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Ma petite pomme

J’ai envie d’aller bosser sur les vieux textes de ‘Ma Pomme’, au rayon ‘enfance du Cyp’, alors suivez-moi , c’est par là.

[NVDF (note venue du futur – 23 juillet 2015) : comme je l’expliquais dans le tout premier billet, c’est impossible de restituer la stucture du Sitacyp sur l’Icyp, donc je procède de manière linéaire, incluant les renvois vers des pages dédiées directement dans le corps des billets. Ce texte a été remanié selon mon humeur du moment et il le sera encore sans doute pas mal de fois dans le futur. Mais il reste aussi proche que possible de l’idée originale.

Ce fatras de textes provient de vieux carnets de notes et de bouts de papier conservés au fil du temps : ils ont été rédigés à l’adolescence et recopiés à la machine à écrire mécanique, puis sur ordinateur. Depuis que je sais écrire, je fixe les scènes de cette manière. Je m’octroie bien entendu le droit de les modifier, d’en supprimer certains et d’en développer d’autres : c’était prévu pour ça dès le départ. Les noms de la plupart des personnes et des lieux ont été changés. Certains personnages sont de pure fiction. Inutile de chercher la réalité réelle, là-dedans : tout n’est qu’impression, images, sensations, sentiments, roman, poème.  Les illustrations ont été ajoutées à partir de 2015.]

***

Je me demande vraiment ce que mes ancêtres d’Italie sont venus faire ici. Je n’aime pas l’Alsace, non : je l’exècre autant qu’elle nous a exécrés, nous autres descendants de mangeurs de polenta venus bouffer le pain des Français.

Strasbourg. J’y ai vu le jour sous un projecteur scialytique de l’hôpital public, le 7 février 1958, tôt le matin. Ma mère fut prise d’une inextinguible crise de rire en se rendant à l’hôpital civil, par moins quinze et un bon mètre de neige. Ni trolley ni taxi dans les rues ; alors on a marché, le paternel au bras de la mater et moi dans le ventre, tout doucement balancé, bien au chaud.

Je suis venu au monde sans galère mémorable en suçant mon pouce et me griffant le museau, du coup les infirmières eurent la bonne idée de me ligoter les poignets, à quoi je dois mon teint de pêche et ma peau lisse…  Puis, je ne criai pas. Deux mois durant aucun son ne provint de moi. On me crut muet. Je me suis largement rattrapé par la suite.

Je dis que la mère a ri : c’est tellement rare.

C’est la vieille qui m’avait raconté ça. Elle qui ne racontait jamais rien sur son passé, ou si peu. Elle ne rit pas, d’ordinaire : elle nous remonte plutôt les bretelles à coups d’humiliations et de reproches. D’ordinaire. Mais ça ne l’était pas, là. Je naissais. C’était la trève. Je naquis donc et me mis à grandir, chose normale, et puis à voir le monde à l’entour. J’ai tout de suite compris que c’était pas trop jouasse, que cette mélasse brenneuse qu’on m’offrait en vrai ne valait pas un clou rouillé, et que j’allais en chier.

*

Toute première image, je vois le plafond couleur coquille d’œuf au ciel de mon landau. J’aperçois les frisettes de dentelle blanche bordant la popeline bleu marine de la capote. [NVDF : bien des années plus tard j’ai repris cette image dans ce billet.]

Après c’est plus net : je devais avoir dans les deux, trois ans. Une scène où je me retrouve dans le baquet de fer-blanc, dans l’évier, debout dans la vapeur chaude, le cul tartiné de diarrhée, tout chialant. C’est à cette époque que je commence à noter qu’il existe deux autres personnes à la maison : mon grand frère Francis et le paternel.

*

Image du domaine public.

Comme je n’ai qu’une seule photo de mon enfance, j’ai pris cette image de Franklin D. Roosevelt en 1884 : j’étais plus bouclé que lui, mais c’est assez ressemblant pour le reste.

Ensuite, c’est bien plus tard, vers les quatre ans : j’ai une maman, un papa, un grand frère. Je suis une fille. Je m’appelle Pascal, c’est aussi un nom de fille, il suffit d’ajouter une lettre. Outre les barboteuses je porte des robes ; donc je suis une fille. Mon frère s’appelle Francis et lui c’est un garçon pour de bon. Je préfère les filles. Les garçons, c’est pataud, lourdingue et compagnie. Enfin c’était comme ça et pas autrement : habiller les petits garçons en filles, c’est une vieille tradition ritale paraît-il. Apparemment pas que : ça s’est pratiqué un peu partout jusqu’au début du XXe siècle, pour des tas de raisons valables ou moins, ou pas du tout. Y en a qui disent que c’est pour l’hygiène, les petitous posant leur crotte partout. D’autres encore que c’est pour tromper le diable qui voulait plus particulièrement faire du mal aux garçonnets. Mais enfin et c’est plus inavoué : combien de mères ont ainsi accoutré leurs garçons parce qu’elles rêvaient d’avoir une fille, au fil des siècles… Un sacré paquet à mon avis, et je pense que c’était le cas de la mienne. Comme elle est du genre à ne jamais dire, elle ne m’a jamais rien dit à ce sujet et il ne me serait pas venu à l’idée de lui demander. Sachant récolter le silence ou un jacassement : il existe des gens qui projettent des paroles bruyantes en guise de bouclier. Ils protègent un secret terrible dont eux-mêmes ignorent tout. Et qui n’est sans doute pas si terrible que ça, au fond.

On habitait au rez-de-chaussée d’une maison au crépi gris et râpeux, dans un paisible faubourg de Strasbourg.

*

Donc il était une fois une jolie fillette nommée Pascal sans e final, qui enchantait sa rue. Notre vieille bique de proprio qui créchait au premier, s’extasiait à ma vue. J’étais vachement belle, avec de longues boucles châtain clair, des robes extras et de jolis souliers. Mais ça ne pouvait pas durer : j’étais un garçon qui n’allait pas tarder à le savoir.

Un soir le paternel s’en prit à grands coups de gueule à la mère, genre que ça allait trop loin, que tout ce cinoche n’était qu’un prétexte au fait qu’elle voulait d’une fille à tout prix et que je n’étais qu’un garçon travesti, mimi certes, mais un tantinet ridicule. Qu’en outre l’antique coutume italienne consistant à grimer l’enfançon aux attributs du sexe opposé n’avait plus cours, ni dans le Tessin ni ailleurs, et encore moins en France. Et que donc il allait m’amener sans délai chez un copain qui coupait les tifs à ses heures perdues et au noir.

