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Jeu de massacre

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi 2016 - ICYP

Hier on était peinards à tailler la bavette, toute la Tribu autour d’une table en bois d’arbre, au fin fond d’une Plouquie gasconne des plus paisibles. À causer de tout, de rien et même plus. À se délecter d’un poulet de la basse-cour, à siroter des nectars et s’achever au cabécou de chez le bon faiseur.

Et puis un peu après minuit tout le monde est parti se pieuter, heureux d’avoir été si bien ensemble. Et là j’ai allumé l’ordinateur pour saluer les aminches et vérifier si tout allait bien dans la salle des machines de l’Icyp.

Et lire le journal.

Un tueur avec sa tête pleine d’eau avait fait de son camion un abattoir.

*

La paix aux vivants et aux morts innocents. La malemort aux assassins.

*

…e la nave va…

 

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Le temps qu’il fait

Népal de l'Ouest 1990 - Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP 2016

*

autour d’un feu en bois d’arbre ou d’une table de la même essence
c’est de saison
c’est tout le temps la saison
à croire qu’il n’y en a plus
comme la jeunesse
quand il n’y en a plus il y en a encore
au fond, mine de rien
en grattant bien
petit, grand : tout le temps
en même temps
au chaud, à l’abri, ensemble
le ventre plein
on sait où on va
loin
vers l’été dehors
e la nave va

*

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Un truc simple et vite torché

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2016Année de foin, année de rien, comme disaient les petits paysans morts et enterrés depuis belle lurette. Ce printemps de merde qu’on vient de se manger, mes amis, quelle horreur. Mais bon : ça nous a fait pousser des tas de girolles car comme les morts le disaient si justement : à quelque chose malheur est bon. Délicieux, même. Rien de tel qu’une bonne fricassée de malheur.

Les morts ont leurs trompettes à la fin de l’automne dans les sous-bois et les vivants ont des girolles au printemps, surtout s’il est pourri. Ce qui fait démentir la première phrase de ce billet. Car nous vivons dans un monde absolument absurde et je vous dis pas comment c’est dur de s’en inspirer pour pondre des billets pas absurdes. Alors autant y aller franco : le plus important dans la vie c’est de faire un preum’s dans les commentaires icy, pour commencer. Du moins c’est notre Tigerbill qui le pense, lui qui ne preumse jamais malgré (ou à cause) de son âge canonique. Chacun son idéal. Celui de Caporal Pancho est nettement plus corsé : du sexe, du sang, de l’épopée, de la geste héroïque, des larmes, et à la fin, du réconfort. Voire un verre de cognac et un bon stikodon. Et il voudrait que j’écrive un billet avec tout ça dedans, notre Caporal. Il rêve tout éveillé, le pépère. Trop fatiguant à écrire, tout ça. Notre lamorille national souhaite que je parle de chaleur − humaine aussi tant qu’à faire − : le problème c’est qu’on ne la voit pas venir, la chaleur. Les chats du quartier ont beau être en chaleur dans les venelles, le thermomètre ne décolle pas. Donc ce sera pour une autre fois. Notre prophète bien aimé Numérosix aimerait que je parle de Poutine, des juifs, des antisémites, de Charles de Gaulle et du réchauffement climatique. Bien. Bien bien. Et c’est qui qui va se manger des régiments de tarés masqués surgis des culs de basse-fosse de l’internet en pleine gueule si je fais ça ? Hein ? Ma pomme, comme d’hab’. Non merci, j’ai déjà donné. Au suivant. C’est Hulk, qui souhaite un sujet sur le beau temps qui revient toujours après la pluie.

Alors mon Hulk je vais te dire. Un jour mon regretté ami Victor, héros de Coup de rouge, avait trouvé un taf de chef saucier super bien payé en Angleterre, dans le restau chic d’un club de golf pour gros rupins rosbifs. Deux fois mieux payé qu’en France. On était contents pour lui parce que cuistot en France, c’est payé des misères. Victor avait rendu son tablier et était revenu chez nous après quarante-et-un jours de crachin non-stop. Donc bon… je voudrais pas dire mais les bons vieux proverbes à la noix…

…E la nave va !

