• Il faut être inscrit et connecté pour accéder au système de commentaires et aux parties privées de l'Icyp.

Envolement d’une fleur

Utagawa Hiroshige (ex Cents vues d'Edo - ~ 1856) - image libre de droits

C’est en tournant par hasard la tête dans le sens opposé à celui dans lequel je pars que je l’aperçois. Il est venu. Je ne cesse de penser à lui depuis hier. À ses autres copains aussi, mais à lui surtout. Ils ne se quittaient jamais, tous les deux. Et il est là, tout seul, assis devant le collège, tassé sur lui-même, livide, tout petit et tellement vieux, d’un coup. J’ai failli le louper. C’est moi qu’il est venu voir. Il se lève à mon approche et me tombe dans les bras. Il pleure sans larmes. Tout ce qu’il arrive à me dire, c’est « J’ai rien vu venir, j’ai rien vu venir ». Non, t’as rien vu venir et nous non plus. Toute l’année dernière, on a cru qu’elle allait mieux. On vous a collé tous les deux à côté dans tous les cours parce qu’on savait que vous n’oseriez jamais, parce que vous étiez trop pudiques et on savait que vous en étiez heureux. On a cru qu’elle vivait enfin.

Elle nous était arrivée en 4e, si triste que ses parents lui fassent quitter son collège et ses amies qu’elle avait écrit sur Facebook qu’elle voulait mourir. Alors, on l’avait bichonnée, l’air de rien. Comme si on ne savait rien de sa détresse et qu’elle était pour nous comme les autres. L’année d’après, elle était avec les mêmes élèves, dans ce groupe qui était plus qu’une classe, un truc rare et magnifique. Ils étaient juste plus boutonneux et bagués qu’en 4e, mais toujours aussi géniaux. Avec le nouveau, ils étaient devenu un trio d’inséparables. Elle ne pleurait plus. Et elle souriait. Rarement. Mais c’était toujours avec ses deux gardes du corps. Ils ne se quittaient pas d’une semelle. Elle changeait et on se surprenait à s’apercevoir qu’elle devenait jolie.

Et il est assis à côté de moi. Il tremble. Je ne l’ai jamais vu aussi blanc. Il réajuste machinalement ses lunettes. Son téléphone sonne : il s’excuse, décroche, dit qu’il est avec moi, raccroche, range soigneusement le portable dans la bonne poche et me dit que les autres arrivent. « Elle était bien, Madame, elle était heureuse d’aller au lycée, on était ensemble, je comprends pas. » Nous non plus. Depuis hier, je me demande comment elle a pu le semer. Il explique qu’ils n’étaient pas dans le même groupe de tp, qu’il n’était pas à ses côtés. J’ai la réponse à la question que je n’ai pas posée. Elle a sans doute essayé de lui faire moins mal. Il n’était pas là et il s’en veut. J’ai des phrases oiseuses pour lui dire qu’il faut qu’il garde le meilleur, qu’elle a été heureuse avec lui et grâce à lui.

Les trois autres sont là, perdus. Le prof de maths nous rejoint. Et d’autres profs s’échappent entre deux cours pour venir leur parler. On rit et on pleure. Ils savent que je serais demain au lycée avec trois autres de leurs profs. Ils voudraient que je fasse un discours. On leur explique que ce n’est pas possible (ils ont parfois des idées stupides, mes ex-3e). Ils demandent qu’on reste près d’eux. Puis, le reste de la classe arrive par petits bouts. Ces gosses sont de vrais amis. Ils s’embrassent, se tiennent la main, s’inquiètent des autres.

Il n’en peut plus et veut partir. Je fais quelques pas avec lui. Il me dit qu’elle était très heureuse que je les ai encore en 3e, que lui aussi, qu’à partir de moi, le français n’a plus été un calvaire, que je leur ai ouvert le Monde.

C’est faux, je ne leur ai rien ouvert. Elle l’a refermé mercredi, le Monde. Elle a dit à celui qui l’accompagnait : « je remonte, j’ai oublié quelque chose ». Elle est montée au 3e étage du lycée, elle a ouvert la fenêtre et elle est partie.

*

…e la nave va…

Publié dans Humain | Mots-clefs : , , | 3244 commentaires

Photo d’identité heureuse

Illustration © Paul Grély 1972 - Fonds Auzanneau - tritouillage : Cyprien Luraghi 2016 - ICYPLe gars passait par là en 1972. Il s’était arrêté à la boutique photo du regretté Monsieur Paul, à Puycity. Il était peut-être en permission pour alller courtiser sa mie, ou rendre visite à une vieille tante à menton qui pique, faire la nouba avec un copain de chambrée, toucher sa part de l’héritage d’un lointain grand-oncle : nul ne sait. En tout cas sur la boîte où était rangée cette vieille pellicule parmi tant d’autres, Paul n’avait pas inscrit son nom comme il le faisait pour tous ses clients connus, mais simplement « militaire ». Un soldat inconnu, donc.