*

Quatre murs jaunes, une pièce de dimensions incertaines, petite, probablement; il fait plutôt chaud, il y a un lavabo vert pâle avec une glace au dessus, je ne m’y vois pas car elle est placée trop haut. Mes longues boucles dorées tombent une à une dans la cuve émaillée ; un des deux robinets goutte. Un sentiment nouveau naît, entre angoisse et excitation. Mon visage rétréci, mais toujours si peu mâle dans la glace. Et me voilà de retour en robe, avec mes petits cheveux, la mère qui pleure d’abondance à ce spectacle. Le père, l’air fier et la tronche enfarinée. Dès le jour même on m’habilla en homme. Petit bonhomme.

*

Il voulait un fils à son image, le vieux − et il y avait l’aîné mais il ne l’aimait pas. Il le haïssait. Il voulait que ce soit moi, l’homme. L’aîné n’était pas dans ses projets d’avenir. Il encombrait, voilà tout. Il le liait à la mère, qu’il détestait profondément et avait épousé dans l’urgence et la réprobation familiale, uniquement à cause de sa grossesse. Comme c’était fréquent en ces temps. Ils ne s’étaient aimés que quelques minutes et chaque jour passant ajoutait de la haine à la haine, sourde. Confectionnée de petites piques comme des banderilles et de mauvais sang rentré.

Le vieux. Toute sa vie il avait regretté ce sperme qu’il n’avait su retenir, à la sortie d’un bal lorrain où il l’avait trouvée gironde. À vingt-cinq ans, elle était la perle des cités ouvrières. D’elle on parlait fort dans la jeunesse minière, alors. On lui prêtait la réputation d’un bloc de glace en ébullition. Lui était bien bel homme, et fumiste s’il vous plaît. Masçon-fumiste et carreleur. Et pas mineur de fond comme le Toulotte, le père de la Renée, et tous les autres de sa race avant. Le type qu’on envie pour la paye, le type qui s’enfile en frimant dans le ventre des hauts-fourneaux alors qu’ils dégueulent encore leur chaleur d’un an de fonte. Celui qui retapisse l’intérieur de ces monstres de briques réfractaires, qui te recimente tout ça et te jointoie la bête à chamotte et amiante. Et se tape plein d’heures supplémentaires. Pour des clopinettes.

Ce jet fertile impromptu l’empêchera de vivre sa vie comme il l’avait rêvée, belle. Lui né en France, fils d’Italien miteux et naturalisé d’office en ce pays d’opulence, alors que ses aïeux ne s’étaient sustentés que de polenta accompagnée de petit lait des siècles durant dans leur Tessin natal, en trimant dur.

L’un d’entre eux, mon arrière grand-père, avait eu l’idée d’aller travailler en France, à la fois pour pallier à la misère du clan et fuir sa femme, une abomination revêche aux seins fripés et à peau molle, aux bras trop gras, une qui se refusait à lui en le traitant de cochon d’homme et lui tapait sur le système de ses stridulations.

L’ancêtre alors prenait la route des Alpes pieds nus, sabots à l’épaule pour ne pas les user, les chaussettes roulées dans le gibus, et s’en allait en braillant de vieilles chansons, gravement saoul. Il s’employait comme manœuvre sur les grands chantiers du Rhin, et on lui doit quelques milliers de mètres cubes de bon béton fait main, dont je suis sûr qu’ils sont toujours bien là, dans quelques dizaines d’écluses.

À l’automne il revenait en Italie et dépensait une partie de son gain au claque en route. Comme la vieille ignorait combien il ramènerait, elle ne s’apercevait jamais de sa ruse. Dès le retour il savait que ce serait ceinture. [NVDF : ces quelques paragraphes mis en italiques sont le reflet de légendes familiales, qui se contaient autour de la table en formica de la cuisine : elles sont livrées sans emballage.]

*

Je continuais à grandir comme si de rien n’était, comme si mes parents s’étaient aimés, comme s’ils avaient aimé Francis, comme si ma mère n’avait pas désiré une fille à la place du petit couillon couillu que j’étais.

Après les barboteuses et les petites robes froncées, j’eus droit aux shorts et aux blazers, direct. Je détestais. Je ne me sentais pas bien là-dedans. Mes parents avaient beau me faire miroiter que l’écusson cousu sur ma poitrine était bien rutilant, que j’étais le petit garçon le mieux habillé de la rue, je n’en avais rien à foutre. Je tirais sur ces putains de shorts à longueur de jour et je tirais la gueule, aussi. Je voulais qu’ils s’allongent, au moins jusqu’aux chaussettes.

J’avais l’âge des shorts et j’étais un garçon. Je m’obstinais à baisser la tête dès que j’étais revêtu de mes nippes exécrées. Ça m’obligeait à contempler le désastre : moi si mimi en robe et tout bouclé, j’étais à contempler mes guibolles à gros genoux, mes grosses chaussures noires, mes grosses chaussettes à la con, ces saloperies de shorts de merde et en remontant un peu, le blazer absolument plat en Tergal bleu marine matelassé de mousse à pas cher. Avec des épaulettes. Et tout ça vu d’en haut, avec ma lèvre inférieure gonflée de dépit.

On ne change pas aussi facilement que ça ; à quatre ans on a déjà ses petites habitudes. Aussi je n’avais pas complètement accepté : mes cheveux et mes jolies robes me manquaient.

Je découvrais un monde sexué et méchant, tout bêtement. Cela commença à la maternelle. Le premier jour où ma mère m’y mena, je réalisai l’horreur de me voir retiré à ses jupes. Je pleurais énormément, j’étais rouge de frustration. Je n’aimais pas l’école. Les maîtresses étaient de grosses connes pataudes. Je me faisais cogner dessus par des gros durs à la récré et sur le chemin de la maison. Et la famille se marrait quand je rentrais beugné, écorché, bosselé.

Je pus y ressentir pour la toute première fois que quelque chose clochait. Je n’étais pas alsacien et on me le faisait comprendre. De plus j’étais gaucher. Les maîtresses tentèrent de me faire oublier cette fâcheuse habitude en m’obligeant à serrer en permanence une coquille de noix peinte en rouge avec des points noirs, comme sur une coccinelle, au creux de ma main gauche. Pas méchamment, mais c’était pénible. Puis un docteur vint à l’école, un matin. Ce fut toute une cérémonie. On m’amena à lui, dans une salle vide. Il me demanda de taper dans la balle qui était à terre. Je tapai du pied gauche, sans hésiter. Sans conciliabule il déclara que j’étais un gaucher véritable et qu’il fallait me laisser faire. C’était la première fois que j’entendais ce mot, qui renforça encore le sentiment de ma différence. Mais de celle-ci j’en étais fier.

