Archives par tag : Carottes

Le jardin de mon grand-père

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

(Où les légumes n’apparaissent qu’anecdotiquement, simplement parce que c’est prévu dans le cahier des charges)

Dimanche… « Il fait beau. On va au jardin. » Déclare Pépé, péremptoire.

Branle-bas de combat ! Tout le monde à son poste !

Mémé gagne son royaume, la cuisine, alimente les machines, la cuisinière Godin, et attaque la préparation des victuailles pour les futures agapes. Pépé et son fidèle aide de camp, mon père, descendent à la cave choisir les breuvages – C’est sérieux et cela demande du temps et du doigté. Ma mère s’occupe de ma sœur.

Et Petit-Petr court d’une place à l’autre surveiller impatiemment l’avancement du chantier. Ça ne va pas assez vite !

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

J’ai oublié de vous prévenir : ce texte est une déclaration d’amour aux Jardins Ouvriers, un hommage posthume à l’Abbé Lemire. Mon grand-père a de tout temps cultivé un lopin de terre, au milieu de ses collègues, camarades, amis, obligeamment loué pour une somme dérisoire par ses employeurs, Monsieur de Rothschild (la Compagnie des Chemins de Fer du Nord), puis la SNCF.

« Bon ! On est prêt ? On peut y aller ? On n’a rien oublié ? »

Et nous voilà quittant le port, en flottille, faire les trois cents mètres nécessaires pour atteindre l’objectif. Le navire-amiral-pépé en tête, accompagné de son escorteur-papa. Suivent, le landau de ma sœur transformé en bateau de ravitaillement poussé par le destroyer-mémé, le navire-hôpital-maman avec à son bord, ma sœur, puis le caboteur petit-Petr allant de l’un à l’autre, très mouche du coche.

À ce moment, j’ai une pensée, très brève, pour mes camarades, les pauvres, qui devaient se fader la messe.

J’ai appris par la suite que l’argent de la quête passait en l’achat de diverses drogues accoutumantes comme carambars, bubble-gums, marshmallows, etc. Et que la messe se résumait aux cinq dernières minutes essentielles au tamponnage de la carte de présence, catéchisme oblige.

Nous voici arrivés… Et, miracle ! D’autres flottes amies eurent la même idée que nous. Quel hasard ! Il y a bien quelques regards suspicieux envers les divers amiraux des diverses armadas ; il flotte subrepticement dans l’air comme une fragrance de conspiration :

« Tiens, tu es là, toi ? »
« Et Georges, il est venu aussi ? »

Et finalement le simple pique-nique de départ se transforme en banquet.
Et c’est le bon-heur !
Les parents ont des conversations de grandes personnes :

« Tiens, goûte-moi celui-là. Tu m’en diras des nouvelles.
— Vindiu ! en diro eul p’tit Jésus in culott’ ed’velours ! Y vint d’où ?
— C’est le chef-piqueur de Somain qui l’a fait rentrer, avec ses chefs de brigade… Il m’en a filé quelques bouteilles. »

Il faut dire que la grande majorité des petites annonces paraîssant dans « La Vie du Rail » provenaient de viticulteurs de partout et d’ailleurs ventant la qualité et le prix défiant toute concurrence de leurs produits.

Nous, les enfants :

Nous avons une pensée, très brève, pour nos camarades vissés sur leur chaise devant le rôti dominical, subissant les remarques acerbes d’une tante aigrie, desséchée, une vieille fille en somme :

« Ne mets pas tes coudes sur la table ! »
« Pousse avec ton pain ! »
« On ne parle pas à table ! »
« On demande l’autorisation pour se lever ! »
« Ah là, là, quelle éducation, Mais quelle éducation ! De mon temps… »

Donc nous, les enfants :

On mange avec les doigts, brandissant la cuisse de poulet trempée dans la mayonnaise comme Herrol Flynn dans « Robin des Bois », on s’invective, on se sert tout seul de ce que l’on veut. Nous ne sommes plus forcés, par une sorte d’inquisition parentale, d’engloutir des mets barbares comme les épinards ou les betteraves rouges.

On se lève quand on veut, on court, on organise une chasse au trésor (billes et décorations de Pépé) parmi les choux et les poireaux ; nous sommes des pirates au milieu des carottes ; le plan de salades, c’est la mer des Sargasses ; le tas de compost, l’île du Diable ; la brouette (on y met les filles), le trois-mâts de ces salauds d’Anglais.

NOUS SOMMES LIBRES.

(Petr Yacub)

…e la nave va, la nave va, la nave va…

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Les cuites sont carottes

Illustration © Cyprien Luraghi 2015 - ICYPLa Déconnologie[1] [2] a pour particularité de surgir des écrans pour se projeter dans la réalité réelle. C’est sa signature. L’écran c’est bien, mais ça ne vaut pas une bonne vieille table en bois d’arbre garnie d’une brochette de bons vivants, couverte de victuailles et de bons flacons.

