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Chris Dorje

Chris en 1986 - © Cyprien LuraghiLa photographie est mauvaise : mon appareil ne valait pas un clou et les labos népalais d’il y a trente ans, heu heu… et puis il fallait que les 36 poses de la pellicule durent le plus longtemps possible : c’est pas avec la misère que me payait la boîte de négriers pour laquelle je bossais que j’aurais craint l’explosion du porte monnaie. Alors je n’ai que celle-là de l’ami Chris et il faut bien s’en contenter.

Bodhnath : c’est là que je vivais au début des années 80 avec Deborah au milieu des réfugiés tibétains et des dharma freaks [1] occidentaux.

Du dharma freak, j’en avais jusque dans mon lit ; enfin une et pas des moindres, avec toute la bimbeloterie de bondieuseries tibéto-bouddhiques livrée avec : colliers et bracelets de ficelle rouge, chapelet, reliques et breloques.

Il y en avait de toutes sortes : de l’héritier du brevet de la télévision couleur − Graham − plein aux as et débordant de générosité, jusqu’à de véritables fous furieux ayant définitivement pété un câble comme Jan,[2] en passant par des nonnettes allemandes tondues de frais, confites de dévotion, coincées du trou de cul et du plus haut ridicule. En tout une cinquantaine de permanents, bon an mal an.

Et il y avait Chris. Canadien fin lettré et photographe, un mec chouette comme j’en ai rarement rencontré ; époux d’une princesse bhoutanaise et traducteur du tibétain. On en a siroté des thés et des tomgbas[3]  ensemble, à l’échoppe à momos[4] de la mémé d’en-face.

À dix-sept ans, Chris s’était engagé dans la Navy, ce dont il vite eu marre et de vingt à vingt-six il a été moine bouddhiste, puis est revenu dans le siècle y épouser son amie d’enfance. Moine bouddhiste : quelle drôle d’idée… et il faut rajouter : quel drôle de lama que son maître spirituel : Karma Trinley Rinpoche. À l’époque de notre rencontre − 1983 −, Karma Trinley vivait dans une petite piaule à Bodhnath et n’était pas le plus piètre siroteur de tongba et croqueur de momos de notre petite bande.

Il avait débarqué au Canada au début des années 70 avec un petit groupe de religieux tibétains, à l’invite de babas cools mystiques canadiens… lesquels les avaient laissé choir comme de vieilles chaussettes peu de temps après : une bande de charlots en vérité. Du coup, ses collègues moines étant rentrés au pays, Karma Trinley s’était retrouvé à roupiller sous les ponts et faire la manche pour survivre. De là date sa rencontre avec Chris. C’est sa période − très dure − de mendigot exilé, qui a fait de Karma l’homme qu’il est : un poète bon vivant, profond et rigolard.

J’étais le seul non bouddhiste occidental résidant à Bodhnath : un statut à peu près aussi intenable que d’être un vil païen dans un carmel. Parce que la plupart des prosélytes de cette religion ne sont que de misérables christolâtres mal dans leurs baskets, avant tout. Or l’habit ne fait pas le moine, c’est certain. Les Tibétains, eux, se foutent absolument que vous soyez bouddhistes ou n’importe quoi d’autre : leur religion interdit strictement tout prosélytisme. Mais les dharma freaks, aïe aïe aïe ! Faut se les être farcis comme des momos pendant de longues années pour apprécier toute les nuances de leur monstrueuse connerie.

Heureusement qu’il y avait Chris à Bodhnath en ce temps-là, pour adoucir mon châtiment quotidien. Chris Dorje, la piaule de Karma Trinley, les momos de la mémé d’en-face et la tongba. Loin, loin des biomormons© bouddhous californiens à colifichets.