C’était il y a une bonne douzaine d’années, aux heures perdues à la boutique photo de mon vieil ami le Barbu, successeur de Monsieur Paul, je numérisais le fonds de ce dernier : pas loin de cent mille clichés. J’ai dû en traiter six mille à peu près. C’est long et pointilleux. De la plaque de verre au gélatino-bromure dans les années 40 jusqu’aux diapositives des années 70 en passant par des kilomètres de bobines au format 135. Toute la vie de Monsieur Paul. Et de Puycity et alentours. Noces, communions, fêtes votives, bals populaires, banquets d’anciens combattants et catherinettes. Kermesses scoutes, tournois de pétanque, course cycliste. Foirail, marché couvert. Accidents spectaculaires, remises de médailles par le préfet et le sénateur, commémorations aux monument aux morts, bébés joufflus sur des peaux de bêtes poilues, jeunes filles en tutus, paysan fier de son cèpe géant, posant pour l’articulet dans la Dépêche. Poules au gibier. Festins de conscrits. Militaire de passage.

Au fil des numérisations les tableaux d’un petit bourg apparaissaient : de moins en moins de monde et de boutiques dans la Grand’ Rue, de plus en plus de vieillards. L’assèchement progressif des sourires. L’artificiel remplaçant le naturel.

C’est toujours comme ça : d’aucuns pleurent la perte de ce qu’ils ont assassiné ; de ce sur quoi ils ont tant craché. Ainsi dans de nombreux pays de nos jours, des torrents d’émotions étreignent les meurtriers de leurs émotions. Alors ça fantasme : ça ressort les vieux épouvantails et ça les trouve sexys. Le maréchal pue-la-pisse comme je l’écrivais dans mon billet précédent, par exemple. Le patriote : du modèle bien sanguinolent et un peu septembrier sur les bords, tant qu’à faire. Le gentil bidasse souriant, devenu méchant milicien entretemps. Jeanne la vierge folle qui boutait, boutait, boutait, l’ennemi dans sa tête en la projetant contre des murs capitonnés. Les nationalistes se cramponnent à leurs fantasmes comme des morbacs au pubis d’une charogne.

Peace and love, le monde. Bel automne en perspective. E la nave va !

Publié dans Déconnologie, Humain, Pilotique, Trouducologie | Mots-clefs : , , , | 3312 commentaires

Le grand refroidissement

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

 

Ne croyez surtout pas qu’il fait chaud dehors. C’est rien que des menteries. Jamais le monde n’a été aussi gelé globalement. Les météorologues soufflent le faux et l’effroi. Ouvrez-vous les yeux et couvrez-vous bien : ce qu’ils nous serinent est erroné. Ils ont été achetés pour distiller leurs boniments. Et par qui, ils ont été achetés ? Par le grand Maratattaoû, sans aucun doute :

 

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP

 

Et quel est donc le but de ce grand Marratataoû ?

Intoxiquer l’opinion pour s’en foutre plein les fouilles et devenir le maître du monde. Transformer les vaillants citoyens en larves molles et serviles. Ce genre de choses. Et pour ça, tous les moyens sont bons. Sachant que le meilleur de ces moyens est d’injecter la peur au cœur de la fibre citoyenne. Et pour ça c’est super simple : il suffit de dire l’exact contraire de la réalité. Brandir le spectre du grand remplacement, par exemple. Ça fout les boules instantanément et même : ça bout les foules.

Alors évidemment je ne suis le grand Marratataoû que pour de rire, la rigolade étant notre seule religion icy. Mais il en est d’autres qui eux ne rigolent pas en manipulant les masses populaires. Quand je dis que ça caille alors qu’on vient de se farcir une caniculette, c’est juste faire le ventilo pour les malheureux frappés d’insomnie à cause de la grosse chaleur. Quand vers deux heures du mat’ ils taillent encore la bavette ici au lieu de pioncer ferme.

*

C’est la rentrée. Il va se passer des choses. Inexorablement, la plongée dans les frimas de l’automne sera calorifère. Rasés et chauffés gratis au programme. Pas besoin de jouer au devin pour voir ça dans ma célèbre poule de cristal. Le fûmot pestilentiel frappe déjà à nos narines. Les vieux cadavres sont de sortie et les charognards se grognent déjà au museau pour savoir quel clan pourra planter ses crocs en premier dedans. Celui du maréchal Pétain est le plus disputé. Inépuisable macchabée.

Le maréchal est mort à l’île d’Yeu. Pas à l’île du Diable.