*

C’est à cette époque qu’est née ma petite sœur. Que la mère fut enceinte neuf mois durant n’a laissé aucune trace en moi. Ça ne pouvait sûrement que se voir, mais comme on ne parlait jamais de ce genre de choses, ça n’existait pas. Un jour je la vis, ma sœur, dans le giron de la mère, qui l’allaitait dans le salon. Un petit machin tout rouge avec des doigts comme des allumettes lui suçotait le téton gauche. J’en fus ému d’une manière toute tendre.

*

J’étais le garçon le plus calme qui puisse être. Je ne me mêlais pas aux jeux des autres, mon frère me martyrisait à mort, comme il est d’usage chez la plupart des grands frères. Pourtant je m’accrochais à ses basques et à celles de ses potes, qui mettaient tout en œuvre pour m’égarer au plus vite au coin d’une rue histoire d’aller parachever leur grand œuvre : l’exploration intégrale d’un fort souterrain de la guerre de 1870 laissé à l’abandon. Je ne l’appris que bien des années plus tard, mais Francis et sa bande faillirent y laisser la vie mille fois, le lieu étant miné.

*

Il se fritait avec les protestants, aussi, puisque nous étions catholiques.

La scène se déroule en Alsace dans les années soixante : une bande de sales mioches arrive dans la gravière -la plaine du Rhin en est truffée . Un autre gang se pointe par l’autre côté. On s’insulte copieusement, en dialecte. On n’attend pas, on remonte les manches et on se fout dessus jusqu’à ce que ça saigne.

L’Alsace vivait alors les dernières retombées des guerres de religion. Dans chaque village, un temple et une église. Pleins à craquer tous les dimanches. Et quand les deux communautés se réconciliaient, ce n’était que pour aller dégoiser sur le Juif . Depuis la dernière guerre, le Juif étant devenu rare, on s’y rabat sur l’Arabe ou le Turc… S’il n’y en a aucun dans les parages alors on vote pour les nazis, fussent-ils français de l’Intérieur − c’est ainsi qu’on désigne les habitants des départements situés par delà les Vosges −, et même bretons et borgnes.

Entre temps, il y a eu les Espagnols, les Portugais et les Italiens à détester, dont nous autres. Mais c’est une ère oubliée, au point que ma mère et nombre d’immigrés d’origine européenne éprouvent une irrésistible horreur à l’idée qu’il puisse y avoir des Arabes en France. C’est pour dire si nous sommes intégrés. [NVDF (note venue du futur du 25 juillet 2015) : j’ai laissé les quelques paragraphes précédents dans leur jus ou à peu près, avec toutes leurs imperfections, leurs manques et leurs maladresses. Une trentaine d’années après la rédaction de ces notes sur mes vieux carnets, le phénomène dont je parle juste au dessus s’est considérablement empiré…]

*

Une autre scène où je m’échappe par pur esprit d’aventure des mains de ma mère, dans une grande épicerie. Je sors, je vais n’importe où; je vois la gare, j’y vais, par derrière. L’image, très nette, de l’autorail géant qui m’a frôlé, du cheminot qui m’a ramené, des rails de fer luisant, l’odeur de créosote des traverses et le goût de la fugue, juste dessous la langue, du miel mêlé de l’amertume du danger ressenti.

*

Un jour, j’étais seul à la maison, dans ma chambre. Dans le vestibule j’ai entendu du bruit; un claquement de talon. Je tremblais. J’y suis allé quand même, à petits pas. J’ai vu une jambe pantalonnée d’anthracite, munie d’un pied chaussé de noir verni, et qui tapait par terre. J’ai eu très peur. Je n’ai toujours pas d’explication. Cette jambe frappeuse m’avait hanté pendant longtemps.

C’est avec elle que j’ai connu la peur d’être seul. C’est assez banal mais peu d’entre nous se souviennent précisément de la cause de leur première frayeur acquise. J’en suis.

Je n’ai jamais retrouvé cette image, mais elle ressemblait un peu à celle-ci… moins un bras, évidemment.En été la mère recouvrait la cuisinière à charbon de vieux journaux. C’est sur l’un d’eux que j’ai eu ma première vision de l’horreur. Il s’agissait de la photo d’un soldat américain, un très grand Noir, un bras amputé et bandé, mené à la pointe d’un fusil-mitrailleur par un tout petit Viet.

 

À la suite de quoi je me mis à cauchemarder chaque nuit, au point que mes parents s’en étaient inquiétés. Le paternel m’emmena plusieurs fois à l’hôpital où l’on me fit toutes sortes d’électrœncéphalogrammes et autres examens, pour en conclure que j’étais un petit bonhomme un peu trop sensible.

*

Voilà pour mes toutes premières impressions. Maintenant, ça se précise. J’ai trente-huit ans et je ressasse, penché sur la machine. [NVDF du 26 juillet 2015 : une mécanique, à l’époque (photo à retrouver)]

Tout avait vraiment commencé pour map petite pomme quand le paternel décida un jour de se bâtir une maison bien à lui de ses mains. Il en avait marre d’être locataire. On vivait au fin fond de la banlieue strasbourgeoise, tout au bout des pistes de l’aéroport militaire.

Rue Tranquille. Madame Morgenthaler était une grande veuve sèche qui nous louait un deux pièces au rez-de-chaussée de son pavillon des années trente. On n’avait aucune intimité, elle râlait sans cesse après les enfants du haut de l’escalier : Ower ! Ower! ce qui en alsacien équivaut à « mais alors ! » en agitant l’index, plâtrée, ridée, immense. Elle me terrorisait, mais pas autant que le lumpe oltisse[1] : le chiffonnier qui passait à l’improviste, et c’est pour ça qu’il nous faisait si peur. Dès qu’on entendait son cri, on se terrait chacun chez soi, tous les mioches de la rue .

Seuls les grands allaient au portail pour voir le lumpe oltisse. On ne savait pas quels complots s’ourdissaient, on restait cloîtrés, aveugles, dans l’angoisse mêlée de l’espoir qu’il s’éloigne, que son sinistre cri meure au coin de la rue, que les parents reviennent, l’œil énigmatique, qui nous mataient en coin en promettant que si on n’était pas plus sages, la prochaine fois ils nous vendraient au lumpe oltisse.

