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Le goût du risque

Kullu - Himachal Pradesh (Inde) © Cyprien Luraghi 1989

Quel ennui. Allons donc à la fête à neuneus pour nous distraire un peu. C’est de saison, profitons donc. Au fond sous le vélum polyéthylène, les motos dans le puits de la mort passent au ras des orteils des spectateurs en pétaradant à vitesse folle dans l’entonnoir, secouant l’édifice en planches et maigrelets tubes de fer. À la foire, c’est plein les yeux et dans la poire que tu te prends la ferraille des petits avions si tu fais pas gaffe.

Le danger fait tout l’intérêt de l’affaire. Plein pot et sans filet, c’est mieux. Avec les sécurités préconisées par le ministère du flip national, ça ne vaut plus le détour. Le danger a un goût délicieux ; comme une figue presque trop mûre qu’il faut impérativement déguster sans délai, sous peine de la voir moisir et de rater un sacré plaisir.

Qui ne risque rien, n’a rien. Proverbe tombé en désuétude : l’époque appartient aux pusillanimes. Ils veulent éprouver des sensations fortes parce que c’est excitant, mais sans payer de contrepartie. Mauvais joueurs.

Alors ils hantent les parcs d’attractions, hagards, sans jamais y éprouver d’autre grand frisson que celui procuré par la force centrifuge de manèges super chics et très chers.

Le monde est devenu un Lunapark sans intérêt. Clinquant, chromé, clignotant, rutilant. Chiant.

Pas tout à fait : il reste encore quelques irréductibles risque-tout n’ayant pas froid aux yeux, qu’ils n’abaissent jamais devant le danger. Comme moi, ils n’hésitent pas une seule seconde à chevaucher leur antique char à pneus[1] pendant la pire journée noire pour le trafic automobile de l’année − aujourd’hui − afin d’aller fêter dignement les quarante ans de David[2] qu’est pas non plus de la triste tribu des Pieds Tendres.

En route pour l’Aventure ! [ et à demain, si vous le voulez bien ;-) ]

E la nave va…

  1. Une Citroën BX diesel de 1992 en l’occurrence. []
  2. Un des frangins d’Annie. []
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L’ÈRE DU VERSO

Illustration et animation : Cyprien Luraghi © 2011

clic dans l’image pour voir l’animation

Autrefois, il était d’usage de se questionner sur l’envers du décor : dans les loges et les coulisses il y a quoi donc ? et que cache le nez rouge du clown ? où va le tigre quand il a fini son petit tour de piste ?

Et sous l’édredon : est-ce que papa-maman s’agitent ou piquent un roupillon, et pourquoi ?

Tout était façade dans l’Ère du Recto : réduits à subodorer les dessous du monde, vous viviez dans l’ignorance.

Maintenant vous savez tout sur l’envers du décor : les machineries ont révélé leurs secrets ; derrière la glace nul n’ignore plus qu’il y a le tain ni que sous la couvrante des fluides hormonaux s’échangent à foison : vous voilà bien avancés.

Dans la loge, sous le nez rouge du clown c’est plein de comédons et le tigre arpente sa cage aux épais barreaux nickelés.

Tout rutile et scintille dans l’Ère du Verso : c’est le nouvel âge tant attendu ; applaudissez, louez qui vous voulez : tout est à vendre à tempérament et faites une croix sur ce que vous avez quitté d’un pas décidé : la beauté, le rire, l’amour, la joie de vivre et le rêve… le rêve…

Il faut vive avec son temps : très peu pour moi. Pour nous : on n’est pas bien nombreux mais je ne me sens pas tout seul : ça froufroute et pépie gaillardement dans les buissons, au Recto ;-) 

E la nave va…

 

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Surnuméraire Circus

Foire de Kulu - Himachal Pradesh, Inde 1989 - Tritouillimage © Cyprien LuraghiC’est beau et c’est pas cher. Pas trop : juste ce qu’il faut pour mériter d’entrer sous le grand chapiteau. Une fois dedans on s’aperçoit bien de sa petitesse, tassés bassin contre bassin sur ses méchants gradins. C’est le cirque.

Tout se paye au prix de sa sueur ou de celle des autres : rien entre les deux. Le travail d’abord, seulement ensuite vient le plaisir. Tant et tant d’efforts pour si peu de joie. Mais au bout du compte on palpe les bank-notes et en leur rectangulaire compagnie on ira s’en payer une bonne tranche, histoire d’oublier comment on en a chié.

Et ça remet ça sur le gaz, encore et encore.

***

Septembre 1989

 

Je donne deux roupies au nain clown et je vais voir les acrobates sans filet, figures enfarinées de fillettes en justaucorps flapis pantinant mécanique sous la toile bise frappée du grand soleil dehors. Étouffé par une lumière grillante sous la toile de tente : plus carcan qu’une prison.

C’est l’endroit le plus triste du monde. Un tout petit cirque indien de misère à la foire de Kulu dans la vallée de la Beas.

Prolongation de visa à la préfecture, je suis là pour ça : prévoir trois journées ouvrables, en Inde. Tout dépend de la préfecture, mais là c’était mort de chez mort comme patelin. Alors aller bader à la foire les bras ballants : y a plus que ça à faire. Une putain de foire minable avec un cirque planté sous le cagnard − Rozilla Circus, ça me revient − usé jusqu’à la corde et tout rapetassé.

 

***

Quand la vie est trop dure, fermer les yeux et visualiser la liasse de billets, fruit de notre torture de singes mal tournés : remède souverain, promesse de spectacles chamarrés et de civilisation des loisirs.

Pendant ce temps les orang-outans s’envoient en l’air tant qu’il est encore temps ; tant que leur océan de forêt n’aura pas été dévoré par la planche à billets.


Billet dédié à not’ Dul pour son anniversaire.

 

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Quel cirque !

© Annie Luraghi 2007

 

D’abord il y a eu les cloches de l’église, et puis alors qu’elles vibraient encore de tout leur bronze, j’ai entendu dans mon demi-sommeil un mégaphone porter une voix surgie tout droit du siècle mort, nasale et cravatée, articulant devant son gros micro à grille nickelée.

Il se passe toujours quelque chose de palpitant, à Puycity. Ce soir c’est le grand cirque qui plantera son chapiteau sur le goudron de la place du haut de la cité, face à la gendarmerie grise de béton. Comme la rue qui mène au pont du Lot, à deux pas de chez nous, et qui est vide la plupart du temps, du moins du pas du troupeau des humains.

— Dis Cyprien… Ils sont où, les gens ?

Padam Ghaley, un ami népalais, me l’avait demandé pendant qu’on traversait la France et ses villages morts, alors qu’il débarquait chez nous pour la première fois.

Seuls les petits gitans piaillent encore, pieds nus sur les murettes et perchés tout là-haut sur le toit des voisins. Nous sommes dans un monde qui vit dedans. Je dis pas que c’est mal ; je fait pareil quand je ne voyage pas. Simplement, ça fait drôle ; et puis ça ne l’est pas vraiment.

J’en veux quand même aux mégaphones du petit matin. Mais pas aux cloches, que Shanti aimerait tant voir se taire.

Il faut garder les cloches, les mégaphones, les scooters aux pots trafiqués, les gitounets et tout le reste aussi, qui fait du bruit. Sinon on est foutus.

C’est tout ce qui nous reste, ici. 

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