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L’asso de MC

24 août 2001

Ça bouillonne dans la cocotte. Je suis à fond dans le social : mon chômedu clignote rouge, on va se faire virer de la Cazelle, il fait beau, il fait chaud, l’ami Frédo vient de nous offrir une splendide 4L à l’œil, je me suis offert une journée à rien foutre même si c’est faux vu que j’écris, présentement. Je me suis tapé une dinde farcie de paperasses : Assédic, assistante sociale de la SGDL…[1] Il faut le faire, parfois. La vie est chose sérieuse pour certains, enfin pour quasiment tout le monde sauf moi et trois autres pelés.

25 août 2001

Fabrication de la rubrique « Les Amours » [NVDF (note venue du futur – 5 août 2015) : cette rubrique du Sitacyp est incorporée sous forme de billets directement dans l’Icyp]. Pastis, cahors, amour et compagnie, et encore je dis pas tout. Ah que voilà une belle journée. Sauf que les frelons s’agitent à mort. Sales bêtes. Pas moyen de siroter peinard sur la terrasse, ça défile à raison de 3600 à l’heure, ça fonce en larguant des jets de fiente au dessus du perron et ça file droit dans le bois derrière la mare, passé la boîte aux lettres. Et le soir, on s’en ramasse de huit à dix sur l’ampoule du dehors, qu’on dégomme au Raid® en bombe noire (le truc qui crache un jet tout droit, tout blanc et qui te les stoppe net).

27 août 2001

Je bosse sur MC ainsi que sur Gégé, dans « les Haines » [cf la NVDF précédente : Gégé aura droit à son billet dédié sur l’Icyp un de ces quatre…] , la préface de La Liste s’orne désormais d’une image. À une heure moins le quart, j’en suis là… Miam et à toute.

28 août 2001

Je continue à bosser sur MC. Je rassemble tout un bintz pour faire monter une mayonnaise bien moutardée et qui me monte au nez depuis fort longtemps : la galère d’un Poulpe, le mien en l’occurrence (Pour Cigogne le Glas, N° 163 de la collection Baleine)… Ça va chier, j’vous dis ! J’aime cracher dans la soupe, surtout quand elle pue.

29 août 2001

Pas foutu grand-chose sur le site, sinon glander face à la page et réfléchir un max. Le temps a changé et il est à la réflexion, aux petits nuages et aux grosses menaces d’orage. Hier dans la nuit c’est passé pas loin, Annie a vu le ciel se zébrer de rouge vif vers trois heures du mat’ et sur France Inter ce matin, ils annonçaient que ça avait craint en Dordogne et dans la Gironde. Hier soir on a tout emballé la vieille vigne à chasselas que l’on bichonne, mais ça n’a servi à rien : trois gouttes et un coup d’arrosage gratuit en fin d’après-midi. On a replié les draps (dont celui en lin pur d’une vieille tante morte pucelle à Annie). J’adore plier les draps avec Annie. Un petit rituel qui ne se refuse pas.

Sinon c’est la rentrée. Gaspard en CM2 et Shanti CM1. Fatche ! Ils sont des grands, maintenant. Bien rigolé au dîner et avant. Le truc, c’est quand je descend de ma machine, et que je suis tendu, nerveux et heureux comme pas deux. Là, je déconne franco et les enfants se gondolent. Quand ça se bidonne pour trois ronds en plein frichti. Ce soir au menu : filet mignon de porc fermier − un délice à 40 balles le kilo − et petits pois au beurre, tout con tout bon. Ça change vraiment d’avoir à décrire des salauds, quoiqu’en ce moment ce soient plutôt des salopes. Mais avec l’unification des sexes et du monde, je dois avouer que les filles ont du retard à rattraper et qu’elles n’y vont pas avec le dos de la petite cuiller. Manque de bol, c’est vous et moi qu’on se les farcit. Et je dois bien avouer qu’il n’y a pas pire qu’une pétasse en mal d’autorité.

31 août 2001

Oh merde ! L’autre jour, je m’étais mis en transe à raconter ma fuite… et, comme un con j’avais oublié d’enregistrer. Du coup va me falloir re-transer. Heureusement qu’il y a de l’herbe, comme le chantait Moustaki. Et de la bière. Puis j’ai collé des fonds gris beige et des transitions de pages, ça fait plus chic et c’est plus doux à nos pauvres petits yeux. Continué à bosser sur MC.


 

MC

 

MC, c’est à la fois de l’histoire ancienne et pas encore tout à fait.

En mars 97, j’arpentai les rues de Vieussac en quête de tabac et de pain, quand je croisai le sillage d’un couple fort étrange, composé pour sa partie femelle de MC, encombrant de sa masse gibbeuse le faible rai de soleil froid dardant ma couenne, et pour sa moitié mâle d’un alcoolo fluet tout autant que voûté, que j’avais déjà maintes fois poussé du Caddy à la caisse de l’Intermarché du coin, tant il flemmait au hasard, hésitant à s’engager dans le couloir étroit constitué par l’entre-caisses aux barres nickelées (à l’instar de ses pieds). La gonzière, elle, tout en loches de 105 E sous-tendues de Dim’Up, ainsi qu’un cul majuscule surhaussé à l’hélium, se dandinait telle une génisse de race Holstein face au corridor terminal de l’abattoir, offrant son cul au nez du Filochard, plongé dans son cabas rouge vif [mais rien ne rendra jamais la lueur électrique émanant du précité cabas sous l’éclairage au néon − blanc industrie − de l’Inter de Vieussac]. Le contraste est tel qu’il vous saisit aux tripes lorsqu’il est associé à la vue dorsale d’une petite vieille teinte au permanganate et qui lestement vous moleste afin de vous piquer la place.

L’encart ci-dessous est à côté de la plaque…

~*~

 

J’avais déjà croisé ce bétail-là ailleurs, mais comme l’affirme le Mizio (OK, il sévit , si vous y tenez vraiment… et même s’il bosse pour les zéditions Baleine − bientôt dans la rubriques « Les Haines », sous-rubrique « Les Éditeurs », je lui pardonne bien volontiers ] ) :  <== {ce smiley involontaire, néologisme et pictogramme nouveau-né pour gauchers [dont je suis], se mate en opinant latéralement et de gauche à droite face au moniteur ; il exprime un dédain sans borne avec les muscles du cou plissés en collerette et contractés à 8G.} Du coup j’ai l’air d’un con : j’ai perdu le fil. Faut dire qu’il fait 31°C et que le ventilo est sur max et qu’il m’énerve, quoi que pas autant que Rocky, l’aîné des coqs qui nous les gonfle dès six heures du mat’. Bon, je me fais une pause, je me prends la Bible (Ginette Mathiot, Je sais cuisiner, Livre de Poche) et je me répète la recette. Le précédent, c’était Cauvin. Oui, le coq Cauvin. Lui-même. Dur à plumer mais vachement honoré. Un de ces quatre, faudra que j’inaugure une rubrique « BECQUETER CHEZ CYP ». Ce que je fais derechef. [NVDF du 6 août 2015 : cette rubrique du Sitacyp sera insérée dans l’Icyp sous la forme d’une page dédiée… à venir.]

~*~

 

Bon, j’avais déjà été à une réunion de l’asso Punica il y a deux ans, sur les conseils de mon AS[2] abhorrée. Filochard et MC présidaient une AG houleuse à la mairie de Vieussac. Ça n’avait pas l’air de gazer dans les rangs des adhérents. Punica donnait dans le social : une association de réinsertion, ça s’appelle. Une poubelle fort pratique pour les AS du coin. Mais là, ils se fripaient la gueule comme des chiffonniers et Filochard était manifestement bourré et quand il en tient une bonne, le Filo, il s’envase dans le pâteux, il se voûte encore plus et contemple les mouches. MC tenait la forme, elle, qui vitupérait à l’encontre d’un type barbichu, lui reprochant de n’avoir rien foutu quand il bossait à l’assoce. C’était miteux, surtout sous les néons. Et là, soudain, alors que j’échangeai avec eux une petite foule de banalités, MC me demanda ce que je faisais en ce moment.

− Je crois que je vais me réinscrire au RMI, vu que le plan avec Gégé, hein, je l’ai eu dans le cul.
− Mais t’as qu’à venir bosser à Punica, on a justement besoin de quelqu’un. Le type qui gueulait, là, il animait l’atelier d’écriture, et t’es écrivain, non ? On peut te dégotter un CES d’un an et on n’aura aucun mal à le faire renouveler au moins deux fois d’affilée, et peut-être même qu’on pourra te bricoler un plein-temps à la sortie… Y a des subs qui tombent, en ce moment, et je connais bien la fille qui s’occupe de tout ça, à la DDASS… C’est une copine.

J’ai pas trop réfléchi, j’avais besoin de pognon et puis un atelier d’écriture pourquoi pas, hein ? Faut s’intégrer, vieux Cyp, faut s’intégrer, tout ça… t’as passé l’âge, tes gamins ils grandissent, à chaque coup de courses chez Leclerc le Caddy s’enfle un peu plus et le chéquot que t’y laisses est un peu plus joufflu. Faut manger, quoi, et t’es pas tout seul, et ça fait un an déjà que t’as envoyé ton Poulpe chez Baleine (voir la rubrique « Les Éditeurs »  [NVDF du 6 août 2015 : cette rubrique du Sitacyp sera intégrée à l’Icyp dès que possible] ) et que t’as pas de réponse. Vont pas te le prendre, à tous les coups.

− OK, j’ai dit.
− T’as qu’à passer lundi matin quand t’auras posé tes enfants à l’école.

*

 

C’est ainsi que j’ai pénétré le pitoyable univers des branchés quart-monde. J’ai posé les mioches à Pouliviac, il fait très laid et c’est tant mieux, parce que même si je suis farci de bonnes intentions, la perspective d’avoir à gratter à heure fixe me fout les boules. Un an, mon gars. Vivement le minimum vieillesse. Il est neuf heures et quart quand j’arrive à l’asso, et je croise Filo qui rentre du troquebar.

− Ouais, salut, j’ai été me prendre un café. MC va pas tarder à arriver. Y a pas la pointeuse. Il pue le rouge. Je le détaille; il a l’air de se tenir une vieille cinquantaine bien tassée, mais c’est la couperose qui lui fait ça. Il a les cheveux fins et filasses qui lui frottent le col de son manteau long, y déposant un lustre et des pellicules. Les yeux très bleus, le nez très long, la lippe retombante. Il me tient la grappe pendant qu’une fille passe, l’ai excité, speed et qui claque les portes. C’est Lucy.

− Elle est en CES aussi, qu’il me dit.
− Et elle fait quoi ?
− Ben on sait pas trop, pour l’instant elle est là. Lucy hurle dans la cuisine, au premier.
− FONT CHIER ! FONT TOUS CHI-IER ! Et toi, Filo, t’as vu ta gueule ? Non mais T’AS VU TA GUEULE ? Et c’est qui celui-là ? Elle me pointe du doigt, les yeux rouges, crépue, la fringue pas nette. la haine.