Parfois on se faisait surprendre en pleine rue. Le lumpe oltisse était horrible à voir. Il était habillé en sale, avec des pièces aux manches de sa grande veste, avec un gros pantalon noir roulé aux chevilles, des chaussures énormes en gros cuir, un chapeau fripé et surtout un grand sac en jute plein d’on ne savait quoi. Un jour les grands se sont moqués de nous. Le terrifiant lumpe oltisse n’était en fait qu’un récupérateur de toutes sortes de choses : ferraille, peaux de lapins, papier chocolat.

 

− Lumpe, oltisse, schokolapapiiiiiir !

***

On n’avait pas de lapins, pourtant c’était le rêve du paternel. Pas que les lapins : la nature et tout… Notre voisin, monsieur Jost, avait des lapins, lui. Il était retraité des chemins de fer et après de longues années de service on l’avait remisé en voie de garage après le gratifiant d’un superbe morceau de rail authentique pendant son pot de départ en retraite. Cinquante centimètres de long et entièrement chromé, avec marqué dessus tout un tas de trucs que je ne savais pas déchiffrer.

Les grands s’en servaient abondamment, de ce bout de rail rangé à la cave. Le jardin de monsieur Jost était un havre pour les enfants de la rue. C’était une antique maison alsacienne, avec toit bien tordu, crépi moche et rugueux, à volets battant percés de petits cœurs.

Les grands tenaient chez monsieur Jost l’endroit idéal à l’exercice de leurs conneries de grands, auxquels je m’accrochais, désertant les enfants de mon âge trop conauds à mon goût.

Lorsque monsieur Jost vidangeait sa grande fosse, on s’en mettait plein les naseaux en reniflant le purin ; on l’admirait, cambré et formidablement musculeux, tout sec, ahanant quand il hissait le seau de merde au bout du long manche, qu’il appuyait sur sa cuisse gauche, invariablement vêtu d’une salopette bleue, torse nu.

On lui piquait son bout de rail mais il s’en foutait bien, je crois. Son fils était le meilleur copain de Francis, d’ailleurs il s’appelait Francis lui aussi. Mon frère était chef de bande. On s’enfermait dans la cave après avoir attrapé le maximum de bestioles genre mille-pattes, vers de terres, insectes divers et petites grenouilles. Les grands les plaçaient une à une sur une plaque de fer, leur lisaient la sentence − la mort, toujours − inscrite sur un papier manuscrit et artistiquement cramé aux angles. Ils abaissaient le rail sur la victime, puis on observait le résultat. Le meilleur écrasement, à mon point de vue, était celui des grenouilles, et de loin.

Je devenais un vrai garçon, je crois bien. Mais toujours un peu en retrait, au milieu des grands. Et incroyablement naïf : c’est ma nature. On me faisait marcher à mort, et sur n’importe quel sujet. Puis on se moquait de moi, beaucoup. Méchamment.

Les deux Francis avaient des idées, plein. Un jour ils ont eu envie de s’amuser avec les lapins. Monsieur Jost en élevait plusieurs dizaines, dans des clapiers soigneusement alignés sous un auvent. Monsieur Jost avait déclaré qu’il ne fallait en aucun cas toucher aux lapins, et surtout pas les mélanger. Les mâles devaient rester ensemble et les femelles idem. Or justement, nous ignorions le pourquoi du comment, et même la signification des termes mâle et femelle. Ça nous paraissait être deux races différentes. Ça devait se battre quand on les mettait ensemble, donc c’était intéressant de braver l’interdit. Et si les lapins se battaient trop, on pourrait toujours les séparer vite fait, l’air de rien. Les lapins ne se sont pas battus, enfin pas comme on l’avait pensé. Déjà, pendant quelques minutes, le lapin qu’on vient de mettre dans l’autre cage ne fait rien. Son collègue non plus. Ça remue du museau, c’est tout. Puis, tout va très vite, l’un des deux renifle le cul de l’autre, et hop, lui saute sur le dos et s’agite frénétiquement pendant un temps puis s’arrête, va croûter un brin, renifle et remet ça. Et ça peut durer longtemps. Ça nous faisait marrer comme des cons. Le père Jost n’a pas ri du tout, lui.

***

J’ai eu très tôt conscience d’être né dans une famille de pauvres. Le vieux travaillait tout le temps et la mère n’arrêtait pas. Nous étions locataires, les seuls de la rue et cela nous rabaissait aux yeux de nos copains. Pourtant nous possédions une chose rare : la télé. Par frime autant qu’amour-propre, mon père l’avait achetée à crédit, s’attirant la haine et la convoitise de madame Morgenthaler et de tous les voisins.

Francis et ses potes s’étaient octroyé le poste, qui diffusait une fois par semaine la seule émission où l’on pouvait entendre chanter des rockers, Âge tendre et tête de bois. Le vieux n’étant pas là, ils pouvaient tout se permettre. Ma mère était dépassée par le gang, elle faisait ce qu’elle fait encore en pareil cas : du repassage. Mais à part la télé et ses cinq ans de crédit ruineux, on n’avait presque rien. J’enviais les autres, à qui les parents avaient offert des vélos.

La première fois que j’ai matérialisé ma haine des riches m’est gravée là. Ça s’était passé au stade municipal. J’allais souvent y traîner en solitaire, pas pour observer les footballeurs qui se contentaient de meubler un pan de ma vision, loin dans le flou[2] mais pour bader et longer la voie ferrée en rêvassant. Le rêve est tellement important. Sans lui je ne serais pas là à écrire. Et ce jour-là j’ai vu deux vélos derrière une cage de but. Ils appartenaient à deux grands qui s’entraînaient à l’autre bout du terrain ; ils ne pouvaient pas me voir.

J’ai procédé méticuleusement, en dégonflant tout d’abord les quatre pneus puis en reliant les deux vélos avec les tendeurs et les gaines de frein, et en démontant les sonnettes et les phares… Deux vélos amoureux, enguirlandés, appuyés l’un sur l’autre. Ça m’a pris un temps fou. Je ne les ai pas vu revenir, je n’ai rien entendu à leur colère, j’avais le regard brouillé, j’étais muet, stupéfait, tout allait si vite, tout était si soudain. Ils m’ont saisi, je me suis échappé, ils m’ont coincé au moment où j’allais franchir la clôture du stade, je me suis cramponné aux barbelés, ils m’ont tiré très fort, je me suis déchiré les paumes, ils m’ont giflé, ramené à la maison. J’ai été très puni, je crois bien.

