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Ratiches blues

Une semaine au tas, le Cyp. Tout a commencé mercredi dernier, en rentrant de chez Martine et Jimmy. J’ai tout d’abord cru à une gastro des familles, mais non. Il s’agissait d’un abcès, en fait, une chique pénible survenue à ma grande incisive supérieure, à droite. J’ai les dents mauvaises depuis qu’elles me sont nées, ce qui en rajoute à mon manque de chance inné − c’en est presque drôle, parfois. Il ne m’en reste plus que seize, et encore je n’ose pas compter. Unetelle concassée par un caillou bien traître dans une soupe aux lentilles népalaises, l’autre sur du riz indien, la suivante et ses consœurs ravagées par un microbe ; et puis des racines minables comme le dit mon saint dentiste. Je le vois avec l’auréole, cet homme-là, depuis qu’il m’a décoincé de devant la roulette. J’ai trop laissé traîner comme pour trop de choses, et puis je n’ai pas toujours eu la ressource de me faire soigner étant trop fauché dans les années soixante-dix et quatre-vingt, ou bien trop au loin du ratichier compétent, en plein Himalaya. Je ne compte plus mes rages de dents. J’ai une palette (une grande incisive) qui va sauter, pardi ; un tout petit morceau de moi va s’en aller. C’est l’âge. Mes dents sont moches, elles me font mal et je les hais. Je serais heureux quand j’aurais du plastoc partout collé sur mes mâchoires. Mais pour l’heure je mâche un gros chewing-gum en résine rosâtre, modèle Sécu très cher (j’ai tout de même raqué 4000 balles de ma poche l’an dernier pour pouvoir enfin enfourner autre chose que la soupe du soir et le yaourt y accolé. C’est de ma faute, de ma très grande faute ; j’aurais dû sans doute être un cran plus rôdé à la bureaucratie de chez nous. C’est que sur ma Carte de santé, à l’époque, il était nettement mentionné que j’étais pris en charge pour les prothèses dentaires. La secrétaire de mon quenottier chéri l’a pris à la lettre… et nous avons lancé le traitement. Manque de bol, j’ignorais qu’il fallût nourrir un bureaucrate de merde (une dame très bête et très feignasse, en l’occurrence) et mendigoter le droit inaliénable d’être remboursé à cent pour cent de ma prothèse de pauvre. Droit auquel j’avais droit. Mais non, j’avais fauté irrémédiablement et la donzelle m’entreprit à grands coups de morale, comme quoi j’avais attelé la charrue avant les bœufs. Et de m’engueuler presque, la connasse. Non, il n’y avait pas même moyen de rattraper ma bourde, non, pire qu’aux Assises je n’avais plus aucun droit, n’ayant pas sollicité une Entente Préalable. J’y aurais eu droit mais j’y aurais pas droit et je serais puni de 4000 balles rien que parce que j’avais remué du désordre et que voilà, merde, y a des lois et tu planes, mec ; en plus t’es nazebroque et puis t’y connais rien.

− Oui mais, madame, je pouvais plus manger…
− Ce n’est pas mon problème, monsieur, fallait faire une demande d’entente préalable, tralala…

OK, OK. Je m’étais dit alors : vieux Cyp’, te laisse pas faire, tu vas écrire au Président, cong… Ouèille, Chiraque lui-même. Y a pas besoin de timbre, déjà. Y m’avait répondu, enfin son cabinet, qu’il transmettait ma demande au préfet de Cahors. Qui m’a renvoyé − enfin, son cabinet − à la Sécu du Lot, qui m’a dit que nenni, qu’il eût fallu que je fasse les choses dans l’ordre. Point. Je fais bosser les fonctionnaires, moi, on devrait même me décorer; pensez : ça doit les emmerder mais je leur évite la surdité. Tiens, je me souviens. C’était en 1978 et j’étais objecteur de conscience aux Monuments Historiques, à Paris. On était au mois d’août et ça cognait dur. L’ami Jeff et ma pomme on s’était portés volontaires pour assurer l’été. On faisait les bouche-trous. Là, fallait distribuer le courrier. On tombe sur une lettre pour mister X, sous-comptable de mes couilles au fin-fond des greniers. On l’avait jamais vu, çui-là. Une flèche, le gars, un cas de figure; vingt ans au fond des combles sans se faire repérer. la planque, quoi. On frappe et on entre sans attendre, c’est la règle. Le gars se pignolait peinardement, son Lui nonchalamment ouvert entre ses cuisses maigres, son col pelle à tarte singulièrement agité, ses lunettes cerclées se trémoussant en rythme. Un caniche en rut. Le bonheur. On a posé le courrier sans le déranger; il a soudain pâli, mais ce fut tout; nous sortîmes. Un demi après ça, suivi d’un pan bagnat et… [il est 4 heures 10, Annie est partie chercher les mioches à l’école de Pouliviac (9 bornes) et je mets en ligne; j’envoie la sauce et je fais une pause.] d’une crise de fou-rire grotesque et nécessaire, nous aux anges, clamant à qui voudrait l’entendre qu’il est des fonctionnaires qui se branlent au bureau. Bon, c’est con, je sais; l’astiquage est parfois salutaire : il peut bien vous sauver d’un destin ténébreux ; et puis qu’en ai-je à foutre, hein ?