Filo s’écrase. Il me laisse en plan; ils montent. MC entre en coup de vent. Je n’avais pas encore remarqué combien elle est hideuse. Boudinée dans un gros pull à col roulé, le cul moulé dans une grosse jupe en laine. Plissée, crispante. Mais je suis un bon con et j’ai besoin de ces putains de 2700 balles par mois pour vivre, alors je fais avec ; j’arrive même parfois à la trouver sympathique − car MC est une fille et que j’ai la fâcheuse tendance de beaucoup trop pardonner aux filles… bien que de nos jours je devrais pas. Une tignasse noire et mal coupée sur un tout petit crâne, avec juste en dessous, mal posés, deux yeux de hyène aux cils de biche, puis des joues et un menton en poire à la Louis XVIII, des épaules à la Béru, deux gros bras flasques, le ventre mou, des pattes à poils et un gros slip de foire bleu pâle à demi transparent sur des cuisses entr’ouvertes, qui s’exhibe au bureau, elle de trois-quarts et dos à l’ordinateur, moi tout de long vêtu [j’exècre à m’exhiber, ne serait-ce qu’un bras]… et elle, MC, ma nouvelle patronne, ma bosse, qui relate ses inepties et qu’il faut que j’écoute. Une asso intermédiaire, − c’est comme ça que Punica se définit dans le jargon idoine, l’Associatif Pointu : un truc pour les zonards, un machin qui leur vient en aide, avec une piaule d’urgence qu’on loue à cinq cent balles par mois, des tas de projets pour les ceusses qu’auraient encore envie de replonger au taf, une sub’ de 90 000 balles par an de la DDASS − sans compter celles qu’on peut aller pêcher en y allant au flanc −, une autre de 15 000 rien que pour l’atelier d’écriture dont je suis nommé chef en chef. Un atelier qui n’a jamais fonctionné que sur le papier, comme tant d’autres, me confie-t-elle. Mais je suis naïf et je découvre. En tout cas, pas de doute, on peut nager dans l’illégalité en toute quiétude et ça me plaît. On peut ne rien branler et gagner quatre ronds. En faisant semblant, comme les trois quarts de la population. 2700 balles par mois. Un putain de luxe quand on est au RMI. Un CES d’un an. Le tout petit bonheur à pas cher.

Dans cette ouate débile qu’elle me débite, transparaît le fait que l’écrivain n’est pas qu’un écrivain, de nos jours. Il doit produire, le gars : il lui faut prouver son boulot. Sinon couic. Après tout il a choisi, hein… Bon, c’est comme ça et j’ai décidé… mon cul que j’ai décidé quoi que ce soit ; je me trouve plongé dans l’exotisme le plus cru en moins de deux, le souffle court. Jusqu’à la lie, jusqu’au trognon, un an durant, peut-être deux je n’aurais d’autre choix que de cohabiter avec ce troupeau de nases.

Je prends le rythme très rapidement. Après tout j’ai pour habitude de pratiquer le dicton anglo-indien qui édicte que duty is duty. J’aime turbiner.

Mais à Punica, c’est tout autre chose qui m’attend. MC me demande sur un ton suave et très minette [le tromblon chiffre ses 48 balais et se balade en minijupe laineuse, à l’instar de son entrejambes velu, sous-culotté de translucide, et qu’elle exhibe à tout bout de champ, adossée à sa chaise, les bras en arrière] de créer un atelier d’écriture. Certes. OK, je n’ai pas l’habitude de faire traîner, alors on commencera dès la semaine prochaine.

Je me retrouve donc autour d’une table au plateau de gros verre au rez-de-chaussée avec MC, Filo, Lucy, le pizzaïolo de Vieussac, Dora et son mec, avec des feuilles blanches et Lucy bourrée jusqu’à l’os, Filo qui passe et repasse en grommelant, MC qui n’arrête pas de gigoter sur sa chaise, de sauter sur le téléphone dès que ça sonne (toutes les trois minutes) et Dora complètement jetée, hallucinée, qui me saute sur le râble. Elle veut jeter sa vie sur du papier, rien d’autre, et c’est certainement la seule qui ait vraiment besoin de mes services en tant que psy à quatre sous. Je fais ce que je peux.

− Et toi, MC, tu le vois comment cet atelier, pour toi ? Tu as envie de quoi ?
− Ben j’sais pas, moi, après tout c’est à toi de nous dire. On la sent excédée.
− Ah, moi je fonctionne pas comme ça. Dans mon atelier on écrit ce qu’on veut, je suis pas un prof et on n’est pas au bahut, que je sache. Alors tu me dis ce sur quoi t’as envie d’écrire et voilà…
− Alors je vais raconter mon enfance. T’auras qu’à me faire trois, quatre pages pour le coup suivant.
− Excellent, et toi Lucy ?
− Oh, moi…
Elle laisse traîner ostensiblement un carnet sur la table, déjà noirci d’une écriture hachée, à peine déchiffrable. Je le chope. Il y a des mots dessus, bien sûr, des mots déchirés et lumineux en provenance de l’alcool. On ne dira jamais assez ce qu’on doit à l’alcool et Lucy encore moins, qui n’a pas d’âme. Elle qui l’a troquée un jour contre un litron de blanc. Depuis, elle est total salope. Des fois on n’a pas le choix. Enfin, on peut toujours faire comme elle et faire une croix sur soi de son vivant, d’ailleurs point n’est besoin de boutanche pour ce, tant d’autres le font en s’enfermant dans une carrosserie métallisée, un pavillon à chier, une chambre de mort à lit de 140, avec une moitié qui ne vaut pas le quart (et lui non plus, ce qui ne fait pas plus d’une demi-portion à tous deux).

Je me fous des alcoolos, j’en suis. [NVDF du 18 août 2015 : quelques années plus tard je n’en fus plus…] Mais qu’ils ne viennent pas s’étaler sous mes yeux. Je contrôle, moi. Ils sont à 12 sur l’échelle et moi à 3. Bien entendu, à l’instar de la Caroline et de quelques amis, nous allons parfois gerber dans les buissons, mais dignement alors : le pas trop droit, toutes étoiles tournoyantes, le haut-le-cœur impec’. Sans faire chier les autres. Si, parfois tout de même un peu, avouons.

*

 

Outre Lucy, Filo et MC, il y avait une comptable à mi-temps, Agnès. Qui se faisait chier, outre qu’elle se faisait aussi vampiriser par l’immonde MC. Je vais vous dire, faut vraiment y croire pour zéler aux prix qu’on est payés. Faut vouloir. Se lever le matin, se laver le museau, s’enfiler un caoua pour s’enfiler ensuite dans la bagnole, poser la marmaille à l’école, arriver à neuf heures… et tourner en rond. Faire semblant, c’est ça le grand truc. Bon, il n’y a pas que dans les associations 1901 genre Punica qu’on s’emmerde à rien faire tout en faisant semblant. Mais quand même, si c’est là l’image qu’on nous présente du monde du travail, faut pas se leurrer, c’est nul et ça donne pas envie. Celle qui faisait le mieux semblant, c’était MC. Dynamique, la dame s’agitait toujours vainement en tentant de noyer sa nullité sous un jargon délicieusement abscons et des coups de fil à n’en plus finir avec les autres nénettes en charge de la pauvreté locale. Car il ne s’agit que de brasser de la sub’ et de se payer au passage en culpabilisant les CES à mort. Des garde-chiourme de luxe, voilà ce que sont ces vautours de l’associatif social. Peut-être pas toujours, mais trop souvent tout de même.

Or donc jour après jour je me pointai au burlingue. Je faisais mon petit atelier d’écriture et j’observai. Observer, c’est ma méditation à moi.

Neuf heures, j’arrive. Il n’y a personne. Filo dort au premier. J’ouvre les volets et j’aère au rez-de-chaussée. Ça pue. Le mec qui loue la piaule d’urgence n’a pas tiré la chasse, on dirait. Puis c’est humide. Le truc d’aujourd’hui, c’est comment faire passer les disquettes de ma machine à écrire sur le PC maison. Je n’y comprends que pouic mais je m’acharne… et c’est ainsi qu’un beau matin je suis tombé en informatique. Depuis, c’est moi qui règle tous les bugs dont ces machines sont pourries.

− Hé Cyp, tu peux pas me faire ça ? Et ça, et ça ?

*

L’atelier tourne, ça fait des bulles. Il y a Dora et ses textes, d’abord. Dora est mal, très mal. HP et compagnie. Passée de dope lourde à gros médocs. Le thème de l’atelier est fort simple : on se raconte, on se cause, on s’écrit. Et elle cause, Dora, elle cause. Elle est d’un gros bourg à vingt bornes de là, dans le Lot-et-Garonne. Le seul bled industriel du secteur. Une grosse communauté d’immigrés, très mal vus comme de bien entendu. 22 % aux élecs pour les fachos…

Un petit extrait de sa prose. C’est une histoire vraie. J’ai très légèrement remanié le texte et modifié les noms, ça va de soi…


 

L’HISTOIRE DE DORA

 

Je suis tombée amoureuse, un soir. Je vais résumer comme ça : mon copain Charles, et Anna, on vit quasiment à trois… J’ai quarante-quatre ans, trois enfants, quatre mariages, divorcée, et ma vie de patachon derrière moi.

J’ai rencontré Charles et Anna il y a trois ans et depuis qu’on se connaît, c’est magique. On se fait du bien mutuellement sans se forcer; on s’aime, mais alors on s’aime tous les trois.

J’aime Anna, j’aime Charles, Charles m’aime, et j’aime Charles et Anna.

Charles, avec qui j’ai des rapports spéciaux, amicaux, très forts, me disait souvent, ces derniers temps : Dora, franchement, tu devrais te trouver un mec.

Et moi, ça ne me plaisait pas du tout. Déjà et d’un, ça part du principe que je chercherais. Quelle horreur! Donc à la limite ça m’énervait plutôt. En plus je trouvais qu’il avait l’air de se foutre de moi en me martelant ça.

En général je cherche pas, je trouve; c’est comme Picasso, qui cherchait pas et qui trouvait.

Un soir Anna en a eu ras-le-bol de garder ses gosses et les miens − elle en a quatre − toute la journée et de me voir me balader toujours avec Charles à droite, à gauche. Et pour cause, qu’elle en avait marre, parce que Charles est mon copain, qu’on s’éclate bien tous les deux ensemble; que ça nous rappelle quand on était jeunes, qu’on zonait et tout…

Je le connais depuis trois ans, mais on a le même passé : junkie, boum, ça percute. Et qu’on a le même âge, qu’on est de la même époque… c’est pour ça que ça gaze bien entre nous.

Anna en avait marre, elle était fatiguée, ras-le-bol et tout. Charles en était à son deuxième pack de douze. Chiant. J’ai dit moi je m’en fous, que je sorte avec Charles ou que je sorte avec Anna, pour moi c’est toujours le pied, d’un côté comme de l’autre et, total, Anna me dit d’accord.