***

Mon oncle paternel habitait à l’autre extrémité de cette banlieue avec sa femme, une Pied-Noir de Tunisie d’origine italienne. J’aimais bien aller chez eux, surtout qu’il y avait mes cousines, et qu’elle déclenchait en moi un sentiment tout neuf : l’amour. J’avais bien été amoureux d’une petite Jeanne à la maternelle mais avec la cousine je sentais bien que c’était différent. D’une cousine on pouvait tomber amoureux, me semblait-il : ça restait dans la famille et la famille se devait de s’aimer, non ?

Ils habitaient dans une grande maison aux murs peints en bleu clair, au plafond couvert de mouches qui allaient crever en masse dans une assiette pleine d’appât liquide rouge et empoisonné, sur le frigo. Le tonton était maçon, associé au pater depuis la mort du grand-père. Entreprise Luraghi frères, carrelage, mosaïque, maçonnerie. Le tonton ressemblait au vieux au point que j’en arrivais à les confondre, mais son tempérament était à l’opposé de celui du paternel. Autant l’un était renfrogné, autant l’autre respirait la gaieté. Pareil pour ma mère et ma tante, une grosse rigolote qui préparait le couscous. Elle est toujours.

Mon autre tante habitait chez eux. Elle était fille-mère, c’est ainsi qu’on appelait les mères célibataires, alors. Fille-mère, c’était un grand mystère pour moi. Je sentais bien que quelque chose n’allait pas : le tonton, d’ordinaire si joyeux, s’adressait à elle comme à une criminelle. Elle ne parlait jamais, se contentant de s’occuper de sa fille, l’air infiniment coupable et triste. Là, mon oncle se muait en grand méchant, et ça m’étonnait.

[Note Venant du Futur : cette tante est morte il y a deux mois ; nous sommes le 19 mai 2002. Sa fille m’appelé quelques jours plus tard, dans l’après-midi… Elle est devenue une grande bourgeoise maintenant… Elle habite pas loin du Conseil de l’Europe. Elle m’annonce la nouvelle calmement; je suis ému parce que j’aimais cette tante, parce qu’elle aimait les autres, parce qu’elle ne savait pas exprimer de colère ou de haine, parce qu’elle avait subi la méchanceté et la brutalité, parce qu’elle avait voulu faire mieux. Ma cousine est d’accord pour que si je passe à Strasbourg, nous causions de tout ça…

− …Oui, peut-être bien que c’était dur pour eux tous : de pauvres immigrés Italiens…

− …Non Pascal, c’est tout simplement une famille où tout le monde se détestait…

Elle je dois convenir qu’elle est dans le juste; mais la vérité fait mal; on se cherche toujours tout un tas d’excuses…

Fin de la NVDF…]

Je n’ai jamais compris pourquoi les grands changent ainsi d’attitude. Ils vivent dans un monde étrange de sentiments complexes.

Quant à moi, j’en avais pris mon parti, j’étais en train de devenir un petit homme et mon amour fou pour la jolie cousine m’entraînait dans un tourbillon de rêves à me pâmer. Son seul prénom me mettait en émoi, je le prononçai en silence ou, quand j’étais seul, à haute voix, en en détachant chaque syllabe.

La maison neuve

© Alain Auzanneau − fonds Paul Grély − 1960 / 2015 - ICYP

Tout a tourné court quand le vieux a commencé à construire sa maison. Il avait toujours voulu habiter à la campagne et c’est ainsi qu’il s’était porté acquéreur d’un bout de terrain dans un village, à vingt-cinq kilomètres de Strasbourg. Orschisheim, vieux village paysan, s’entrouvrait alors au monde extérieur. Sa municipalité avait voté la création d’un lotissement dont nous allions être parmi les premiers occupants.

Le pater passait chaque moment de son temps libre à la construction, aidé par un frère de la vieille, mon oncle Aldo. Le vieux Ramon − un ouvrier de l’entreprise − et Francis complétaient l’équipe. Des années durant, en vue du but ultime de son existence, le vieux avait rassemblé toutes sortes de matériaux sur les chantiers : parpaings, briques, fonds de sacs de ciment et de chaux, et une quantité incroyable de carreaux de toutes sortes.

La construction est une affaire d’homme, aussi n’ayant que sept ans je me contentais de jouer sur le tas de sable.

Le tas de sable est une donnée très importante pour les enfants de maçons. Il tient lieu de garderie, de crèche et incarne tout ce qu’on voudra bien, et surtout l’endroit le plus magique qui soit. On peut y passer des jours entiers. Quand on s’en éloigne un peu pour aller se fourrer le museau dans les bleus du papa, quand il fait froid ou qu’on s’ennuie, on se fait jeter en douceur ou pas. Les grands, ça travaille, ça n’a rien à faire avec les petits. Déjà qu’on se crève à les nourrir. [NVDF du 27 juillet 2015 : une autre historiette parlant du fameux tas de sable a été écrite icy des années plus tard, en 2012 : CLIC.]

Francis était très fier de donner le coup de main. Il adorait le paternel. Son rêve à lui, un rêve d’adolescent de treize ans, était d’égaler son père, de devenir aussi fort, de pouvoir un jour lancer le sac de ciment[3] à deux mètres comme le vieux, d’un coup de reins au gros Aldo, qu’on avait surnommé Aldoun tant il était bonasse et balèze. Sur les chantiers on se battait pour se prouver fort, pour maintenir son image de maçon solide face aux deux autres. Parce que le plus fort, c’est le chef.

Le bâtiment en petite équipe familiale, c’est souvent la joie et tout autant la haine sourde. Car Francis avait beau faire, le vieux ne voyait en lui qu’un concurrent dangereux. Alors il se vengeait sur la bouteille, et ça le faisait baisser encore. Le pater naviguait au jugé, je voyais bien qu’il n’était pas toujours net, mais je ne savais pas encore qu’il se sifflait ses trois à six litres quotidiens, sans compter le schnaps et le reste.

Il se moquait de Ramon, qui faiblissait avec l’âge. Il devait approcher de la soixantaine et n’avait plus la pêche. Ramon était d’une gentillesse et d’une soumission remarquables, et c’est pour ces qualités rares que mon grand-père l’avait embauché dans l’entreprise vingt ans auparavant. Ramon savait fermer sa gueule en compensant au rouge, lui aussi. Il s’était habitué aux railleries du vieux, qui éprouvait du plaisir et se rassurait sur son propre sort en l’accablant. Ramon était un roc, mais alors un vieux roc. Il accusait de plus en plus le choc en réceptionnant les sacs de ciment, et sa masse musculeuse entière se mettait à trembler au bout du vingtième. Il suait énormément et mon père lui ordonnait systématiquement d’effectuer les travaux les plus durs. Ramon a dû en pelleter quelques montagnes, de ce putain de mortier au portland, dans sa vie de sous-merde. Qu’il aille en paix, dans son au-delà de pauvre…

− Tu vois Pascal, Ramon n’aura jamais été et ne sera jamais autre chose que manœuvre. Il y a des gens comme ça, tu n’y changeras rien.