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Marvel entête

Illustration © Pierre Auclerc - tritouillage : Cyprien Luraghi 2016 - ICYPAvoir un drôle de 11 ans auquel j’ai essayé de donner le goût du cinéma − chez d’autres c’est le foot ou le bris de vaisselle − c’est accepter ses choix, surtout que je ne le vois pas souvent. Donc, en ce moment, et pour l’été je présume, c’est animation ou super-héros, avec un peu de Star Wars dedans. Autant vous le dire tout de suite, il y a plus à manger des patates dans la tronche qu’à boire du petit lait.

Depuis que Sam Raimi s’est attelé à ressusciter Spiderman sous forme de film, avec le succès qu’on connait, d’ailleurs il a été lourdé en guise de remerciements, Marvel s’est mis en tête − oui je sais elle est facile − de ne plus dépendre des studios hollywoodiens pour nous inonder des ses produits. Alors que la vente de bandes dessinées, les fameux comics, stagne, la firme, en créant ses propres studios, fort d’un gros paquet de pognon et d’un certain savoir en matière d’effets spéciaux, enchaîne les toiles de super-héros : Spiderman, Hulk, Captain America, le Punisher, les Avengers, Thor, le Ghost Rider etc…

Et puis vint Disney et ses brouzoufs. Bon, d’un point de vue commercial, dans un monde capitaliste dominé par la culture américaine, on ne peut hélas pas faire grand’ chose contre cette machine à pognon. Nino est curieux d’un peu de tout. Il aime aller au cinéma, mais il commence à se lasser des films mettant en scène des super-héros. Faut dire que l’enchaînement des séquelles, des préquelles et des mélanges devient indigeste. Et surtout montre les limites d’un cinéma américain en manque d’idées. Remakes, adaptation de BD ou de jeux vidéo, c’est pas le top en matière de créativité. Pourtant, ça cartonne.

Un scénario ténu, beaucoup d’esbroufe, un cynisme de façade, un humour bourrin, un rythme hystérique succédant à de trop longues explications pseudo-scientifiques ou moralisatrices, des images de synthèse à foison : voilà ce qui fait office de colonne vertébrale pour chaque film. Autant dire que la patte personnelle du réalisateur − que l’on avait encore avec Raimi pour les Spiderman − disparaît derrière un cahier des charges bien fixé. Et c’est là où le bât blesse. Des personnages sont censés avoir une personnalité qui les distingue du commun des mortels après avoir subi un accident qui a provoqué chez eux une mutation, la plupart du temps, deviennent parfaitement plats, voire creux.

Le dernier avatar est le très mauvais Captain America : civil war. En gros, un homme qui a perdu femme et enfant dans les dégâts collatéraux pendant une méga-baston impliquant les vengeurs a décidé, lui aussi tiens, de la déguster froide, la vengeance. Il va donc se faire passer pour un ancien copain de Captain America qui s’est fait laver le cerveau par les Russes, mais après la chute du Mur hein, histoire de bien nous faire comprendre que méchant un jour, méchant toujours. Quel vilain ! Il va monter les héros qui sont pourtant supers les uns contre les autres. Cette trame, bien élimée, s’étend sur plus de deux heures ! Au menu : baston, sentiment de culpabilité, attentat, re-sentiment de culpabilité, re-baston, re-attentat, publicité pour des bagnoles allemandes, voyage dans quelques capitales pour montrer que du blé, on en a, méga-re-baston qui met l’aéroport de Berlin en coupe réglée − oui l’Allemagne c’est tendance −, poursuite en auto, en moto, en hélicoptère, en avion du futur pour se retrouver en Russie, où il neige bien évidemment, afin d’assister à  la bagarre finale entre Iron Man et Captain America, dans laquelle personne ne sort vainqueur, faut bien une suite ou un avatar.

Nino paye 4 euros, il a moins de 14 piges. Moi, j’ai des réducs grâce au bahut. Ceci dit, comme on se souvient de rien, disons, deux heures après la séance, on a quand même vaguement l’impression de s’être fait alléger le porte-monnaie pour pas grand’ chose. Ce genre de films d’action américains sont gangrénés par l’omniprésence du danger terroriste, qui suinte à chaque plan. Le côté patriote en plus, mine de rien, qui, au détour d’un bouclier, d’un tee-shirt ou d’une morale bien guimauvienne, s’instille petit à petit, plaisamment, c’est donc mainstream.