Elle s’engueule avec Charles : tu nous fais chier à pas bouger; il n’avait pas envie de sortir, de toute façon. Il avait bien raison parce qu’il devait sentir le truc arriver, va-t-en savoir… L’intuition masculine, on n’en parle jamais, mais…

Du coup on se retrouve toutes les deux. On n’a pas fait trois pas dehors, je lui dis : attends, tu vas voir, Anna, on va bien rigoler. Elle avait la dose, moi aussi et j’avais vraiment envie de me défoncer. C’était vendredi soir, j’étais en week-end et puis y avait rien eu de spécialement drôle autour de moi…

Alors, on va se faire la grande tournée, voilà, voilà… et on a commencé à faire un bar, deux bars; enfin, Fumel c’est quand même très, très vite fait, alors on est tombées dans des bars nuls où on était jamais allées, pour atterrir dans un café arabe.

Avant d’entrer, Anna me chope par la manche : Dora, y a problème, à cause de Charles : on lui doit des sous, au patron du troquet…

Je te l’ai poussée dedans, moi… Alors, évidemment, c’est un café qui est quand même spécial, hein. Deux nénettes qui entrent dedans, à fond chez les Arabes…

C’est le café des Fonderies, qui porte mal son nom, vu que les hauts-fourneaux, ça fait déjà huit ans qu’on les a fait sauter, ici.

Et, on s’est pointées au zinc toutes les deux, et en moins de deux. On avait déjà fait plusieurs bars, on était bien joyeuses, et y avait pas que l’alcool. Il y avait deux mecs, deux beaux mecs dans le bar, -surtout un. On rigolait, on a sympathisé très vite et puis il y a eu un truc avec un des deux Arabes. J’ai été captée par son regard, je n’ai pas compris, je me suis retrouvée dans ses bras.

Ça a été très vite, m’a dit Anna. En plus c’était un Arabe. Pas de problème en soi, mais j’étais jamais sortie avec un Arabe. Anna me voit avec un Arabe, elle était sciée; j’étais tombée amoureuse d’un coup. Raide net.

C’est un Kabyle, il a les yeux verts, en plus il a mon âge, quarante-quatre ans. Il n’est pas trop jeune, parce que, les petits jeunes… Alors c’est là que ça se complique. Tout de suite ça se complique. Le fait que je sorte avec un Arabe, c’est rien. Donc me voilà fine amoureuse…

Je suis sortie un moment avec le mec. Je suis allée coucher avec lui dans la voiture. Le pied total, parce qu’il était super cool, super gentil, mais vraiment gentil, gentil gentil gentil. On retourne au bar. C’était plein de monde; Charles était là. Il n’était pas content que je sorte avec l’Arabe, Nordine. Alors je me suis dit qu’il il me faisait une petite crise de jalousie, tu vois, le gros truc : on essaie de rentrer Dora, mais Dora veut pas rentrer parce que Dora elle était défoncée, bourrée et amoureuse, et dans ces cas-là, pauvre, je ne bouge plus… Il y avait une ambiance folle dans ce café, c’était le bonheur total. A un moment ça a merdé, vu que j’étais censée rentrer à la maison avec Charles et Anna, chose que j’allais absolument pas faire; alors toujours est-il qu’à un moment j’ai dû ramener du monde, parce qu’il n’y a que moi qui ai une voiture -toujours la même chose-, et que je n’avais plus que Nordine à poser chez lui, tranquille. Le bonheur était là, assis à côté de moi. Il était deux heures du matin, qu’est-ce que je vois sur la route ? Jeannot, en fauteuil roulant, là, en pleine nuit, qui me dit d’arrêter, d’arrêter, sur la route, comme ça. Il est complètement shooté, Jeannot. Percuté total, mais total. Je m’arrête, il était avec un autre gars et son chien; il voulait qu’on le ramène chez lui. J’ai embarqué tout le monde dans la voiture et du coup j’ai eu envie de rester avec Nono, je ne sais plus pourquoi… parce que j’étais contente de voir, le Jeannot, tiens… C’est un mec avec qui j’accroche vraiment bien. J’ai dit à Nordine que je restais avec Jeannot. Ça lui a fait un peu bizarre, que ça parte comme ça mais il a été pris de court. Donc pof, au revoir, ciao.

Jeannot, chez lui, tout était cassé. Sa version à lui c’était que les flics étaient descendus, qui avaient fichu le souk. la porte était défoncée, coincée, il a fallu passer par la fenêtre. Un merdier, un MERDIER! Il avait quarante lapins dans la cuisine, par terre, vivants. Les merdes de lapin c’est pas sale, en soi, c’est rond et tout, mais quand ils sont quarante à piétiner dessus, plus le chien qui chiait partout, le petit chat idem, et tout… L’horreur.

Il avait été visité et il avait même été tapé, infirme ou pas. En fait c’est une bande de zone qui lui a fait le plan, vu qu’il dealait de la poudre et qu’il a dû faire un truc pas cool avec eux vu comment ils l’avaient arrangé. Ils avaient sûrement leurs raisons.

J’accrochais bien sur Jeannot, physiquement et tout, bien qu’il soit un peu jeune pour moi. Total, j’avais froid, il a dit qu’il avait un pull. Le pull était dans ses bras… Ah ben qué bonheur! On s’est retrouvés tous les deux au pieu, sans problème puisque y avait pas de problème. C’était vraiment amical, très fort, très amical, et puis en même temps il me plaisait et puis moi aussi et je me suis dit : je sors des bras d’un mec, ça fait curieux.

J’ai couché avec Jeannot, c’était super bien. Et je suis partie, je suis rentrée chez moi.

Le lendemain j’ai revu Nordine, on a discuté un peu, et là, j’ai sympathisé avec le patron du bar, soi-disant appelé Auguste, -mon œil, c’est pas arabe, ça.

Ils m’ont dit : on est invités chez des amis, on l’a promis, faut qu’on aille ce soir, à Agen, donc faudra que tu viennes avec nous. Franchement ça me faisait chier parce que je les connaissais mal. Débarquer dans la famille, bon… Nordine a réussi à me faire accepter l’invite, alors que j’avais pas trop envie. On devait manger le soir à Agen, ça fait quand même une bonne trotte et à neuf heures on était toujours au bar. Je comprenais pas trop, mais j’ai dit bon, on se pose pas de questions, laissons faire, il assure, c’est le rôle du mec. Chez les Arabes c’est comme ça, je suis la fatma, faut pas trop ramener ma fraise, du premier coup, surtout que la veille je m’étais pas faite chier…

Donc nous sommes partis tous les trois, avec Auguste derrière, et Nordine qui conduisait. Super voiture, cool, musique, génial, bien. la veille j’avais bu et ça ne me réussit pas. J’avais pas trop la forme, fumer ça allait mais fallait pas trop que j’abuse. J’avais dit que je ne toucherai plus une goutte d’alcool dans la journée, et je l’avais fait.

On arrive chez les amis. Une femme, le mec, le copain, tous allongés sur les canapés. Bizarre, mais bon. Coutume arabe : on t’invite, tu restes couché, c’est curieux mais passe. la fatma était là : Soraya. Une beauté, oh la la, une beauté.

Moi je le sentais pas, et je me sentais mal, et bon, que faire? Alors je leur dis que je suis désolée, que je m’excuse mais je fais mon petit stick… Chacun ses coutumes, hein? Il était pas content, Nordine, que je fasse des sticks, mais, moi je t’emmerde et je me le roule. Et les autres? il me dit. Oui mais j’suis désolée, moi on m’invite, j’suis comme ça, je leur ai rien demandé…

Et là Soraya me verse absolument un verre de Malibu. Méchante dose. J’ai refusé, j’avais dit que j’étais malade, que je toucherai pas ce soir.

Elle s’était déjà servie, les mecs buvaient autre chose et j’étais coincée, j’étais obligée de boire sinon j’aurais été impolie. Ça me plaisait pas mais j’en ai bu trois goulées, et là, quinze secondes après je me suis levée, je me suis excusée : là il m’arrive un truc par derrière la tête, hein, méchant, méchant, je me suis levée, et j’ai atterri sur le canapé.

Alors là j’étais mal. J’ai eu l’impression que je suivais quand même la conversation, derrière moi. A un moment, je prenais des baffes, mais vraiment fort, mais elles me faisaient pas mal, et je ne pouvais pas revenir; je pouvais pas, je pouvais pas, j’étais trop loin.

Et c’est là que… ça me paraissait déjà bizarre parce que, être défoncée, alcool et tout, bon, je connais. C’était pas la même chose, et ça m’a rappelé quand on me faisait des électrochocs, dans le temps, à une certaine période de ma vie, y a au moins vingt ans, oh oui plus de vingt ans. Quand on te fait émerger. Un truc médical, Pas la santé, le vin, l’herbe ou autre chose. Un truc médical, froid, figé; et j’ai replongé.

A un moment dans la nuit Nordine est venu, on a fait un petit peu l’amour, sans trop faire de bruit. J’étais pas sûre que ça soit lui qui m’embrassait, j’ai même cru que c’était Auguste. Ça s’est arrêté là et puis après, le matin vers cinq heures Nordine est revenu, il m’a dit qu’il avait dormi, que maintenant on pouvait repartir.

J’ai réussi à émerger, j’ai repris mes godasses. Je me sentais un peu trempée. Ça dégoulinait dans ma culotte, mais plus qu’à l’ordinaire.

Le lendemain j’ai revu Nordine et puis on s’est retrouvés au bistrot, puisque maintenant j’y prenais pension et que j’y étais chez moi.

J’avais ma salle pour aller fumer mon stick, parce que sinon… bon, discret, moi j’étais bien, là. Il y avait une bonne femme au bar, et un super beau mec, Karim, qui se demandait comment j’étais tombée dans les bras de l’autre, et pas de lui… Nordine est entré. Direct au zinc.

Ils m’ont fait un scénario à la con. Karim a raconté à Nordine que j’étais venue la veille avec Anna, l’après-midi avec les gosses boire une petite menthe à l’eau, ce qui était vrai, et puis qu’après ça, un mec était venu, qui m’avait fait un petit signe du doigt, et puis que j’étais partie avec. Con, le truc. Tout pour créer la jalousie.

Au début je les écoutait un petit peu, gentiment, mollement. Je me suis dit qu’on allait pas accrocher sur une histoire con comme ça, mais mon Nordine, il marchait à fond.

Ils comprenait pas. Ah ben j’ai dit : attends, Nordine, si tu te la joues jeune et jaloux, moi je vais te donner du concret. Et c’est là que je lui ai raconté qu’hier quand il m’avait raccompagné, après qu’on ait fait l’amour, et bien que j’avais fait l’amour avec Jeannot. Voilà.

la gueule de Karim. A côté, la gueule de Nordine! Elle était bien, hein, elle était bien! Je me dis qu’est-ce que ça va faire? Qu’est-ce que ça va faire? Ça bougeait bien, j’ai dit p’têt’ que j’vais m’prendre quelques coups… Ah! Ce sont les risques, hein…

Bon alors là, grosse discussion, on y a passé un long moment, j’en ai rien à faire, j’m’en rappelle plus… ouais. Suite à quoi Nordine était tellement merveilleux, malgré cette histoire, qu’il encaissait somme toute bien… Ouahhh, alors là ça c’est cool à un point! Parce que c’était vraiment le mec évolué, plus que la moyenne. Moi j’aime bien.

