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Le grognard grommelant

Le grognard à l'atelier de la Cité Delaunay - Paris 1985 - Illustration © Cyprien LuraghiSouvent sur les forums, quand ça cause du scandale des sans-logis, le gauchiste hirsute se voit rétorquer par le gros beauf facho en service commandé par son parti pourri : « T’as qu’à en héberger un puisque tu les aimes tant, les SDF ». Et là tu le lui dis pas vu que sur les forums, t’es tout de suite traité de gros mytho quand tu racontes des histoires vraies. Vu que les mythos y pullulent tout autant que les gros beaufs fachos. Et les gauchistes hystériques, mais c’est une autre histoire que celle-ci et étant moi-même un vil gauchiste hirsute[1] , ce sera pour une autre fois.

Là c’est du sans-logis que nous avait ramené monsieur Ah Bon un soir tard, que je cause. Il l’avait ramassé dans le métro, où il pochtronnait sur un banc en compagnie d’une brochette de mendigots mal en point. C’était en 1983.

C’était le plus grand des hasards qui nous avait ramené le Grognard, qu’on avait connu quelques années plus tôt en arpentant la France. Jardinier dans une pension végétarienne faisant office de gîte sur un sentier, quelque part dans le Sud. Tenu par une vieille bique revêche ayant oursin dans le porte-monnaie, qui l’avait réduit à l’état de serf en lui octroyant son argent de poche au lance-pierres, en rétribution de l’entretien du gigantesque potager de l’établissement. Entièrement travaillé à la main, vous pensez bien : les muscles du Grognard étant moins gourmands qu’un motoculteur.

On avait partagé le calumet en sa compagnie et il nous avait conté un peu son existence en retour. Quelque chose de pas marrant. Égayé seulement par les premiers craquements de l’ancien monde à la fin des années 60. Bien avant la grande Désabusion. Quand le populo faisait de beaux rêves et pas encore ce minable cauchemar sourdant de venin qu’on se farcit de nos jours. Le Grognard avait largué son boulot à l’usine sans regret alors, allant de communauté hippie en micro-sectouilles, florissant un peu partout en Plouquie profonde à cette époque. Allant loger chez le curé, parfois aussi. Toujours filant le bon coup de main en échange de la table et du couvert, pour un jour se fixer dans la vieille caravane au fond du potager géant de la vieille bique. Il était bien, là, le Grognard. Il était enfin chez lui. Avec la vieille sur le dos le menant à la baguette. Ça avait l’air de lui convenir. Il râlait quand même un petit peu, pour la forme. Des années qu’il s’était planté là, fier de son potager, toujours bêchant et rêvassant au sieston à des guerres napoléoniennes. Il était fermement convaincu d’être la réincarnation d’un grognard de la Garde. Il en avait l’allure et la prestance, d’ailleurs : moustache et favoris, l’œil brillant. Quand il parlait de Napoléon seulement, sinon il avait l’air d’un chien battu. Il vivait seul parmi les gens depuis toujours. Dans son petit monde meilleur tout de même que celui qu’il avait quitté : la vieille bique était la seule femme de sa vie de vieux garçon et comme elle-même était vieille fille, ces deux-là faisaient la paire, après tout pas plus mal que tant d’autres duos bizarrement appariés.

Après deux jours de pause, on avait repris le sentier. Et plus jamais eu de nouvelles du Grognard jusqu’à ce soir-là. Où on lui a proposé de rester crécher chez nous, dans l’atelier qu’on voit sur la photo avec le Grognard grommelant sur un matelas, les panards au soleil, prise deux ans et des plus tard que ce soir-là. Peu de temps avant qu’il ne prenne ses cliques et ses claques.

On était trois à vivre là. Moi c’était entre les longs voyages, Benoît et Rachid c’était tout le temps. On était déjà les meilleurs amis du monde bien avant de vivre là, dans ce vieil atelier au  fond d’une impasse rayée de la carte depuis, dans le XIème arrondissement, tout en haut. Une grande pièce avec une toute petite piaule au fond, faisant face à un vaste terrain vague joliment jungle sur le pourtour. On y était bien. Tranquilles dans la ville. Le luxe. Notre définition du luxe, enfin. À l’aise, on y était. Avec pas de téléphone. Rien de tout ça. Pour aller chez nous il fallait venir frapper à la porte sans se prendre le chou : de toute façon il y avait toujours quelqu’un pour vous ouvrir. Quand des gens venaient, c’est qu’ils en avaient vraiment envie, tout simplement. Toutes sortes de gens, c’est ça qui était bien. Le Grognard était tombé au bon numéro. On allait lui arranger le coup, le temps qu’il se remette à flot et se refasse une santé. Et il en avait bien besoin.