Vieux con. Sale vieux con. Méchant sale con.

Aldoun était bien vu parce que soumis. Aldoun est l’incarnation de la force placide. Cette montagne de chair n’est pas capable de volonté. Il se laisse mener, il obéit comme un toutou. C’est l’homme parfait.

Francis, lui, se faisait engueuler tout le temps. Et cogner dessus. À coups de poings, au ceinturon la boucle en avant. Tout le temps. J’étais trop petit à l’époque pour me rendre compte que mon grand frère était un enfant martyrisé. La mère faisait comme si de rien n’était comme toujours quand quelque chose déconnait gravement. Elle l’aimait sincèrement, ceci dit. À sa manière puisque je la pense incapable d’aimer vraiment. Elle lui évitait le pire, ce qui n’était déjà pas mal et courageux, puisque le paternel était d’une brtlalité sans bornes quand il avait bu.[4] Lui qui étrangement n’avait jamais levé la main sur son épouse. Leurs mots échangés n’étant rien d’autre que des armes de guerre et suffisant sans doute à la satisfaction de leurs instincts destructeurs mutuels. Je ne comprenais pas bien ces forces mauvaises qui les possédaient. Je n’en avais pas encore la capacité. Le plus terrible était ce mur de silcence à propos des mauvais traitements infligés à Francis, juxtaposé aux cris, aux coups et aux hurlements. Alors je réagissais à ma manière : cauchemars nocturnes, terreurs irraisonnées, syncopes − je tombais dans les pommes à la moindre émotion…

*

Quand la maison eut pris l’aspect d’une boîte d’allumettes géante et qu’il n’y manqua plus que le toit, on fêta l’événement en ouvrant une bouteille de mousseux de laquelle j’eus droit à un doigt bien mesuré, qui me tourna la tête. L’euphorie s’affichait aux quatre sourires géants des héros du chantier, dont celui si peu fréquent de mon ronchon de paternel, qui lui retroussait les lèvres d’une manière qui me fit sourire de concert. Le rire étant rare chez nous, chacun de ses atomes était un baume bienfaisant, et vraiment bienvenu…

Le gros œuvre était achevé, désormais il ne restait plus qu’au couvreur à passer. Le reste n’était affaire que de détail. Le parpaing cru donnait à la construction l’aspect d’un blockhaus, ce qui me plaisait beaucoup. J’arrivais à l’âge où l’activité première d’un mioche alsacien était d’aller explorer les vestiges des trois dernières guerres, et Orschisheim me semblait prometteur à cet effet. Je rêvais de souterrains obscurs.

***

Il y eut le déménagement, un jour. Le vieux avait toujours rêvé d’aller vivre à la campagne, aussi avait-il pris soin de poser sa maison à la limite de la zone constructible. Nous étions les voisins d’un champ d’asperges et les premiers moutonnements velus des Vosges s’offraient à deux bornes de là, peignés de vignes sur leur tiers inférieur. Le Hexemühle[5] et la Bugatti, ainsi nommée par la marmaille à cause de son profil de bagnole de course, et parce que l’usine Bugatti se trouve à quelques bornes de là.

Comme Rital, seul Ettore Bugatti fût jamais apprécié dans la région à l’époque, et encore… Les autres, hein… et les autres c’est nous. A Orschisheim on déteste ceux qui viennent d’ailleurs et je n’ai pas tardé à le découvrir. D’abord à l’école. À Orschisheim le cours élémentaire se tient dans une annexe de la mairie. C’est une petite salle sombre aux murs épais, percés seulement de trois fenestrons engoncés dans l’épaisse maçonnerie. L’instit’ fait son boulot, mais il faut voir la tronche des élèves : c’est gogol et compagnie, un triple alignement de triples cons ignares, accoudés aux trop grands pupitres noirs, sur lesquels, à la première connerie, l’instit’ punaise un carré de carton rouge : un mauvais point. Cinq rouges et c’est les coups règle sur les doigts pointés vers le haut. Et puis je ne comprends rien au dialecte. Je n’ai jamais aimé l’Alsace et je ne l’aimerai jamais ; je trouve laide sa langue, vulgaire et au delà. Je regrette toujours d’y être né et d’y avoir vécu. Je ne souhaite pas la revoir. Son chauvinisme − son racisme viscéral, je le dis tout net − me débectent. Il y a sûrement quelques braves Alsaciens, mais je n’en connais guère. Pour l’heure, je suis le corps étranger; on m’évite, on ne me cause pas. Aucun ami, jamais. Pas possible : je suis le fils du plattele (le carreleur) et j’habite en lisière, dans le nouveau lotissement. En plus. [NVDF du 27 juillet 2015 : ces dernières notes ont été prises dans les années 70 et elle relatent une situation ayant eu lieu une dizaine d’années plus tôt ; il est possible que ce soit différent − en mieux, s’entend − actuellement, mais quand je vois des résultats des diverses élections dans ce coin ces dernières années, j’en doute fort… Alors certainement les Ritals doivent y avoir un peu plus la cote qu’autrefois, mais les immigrés d’autres régions du monde leur servent probablement de boucs-émissaires de leurs méchantes frustrations comme nous et nos ancêtres l’ont trop longtemps été : la haine se nourrit toujours du plus faible que soi passant à sa portée, partout dans le triste monde…]

*

Dans la rue Saint Roch il y a des ornières ; il n’y a que ça d’ailleurs et on les aime. En vélo c’est terrible, surtout quand elle ne sont plus que de vastes flaques, après les pluies. Le garde-champêtre habite à l’entrée de la rue ; il est appariteur, aussi. C’est un monsieur qu’on dit sévère, mais c’est surtout dû à son képi planté droit et à son bras vide − il est manchot de la droite… la guerre, peut-être…

Il existe une coutume alsacienne qui veut que l’on ferme le ban une fois le raisin mûr. Je ne sais pas si c’est encore le cas maintenant. Mais l’arrêté dûment encollé par le garde-champêtre à l’entrée de la rue sur le support idoine, juste devant chez lui, nous collait les chocottes; une feuille blanche dupliquée à l’alcool maculée de gros caractères violets clairs, baveuse à la première averse. Jusqu’au tant et tant il n’était pas question d’aller au ban. Et on y allait, bien sûr. Piller les mirabelles, fumer des lianes cueillies dans la fôrêt. Et quand le garde proclamait la fin du ban à grands coups de clochette à manche, on se ruait en bandes sur les dernières grappes toutes fripées, confites. On se saoulait à quatre pattes et à pleines dents. On jouait ensuite sur le haut tas de marc de la coopérative ; on se trempait les bras pour sentir la chaleur de la fermentation au bout des doigts. On respirait l’alcool. C’était bon.