Un jour je l’ai fait venir chez moi, dormir dans MON lit, enfin même pas mon lit parce que j’ai pas de lit, je dors sur le canapé, avec la petite. Tout le monde a des lits sauf moi, je suis très bien comme ça, mais là, quand y a un problème de mec -c’est pour ça que faut pas qu’y en ait trop, parce que ça perturbe la maison-, il faut pas rater son coup.

J’étais persuadée qu’avec Nordine, c’était à vie. Je me voyais déjà au Maroc, Il m’avait raconté sa vie : il était divorcé depuis neuf ans, il allait me montrer les papiers. Bon, il avait une alliance, mais, non non, la sienne il la portait là -à l’auriculaire-, et il l’avait enlevée de là -de l’annulaire-. J’avais du mal à encaisser, ça passait pas, ça, mais je voulais pas accrocher, et puis je me suis entendue lui dire que je voulais qu’on se marie… il m’a dit : oui, ma chérie… Il était d’une gentillesse à n’en plus finir avec les gosses, quand il est venu à la maison. Il voulait m’emmener passer un week-end à Andorre, dans un hôtel chic, même.

On faisait l’amour, mais c’était le pied, et puis en plus fallait dormir dans les bras l’un de l’autre… et qu’il me tienne bien, puis surtout que j’aie pas froid…

Enfin bon, c’était comme si j’avais quinze ans. Enfin pour moi ça a commencé à dix-sept. J’y étais, total. A quarante-quatre ans ça fait un drôle d’effet.

Quand il est venu à la maison, j’ai présenté à mes enfants l’homme parfait. Arabe… Il faut dire que jusqu’à il y a peu mes théories c’était qu’au départ il y a des races humaines, et que ce sont des signes de distinction pour que chaque peuple s’épanouisse dans ses propres coutumes… et qu’il est souhaitable pour une harmonie générale que l’on respecte ces signes. Et je pensais aussi que si les choses se passent naturellement, on n’est pas attirés vers des cultures différentes.

Mais maintenant on est dans une période où tout ça a basculé depuis bien longtemps, et, compte tenu de tas de données actuelles, on peut se retrouver. Mais je n’étais jamais tombée amoureuse d’un Arabe. Surtout avec mes vieilles idées. C’était donc un grand pas dans mon évolution, où je me sens plus tolérante, hein, pas aussi raide. Donc, Nordine. C’était super…

Ça bougeait beaucoup à la maison, et j’étais toujours collée avec Nordine. Mais, il fallait bien que j’émerge de temps en temps chez Charles et Anna, et Charles il était FOU, FOU, FOU. Jaloux. Le soir il me cloîtrait presque.

Je me retrouvais avec Charles après cinq heures, sauf samedi et dimanche, à bringuer à droite à gauche dans les cafés et il me faisait des scènes, il m’agressait tout le temps. Je disais rien, j’étais en train de rigoler avec des mecs, certes, qui en plus étaient arabes. Je me sens bien avec eux, ils sont cools, ils sont beaux, la musique me plaît, et en plus j’ai un genre qui leur plaît : grassouille à point.

Charles m’a fait scandale dans tous les cafés, on se retrouvait à gueuler tous les deux comme des veaux parce qu’on adore ça. Hurler. Des fois il y en a qui nous disaient : mais vous allez arrêter tous les deux. On la mettait un peu en sourdine et on repartait après comme on voulait. Il était agressif. Il n’en pouvait plus, il a essayé plusieurs fois de m’empêcher de partir seule. Il me tapait sur la voiture comme un fou, il me menaçait, il me disait qu’il allait me taper. Il me disait : ce mec là, c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un sale type et tout, faut que tu sortes de là, c’est pas bien, t’es complètement ravagée, mais tu y es plus, Dora, t’y es plus….

Tu dis ça parce que t’es jaloux, alors c’est pas la peine, arrête, ne t’énerve pas comme ça, tu fais ce que tu veux, moi je t’emmerde pas, je te dis rien, tu mènes ta vie, laisse moi… tu m’as dit j’fais c’que je veux, et tu me fais pas chier. Et lui, super nerveux : c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un maquereau, c’est un maquereau!

Et ça m’est rentré dans la tête ; je me suis dit c’est pas possible d’être malade à ce point, de dire des choses comme ça. Et en plus Nordine est venu à la maison, chez Charles, le soir même. Charles : la GUEULE, la gueule de Charles, oh yeuh…

Ce que m’ont dit Anna et Valentine, ma fille, qui étaient là-bas, quand moi je partais, qu’elle se récupéraient Charles qui avait pas pu me retenir, et que c’était la folie. Anna m’a montré les bleus qu’elle s’est prise à cause de moi. Elle me les montrait gentiment : tu vois, regarde, ça c’est toi… Plein les bras, et j’ai pas vu le reste.

Elles m’ont expliqué, Anna et Valentine, il y avait la musique, Charles marchait, il dansait, toute l’après-midi : alors quand il marche et qu’il danse, elles disaient, il danse, il marche. On le connaît bien, il est quand même… hard. Et c’est pour ça que tant qu’il marche il nous fait pas chier plus que ça… Tout d’un coup BAOUM, ça le reprenait, ça repartait sur Dora et c’était la folie et alors là tout partait, le mur tapé, tout, et des tas de trucs comme ça et c’était, ça a été l’enfer, l’enfer…

Donc il me dit que c’est un maquereau. J’étais bien obligée de l’enregistrer. Je suis quand même une fille simple et directe, plus vite on va, mieux c’est, j’aime bien voir clair.

Je vais lui demander à lui, Nordine, il est le mieux placé pour savoir, ah, c’est vrai, hé ouais… Il me tardait de le voir.

Au café, tranquille. Cool, je le laisse atterrir quand il revient du boulot, pour pas trop lui sauter dessus. Monsieur était fatigué, en plus il avait fait des galipettes… mais peut-être un peu fatigantes. J’ai senti des trucs étranges, il m’avait énervée un peu aussi, il m’avait dit une horreur. J’ai profité de l’occasion, j’ai dit : au fait, euh, je voudrais savoir, parce que mon copain Charles, pour ne citer que lui, me dit, et puis en plus j’avais entendu d’autres trucs aussi. Anna : tu sais, il est connu par ci, par là, tu parles, sa femme! Il est marié, tout le monde connaît ses enfants, et bon, et j’ai dit d’un coup : est-ce que tu es un maquereau? Alors je lui ai posé la question. Alors, il me regarde, et comme je l’avais énervé quand même un petit peu, on s’est sentis… en plus il était super bourré. Il m’a dit que oui. Alors, bon, alors je me dis attends Dora, je me dis que la langue est différente, tout ça… Y a confusion, soyons clairs, comprenons nous, alors je lui ai dit : attends, on va détailler. Pour moi, un maquereau, donc par exemple toi, si toi t’es un maquereau, que moi je sors avec toi, -comme tu es un maquereau- moi je vais coucher avec des mecs et l’argent c’est toi qui le récupère… alors c’est comme ça?

Et il me dit : oui… J’hallucinais, j’hallucinais, j’avais le choix entre halluciner total, comme ça, ou de lui arracher la tête…

Après j’ai essayé de me calmer et de condenser ma parole parce que j’arrivais pas à en sortir une, et j’ai dit : mais tu trouves ça normal?

Oui, qu’il me dit, avec un bel accent arabe, qui m’excite je dois dire… -dans la gueule d’un mec comme ça, beau… Il faisait un peu Raph Vallone, tu sais, aussi. Super grosse bouche, comme ça, avec les dents en or. L’Arabe type.

Ouais, qu’est-ce que tu veux, il dit, quand des fois il faut, on s’arrange, voilà, c’est pas plus compliqué que ça…

Alors là j’ai compris. Et à partir de là, j’ai percuté dans un certain truc, curieux, et c’est là où c’est devenu grave, vraiment, pour moi, et où j’ai réalisé.

Bon, y avait le Malibu qui n’était pas net, mais y avait pas que le Malibu. C’est que moi, après ça, j’étais plus nette du tout, parce que Nordine non plus n’était pas net, et puis moi je me suis mise à pas être nette du tout, mais j’assurais un minimum, et puis même le minimum a commencé à foutre le camp. Là je ne comprenais plus rien, et je comprends toujours pas grand-chose.

J’ai pris un coup. Il ne peut pas y avoir deux versions, on est tous d’accord. J’ai merdé, pas de problème, mais, comment savoir? Et, c’est là que je reviens à une discussion avec Karim, au bar, pendant que Nordine bossait. Vu la belle gueule qu’il avait, il comprenait pas comment je n’avais pas été sautée par lui. Mais moi je préférais la gueule de l’autre. Les beaux gars, trop beaux comme ça ne m’excitent pas. Bon, à la limite, pas de problème, mais ça me… c’est pas une gueule qui me… c’est pour ça que je suis pas sortie avec Karim; puis bon, je peux pas sortir avec les deux en même temps, il y a quand même… faut pas quand même. Mais peut-être qu’un jour…

Alors on était là à table tous les deux, on discutait ensemble de tout ça. Il y avait eu le cirque dans le café la veille et il me parlait. Je faisais la gueule, je passais mon temps où à rigoler, défoncée, bourrée, ou alors à pleurer, parce que je ne comprenais pas, déjà avant de même plus rien comprendre du tout. Il m’a dit comment ça s’était passé en fin de compte avec Nordine : par les yeux… et il m’a dit : c’est les yeux, il t’a hypnotisée. Sur le coup j’ai rigolé. Mais c’est ça. Il m’a hypnotisée. Et ça, jamais je…

Un coup je me suis retrouvée dans un bar, à Fumel, un dimanche matin c’était, et il y avait une femme arabe, que je ne connaissais pas. Je connaissais personne, sinon un ou deux clients, qui discutaillaient un peu. la bonne femme arabe, là, Sarah, me dit : ah ouais j’ai entendu parler de toi… Bon. J’étais quand même un peu surprise. Et elle me dit qu’elle me connaissait, et puis elle me dit : c’est toi qu’était à Agen?

Sur le coup j’ai pas accroché, j’ai dit non, non, moi je bouge pas. Elle me regardait comme ça, et puis, j’ai dit : attends, Agen ça me dit quelque chose. Ah, je m’attendais pas à ce qu’elle m’en parle. Et, j’ai dit oui.

Elle m’a dit : je sais, je suis au courant… et… ah bon, j’étais un peu étonnée. Ça s’appelle le téléphone arabe, ça! Il fonctionne, hein. Là, ça faisait deux-trois trucs qui accrochaient et qui se contredisaient. Comme ça patinait sérieusement dans la choucroute, je me suis raccrochée un peu. Quels éléments sont d’un côté maquereau, et quels éléments font que mon mec me parle sincèrement?

Tu peux pas te tromper à ce point là, je me suis dit. Je m’en suis pas tapé qu’un seul dans ma vie. Des maquereaux j’en ai connu, mais pas d’arabe. Et là, si je veux être un minimum honnête, c’est maquereau, hein, puisqu’il me le dit, en plus.