Il s’était tiré de chez la vieille après une scène affreuse et s’était juré de ne plus jamais y revenir, traînant sa carcasse en quête d’un autre cocon. Mais les temps avaient changé et les années 80 naissantes étaient celles de l’enterrement du rêve et les premières de l’ère maudite du chacun pour sa gueule et du repli morose, qui se sont prolongées jusqu’à nos jours, s’aggravant jusqu’à la sinistrose générale. Il avait donc échoué à la cloche à Paris quelques mois plus tard, anesthésié au mauvais pinard sur un quai de métro.

Le Grognard restait cloîtré chez nous. Benoît lui avait trouvé du boulot à domicile, alors : polir des poignées de cannes et parapluies de luxe pour un artisan du faubourg Saint-Antoine. On s’était trimballé la polisseuse plombant comme une enclume et le Grognard avait ronchonné : ça ne lui plaisait pas, comme taf. Pourtant c’était honnêtement payé, et peinard. Mais ça lui rappelait trop l’usine. Au bout de quelques jours il n’avait plus rien fait. Bons bougres, on s’était coltinés la polisseuse en sens inverse et on en était restés là. Il vivait là, planté sur le plancher, les yeux dans le vague. On avait dans les vingt ans et lui presque trente de plus.

Pendant deux ans le Grognard a vécu planté là, au milieu de nous autres et nos ribambelles d’amis de passage : comédiens, musiciens, prolos, punks à crête, bourlingueurs, vieux beatniks… et évidemment plein de nanas parce que notre atelier n’avait rien d’un monastère. Et des nénettes tout ce qu’il y a de plus mimis en plus. Le problème, c’est que le Grognard avait un putain de problème avec les filles. C’est-à-dire que comme tous les vieux garçons il fantasmait sur la femme idéale. Qui n’existe que dans la tête des vieux garçons. Quand la petite Maria[2] , toute pimpante, se pointait avec ses copines, alors là c’était foutu : notre Grognard filait directo chez le Tunisien pour s’acheter un litron de Negrita, puis remontait se le siffler à l’atelier, en grognant des : « je suis rien qu’une vieille bête ! » en boucle, pour finir par des « toutes des salopes ! »… ce qui faisait invariablement fuir toutes nos copines, bien entendu.

Deux ans et demi on avait tenu avec le Grognard planté au milieu de l’atelier. Moi encore ça allait vu que les trois-quarts du temps j’étais en Asie… mais les copains ont eu bien du mérite à ne pas craquer. Nourri, logé, blanchi à nos frais, le Grognard. Mais c’était pas le problème : on s’en foutait bien de lui coller une assiette ; on n’était pas chiens. La vie à plusieurs on sait faire et on aime ça, nous autres. Partager sans chichis, c’est notre truc. Il nous faisait le ménage impeccablement. Mais comme c’était déjà nickel avant et qu’on n’avait pas besoin d’un homme de ménage, sa présence devenait de plus en plus pénible.

Un jour il avait disparu, en nous laissant un petit mot très méchant, dans lequel il crachait sur la vie en communauté. Il est toujours dans la malle en fer bleue qu’on voit sur la photo, et qui est maintenant dans notre chambre à Puycity : j’y range mes vieilles archives.

Et puis trois jours plus tard, au matin alors que j’étais en train de me raser, toc toc. C’était lui, tout penaud. Il était retourné picoler dans le métro et se sentait super mal. Il voulait revenir. Je ne l’ai pas laissé entrer : on a été boire un coup au troquet d’en bas et là je lui ai dit de retourner chez sa vieille bique. Il a dit oui. Je lui ai filé les sous pour un aller simple en train avec un petit plus pour qu’il se paye à bouffer pour le voyage. Et il a disparu pour de bon, la larme à l’œil avec son vieux sac de sport en bandoulière.

1991, ça sonne à la Ramounette. Au bout du fil, le Grognard.

− Ben alors mon vieux Grognard, quelle surprise. Qu’est-ce que tu deviens, dis ?
− Toujours pareil : je suis retourné chez la vieille et je retourne le jardin à la bêche, pardi. C’est de plus en plus dur à cause des rhumatismes, mais je sais que la vieille ne me laissera pas tomber quand je pourrais plus manier la bêche, alors je reste. Je t’appelle parce que ça fait des années que je culpabilise : tu m’as prêté des sous et je tiens à tout prix à te les rendre et comme j’ai touché un petit pactole après avoir été classé invalide, je peux enfin le faire.
− Mon vieux, ça pouvait pas tomber plus à pic : j’suis pas mal fauché en ce moment.
− Avec ça, j’ai même réussi à me payer le voyage aux Antilles dont je rêvais depuis longtemps.
− Et alors, c’était aussi bien que dans tes rêves ?
 − Cyprien, tu vas pas me croire et pourtant… plus poissard que moi il n’y a pas : à peine débarqué de l’avion j’avais filé droit à la première plage, et là, je me suis planté un orteil contre la seule caillasse en vue, plantée au milieu du sable fin. Fracture, rapatriement sanitaire le jour même. Deux heures j’y suis resté. Deux heures.