Allons enfants. De qui, de quoi, déjà ? E la nave va en tout cas…

Publié dans Billet Express, Déconnologie, Pilotique | Mots-clefs : , , , , , , , | 7409 commentaires

Au pied du mûr

Illustration © Cyprien Luraghi 2016 - ICYPC’est pas nous qui marchons pas droit
c’est le monde qui va de travers
Et on a beau aller devant soi
On s’retrouve souvent sur le derrière
(la Rue Ketanou)

C’est peinard, c’est l’été. Pendant à peu près un mois et demi, je ne claquerai pas des dents à cause de la froidure, chic. C’est que nous autres vieux oiseaux des tropiques revenus se poser sur une branche au pays du saint-nectaire, on est des grands frileux. C’est la fête. Tous les étés c’est la même chanson : feu d’artifice, course cycliste, bagarres dans les bals aux petites heures, et la jeunesse défilant sous nos fenêtres dans la ruelle en beuglant des chansons paillardes, les mêmes qu’au siècle passé. Avec des essaims de petits cœurs roses en peluche au dessus de leurs têtes. L’été appartient à l’amour. L’hiver un peu aussi mais sous la couette avec une bouillote. L’été, les soirs ont beau être longs, le Grand Soir n’est pas à son horizon. La Révolution exige un temps de merde, sinon elle loupe son coup et tourne court. Ainsi, pendant les grands soirs d’antan, le révolutionnaire vespéral allait en escouade choper le Cupide pour l’accrocher à un réverbère. Tout était simple en ce temps-là : on connaissait le nom et l’adresse du Cupide. Alors que là, pour dénicher le Cupide, tintin. Il se planque bien. Personne ne sait rien de lui, de nos jours. Le Cupide fauche son blé en catimini. Alors, le révolutionnaire du XXIème siècle erre lamentablement dans le vide avec sa corde de pendu inutile et si peu décorative que c’en est pitié.

Le monde va de travers et l’Icyp avance droit, conservant fidèlement son cap. L’équipage scrute le rivage à la lorgnette et y voit les mégalopoles entretissant leur extrémités jusqu’au cœur des continents. Étouffant le vieux monde. Qui a de beaux restes tout de même : Puycity par exemple. Nous autres puycitiens avons la belle vie encore et probablement pour les siècles des siècles. Dans le Cantal aussi ils seront peinards et si un biomormon normomane décidait d’interdire le saint-nectaire moisi de la croûte, nous n’hésiterions pas à lui agiter des gousses d’ail sous le nez, voire à brandir la menace du terrible Poteau 62 à sa face de stérilisé UHT.

 *

Il est minuit maintenant et à l’horizon se dessine une lueur qui annonce l’aurore. Vous regardez intensément et tout d’un coup vous voyez sortir le soleil. À minuit ! ça, ça ne vous étonnerait pas ?
− Non, répondis-je, ça ne m’étonnerait pas le moins du monde.
L’horloger barcelonais s’est écrié :
− Eh bien, moi oui, ça m’étonnerait ! Et même tellement que je me croirais devenu fou.
Alors Salvador Dali a laissé tomber une de ces réponses lapidaires dont il a le secret :
− Moi, c’est le contraire ! Je croirais que c’est le soleil qui est devenu fou.

(Salvador Dali – Journal d’un génie – Gallimard 1994)

*

Nous ça va bien. Mais alors y en a d’autres : complètement jetés, ils sont. Pour eux, tout va de travers tout le temps. Alors ils en veulent au monde entier. Et après, on s’étonne qu’il aille de travers, le monde qu’ils ont dans leurs pauvres têtes que nul petit cœur en peluche rose ne survole.

 

…e la nave va, love, love…

Publié dans Binosophie, Déconnologie | Mots-clefs : , , , , , , , , , | 5141 commentaires

Le jardin de la mort qui tue

Illustration © Cyprien Luraghi -ICYP - 2016 (avec la participation de Shanti et Nono)

Coucou c’est moi, j’ai rien à dire et je suis sur Internet pour le dire : je suis l’égobèse. Une bulle de chiffons vide avec un vernis de paillettes. Un test épineux parfois aussi, selon l’humeur. Des comme moi il y en a des bataillons compacts côté jardin. J’ai une vie de bouse, un boulot chiant comme la mort ou l’ennui au chômage pour compagnon de mes jours mornes. Et des amis en toc. Je me pavane, calebasse. Solitaire j’attends, plantée là, les bras en croix. Qu’il se passe quelque chose enfin. Qu’on me voie, que la foule admire ma silhouette, qu’elle la craigne, la redoute. Plus que tout au monde.

*

Et qu’elle s’apitoie sur mon sort, la foule des piafs et les myriades d’animalcules qui se rient de moi becquetant cerises en mai, patates en juillet, pile sous mon nez. Et le chat venant poser sa crotte à mes pieds. Enfin la légumiste qui m’arrache du sol aux intempéries pour me jeter au tas, tout au fond là où personne jamais ne vient et le temps passant qui me dissout dans le néant organique. Moi, l’éprouvantaille.

*

 Internet est un jardin comme les autres. E la nave va.

Publié dans Spectacle, Tout court, Trouducologie | Mots-clefs : , , , , , | 2561 commentaires
Aller à la barre d’outils