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Vie en tube

© Cyprien Luraghi 1979

 

Quelle belle entube, quelle entourloupe. 

Ça pulse dans la glu, ces derniers temps ; pas que pour moi ; ça tourne en et rond, comme d’ordinaire, et pourtant c’est extra.

Un mort d’abord, un grand : René, érudit pétillant, haut perché, ascète bon vivant comme un nippon de l’ancien temps.
J’avais longtemps marché sur les sentiers, avec René et Claire, et une bonne douzaine d’autres, sur le chemin de Régordane il y a trente ans. Et vingt au moins que je ne l’avais pas revu… On marchait toujours, mais chacun dans son coin : lui ici, moi au loin. Il est de ceux qui ne me quittent jamais depuis le premier jour et tout le temps, qui sont des stèles sur mon plateau venteux, et qui sont peu, et très précieux.

***

Je traverse la vieille ville et puis passé la Krutenau miteuse de cette année soixante-quinze ou à peu près, c’est la grande avenue qui mène aux facultés, modernes. Il n’y a pas un chat, juste le vent qui tourne au pied des barres d’immeubles chics de seize étages. C’est tout en haut.

Je ne sais plus ; j’avais rencontré Claire dans la vieille ville, probablement, avec Demian et Roland. Elle avait dû m’inviter. J’ai la mémoire confuse sur ce bout de passé : c’est une période terrible que je traverse. Terrible dans tous les sens que vous voudrez, et que j’ai vite coulé sous une chape d’un béton garanti à l’épreuve des fantômes.

J’étais minot, c’était bizarre : une prof de français qui j’avais eu deux ans auparavant qui m’invitait à boire le thé chez elle.
Depuis toujours, je ne vais pour ainsi dire jamais dans les immeubles contemporains. Ils ne sentent pas ma termitière, ils me font peur, je ne les aime pas, je ne fais qu’y passer vite fait comme un voleur, et j’en décampe dès que je peux.

Un ascenseur aux murs d’inox, des dalles lisses dans le couloir et pas un bruit ; des portes de bois plat et lourd, des murs tout droits, des pièces avec trop de lumière et de grandes fenêtres, des tapis pâles, du mou dessous les pieds. Et Claire là, toute joyeuse, en pull-over à col roulé, et un monsieur, René, dont elle m’avait déjà parlé, et qui est son mari.

J’ai pataugé dans un fauteuil sans savoir trop quoi dire, tétanisé. Pas l’habitude. Jamais pénétré chez chez des gens à l’aise par la porte, avant ; jamais vus dans leurs meubles, in situ ; tellement différent du perpétuel camping explosif familial et de la zone du Faubourg de Pierre. Des fois, on mangeait des betteraves sucrières cuites sous la cendre, sous la pluie, dans la glaise et le lœss, ou on suçait du pain trempé dans de la vinaigrette pendant des mois. Ou des tablettes de chocolat volées, avec du lait. On fuyait par les toits pour des histoires pas croyables, et puis pourtant…

J’étais venu pour me nourrir d’une autre chose, que nous avons en commun, René, Claire et moi, qui écrivons. Les caractères qui sont aux pages nous repaissent et ceux qui vont debout aussi, dans l’univers des bactéries et plus. René avait le regard le plus doux qui soit, et le plus attentif. Et puis les grandes oreilles, ça aide aussi à écouter. L’attention, voilà : c’était tellement neuf pour moi. Un monsieur bien mis, universitaire respecté, conversait avec moi. Je n’en revenais pas. Un rêve. Et des heures et des heures, encore, et sur tout. Des rayons de toutes les lumières, parce que René était le plus gentil des hommes et que ses rares grommellements n’étaient même pas crédibles.

Après, on ne s’est longtemps plus perdus de vue : je repérais le sentier en hiver, seul, à pinces, avec mes cartes IGN, roupillant dans les salles des fêtes, dans le foin ou chez le curé. Trois bonnes semaines dans la bouillasse et la cévenne trempouille. Et au mois d’août avec les pèlerins, du Puy jusqu’à Saint-Gilles-du-Gard.

Je dois très gros à Claire et à René. Si j’écris, là, c’est qu’ils ont battu le briquet devant moi, allumé la loupiote…
Je ne pleure pas : quand je pense à René, je souris.

Claire nous a écrit un beau message d’adieu dont je vous donne un extrait :

***

…Il disait qu’il aimerait mourir en marchant. Il s’est endormi, jeudi, paisiblement, dans son lit, ce lit qu’il aimait tant, lui qui avait l’art de la petite sieste et du repos paisible.

Son visage est non seulement paisible, il rayonne d’une joie et d’un amour incommensurables. Il était beau, mais ce visage-là est le plus beau de tous ses visages. Ce qu’il cherchait ardemment, il l’a trouvé : c’est un témoignage de ce qu’est notre destinée véritable, ce vers quoi nous nous dirigeons sans le savoir…

 

Publié dans Humain, Tout Venant | Autres mots-clefs : , , , , , , | 3 commentaires
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