Or donc depuis 2008 un paquet d’entre nous se rend visite en vrai. Et de temps à autre des raouts s’organisent chez l’un ou l’autre ou en louant un gîte pour l’occasion. Quand le raout comprend peu de déconnos, il s’agit alors d’un raoutito. Et là, justement, on vient de s’en faire un à l’occasion du passage en France d’une déconnologue distinguée dont je ne dirai rien publiquement car de nos jours les murs de l’internet ont des oreilles pleines de pus et des langues de putes. Raoutito rondement mené et pas encore plié puisque nous finissons les restes en compagnie d’un déconno restant quelques jours de plus afin d’arpenter les ruelles pentues de Puycity, le Trou de nez du Monde, siège interplanétaire de la Déconnologie[3] dans sa grosse berline allemande pavoisée aux armes de notre meute sauvage.

 

Y avait pas de vent ce jour-là pour déployer le drapeau mais ça frime à mort quand même.Le raout ou sa déclinaison le raoutito, se décompose en trois parties : le racontage de conneries, le disage de mal des pnutres[4] et le tapage de cloche. Le tout abondamment arrosé de Cahors[5] vu qu’on est en plein mitan du vignoble. Bref : tout va bien à bord et c’est toujours autant magique de voir de nouvelles têtes sortir de derrière leurs écrans. Et puis ça sent le printemps, enfin : à l’instant le premier matou de l’année vient de pousser son cri d’amour de derrière les hortensias du jardin d’Édith… et la Moutche ne semble pas pressée de rentrer ce soir ;-)

E la nave va les aminche(ttes) !

 

 

 

  1. Pilotique et lamorillienne. []
  2. Le lamorillianisme est l’émanation de l’esprit de lamorille, fritteur en chef de l’Icyp. []
  3. Lequel Trou de nez n’a rien à envier dans un tout autre genre, au Nombril du Monde : Pougne-Hérisson. []
  4. Le pnutre est un genre de gnoutre mais en moins grave. []
  5. Fors ma pomme vu que ne je picole plus depuis des lustres. []
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Les carottes sont crues

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2015

Ceci n’est pas un billet d’humeur désabusède. Ni un billet d’humeur tout court. Il est prévu que j’y parle de la canicule et de la Grèce. C’est chose faite. Je ne tenais pas particulièrement à traiter des deux sujets évoqués car quand la population souffre ou s’échauffe et pas moi, l’exhibition de mon petit bonheur pourrait navrer l’opinion. Qui se bat courageusement contre des conditions insoutenables alors que pas moi. Pas question de saper le moral des troupes et encore moins d’avoir ça sur la conscience ; donc je serai positif et vitaminé dans ce billet. Le positivisme vitaminé sauvera l’humanité qui, il faut bien le dire tout de même, est mal barrée. Et ce n’est pas être désabusède que de le dire. Mais à le constater, si. Comment ne pas le voir : nous allons droit dans le mur, sans freins. Et là il n’y a pas trente-six manières de réagir : hurler de terreur, s’indigner en poussant les hauts cris, serrer les poings pour casser le mur − et se les briser dessus inévitablement −, devenir désabusède en espérant que l’entrée en mur sera moins douloureuse, ou pratiquer le positivisme vitaminé. Consistant par exemple en l’accrochage d’une œuvre d’art au mur. Une œuvre distrayante, tant qu’à faire. Et vitaminée. Garantie sans trace de désabusement. Une œuvre reflétant fidèlement la réalité, tout en y ajoutant une touche de magie artistique. À dévorer des yeux et plus, immodérément. Et faire que le rêve se confonde avec la réalité. Songe d’un choc amorti tout en douceur contre un mur aussi immatériel que le reflet d’une toile peinte. Le kief.

Rien n’est perdu je vous le dis. Ne flippez pas, les aminches : les carottes ne sont pas cuites !

…e la nave va…

 

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Le choubari

 

Lire cet article de Wikipédia sur le shibari tout d’abord : CLIC.

 

Cuisiner, c’est torturer : obtenir les aveux ou des saveurs procède de la même essence.

Au départ la matière brute : un chou du jardin miraculeusement épargné par l’ennemi : cet enculé de ragondin hantant les rives du fleuve toujours prêt à planter ses incisives dans la chair des fruits de la terre amoureusement chouchoutés par Annie et sa copine Adeline en leur jardin.

Et des carottes ; du marché parce que la terre du jardin des copines est caillouteuse à souhait et que pour les carottes c’est nul.

Pour la farce un petit ragondin fera l’affaire, une fois désossé, dénervé et haché menu. Le plus délicat sera d’obtenir son consentement, car l’éthique du choubari exige l’acquiescement mutuel d’ingrédients adultes sinon c’est non.

Le ragondin étant peu consentant par nature, la plupart des maîtres choubaristes autorisent l’emploi d’un cochon, animal consentant d’office, auquel on aura prélevé la quantité de chair à saucisse nécessaire au rituel.

L’huile sera extra-fine et de première pression à froid, l’olive exprimant mieux sa jouissance en étant langoureusement triturée à température ambiante entre deux meules la foulant lentement.