Je me replante au bar avec lui. J’étais à côté et je ne disais rien, que de l’aimer, que de le regarder, que de me sentir à côté de lui, que… alors même que j’étais convaincue que c’était un maquereau. Il fallait que je parte. Un minimum de dignité, quoi, j’ai dit : c’est fini, c’est fini, stop, STOP. Moi c’est pas mon truc, ça n’a jamais été mon truc, mon gars. Je lui ai expliqué que des maquereaux j’en avais connu, que j’avais travaillé dans les cabarets, que j’avais fait la pute quand je l’avais voulu. Bien payée : cinq cent balles à l’époque. Et que quand j’étais pas payée c’était moi qui voulait, mais que jamais pour un maquereau…

Et que même quand ils me proposaient, c’était merde. Et comment je résistais? Grâce à mon état de défonce permanent, qui est le mien. Ça finissait toujours par : c’est trop. On peut pas, avec moi, on peut pas me coincer… enfin jusqu’à présent.

D’ailleurs, c’étaient mes copains, je sortais en boîte, c’était cool. Ah! puis mais! Après que t’avais bossé, à cinq heures du mat’ tu terminais, tu n’avais qu’eux et le patron, et moi je me suis toujours bien entendue avec ces mecs-là, et les filles comprenaient pas, elles étaient jalouses à crever. Ils me faisaient pas chier, ils me payaient à boire. Et je vous emmerde tous, je couchais avec eux pour le plaisir, c’était d’ailleurs très agréable. Ce sont des beaux gars. Moi à l’époque j’étais super mignonne; j’ai jamais été une beauté, mais j’ai toujours été mignonne et craquante, j’ai toujours eu le truc, peut-être tout simplement parce que les hommes sentent que je les aime. A dix-sept ans, je suis restée fidèle un an, et après à vingt ans je ne pouvais déjà plus les compter. C’était par centaines. L’hécatombe.

Revenons à Nordine. Donc je romps, c’est terminé. Mais je ne pouvais pas partir. J’étais à côté de lui jour et nuit, et je savais que c’était un maquereau; j’étais là, consentante. C’est pas possible un truc pareil. la folie. la folie. Je ne m’étais pas plantée comme ça depuis l’âge de dix-sept ans.

Quand Charles est arrivé au bar, j’étais scotchée à Nordine. On s’est engueulés avec Charles, la dernière fois. L’amour. Charles se colle à gauche du bar, il ne me regarde pas. Il savait que même s’il ne me parlait pas on finirait bien par le faire, et moi aussi je le savais. J’étais tranquille, ça me faisait du bien. Il me fait toujours du bien, Charles, même quand il m’engueule. Et à un moment je lui ai demandé : Anna elle a ramené les petits? ou un truc comme ça, cool. Contente, j’étais. Scotchée, mais contente. Eh ouais, pleinement. J’avais mon Nordine et j’avais Charles à côté de moi, c’était la totale.

Et il me répond comme à un chien. Qu’est-ce que ça peut te foutre? J’te connais pas, tu me parle pas… Il m’envoie chier.

J’étais contente qu’il me fasse la gueule. J’aime bien le voir en colère. Et, puis d’un coup il s’est dit merde ; c’était gentil ce que je venais de dire, alors il s’est retourné vers moi d’un air tout penaud : ouais ouais euh, les gosses sont ramenés, et tout, bon, bien…

Après, j’ai pas compris ce qui s’est passé, faut dire que j’avais décidé de picoler à fond. J’étais dans un état catastrophique, alors un peu plus, un peu moins… au moins que je sois complètement défoncée; en plus faut dire que dans ce café il y avait plein de lumières et que la musique était géniale : vibrations tam-tam, boum, boumm, boum-boum-boum, lancinantes, et Charles qui me hurlait sur la gauche, et Karim qui me hurlait pas sur la droite. Et ils étaient là et je sentais du côté arabe : quel côté elle va tomber? Tombera, tombera pas? C’était super intéressant, tout le monde s’éclatait, et après un moment j’ai senti Charles, m’enserrant dans ses bras, et je comprenais pas trop non plus, et ça vibrait fort, tellement j’étais défoncée et bourrée, et Charles m’a dit : TU VAS VENIR AVEC MOI, tu vas venir avec moi, d’un air super dur. Ouh, je me suis sentie toute petite, sous Charles, et là je me suis dit : vaut mieux mon Charles, qui a raison.

Et je suis arrivée à sortir du café. Je suis repartie avec Charles. Il m’a ramenée chez Anna et Valentine, où il y avait Sébastien et Estelle, où il y avait Bernard aussi, et j’étais dans un drôle d’état, et lui aussi.

On a mis la musique, on a fait la fête. Charles braillait : j’ai ramené Dora. C’était hallucinant, il disait à Valentine : regarde, j’ai ramené ta mère. Tout le monde pleurait, tout le monde se disait que tout le monde s’aimait, tout le monde se disait des trucs qu’on avait envie de se dire, se disait qu’on s’aimait, mais on se le dit pas tous les jours, y a des jours on se dit rien, plutôt on t’envoie chier plutôt qu’autre chose… Et y a des jours ça t’arrive tout comme ça… mais des trucs insensés qu’il me disait, Charles, des trucs TROP, trop, trop… trop… trop.

Les autres ne disaient rien, qui regardaient. En même temps j’ai failli me faire cogner plusieurs fois parce qu’il disait : t’as vu, à cause de toi, T’AS VU, A CAUSE DE TOI! Mais c’est pas possible!

A un moment j’ai quand même piqué ma petite crise de nerfs… J’ai pas pu, c’était trop, je voulais pas, je voulais pas, je voulais pas. Et Charles était là, et Charles il y voit clair. Il s’en rend même pas compte. Il est clair plus qu’il ne l’imagine. Mais il le voit par moi, il se découvre par moi, ça lui fait des trucs, mais moi aussi, pareil.

Après tout ça on s’installe au lit, Charles, Anna et moi. Ils se disent que Dora, ça va mieux et j’ai pensé que oui, moi aussi, surtout qu’il faut que ça aille mieux, et du coup ça va bien.

J’ai ressuscité ce matin. Enfin, le mot est un peu fort, mais ça m’a permis de me lever, de ne pas pleurer, d’être même à la limite en forme, de pouvoir rigoler à la gueule de Charles et Anna, en leur disant qu’aujourd’hui j’allais faire redresser le rétro de ma voiture, qui pendouille lamentablement depuis des mois, et je ne vois pas pourquoi si mon rétro se redresse, moi je ne vais pas y arriver. Je suis quand même pas plus con que mon rétro.

Dora X, en 1997

(à suivre…)

 

  1. Société des Gens de Lettres []
  2. Assistante sociale []
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Des coqs et du Pierre

14 août 2001

Font chier, ces coqs. Depuis six heures du mat’ ils gueulent sur la terrasse et un peu partout. Du coup je me suis levé tôt. Je viens de trouver un nouveau texte à traduire… dans le genre de La Liste, bien ricain et tout. Un vrai délice. Mais il faut déjà que j’en contacte les auteurs, savoir s’ils sont d’ac’ pour être en bonne place et en français sur le Sitacyp.

C’est parce qu’ils ont les crocs, les coqs, qu’ils cocoriquent à pleins gosiers. Faut les entendre, les coquelets, c’est trop drôle, avec leur cri châtré et qui se brisent les poumons sur le dernier côôô… De temps à autre, la poulaille émet des sons de petits dinosaures. Un concert assez peu rassurant. Y en a deux que j’ai repéré avec Annie et qui sont mûrs à point. Proverbe népalais : « Quand le coq te réveille avant l’aube, c’est qu’il est bon pour la marmite ».

Il est onze heures, je pianote depuis l’aube (pas que sur le site) et Annie vient juste de se lever. C’est les vacances. J’ai fait la bise aux minots. Shanti bouquinait, un gant de toilette humide sur le front. Elle s’est cogné le front hier soir sur la chenille pour grands à la foire de Pouliviac. Elle n’a pas froid aux yeux, la chipinie. Gaspard m’ouvre un tout premier œil, je le bise sur la joue. Grasse mat’. Ça s’agite doucement maintenant…

Il est une heure. J’ai préparé les dessins de Pierre, il ne me reste plus qu’à assembler la rubrique.

16 août 2001

Un vrai branleur, ce Cyp.

19 août 2001

 Où je cause enfin de l’ami Pierre :

***

LE PIERRE

Les réunions de parents d’élèves, on venait tout juste de tomber dedans. À l’école maternelle de Saint Pépin le Faux-Jeton, ça dépotait alors. L’instit des maternelles, une vieille peau amoureuse de son caniche toy, ne mettait pas les mioches en joie. C’est peu de le dire, et nous prîmes donc les devants, nous concertant chaque matin au moment du dépôt de nos progénitures. Et c’est ainsi assemblés à râler qu’un petit soir, nos coudes anesthésiés sur les tables vernies de la cantoche, que nous rencontrâmes le Pierrot et sa chérie avec lesquels nous nous sentîmes illico de bien crochus atomes. C’est que le Pierre est peintre et pas des moindres. Inutile de chercher sur le Net, vous ne le trouverez pas. [NVDF − note venue du futur – 5 août 2015 : on peut désormais trouver, en cherchant bien, quelques articles causant de Pierrot sur le Net] Puis Pierre a arrêté de peindre. Il installe des antennes pour téléphones portables et pare de vitrages les immeubles élevés. Pierre donne dans les travaux acrobatiques, de nos jours. Il faut manger.

Pierre dessine les filles comme pas deux avec ses doigts pourris, d’ailleurs je le gronde et l’enjoins de s’y remettre. Évidemment, faut croûter et je comprends bien : j’ai le même problème que Pierrot, à savoir une famille et deux mioches pour lesquels il est très difficile d’annoncer les restrictions en cours… mais qui pigent.

[NVDF du 5 août 2015 : le petit diaporama ci dessous est une sélection des tout premiers dessins de Pierre datant de 1998/1999, effectués entièrement sur ordinateur − avec des moyens très réduits à cette époque. La disquette avait claqué en cours de route et ce n’est que tout récemment que je suis parvenu à récupérer ces fichiers perdus, avec beaucoup de difficulté.]

Accueil » Des coqs et du Pierre » Pierre Favre - Dessins » Pierre Favre - Dessins
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La fuite

Pas de doute, l’Internet est chose magnifique, parfois. Aujourd’hui je me mets à raconter ma fuite… Roger attendra, lui. Anton Alain m’a envoyé un courrier ce matin, pour m’entretenir du site à cyp et me refiler un lien vers le sien : http://derives.free.fr/

Et là, et là…. il me renvoie à de la vieille histoire… à quand j’avais quatorze ans. À Bambois, Mélu, Pagel, Franz et les Vosges… à la FUITE…

***

Rappel : j’écris tout au jour le jour et quand ça me chante ; je modifie et biffe, je rajoute et fais ce que je veux ; rien n’est définitif ou alors je le dis.

[NVDF (note venue du futur – 28 juillet 2015) : cette page, publiée originellement en 2001 sur le Sitacyp, n’était qu’une ébauche destinée à être enrichie au fil du temps. Comme les événements s’étaient précipités à cette époque − nous devions déménager de notre vieille bicoque (la Cazelle) louée au fond des grands bois du Périgord et trouver à nous reloger en urgence −, elle est restée en plan pendant quatorze ans. J’en reprends donc la rédaction en augmentant grandement son contenu : c’est plus que nécessaire.]