J’allais chercher le lait tous les soirs, après l’école. Et une fois la semaine − souvent bien plus − le schnaps pour le vieux. C’était dans la Grand’ Rue, il y passait plein de camions, alors. Le village coupé en deux comme par une autoroute ; les façades mornes de tous ces patelins assassinés par un trafic démentiel et continu. Et les charrettes à cheval − une trentaine encore − avec les grandes ridelles et les roues cerclées de fer. Celle du père Grieslin, un manchot lui aussi, et qui nous snobait du haut de son banc, fouet coincé entre les cuisses, et que nous squattions jusqu’à l’école. Et lui qui se roulait son clope de sa seule main, lapant le Job maïs autour de son scaferlati, l’aplatissant d’un coup de paume sur sa cuisse.

− ‘Morrieuh[6] C’est tout ce que je l’ai jamais entendu dire…

Note : cette page est souvent modifiée. Rien n’est définitif.

 

  1. Lumpe = chiffons et oltisse = vieilleries. Se prononce « loummpeu holtisseu ». []
  2. Je n’ai jamais aimé le sport, berk. []
  3. Un sac de ciment pesait 50 kilos à l’époque. La loi a contraint les cimentiers à restreindre leur poids maximum à 35 kilos bien des années plus tard. []
  4. Tout le temps donc… []
  5. La colline aux sorcières. []
  6. Contraction gutturale de « güete Morje » = bonjour en alsacien. []
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C’est en lignes

Ouais, ben le cubi s’est pris une claque, té ! Nous sommes légèrement mous, les mioches se font un goûter; ils sont gluants comme des mouches avant l’orage. J’ai balancé mon site en ligne hier matin, joie et bonheur. Il y a un petit côté magique, quand on se lit de l’autre côté. Même s’il y a pas un chat, comme ça j’ai le temps de peaufiner. J’ai dû refaire tous les liens ce matin : ça passait pas sur Netscape. Alors j’ai viré tous les gadgets flashants et je suis revenu à l’essentiel : du texte et des liens classiques et costauds. Comme ça tout le monde peut lire…

*

Monsieur Pivert a tondu son allée. Quel con ; en plein cagnard. Mais c’est un drôle d’animal.

Monsieur Pivert est tout en longueurs, visage et coudes anguleux, genoux pointus à l’avenant ; quand il s’ose à traverser la cour c’est en baissant les yeux et pour filer vite. Il n’aime pas croiser nos regards. Des fois qu’il y aurait de la bagarre. Sauf que ça ne risque pas. Je gueule quand ça me plaît pas, mais je n’ai jamais cassé la gueule à personne… Enfin si, une seule fois : j’étais en cinquième et un petit con m’avait traité de sale rital.

Monsieur Pivert vend de la lingerie fine en gros. Chaque matin il prend sa petite voiture, laisse longuement s’échauffer le diesel, s’élance au ralenti sur le petit goudron, en seconde, et file à soixante bornes ou plus rejoindre son travail. Il rentre tard.

Monsieur Pivert a tout juste dans les moins de trente ans.

Monsieur Pivert est déjà un petit vieux. Et sa jeune conne de Radegonde une sale vieille petite bique.

Oh le cubi ! J’en suis déjà au suivant, mais j’étais pas tout seul, je l’jure !

[NVDF (note venue du futur – 23 juillet 2015) : Monsieur Pivert et sa Radegonde sont les biomormons dont je cause dans l’article lié.]

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Terreur animale

 

Fait chaud dans l’atelier, sous le toit. Fait lourd, aussi. L’orage a grondé à six heures du mat’ ; Annie a tiré la prise de l’ordinateur et celle du téléphone. On a un peu la tronche dans le seau. Malou, notre clébarde adoptée à la mort de notre ami Philippe, tremble et nous regarde avec des yeux pitoyables.

Malou flippant sous la souillarde - Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2001

Les poules sont sur le pré, les tiques aussi ; les mioches traînaillent en pyjama, pinaillent devant leurs tartoches et autres céréales. Demain, David et Isa[1]  se pointent. Ouais, ouais ! On va affûter le cubi !

  1. Mon beauf préféré et sa chérie. []
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Les sans parole

Je me mouche ce matin, c’est noir dans le Sopalin.

On est partis  en bande, hier au soir, pousser des pneus jusque sur la rive Sud où vit notre pote le Barbu, photographe à Puycity, avec sa chérie et leur babou d’un an et demi. Prahoutac, c’est connu pour la fête des confettis et justement c’était hier soir. Non, mais des confettis, vous n’avez pas idée : c’est par sacs de cent litres qu’on se les balance… et je dois dire que si parfois le Lot me les gonfle, là non : pas un képi à l’horizon, des gens qui ramènent les portefeuilles plein de sous sur scène, des jeunes, des vieux, des entre-deux, des couleurs… et une banda folle pour s’achever en beauté. Ça dépote au gros cuivre, ça couaque à mort et le chanteur est cassé. Donc nous sommes pleins de confettis, ce matin on en a jusque dans les lits.

C’est l’après-midi et le ventilo ronfle à fond. Papillon Bleu est passée avec son mari, Tarzan le peintre. Ça n’a pas fait un pli : Annette a tout raconté à Radegonde-aux-gros-genoux, Radegonde a téléphoné à ses vieux, qui se sont radinés aussi sec. Je te les ai allumé, ces empalés, mais pas qu’un peu ! C’est qu’en plus ils se justifient. Enfoirés ! Voudraient en plus qu’on dise oui, oui, qu’on leur pardonne de nous jeter comme des chiens, de nous expulser au profit de leur gniarde alors qu’ils − elle, Papillon Bleu− nous avait juré ses grands dieux (on lui avait rien demandé, d’ailleurs) qu’on pourrait vivre à la Cazelle à demeure, que jamais, au grand jamais ils ne reviendraient vivre ici. On se garde juste la grange pour venir y passer le week-end deux ou trois fois par an, pour ramasser les fruits. On vous en laissera, de toute façon. Ils voudraient qu’on les croie.