Chez DC Comics, c’est guère mieux. En fait, on en regretterait les Batman de Tim Burton, qui creusait dans la psychologie des personnages, des méchants en particulier. Quelques réussites, cependant, concernent les moins connus de ces super-héros dont le panthéon nous promet une palanquée de toiles − on en est à 3 productions par an rien que pour Marvel et ça va s’accélérer si ça marche − comme Ant-Man, l’homme fourmi, ou Deadpool, à l’humour lourdingue mais régressif. Et puis les deux Kick-Ass, très bons pastiches de ce genre-là. Surtout ne pas se prendre au sérieux quand on est une personne avec des pouvoirs, sinon, on devient vite sentencieux, donc chiant. Ah, une dernière chose, il y a de plus en plus de nanas dans ces productions. Dans celui évoqué trois ! Et aussi des noirs, mais par contre aucun asiatique, ce qui est un scandale quand on sait l’influence du cinoche asiatique − de Hong Kong en particulier − sur le film de baston ricain. Voilà. Que Thor veille sur vous.

…e la nave va…

Publié dans Cinoche | 6296 commentaires

De la neige sur les tulipes

Illustration © Cyprien Luraghi 1989-2016 - ICYPÀ Paris le plus dur c’était le temps. Le climat je veux dire. Qui conditionne le temps de l’horloge aussi. Plus il fait moche, moins les aiguilles tournent. Et à Paris putain qu’est-ce qu’il peut faire moche. Tout devient très laid alors. Et il ne reste que la loge de Chico, le gardien de nuit du foyer de jeunes travailleurs, pour se réchauffer le cœur jusqu’à pas d’heure en compagnie de la brochette des noctambules créchant ici. C’était en 1978 et à six heures du matin le premier à pousser la porte de verre du hall, c’était Christian Farid. En pyjama estampillé de l’Hôpital Saint-Antoine, la bite à l’air avec un bout du tuyau de perfusion sparadrapé sur l’avant-bras, tout hébété, narquois, gazeux, hilare. La veille il s’était fait une OD de 12 sur l’échelle et il ne savait plus qui l’avait traîné jusqu’aux urgences en suivant le sens de la pente dans la rue de Charonne. Et là il était là, rayonnant, heureux de son coup et de nous le conter en en rajoutant à la louche. On était bon public et lui le meilleur comédien de l’arrondissement. Des salades de Christian Farid il y a de quoi en remplir un pavé king size. Son double prénom c’est parce que sa maman était bourguignone et son papa algérois. Aucune des langues de ces deux pays ils ne parle bien, mais il arrive à faire comprendre son baragouin en moulinant des mains. Un petit mec fluet avec des gros sourcils, une tronche d’arabe et les yeux gris d’acier tout doux. Du genre que quand il t’énerve trop − et il peut vite porter sur les nerfs du plus placide des bonshommes −, c’est pas possible de le baffer comme un Romain tellement son regard te désarme vite fait. Comme celui d’un cocker battu, un peu.

Jusqu’à ce que Chico finisse son service à huit heures du matin, Christian Farid est resté en pyjama, la bite à l’air et le tube de perfusion pendouillant. Puis il est allé s’effondrer chez je sais pas qui dans je sais pas quelle piaule à je sais pas quel étage, jusqu’à sa nouvelle tentative d’en finir avec la vie et en beauté, tant qu’à faire. Rachid et moi on se faisait du mouron pour lui : les chats ont neuf vies mais Christian Farid en avait déjà eu bien plus. Quelques mois plus tôt on s’était rencontrés à la cafétéria du foyer : Rachid était un os. On l’aurait dit échappé d’un stalag. Il venait de se taper dix-huit mois de service militaire en Algérie. Et les petits gars ayant poussé en France n’y étant pas bien vus, il s’était retrouvé dans une caserne disciplinaire, à charrier un sac à dos plein de caillasses en plein cagnard avec des sous-offs sadiques. Et à son retour à Paris, l’armée française voulait de lui aussi. En ce temps-là il n’y avait pas d’accord entre les deux pays : si Rachid avait refusé de faire son service militaire dans tel pays, il ne pourrait plus y remettre les pieds. Il était donc déserteur, présentement. D’où sa grande maigreur : il ne mangeait plus et ne fermait plus l’œil, dormant chez les uns, chez les autres et rasant les murs. Je l’avais invité à s’installer chez moi en attendant de trouver une solution. Neuf mètres carrés à deux, lavabo compris : le luxe. Ça avait duré bien six mois, le temps d’arranger le coup avec un psychiatre pour que Rachid soit déclaré inapte au service et puisse enfin jouir du plaisir de se faire contrôler par les bleus plusieurs fois par jour à cause de sa gueule d’arabe.