Allez, je plonge.

Je rentre la mob − une Peugeot 104 − au garage, j’ai quatorze ans et la tignasse. C’est le mois de mai. Demain, première épreuve du Brevet[1] Je sors une pile de disques et un carton à dessins de la sacoche. Dans le carton, il y a la maquette d’une affiche pour un petit festival local de musique de sauvages. Je suis chargé par la bande des allumés du collège de la peaufiner : ce sera la première d’une longue série. Les petits bricolages dans le genre, c’est mon truc. Comme réparer les petits appareils domestiques : du réveil-matin à l’aspirateur en passant par le poste de télévision.

À contre-jour je vois soudain le paternel. Il titube. Il sent le vin, très fort. Ses lunettes sont légèrement de travers. Je vois qu’il m’en veut mais je ne sais pas pourquoi. Je crois que c’est gratuit. Tout est toujours gratuit avec lui, surtout les beignes. Il m’arrache les disques pour les jeter par terre, il m’empoigne les cheveux et me les arrache, il me cogne à coups de pieds et de poings. Je tombe. Il n’arrive même plus à articuler tellement il est bourré.

Je me rebiffe soudain. C’est la première fois. La seule. Je ne frappe pas les gens : c’est ancré en moi, profond. Mais là… Il se prend un pain, un seul, pas bien fort et mal ajusté dans les lunettes qui lui pendouillent maintenant sur l’arête du nez. Il se retrouve le cul à terre sur la chape froide au milieu des disques éparpillés. Il est sonné, il souffle fort.

Je monte à la cuisine et prends mon vieux manteau et dis trois conneries définitives tout haut. La mère ne tente rien, elle est clouée, l’écumoire à la main. Je pars. La nuit est noire à grands souhaits. Le mien ne s’est pas encore fait son petit jour, mais par le kilomètre de goudron bouseux qui mène au carrefour de la colonne, à Orschisheim, il pointe à l’horizon. Je vise le grand lampadaire au sodium au loin et c’est ma seule lumière. J’ai le cerveau gelé. Il vaut mieux. Ne pas penser. Aller droit devant.

À peine arrivé je tends le pouce et un camion s’arrête ; je n’ai pas même pris soin de regarder vers quelle direction j’allais. Le chauffeur est peu loquace, la radio joue à fond des airs de oum papa venus de l’autre rive. Il me dépose pas loin de Lapoutroie vu qu’il bifurque là. Je marche un temps dans la nuit, jusqu’à un fossé sec où je m’affale.

*

Je n’ai pas faim ni soif. Au réveil ma première pensée est pour ceux du lycée qui planchent aujourd’hui sur la première partie du Brevet. Pas moi. Plus jamais. Ouais. Ouais. Il y a un panneau dans la montée : Ribeaugoutte. Ça me dit quelque chose. Au lycée il y avait une prof d’histoire du genre babacool à lunettes, qui ne jurait que par les gens de Ribeaugoutte. De Bambois plus précisément, où vivaient d’authentiques bergers tisserands de la nouvelle génération : celle du fameux retour à la terre prôné par les magazines underground.

Il y a une montée dans les bois, qui serpente au flanc d’un beau vallon. Tout essoufflé je me pose auprès d’une ferme tout en long. Il est tôt le matin et j’attends, assis, le nez au paysage. J’ai des étoiles dans ma tête.

Une femme sort enfin de la maison, longue et maigre, cheveux frisés, suivie d’un homme au dos voûté et d’un petit enfant. Le femme s’adresse à moi, elle me questionne et je lui explique tout, calmement : la fuite, la fuite, la fuite, et pourquoi la fuite aussi.

Elle me dit que je pourrais aller chez Franz, un peu plus loin, qui est chevrier et vient tout juste de s’installer. Qu’en attendant on pourrait prendre le petit déj’ ensemble. Qu’elle ne voulait pas, vu mon âge, savoir mon nom et qu’elle m’en donnerait un maintenant. Un nom de guerre.

− Tu as une tête à t’appeler Cyprien, toi.
− Cyprien ?
− Cyprien.

Je n’ai pas réfléchi et j’ai dit oui tout de suite. Cyprien. Faudra que je m’y fasse. J’ai eu le temps, depuis.

Elle s’appelait Mélusine. Mélu. Claudie, en fait. Mélu !

 

 Photographie de 2014 illustrant sa page Wikipédia.

*

Le plus jamais Pascal que je suis maintenant se gratte le crâne. Et que va-t-il advenir du tout nouveau Cyprien, hein ?

*

C’est cool, chez Franz. Il a une soixantaine de chèvres alpines avec le lait desquelles il fabrique du fromage. C’est un type râblé, costaud, trapu et du genre maçon. Je me souviens de bribes, c’est loin tout ça. Il ressemble au Godefroy de Bouillon des vieux livres d’histoire. Ou bien c’est à Bayard. Il vit seul pour l’heure, avec un chien à poil dur qui ne mange pas de viande, dans une ancienne colonie de vacances jouxtée d’une chapelle déconsacrée − qui désormais sert de chèvrerie.

Je crèche dans une des pièces de la colo qui est en chantier. Les biquettes et compagnie, c’est pas trop mon truc. Franz m’explique comment faire avec alors je fais avec. Je n’ai que quatorze ans, je ne sais rien de rien à rien et je porte en moi la rupture. Je me cramponne. Mais c’est tellement un milliard de fois mieux que ma vie d’avant. Il y a plein de moments agréables : les tablées de copains de passage, le ramassage du lichen et des myrtilles pour teindre les toisons des moutons de Mélu et Pagel. J’aime être seul dans les grands bois. Je n’ai jamais été seul en famille, jamais. Je découvre les délices du silence. Les jours qui coulent. Rien ne bouge et tout se met en place, tout se cicatrise. J’aurais pu y passer ma vie, à Bambois, sauf que j’ai la bougeotte. Je sais que le monde n’est pas loin, à Strasbourg tout au plus, mais il ne faut pas que je bouge. Je suis mineur et mes parents ont bien dû déclarer ma disparition aux gendarmes. Eh bien non. Rien ne se passe.

*

Un mois plus tard, en juin-juillet. On vient de rentrer les foins et ça me pique de partout. Je répartis le fourrage dans les mangeoires. Franz est au pré. Je chantonne un truc, la-la-li-lalala. Je suis dos à la porte, la lumière s’affaiblit soudainement. Je me retourne et je vois ça : mon père à genoux, mains jointes. Ma sœur, dix ans, debout à ses côtés, en robe blanche et les cheveux défaits. L’irréel total. L’absolument innatendu.

− Oh ! Je t’en supplie, Pascal, pardonne-moi !

Et ainsi de suite à la ritale à mort pendant des minutes. Mais pas longtemps vu que je ne lui ai pas laissé le temps d’achever. Ni une ni deux : j’ai sauté par la fenêtre, direction la forêt. J’ai couru, couru. J’ai erré longtemps jusqu’à la tombée du jour. Et puis j’ai vu que la voiture au vieux n’était plus là. Je me suis approché de la laiterie sur la pointe des pieds. Franz était seul. Le vieux lui avait causé : il était d’accord pour que je reste là. Il n’avait pas le choix.

*

Je me souviens de Pagel et Mélu malheureux comme des pierres quand une partie de leur troupeau partait à l’abattoir. Mais qui le laissaient partir quand même. Il faut manger, aussi.

*

Je me souviens d’un incendie qui avait pris au pré, dans les genêts, et que nous avions éteint, Franz et moi, à coups de couvertures… un énorme incendie qui avait bien failli mettre le feu à la maison.

*

Je me souviens surtout d’un magazine. Un de plus. Vroutsch, ça s’appelait. Un magazine underground strasbourgeois et dedans il y avait des petites annonces gratuites, dont une qui demandait un homme à tout faire pour une troupe de théâtre, le temps d’une tournée dans le Sud de la France.

vroutsch-n1vroutsch-n3

(à suivre…)

  1. On disait le BEPC à l’époque. []
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À la casserole !

31 juillet 2001

Plein de corrections un peu partout, et des images. Je m’installe dans le site, le site est devenu mon espace.

3 août 2001

Ouais, ouais, je sais, trois jours sans rien. Mais j’ai un alibi : j’ai turbiné comme un chien à gauche et à droite. Un chômeur qui bosse. Ben oui. J’ai fait plein de mécanique ordinatoriale chez les potes, déjà. Quand y a un bug, c’est Cyp qu’on appelle. J’suis une hot line à moi tout seul. Et quand on commence, on sait jamais quand ça finit. Souvent très tard, souvent je passe la soirée en bande. Voilà. J’ai envie de mettre quelques images, aujourd’hui.

Illustration © Annie et Cyprien Luraghi - 2000/2015 - ICYP

Oui, c’est une de nos poulettes. Et pourquoi cette image ?

Primo, Annie vénère ses gallines. Pas plus idiot que le cargo-culte, certes, et tout aussi exotique.

Secundo, dans sept mois et demi on risque fort de ne plus savoir où les loger, nos poules… et nous non plus.

Et puis il faut pas croire : l’observation des poules est au moins aussi intéressante que celle de bien d’autres animaux sauvages, et moins risquée que la chasse aux tigres. Encore que pour les attraper, nos poules, il faut se lever tôt. C’est du poulet coriace et qui vole, tant qu’à faire.

 

 

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Ma petite pomme

J’ai envie d’aller bosser sur les vieux textes de ‘Ma Pomme’, au rayon ‘enfance du Cyp’, alors suivez-moi , c’est par là.

[NVDF (note venue du futur – 23 juillet 2015) : comme je l’expliquais dans le tout premier billet, c’est impossible de restituer la stucture du Sitacyp sur l’Icyp, donc je procède de manière linéaire, incluant les renvois vers des pages dédiées directement dans le corps des billets. Ce texte a été remanié selon mon humeur du moment et il le sera encore sans doute pas mal de fois dans le futur. Mais il reste aussi proche que possible de l’idée originale.

Ce fatras de textes provient de vieux carnets de notes et de bouts de papier conservés au fil du temps : ils ont été rédigés à l’adolescence et recopiés à la machine à écrire mécanique, puis sur ordinateur. Depuis que je sais écrire, je fixe les scènes de cette manière. Je m’octroie bien entendu le droit de les modifier, d’en supprimer certains et d’en développer d’autres : c’était prévu pour ça dès le départ. Les noms de la plupart des personnes et des lieux ont été changés. Certains personnages sont de pure fiction. Inutile de chercher la réalité réelle, là-dedans : tout n’est qu’impression, images, sensations, sentiments, roman, poème.  Les illustrations ont été ajoutées à partir de 2015.]

***

Je me demande vraiment ce que mes ancêtres d’Italie sont venus faire ici. Je n’aime pas l’Alsace, non : je l’exècre autant qu’elle nous a exécrés, nous autres descendants de mangeurs de polenta venus bouffer le pain des Français.