Il y a des gens, on ne peut rien pour eux. Mais on tente le coup quand même parce qu’on est pas des clebs. Et puis très longtemps après, je me dis que quand même, c’était finalement pas totalement vain, d’avoir hébergé ce sans-logis pendant deux ans. Et pour lui, et pour nous. Alors quand un sale con facho me fait sa morale à trois balles à propos des SDF sur l’internet, je ne lui réponds jamais. Là, ça ne servirait vraiment à rien de lui conter l’histoire du Grognard. Vaut mieux l’écrire icy ;-)

e la nave va…

  1. Le gauchiste hirsute étant aux antipodes du gauchiste hystérique, dont Mélenchon est le gourou. []
  2. Devenue une star du grand écran et une réalisatrice de renom entre-temps. []
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Mauvais pour les piafs

© Shanti Devi Luraghi 2007


 

Là, la mort est dessus, mais d’ordinaire elle est à l’intérieur… sauf que là, c’est des pieds qu’il y a, derrière la laine des chaussettes ; des bien vivants, et pour longtemps.

Nous nous vêtons de mort car c’est novembre.

Avec la brume dans la rue, sous l’éclairage orange, tu croirais aisément croiser quelques vampires. Pourtant c’est juste le pochetron avec son petit chien.

Mais même les pipistrelles s’encapent dans leurs peaux d’ailes, capsules temporelles. Elles pioncent tout l’hiver, et les vieilles bestioles claquent l’une après l’autre. J’ai cherché le courrier ; sous la marquise d’Onduline et sur le bord de la fenêtre du garage, j’ai vu un très vieux moineau mort, blotti contre un bout de bâche agricole, les yeux serrés, griffes crispés.

 

dead piaf on the rocks

 

Je me suis dit que celui-là le vieux matou d’Edith l’avait pas eu.

D’ailleurs on l’a pas vu depuis longtemps ; peut-être qu’il est mort…
J’aime pas les chats, mais je ne leur fais pas de mal.

Je préfère juste les voir se pavaner, raser les murs, à l’extérieur et depuis ma fenêtre.

À Paris, dans la Cité Delaunay tout en haut de la rue de Charonne (cherchez pas : elle a été rayée de la carte ; y a des immeubles moyens-chics avec des gens mous dedans à la place), on avait plein de chats partout ; des chats sauvages à grosses têtes ; c’était une colonie annexe du Père-Lachaise, qui n’est pas loin et regorge de ces sales bêtes dont l’unique avantage est de tenir chaud aux pieds, une fois pelés.

Les chats lâchés en ville, c’est comme si on vivait dans un grand parc national exotique : y a des tigres, faut faire gaffe. La beauté du félin fainéantant vainement, bâillant ; son ridicule lorsqu’il défèque, queue étirée, très concentré sur l’élaboration de son colombin, les reins arqués… L’attaque des hirondelles en piqué qui font fuir le matou sur la faîtière pour défendre leurs gauches hirondellons nichés sous la gouttière.

Du Kipling. Ou bien du Walt Disney, vu que le chat d’Edith s’appelle Mickey (authentique).

Et comme son chien, c’est Tarzan…

 

En voilà au moins une qui n’est pas morte.

 

Non, en novembre, y a pas que la mort. Les survivants sont légion et se portent fort bien, vu qu’il y a moins de monde à nourrir et que l’ordinaire s’en trouve amélioré. Je suis heureux de me compter parmi eux et d’avoir le ventre plein, du coup.

Et puis novembre c’est sympa pour nous autres dépanneurs d’ordinos : c’est le mois des grosses factures alors les gens sont fauchés et ça se calme un peu à l’atelier ; je souffle. Je bouine gentiment, j’ai assez de sous pour tenir jusqu’au prochain gros coup de bourre, qui démarrera comme tous les ans le jour de la Saint Nicolas, celui-là même qui a été délivrer les pauvres petits enfants mis au saloir par l’affreux charcutier de Ndjamena. 

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Monsieur Ah bon…

© Cyprien Luraghi - 1979

 

Il n’avait qu’un seul défaut : il conduisait comme un pied. On le reconnaît à trois choses : Sa façon de serrer la main et de se mettre très près, face à vous. Dans les yeux. Sa manière de dire : Ah bon. Avec le Ah qui remonte à la fin, et le bon qui tombe et traînaille un tout petit peu. Sa gentillesse unique au monde. Ça nous change bien des affreux jojos de l’étage en dessous. L’homme aux quatre carnets d’adresses a été longtemps mon plus cher ami. Là, il dort entre Paris et Lausanne. On a bien failli se viander deux fois, cette nuit-là. Je ne sais pas ce qu’il devient depuis trois lustres, mais je ne me fais pas de mouron. Il y a un rapport entre ce que j’écris maintenant et la discussion que j’ai eu chez IDC aujourd’hui…

© Cyprien Luraghi - 1979

© Cyprien Luraghi - 1979

 

 

 

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