Si, je sais : ils sont payés, pas moi.

J’ai les crocs, du coup; il est six heures, je vais nous bricoler un truc. On mange tôt, les mioches ont classe demain. On est virés dans cinq mois et trois jours. La Caroline aussi, qui l’a appris avant-hier. Mais c’est une autre histoire.

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L’herbe à bleus

19 septembre 2001

Je suis d’humeur sombre, aujourd’hui. D’aucuns sont de fieffés salauds; ainsi vîmes nous ce matin un véhicule bleu se pointer sur le petit goudron, rempli de deux gendarmes, allant chez la voisine, notre Caroline préférée. Autant le dire tout net, puisque c’est accompli : Caroline plante de l’herbe. Enfin, de quoi faire son année. Une tisane fumable et voilà toute l’affaire. La Caroline fume depuis un sacré bail, et ainsi faisons nous, fort modérément. Nul crime à l’horizon, et si c’est un délit ce n’est qu’à cause de nos lois qui sont très en retard sur celles du reste de l’Europe. Les Suisses et les Hollandais ont le droit de planter, les Belges, les Allemands, les Anglais, les Italiens, etc. celui de consommer et de transporter avec eux une quantité raisonnable de la chose, mais en France c’est niet. Rien. Nous sommes cinq millions − au bas mot− de fumeurs adultes reconnus et nul d’entre nous n’a jamais braqué une grand-mère ou fait le moindre mal à autrui ; notre drogue chérie nous entraîne parfois à la somnolence et l’abruti tout jeune s’envoie souvent en l’air un tout petit peu trop… et pas qu’au joint, hélas… Ma bonne dame, de nos jours… D’aucuns m’ont affirmé que dans les raves lotoise ont trouvait même de l’opium local, c’est pour dire. Vingt pétards par jour c’est bien trop… mais ça ne dure pas. Avec l’âge on fume moins, le phénomène est bien connu.

Or donc la Caroline s’est tapé un réveil des plus sales : un du genre méchant, un dont on ne rêve même pas ; non que les gendarmes aient été de grosses brutes avec elle, non : ils faisaient leur boulot, point. On les appelle, ils viennent. Ils sont fort utiles aussi, je le reconnaîs bien volontiers. Mais là, nulle promotion brillante à l’horizon, point de prise glorieuse, juste trois pieds de beuh gentiment bichonnés et pas mûrs. De quoi passer deux ou trois ans peinard sans grever le budget, sans devoir recourir aux revendeurs miteux, pourvoyeurs d’un chichon d’infecte qualité.

Ce qui m’écœure, ce n’est pas tant la gendarmesque que la dénonciation dont la Caroline fut victime − et de ses proprios encore − qui ne sont qu’enculés (au gourdin clouté, si possible, et en remuant fort). Mais je vais raconter. J’ai la rage au cœur et la clope au bec, un verre de cahors à portée de main, le clavier scintille de tous ses feux. J’ai la tête qui tourne mais c’est légal. Merde.

Ce qui me cloue le jugement c’est qu’il ne fait aucun doute que la délation provient de ses propriétaires. Caroline loue une cagna merdique en pleine pampa lotoise, à deux pas de chez nous. Mille trois cent balles par mois : c’est peu me direz-vous… Certes, mais vous n’y vivriez pas. Pas de fosse septique, tout crache dans la nature, c’est ignoble ; aucune isolation, c’est glacial. Ses papons de logeurs viennent plusieurs fois l’an pour passer les vacances dans la grande maison qui jouxte sa cabane. Sous ses yeux médusés, chaque été, ils s’installent un confort dont elle ne bénéficiera jamais : tout est bien calfeutré, nickel, impec’… retapé tout à neuf. Quand elle ose leur demander de faire des travaux minimalistes et urgents, ils font la truite : ça leur glisse dessus ; sa cheminée n’a jamais fonctionné jusqu’à l’hiver dernier, Caroline vivant en permanence dans les vapeurs du poêle à mazout… et ce n’est qu’un minuscule exemple.

Ces gens-là, si on était en 42, ils nous dénonceraient à la Gestapo pour pouvoir piquer nos meubles peinardement. S’il est une pourriture, c’est bien celle-là. Alors voilà : ces gros beaufs, ces merdes à grosses cylindrées, ces abrutis du tube… et ben ces putes de non-êtres, ils se trouve qu’ils ont vu l’herbe à la Caroline au mois d’août : ils ne lui ont rien dit, ils se sont tout gardé pour eux, ils se sont fait des gorges chaudes de la Caroline. Faut pas que ça existe, une Caroline. Faut pas. Surtout pas. Enculés. Délateurs. Rentrés chez eux, à mille bornes au nord, ils ont levé le combiné, causé au chef de la brigade de Crassac, et hop. Et yop. J’ai le cœur en déroute… Et ce connard de Bush qui bêle sa haine, sa lourdeur, son américanité. OK Cyp, dodo. Il faut, et vite.

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