La ficelle sera de lin mercerisé, souple, douce et néanmoins cisaillante, mais pas au point de trancher la feuille : le chou doit rester intact sinon c’est non. La farce ne supporterait pas et elle s’échapperait, en plus. La ficelle à choubari est traditionnellement d’une longueur de un mètre vingt, mais certains choux de fort calibre peuvent nécessiter un bon pied de plus pour l’accomplissement de leur ligotage.

Les nœuds, considérés comme une faute de goût atroce lorsqu’ils sont apparents, ne le seront pas si l’on prend soin de lier la crucifère en la retournant cul par dessus tête. Façon de parler.

La cocotte est en fonte noire : obligatoire. La taille 28[1] est préconisée : le lit de carottes s’y sentira plus à l’aise que dans les modèles ordinaires, plus petits : ce légume endure peu et une trop grande contrainte est préjudiciable à son excitation. On peut se procurer cet accessoire chez Fist Food, rue sainte Croix de la Bretonnerie dans le Marais à Paris.[2]

Contrairement à son cousin nippon le shibari, la pratique millénaire bien française du choubari érotique pousse le vice dans ses derniers retranchements : la jouissance terminale n’est obtenue qu’à la cuisson, après saupoudrage de sel et de poivre : deux substances qui, employées par la main d’un vieux maître choubariste, déclenchent invariablement des torrents d’émoi libérateurs : le légume le plus insensible se révèle soudain d’une lubricité jusqu’alors insoupçonnable ; c’est merveille à voir.

La France compte encore quelques millions de pratiquants du choubarisme, mais cette vénérable tradition ayant apporté tant de joie dans les ménages, est malheureusement en voie de perdition : la jeunesse lui préfère les divertissements caoutchoutés sous atmosphère conditionnée et les ligues de vertus animalières condamnent cet art aussi antique que la corrida, malgré le fait patent que tout le monde soit adulte et consentant, dans le choubari.

Voilà : il m’a semblé urgent de parler publiquement de notre sexualité en péril, car tous les disciples et les groupies de la Déconnologie Pilotique© (lamorillienne) sont choubaristes.[3] Une fois de plus, c’est la faute à nos ennemis jurés : les biomormons.

Nous aurons leurs peaux, camarades ! et de leurs vessies nous ferons des lanternes !

E la nave va..

 

  1. Celle de la photo est vraiment mahousse. []
  2. 499 € franco de port. []
  3. Et adorateurs de Nanabozo : ce sera le sujet d’un prochain billet. []
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Coûte que croûte

© Cyprien Luraghi 2009

Annie a été ce matin faire un tour à l’exposition d’art annuelle de Puycity ; elle m’a fait son rapport à mon petit lever, et j’en suis encore tout étourdi. C’est que nous n’avons rien à envier aux cimaises de la capitale, nous autres ; on a l’Art à portée de baskets, et pour pas un rond.

Et on ne s’embarrasse pas de grands principes, à Puycity : c’est rien que de la croûte de bonne facture de niveau CM1 avec des prix qu’on se remet entre soi. Celui qui possède la famille la plus nombreuse et le plus de gênes consanguins a gagné le grand prix : c’est simple.

Comme à Paris ou à New York, il y a de la peinture étalée sur des supports divers, avec des textes en dessous pour expliquer, des fois qu’on serait cons. On se passionne pour les artistes, qui sont des gens pas comme les autres. Et si l’artiste est étranger, c’est encore mieux, vu qu’on le comprend encore moins.

Les trucs aux murs, c’est des peintures, et ceux qu’on peut tourner autour, des sculptures. C’est pas des choses qu’on peut fabriquer en usine ; c’est ça, l’Art. C’est différent de l’industrie. Encore que pour les livres ou la musique, ça se discute. Mais aujourd’hui, je ne parle que de l’Art des trucs au murs et de l’Art au plancher.

Certains artistes poussent le vice jusqu’à accrocher au plafond, soit leurs peintures, soit leurs sculptures. Là, on pousse des gloussements admiratifs devant tant d’audace. Le conseil municipal n’en revient pas. Le correspondant de  la presse locale jubile, tout comme son prestigieux collègue de la presse nationale, à Paris.

Annie a ruiné le ménage il y a quelques mois en craquant pour ce chef-d’œuvre de l’art contemporain ; cette énigmatique carotte qui orne désormais un mur de notre chouette cuisine. Cinq euros avec le cadre sur un vide-grenier. Dans cinquante ans on sera riches, en le revendant à prix d’or. Rien que pour ça, j’ai tout pardonné à ma doudou d’amour.

Et mieux : comme j’écris très souvent sous ce tableautin, il m’est un constant rappel de la monstrueuse fumisterie de l’art contemporain. Parce que le pépé anglais dont nous avons grand-peine à décrypter la signature, en bas à droite de la chose, a mis tout son cœur dans sa carotte, lui, et sans arrière-pensée intéressée.

***

Donc c’est comme d’hab’ : on cause de n’importe quoi là en-dessous sans retenue, et tout est autorisé. Hors-sujets bienvenus.

Et banzaï !

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