Strasbourg. J’y ai vu le jour sous un projecteur scialytique de l’hôpital public, le 7 février 1958, tôt le matin. Ma mère fut prise d’une inextinguible crise de rire en se rendant à l’hôpital civil, par moins quinze et un bon mètre de neige. Ni trolley ni taxi dans les rues ; alors on a marché, le paternel au bras de la mater et moi dans le ventre, tout doucement balancé, bien au chaud.

Je suis venu au monde sans galère mémorable en suçant mon pouce et me griffant le museau, du coup les infirmières eurent la bonne idée de me ligoter les poignets, à quoi je dois mon teint de pêche et ma peau lisse…  Puis, je ne criai pas. Deux mois durant aucun son ne provint de moi. On me crut muet. Je me suis largement rattrapé par la suite.

Je dis que la mère a ri : c’est tellement rare.

C’est la vieille qui m’avait raconté ça. Elle qui ne racontait jamais rien sur son passé, ou si peu. Elle ne rit pas, d’ordinaire : elle nous remonte plutôt les bretelles à coups d’humiliations et de reproches. D’ordinaire. Mais ça ne l’était pas, là. Je naissais. C’était la trève. Je naquis donc et me mis à grandir, chose normale, et puis à voir le monde à l’entour. J’ai tout de suite compris que c’était pas trop jouasse, que cette mélasse brenneuse qu’on m’offrait en vrai ne valait pas un clou rouillé, et que j’allais en chier.

*

Toute première image, je vois le plafond couleur coquille d’œuf au ciel de mon landau. J’aperçois les frisettes de dentelle blanche bordant la popeline bleu marine de la capote. [NVDF : bien des années plus tard j’ai repris cette image dans ce billet.]

Après c’est plus net : je devais avoir dans les deux, trois ans. Une scène où je me retrouve dans le baquet de fer-blanc, dans l’évier, debout dans la vapeur chaude, le cul tartiné de diarrhée, tout chialant. C’est à cette époque que je commence à noter qu’il existe deux autres personnes à la maison : mon grand frère Francis et le paternel.

*

Image du domaine public.

Comme je n’ai qu’une seule photo de mon enfance, j’ai pris cette image de Franklin D. Roosevelt en 1884 : j’étais plus bouclé que lui, mais c’est assez ressemblant pour le reste.

Ensuite, c’est bien plus tard, vers les quatre ans : j’ai une maman, un papa, un grand frère. Je suis une fille. Je m’appelle Pascal, c’est aussi un nom de fille, il suffit d’ajouter une lettre. Outre les barboteuses je porte des robes ; donc je suis une fille. Mon frère s’appelle Francis et lui c’est un garçon pour de bon. Je préfère les filles. Les garçons, c’est pataud, lourdingue et compagnie. Enfin c’était comme ça et pas autrement : habiller les petits garçons en filles, c’est une vieille tradition ritale paraît-il. Apparemment pas que : ça s’est pratiqué un peu partout jusqu’au début du XXe siècle, pour des tas de raisons valables ou moins, ou pas du tout. Y en a qui disent que c’est pour l’hygiène, les petitous posant leur crotte partout. D’autres encore que c’est pour tromper le diable qui voulait plus particulièrement faire du mal aux garçonnets. Mais enfin et c’est plus inavoué : combien de mères ont ainsi accoutré leurs garçons parce qu’elles rêvaient d’avoir une fille, au fil des siècles… Un sacré paquet à mon avis, et je pense que c’était le cas de la mienne. Comme elle est du genre à ne jamais dire, elle ne m’a jamais rien dit à ce sujet et il ne me serait pas venu à l’idée de lui demander. Sachant récolter le silence ou un jacassement : il existe des gens qui projettent des paroles bruyantes en guise de bouclier. Ils protègent un secret terrible dont eux-mêmes ignorent tout. Et qui n’est sans doute pas si terrible que ça, au fond.

On habitait au rez-de-chaussée d’une maison au crépi gris et râpeux, dans un paisible faubourg de Strasbourg.

*

Donc il était une fois une jolie fillette nommée Pascal sans e final, qui enchantait sa rue. Notre vieille bique de proprio qui créchait au premier, s’extasiait à ma vue. J’étais vachement belle, avec de longues boucles châtain clair, des robes extras et de jolis souliers. Mais ça ne pouvait pas durer : j’étais un garçon qui n’allait pas tarder à le savoir.

Un soir le paternel s’en prit à grands coups de gueule à la mère, genre que ça allait trop loin, que tout ce cinoche n’était qu’un prétexte au fait qu’elle voulait d’une fille à tout prix et que je n’étais qu’un garçon travesti, mimi certes, mais un tantinet ridicule. Qu’en outre l’antique coutume italienne consistant à grimer l’enfançon aux attributs du sexe opposé n’avait plus cours, ni dans le Tessin ni ailleurs, et encore moins en France. Et que donc il allait m’amener sans délai chez un copain qui coupait les tifs à ses heures perdues et au noir.

*

Quatre murs jaunes, une pièce de dimensions incertaines, petite, probablement; il fait plutôt chaud, il y a un lavabo vert pâle avec une glace au dessus, je ne m’y vois pas car elle est placée trop haut. Mes longues boucles dorées tombent une à une dans la cuve émaillée ; un des deux robinets goutte. Un sentiment nouveau naît, entre angoisse et excitation. Mon visage rétréci, mais toujours si peu mâle dans la glace. Et me voilà de retour en robe, avec mes petits cheveux, la mère qui pleure d’abondance à ce spectacle. Le père, l’air fier et la tronche enfarinée. Dès le jour même on m’habilla en homme. Petit bonhomme.

*

Il voulait un fils à son image, le vieux − et il y avait l’aîné mais il ne l’aimait pas. Il le haïssait. Il voulait que ce soit moi, l’homme. L’aîné n’était pas dans ses projets d’avenir. Il encombrait, voilà tout. Il le liait à la mère, qu’il détestait profondément et avait épousé dans l’urgence et la réprobation familiale, uniquement à cause de sa grossesse. Comme c’était fréquent en ces temps. Ils ne s’étaient aimés que quelques minutes et chaque jour passant ajoutait de la haine à la haine, sourde. Confectionnée de petites piques comme des banderilles et de mauvais sang rentré.

Le vieux. Toute sa vie il avait regretté ce sperme qu’il n’avait su retenir, à la sortie d’un bal lorrain où il l’avait trouvée gironde. À vingt-cinq ans, elle était la perle des cités ouvrières. D’elle on parlait fort dans la jeunesse minière, alors. On lui prêtait la réputation d’un bloc de glace en ébullition. Lui était bien bel homme, et fumiste s’il vous plaît. Masçon-fumiste et carreleur. Et pas mineur de fond comme le Toulotte, le père de la Renée, et tous les autres de sa race avant. Le type qu’on envie pour la paye, le type qui s’enfile en frimant dans le ventre des hauts-fourneaux alors qu’ils dégueulent encore leur chaleur d’un an de fonte. Celui qui retapisse l’intérieur de ces monstres de briques réfractaires, qui te recimente tout ça et te jointoie la bête à chamotte et amiante. Et se tape plein d’heures supplémentaires. Pour des clopinettes.

Ce jet fertile impromptu l’empêchera de vivre sa vie comme il l’avait rêvée, belle. Lui né en France, fils d’Italien miteux et naturalisé d’office en ce pays d’opulence, alors que ses aïeux ne s’étaient sustentés que de polenta accompagnée de petit lait des siècles durant dans leur Tessin natal, en trimant dur.

L’un d’entre eux, mon arrière grand-père, avait eu l’idée d’aller travailler en France, à la fois pour pallier à la misère du clan et fuir sa femme, une abomination revêche aux seins fripés et à peau molle, aux bras trop gras, une qui se refusait à lui en le traitant de cochon d’homme et lui tapait sur le système de ses stridulations.

L’ancêtre alors prenait la route des Alpes pieds nus, sabots à l’épaule pour ne pas les user, les chaussettes roulées dans le gibus, et s’en allait en braillant de vieilles chansons, gravement saoul. Il s’employait comme manœuvre sur les grands chantiers du Rhin, et on lui doit quelques milliers de mètres cubes de bon béton fait main, dont je suis sûr qu’ils sont toujours bien là, dans quelques dizaines d’écluses.

À l’automne il revenait en Italie et dépensait une partie de son gain au claque en route. Comme la vieille ignorait combien il ramènerait, elle ne s’apercevait jamais de sa ruse. Dès le retour il savait que ce serait ceinture. [NVDF : ces quelques paragraphes mis en italiques sont le reflet de légendes familiales, qui se contaient autour de la table en formica de la cuisine : elles sont livrées sans emballage.]

*

Je continuais à grandir comme si de rien n’était, comme si mes parents s’étaient aimés, comme s’ils avaient aimé Francis, comme si ma mère n’avait pas désiré une fille à la place du petit couillon couillu que j’étais.

Après les barboteuses et les petites robes froncées, j’eus droit aux shorts et aux blazers, direct. Je détestais. Je ne me sentais pas bien là-dedans. Mes parents avaient beau me faire miroiter que l’écusson cousu sur ma poitrine était bien rutilant, que j’étais le petit garçon le mieux habillé de la rue, je n’en avais rien à foutre. Je tirais sur ces putains de shorts à longueur de jour et je tirais la gueule, aussi. Je voulais qu’ils s’allongent, au moins jusqu’aux chaussettes.

J’avais l’âge des shorts et j’étais un garçon. Je m’obstinais à baisser la tête dès que j’étais revêtu de mes nippes exécrées. Ça m’obligeait à contempler le désastre : moi si mimi en robe et tout bouclé, j’étais à contempler mes guibolles à gros genoux, mes grosses chaussures noires, mes grosses chaussettes à la con, ces saloperies de shorts de merde et en remontant un peu, le blazer absolument plat en Tergal bleu marine matelassé de mousse à pas cher. Avec des épaulettes. Et tout ça vu d’en haut, avec ma lèvre inférieure gonflée de dépit.

On ne change pas aussi facilement que ça ; à quatre ans on a déjà ses petites habitudes. Aussi je n’avais pas complètement accepté : mes cheveux et mes jolies robes me manquaient.

Je découvrais un monde sexué et méchant, tout bêtement. Cela commença à la maternelle. Le premier jour où ma mère m’y mena, je réalisai l’horreur de me voir retiré à ses jupes. Je pleurais énormément, j’étais rouge de frustration. Je n’aimais pas l’école. Les maîtresses étaient de grosses connes pataudes. Je me faisais cogner dessus par des gros durs à la récré et sur le chemin de la maison. Et la famille se marrait quand je rentrais beugné, écorché, bosselé.

Je pus y ressentir pour la toute première fois que quelque chose clochait. Je n’étais pas alsacien et on me le faisait comprendre. De plus j’étais gaucher. Les maîtresses tentèrent de me faire oublier cette fâcheuse habitude en m’obligeant à serrer en permanence une coquille de noix peinte en rouge avec des points noirs, comme sur une coccinelle, au creux de ma main gauche. Pas méchamment, mais c’était pénible. Puis un docteur vint à l’école, un matin. Ce fut toute une cérémonie. On m’amena à lui, dans une salle vide. Il me demanda de taper dans la balle qui était à terre. Je tapai du pied gauche, sans hésiter. Sans conciliabule il déclara que j’étais un gaucher véritable et qu’il fallait me laisser faire. C’était la première fois que j’entendais ce mot, qui renforça encore le sentiment de ma différence. Mais de celle-ci j’en étais fier.

