terre envoie mon à-valoir aux éditions du Seuil, qui a racheté Baleine. Et là, atroce surprise, je découvre qu’il n’y a pas qu’en droit pénal qu’on parle de confusion de peine; là, il s’agit de pognon : vu que je n’ai pas vendu assez de Poulpes -merci pour l’absence absolue de promo, chez Baleine-, mon à-valoir se retrouve « avalé » par la Machine Seuil. Déjà que je ne touche que 5% sur le prix de vente hors taxes et que l’à-valoir n’était que de 4500 francs… Enfin bon, on le saura : un écrivain, ça bosse et ça n’est pas payé. Va t’en expliquer ça à ton assistante sociale…

 

Publié dans Non classé, Spectacle, Trouducologie | Autres mots-clefs : , , , , , | Commentaires fermés
Aller à la barre d’outils