Dans sept mois faut qu’on décanille et on sait pas où aller… Ordures ! Je vous refais pas la diatribe, mais le Céline, à côté du Cyp, il peut repasser ! Ils se sont retirés penauds, comme deux grosses merdes qu’ils sont. Maintenant qu’ils fassent ce qu’ils ont à faire : nous envoyer la lettre. Et qu’ils se démerdent avec leur conscience… parce qu’ils aimeraient bien en avoir une, de conscience. Ça fait chic. Un luxe que je leur refuse. Qu’ils crèvent cententaires, tristes et cons. Le Lot est déjà un cimetière, alors, y a de la place.

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IL S’EN TROUVE !

Chic et chouette ! je viens de tout piger. Le langage HTML, c’est terrible au premier abord. J’ai mis une petite semaine à m’y mettre et à concevoir le site et là, ça me démange de me bouffer de la page.

Je bosse sous le toit, il fait 29 sans un poil d’air et ça sent le cèpe grillé dans toute la maison. Annie bricole une tarte aux pêches et Gaspard s’emmerde − Game Boy confisquée pour cause de délire vespéral : des gnons à la frangine, non mais j’t’en mettrais, toi ! Shanti est chez sa pote Nono, à Pouliviac. Le tracteur au père Roudy passe et repasse sur le goudronnet, à moins que ce ne soit le Relou avec sa tronche de fouine. Thiéfaine se sent coupable sur la chaîne, dans la cuisine en bas, et pas moi.

C’est la saison des cèpes.

IL S’EN TROUVE !

IL S’EN TROUVE !

IL S’EN TROUVE !

C’est le cri de guerre en vigueur.

Et du coup c’est la guerre. C’est comme ça dans le Périgord.

Rencontre au bois, hier matin. Je me suis levé avec l’odeur du mycélium aux naseaux, je me suis fait un caoua et hop, panier sous le bras, me v’là en route. Je suis pas le premier, ça saute aux yeux : les bois ont été battus de bottes et de bâtons fouisseurs, les fougères aplaties et faut vraiment connaître pour s’en dégotter la douzaine, mais je dois dire qu’ils sont mimis. Deux têtes nègres et le reste en bolets. Je sifflote des chansons à la con, très mal − avec un dentier, la chose n’est pas gagnée d’avance − quand j’aperçois le fils Alacoul, son bide et sa moustache en plein milieu de chez moi. Chez les Alacoul, y a la mère et le fils, surtout ; le vieux on le voit pas. la vieille, elle peut plus arquer sans peine, alors maintenant c’est le fiston qui ratisse. La vieille, je te l’avais jetée un jour de juin, sous la saucée, avec ses deux poches pleines de girolles, qui m’avait foutu le souk dans mes filons à retourner les lits de feuilles comme une laie. Je croyais être à tout jamais débarrassé des Alacoul et voilà que je tombe sur le fils. Dans la famille Porcachon, je demande le fils et on me refile une grosse merde teigneuse… Gras, con et gascon, le fils, et que je le tance :

− Hé monsieur, z’êtes pas chez vous, que je sache…

− Ouais mais moi je paye mes impôts…

− Moi aussi je les paye, que je dis. Il me mate, l’air mauvais.

− Mais moi je paye des impôts sur mes bois.

− Mais c’est pas vos bois, c’est ceux de Papillon Bleu (notre proprio − honni soit son nom !).

− Ah mais moi je fais ce que je veux, je suis de Crassac, moi. (Il est entendu que le Cyp et sa bande ne sont que de sales estrangers, hein…)

 

Il a le panier plein, il continue comme si de rien n’était, je marche à trois mètres de lui, en parallèle ; il se dirige vers la châtaigneraie ; je le charrie en l’accompagnant. On se sépare. On trouve encore des pithécanthropes de nos jours, surtout dans certains recoins du Lot. Mieux reconstitués qu’au Museum, même. Vivants.

Je suis dans le pré, je vois une vieille, panier au bras, des cèpes dedans. C’est Annette, une cousine de Papillon Bleu.

− Pas la peine d’aller plus loin, Alacoul junior a tout raflé, je gueule (elle est au loin). On se rapproche.

− Oh ! mais vous en avez trouvé deux beaux ! Des têtes noires, ça crée de l’envie. Il faut dire que c’est bon, et pas qu’un peu.

− Et alors, Cyprien, comment vous allez ?

− M’en parlez pas, Annette, avec ces salauds qui vont nous foutre dehors, j’ai la haine vissée.

− Mais vous allez bien vous trouver quelque chose à louer, non ? C’est quand, que vous devez partir ?

− En mars prochain, mais pour ce qui est de trouver à louer, c’est niet. Y a plus que des gîtes et des maison à vendre pour les Hollandais plein de fric. Nous autres, on peut aller se faire voir. On peut payer deux mille cinq de loyer et pas plus et y a rien à moins de trois mille, dans le coin… Ah, putain que je les hais ! Mais je me laisserai pas faire, Annette, si je trouve rien je reste, et merde ! et qu’ils m’envoient les huissiers, ces empalés, je les attends !

 

Je sais pertinemment qu’Annette joue tout sucre avec moi. Pas de vagues, dans le Lot, c’est l’inflexible règle de ce département cliniquement mort. Crassac n’est qu’un cimetière entouré de résidences secondaires et de gîtes. L’école a fermé il y a neuf ans (avec 17 élèves, un instit génial et personne pour oser lever le petit doigt ou s’indigner…) et la municipalité a fait retirer le panneau « traversée d’enfants » à l’entrée du bled. Un village sans école n’est plus un village.

Annette s’en prend plein les oreilles et je sais qu’elle va s’empresser d’aller raconter tout ça à notre voisine Radegonde, la fille de Papillon Bleu.

C’est que Radegonde a dans l’idée, avec son homme (Monsieur Pivert) de nous bouter dehors et de s’installer chez nous. Pour ce faire ils ont imaginé une magouille vraiment peu ragoûtante.

1) Profiter d’une fin de bail prochaine (pour nous, c’est à la mi-mars prochaine) de façon à ce que Papillon Bleu et son homme puissent prétendre récupérer notre maison pour y revenir habiter.

2) Faire les travaux (c’est-à-dire saccager ce qui fait le charme de notre vieille maison).

3) Installer Fifille et son con de mec à notre place en douceur. 300 mètres carrés pour deux personnes, c’est pas mal vu, hein ?

Légal, mais parfaitement dégueulasse.

 

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