Vivre avec Rachid sans se foutre sur la gueule, ça doit être possible même dans quatre mètres carrés. Il est très vivable, le compère. On lisait beaucoup. On se faisait du thé fort et des parties de Scrabble avec nos règles et en trichant comme des cochons. Et comme Rachid ne pouvait pas sortir, c’était le défilé des hôtes des autres piaules. L’entraide était de rigueur au foyer : un bon quart des occupants étaient des réfugiés éthiopiens qui avaient fui la mort après l’avoir vue de près au pays. L’autre gros quart était constitué de filles des Antilles venues bosser en métropole et qui s’y morfondaient terriblement. Le reste était du tout venant : jeunots tout timides des gros bourgs gris de plouquies moroses, zonards zombies improbables et mutiques échouant de foyer en foyer, toxicos et autres agités du ciboulot comme notre Christian Farid… et nous autres objecteurs de conscience1 squattant joyeusement une partie du dixième étage, tout là-haut. Cent quarante piaules en tout.

L’époque était à l’héroïne, cette merde qui allait envoyer une bonne moitié de nos connaissances six pieds sous terre. Rachid, ma pomme et les objecteurs, on était aux antipodes de ce trip mortifère. Pourtant, il faut bien reconnaître que c’est souvent parmi les pires junkies qu’on trouve les êtres les plus attachants qui soient. Christian Farid en était et on n’avait pas du tout envie qu’il en finisse avec sa pauvre existence. Mais en dehors de sa foutue shooteuse il avait quoi ? Rien. Pas même sa famille de merde dont il n’avait plus de nouvelles depuis des ères. Et aucune racine. Juste le cul entre deux cultures dont il ignorait tout. Même pas de religion pour s’y cramponner dans des certitudes naïves. Rien de rien.

Des fois on se disait Rachid et moi qu’il aurait eu mieux fait d’être cul béni, voire témoin de Jéhovah, plutôt que de se massacrer de manière aussi opiniâtre alors que la Mort ne voulait pas de lui. Pourtant la religion n’était pas notre fort. Rachid, fallait pas lui dire qu’il était musulman, par exemple. Il vous aurait mordu. C’est qu’il bouffe de l’imam comme je bouffe du curé. Mais de fait Christian Farid avait désespérément besoin d’une bouée plus fiable que sa salope de seringue.

*

Depuis trente-huit ans maintenant Rachid et moi sommes les meilleurs amis du monde. Évidemment on se voit moins souvent qu’au siècle passé. J’ai vécu mon rêve d’enfant dans les plus renversants paysages du monde, loin du gris glacial et des plantes de serre. Et Rachid aussi, dans un autre style. Mais on se téléphone régulièrement et pendant des années j’ai pu suivre l’incroyable saga de Christian Farid, qui avait fini par larguer la dope pour tomber dans des plans plus velus les uns que les autres. Il y en a tellement que c’est impossible à raconter dans un seul petit billet. Du genre : il monte en Suède pour piquer la copine d’un frangin de Rachid, puis après avoir arnaqué plein de monde de toutes sortes de manières, il s’enfuit aux États-Unis. Là, après une suite de péripéties dignes des Pieds Nickelés, il se fait embaucher dans une station-service au Nevada. Qu’il finit par braquer pour embarquer la caisse. In extremis il parvient à se carapater et atterrit à Londres. Et là Rachid perd sa trace pendant une dizaine d’années.

Et puis l’an passé, dring dring, salut Rachid, ça va bien ? Alors Cyp cramponne-toi : la semaine dernière je prends un taxi à Londres. Le chauffeur avait son petit camembert2 brodé rivé sur l’occiput et la barbe au henné. Le Coran bien en évidence sur la plage arrière. Et les yeux gris doux sur sa tronche d’arabe. Christian Farid !

…E la nave va… !

  1. J’ai fait mon service national en tant qu’objecteur de conscience de fin 77 à l’été 80, affecté au ministère de la Culture. []
  2. La petite calotte des musulmans pieux, appelée « camembert » par les Kalash du Pakistan depuis le passage d’un anthropologue français rigolo dans les années 70. []
Publié dans Himal, Humain | Mots-clefs : , , , | 4911 commentaires
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