Chris Dorje de nos jours :

 

Depuis, Chris a longtemps bossé pour la bibliothèque nationale du Bhoutan et il collabore avec Wikipedia et à plusieurs autres projets de la galaxie du Libre :

The Dharma dictionnary (en Anglais)

Quelques unes de ses photographies sur Wikimedia Commons (les agrandissements sont superbes)

Et les momos préparés avec amour par Annie et Shanti ce soir :

Les momos maison - © Annie et Shanti Devi Luraghi 2011

E la nave va…

 

  1. Successeurs des dharma bums de Kerouac en quelque sorte ( cf Les clochards célestes : CLIC et en anglais parce que la page française de Wikipédia ne vaut pas tripette : CLIC )   []
  2. Lire le billet lié « Le bouddhisme rend fou » []
  3. Préparation de millet fermenté sur laquelle on verse de l’eau chaude et qu’on slurpe doucement avec une paille de bambou : CLIC (en anglais) []
  4. Des genres de raviolis tibétains : CLIC ( on en a au menu ce soir à la Maison de l’Horrreur) []
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LOSAR

© Chris Fynn 2007

 

 

C’est Nouvel An.
Lequel, déjà ?

Celui de la truie de feu, tout beau, tout neuf.

Dans pas longtemps viendra l’année prochaine chez les Newars, qui sont dans la vallée de Katmandou.
1128, ce sera.
Et 2007 chez nous ; chez eux aussi d’ailleurs, ça fait une fieste en rab.
2063 Katmandou, pour les Hindous.

C’est l’ami Chris qui m’a envoyé sa cochonne en guise de voeux de plein de bonnes choses, depuis son pays, le Bhoutan, où il passe le plus clair de son temps.

Je vous les retransmets.

On peut toujours se souhaiter tout un tas de bonne choses. Ça peut pas faire de mal.

 

* * *

Nepali samachhar[1]

 

Le roi Gyanendra, qui n’était pas trop sorti de son palais, où la Révolution d’Avril l’avait placardé, s’est fait caillasser à sa première sortie ; une foule agitée l’a longuement conspué, puis un type a jeté des cailloux sur sa Mercobenz haut de gamme.
Un flic blessé, pare-choc égratigné, peuple indigné.

Le roi Gyanendra (Gyané, comme disent ceux qui l’aiment pas) n’a pas bien digéré ; le lendemain il remet ça sur le gaz : communiqué royal pour le 57ème Jour de la Démocratie : le monarco dit que c’est le peuple qui l’a poussé à faire son coup d’état en 2005.
Suppression de tous les droits, escadrons de la mort.
Milice et guerre civile et milles morts.

Du coup, ça se speede de partout : on sait que le royaume n’en a plus pour longtemps.
La République se pointe à l’horizon.

Poussiéreux, l’horizon.
C’est la fin de l’hiver ; ça va cagner bientôt.
Cagnasser, même, et surtout dans la plaine, -le Téraï- où le dernier carré des pontes régilâtres a soulevé les masses en émeutes, ces semaines dernières.

On tente de diviser le pays.
Trente-six ethnies, trois groupes linguisitiques bien distincts.

Trajet du Téraï aux sommets : pas plus de cent-vingt bornes.
1/4 de France dont 3/4 de montagnes.

27 millions de gens vivants.

* * *

Mais ça n’a pas marché : ça s’est fripé comme un soufflé au congélo.
Ça va, ça vient… on sait pas trop encore.

Les Maoïstes sont au Parlement.
Mais Prachanda (le Féroce) n’est pas Pol Pot, c’est étrange.

Je suis très curieux de voir ça.
J’ai vécu au pays quelques chouettes années, il y en a quinze de ça.

Puis je n’étais plus venu.
Ça va me faire tout drôle.

Tout doit être autre.

Katmandou, en 80, y avait tout juste deux cent mille personnes.
Un million maintenant.

La ville est dans le cul d’un chaudron : la Vallée.
Et ça glougloute dans la caldera.

C’est dans un mois tout rond.

L’ami Zolive viendra lundi à la maison.
Je turbine comme un Turc.
Machines à la chaînes.

Là, il est 2 heures et 58 minutes du matin.
Il y en a quatre qui moulinent comme des folles.

Et je vais me coucher.

À tout’ ! À plus !

  1. Les nouvelles en Népalais, quoi… se prononce « samatchar ». []
Publié dans Himal, Népal, Pilotique | Autres mots-clefs : , , , , | 12 commentaires
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