*

C’est à cette époque qu’est née ma petite sœur. Que la mère fut enceinte neuf mois durant n’a laissé aucune trace en moi. Ça ne pouvait sûrement que se voir, mais comme on ne parlait jamais de ce genre de choses, ça n’existait pas. Un jour je la vis, ma sœur, dans le giron de la mère, qui l’allaitait dans le salon. Un petit machin tout rouge avec des doigts comme des allumettes lui suçotait le téton gauche. J’en fus ému d’une manière toute tendre.

*

J’étais le garçon le plus calme qui puisse être. Je ne me mêlais pas aux jeux des autres, mon frère me martyrisait à mort, comme il est d’usage chez la plupart des grands frères. Pourtant je m’accrochais à ses basques et à celles de ses potes, qui mettaient tout en œuvre pour m’égarer au plus vite au coin d’une rue histoire d’aller parachever leur grand œuvre : l’exploration intégrale d’un fort souterrain de la guerre de 1870 laissé à l’abandon. Je ne l’appris que bien des années plus tard, mais Francis et sa bande faillirent y laisser la vie mille fois, le lieu étant miné.

*

Il se fritait avec les protestants, aussi, puisque nous étions catholiques.

La scène se déroule en Alsace dans les années soixante : une bande de sales mioches arrive dans la gravière -la plaine du Rhin en est truffée . Un autre gang se pointe par l’autre côté. On s’insulte copieusement, en dialecte. On n’attend pas, on remonte les manches et on se fout dessus jusqu’à ce que ça saigne.

L’Alsace vivait alors les dernières retombées des guerres de religion. Dans chaque village, un temple et une église. Pleins à craquer tous les dimanches. Et quand les deux communautés se réconciliaient, ce n’était que pour aller dégoiser sur le Juif . Depuis la dernière guerre, le Juif étant devenu rare, on s’y rabat sur l’Arabe ou le Turc… S’il n’y en a aucun dans les parages alors on vote pour les nazis, fussent-ils français de l’Intérieur − c’est ainsi qu’on désigne les habitants des départements situés par delà les Vosges −, et même bretons et borgnes.

Entre temps, il y a eu les Espagnols, les Portugais et les Italiens à détester, dont nous autres. Mais c’est une ère oubliée, au point que ma mère et nombre d’immigrés d’origine européenne éprouvent une irrésistible horreur à l’idée qu’il puisse y avoir des Arabes en France. C’est pour dire si nous sommes intégrés. [NVDF (note venue du futur du 25 juillet 2015) : j’ai laissé les quelques paragraphes précédents dans leur jus ou à peu près, avec toutes leurs imperfections, leurs manques et leurs maladresses. Une trentaine d’années après la rédaction de ces notes sur mes vieux carnets, le phénomène dont je parle juste au dessus s’est considérablement empiré…]

*

Une autre scène où je m’échappe par pur esprit d’aventure des mains de ma mère, dans une grande épicerie. Je sors, je vais n’importe où; je vois la gare, j’y vais, par derrière. L’image, très nette, de l’autorail géant qui m’a frôlé, du cheminot qui m’a ramené, des rails de fer luisant, l’odeur de créosote des traverses et le goût de la fugue, juste dessous la langue, du miel mêlé de l’amertume du danger ressenti.

*

Un jour, j’étais seul à la maison, dans ma chambre. Dans le vestibule j’ai entendu du bruit; un claquement de talon. Je tremblais. J’y suis allé quand même, à petits pas. J’ai vu une jambe pantalonnée d’anthracite, munie d’un pied chaussé de noir verni, et qui tapait par terre. J’ai eu très peur. Je n’ai toujours pas d’explication. Cette jambe frappeuse m’avait hanté pendant longtemps.

C’est avec elle que j’ai connu la peur d’être seul. C’est assez banal mais peu d’entre nous se souviennent précisément de la cause de leur première frayeur acquise. J’en suis.

Je n’ai jamais retrouvé cette image, mais elle ressemblait un peu à celle-ci… moins un bras, évidemment.En été la mère recouvrait la cuisinière à charbon de vieux journaux. C’est sur l’un d’eux que j’ai eu ma première vision de l’horreur. Il s’agissait de la photo d’un soldat américain, un très grand Noir, un bras amputé et bandé, mené à la pointe d’un fusil-mitrailleur par un tout petit Viet.

 

À la suite de quoi je me mis à cauchemarder chaque nuit, au point que mes parents s’en étaient inquiétés. Le paternel m’emmena plusieurs fois à l’hôpital où l’on me fit toutes sortes d’électrœncéphalogrammes et autres examens, pour en conclure que j’étais un petit bonhomme un peu trop sensible.

*

Voilà pour mes toutes premières impressions. Maintenant, ça se précise. J’ai trente-huit ans et je ressasse, penché sur la machine. [NVDF du 26 juillet 2015 : une mécanique, à l’époque (photo à retrouver)]

Tout avait vraiment commencé pour map petite pomme quand le paternel décida un jour de se bâtir une maison bien à lui de ses mains. Il en avait marre d’être locataire. On vivait au fin fond de la banlieue strasbourgeoise, tout au bout des pistes de l’aéroport militaire.

Rue Tranquille. Madame Morgenthaler était une grande veuve sèche qui nous louait un deux pièces au rez-de-chaussée de son pavillon des années trente. On n’avait aucune intimité, elle râlait sans cesse après les enfants du haut de l’escalier : Ower ! Ower! ce qui en alsacien équivaut à « mais alors ! » en agitant l’index, plâtrée, ridée, immense. Elle me terrorisait, mais pas autant que le lumpe oltisse[1] : le chiffonnier qui passait à l’improviste, et c’est pour ça qu’il nous faisait si peur. Dès qu’on entendait son cri, on se terrait chacun chez soi, tous les mioches de la rue .

Seuls les grands allaient au portail pour voir le lumpe oltisse. On ne savait pas quels complots s’ourdissaient, on restait cloîtrés, aveugles, dans l’angoisse mêlée de l’espoir qu’il s’éloigne, que son sinistre cri meure au coin de la rue, que les parents reviennent, l’œil énigmatique, qui nous mataient en coin en promettant que si on n’était pas plus sages, la prochaine fois ils nous vendraient au lumpe oltisse.

Parfois on se faisait surprendre en pleine rue. Le lumpe oltisse était horrible à voir. Il était habillé en sale, avec des pièces aux manches de sa grande veste, avec un gros pantalon noir roulé aux chevilles, des chaussures énormes en gros cuir, un chapeau fripé et surtout un grand sac en jute plein d’on ne savait quoi. Un jour les grands se sont moqués de nous. Le terrifiant lumpe oltisse n’était en fait qu’un récupérateur de toutes sortes de choses : ferraille, peaux de lapins, papier chocolat.

 

− Lumpe, oltisse, schokolapapiiiiiir !

***

On n’avait pas de lapins, pourtant c’était le rêve du paternel. Pas que les lapins : la nature et tout… Notre voisin, monsieur Jost, avait des lapins, lui. Il était retraité des chemins de fer et après de longues années de service on l’avait remisé en voie de garage après le gratifiant d’un superbe morceau de rail authentique pendant son pot de départ en retraite. Cinquante centimètres de long et entièrement chromé, avec marqué dessus tout un tas de trucs que je ne savais pas déchiffrer.

Les grands s’en servaient abondamment, de ce bout de rail rangé à la cave. Le jardin de monsieur Jost était un havre pour les enfants de la rue. C’était une antique maison alsacienne, avec toit bien tordu, crépi moche et rugueux, à volets battant percés de petits cœurs.

Les grands tenaient chez monsieur Jost l’endroit idéal à l’exercice de leurs conneries de grands, auxquels je m’accrochais, désertant les enfants de mon âge trop conauds à mon goût.

Lorsque monsieur Jost vidangeait sa grande fosse, on s’en mettait plein les naseaux en reniflant le purin ; on l’admirait, cambré et formidablement musculeux, tout sec, ahanant quand il hissait le seau de merde au bout du long manche, qu’il appuyait sur sa cuisse gauche, invariablement vêtu d’une salopette bleue, torse nu.

On lui piquait son bout de rail mais il s’en foutait bien, je crois. Son fils était le meilleur copain de Francis, d’ailleurs il s’appelait Francis lui aussi. Mon frère était chef de bande. On s’enfermait dans la cave après avoir attrapé le maximum de bestioles genre mille-pattes, vers de terres, insectes divers et petites grenouilles. Les grands les plaçaient une à une sur une plaque de fer, leur lisaient la sentence − la mort, toujours − inscrite sur un papier manuscrit et artistiquement cramé aux angles. Ils abaissaient le rail sur la victime, puis on observait le résultat. Le meilleur écrasement, à mon point de vue, était celui des grenouilles, et de loin.

Je devenais un vrai garçon, je crois bien. Mais toujours un peu en retrait, au milieu des grands. Et incroyablement naïf : c’est ma nature. On me faisait marcher à mort, et sur n’importe quel sujet. Puis on se moquait de moi, beaucoup. Méchamment.

Les deux Francis avaient des idées, plein. Un jour ils ont eu envie de s’amuser avec les lapins. Monsieur Jost en élevait plusieurs dizaines, dans des clapiers soigneusement alignés sous un auvent. Monsieur Jost avait déclaré qu’il ne fallait en aucun cas toucher aux lapins, et surtout pas les mélanger. Les mâles devaient rester ensemble et les femelles idem. Or justement, nous ignorions le pourquoi du comment, et même la signification des termes mâle et femelle. Ça nous paraissait être deux races différentes. Ça devait se battre quand on les mettait ensemble, donc c’était intéressant de braver l’interdit. Et si les lapins se battaient trop, on pourrait toujours les séparer vite fait, l’air de rien. Les lapins ne se sont pas battus, enfin pas comme on l’avait pensé. Déjà, pendant quelques minutes, le lapin qu’on vient de mettre dans l’autre cage ne fait rien. Son collègue non plus. Ça remue du museau, c’est tout. Puis, tout va très vite, l’un des deux renifle le cul de l’autre, et hop, lui saute sur le dos et s’agite frénétiquement pendant un temps puis s’arrête, va croûter un brin, renifle et remet ça. Et ça peut durer longtemps. Ça nous faisait marrer comme des cons. Le père Jost n’a pas ri du tout, lui.

***

J’ai eu très tôt conscience d’être né dans une famille de pauvres. Le vieux travaillait tout le temps et la mère n’arrêtait pas. Nous étions locataires, les seuls de la rue et cela nous rabaissait aux yeux de nos copains. Pourtant nous possédions une chose rare : la télé. Par frime autant qu’amour-propre, mon père l’avait achetée à crédit, s’attirant la haine et la convoitise de madame Morgenthaler et de tous les voisins.

Francis et ses potes s’étaient octroyé le poste, qui diffusait une fois par semaine la seule émission où l’on pouvait entendre chanter des rockers, Âge tendre et tête de bois. Le vieux n’étant pas là, ils pouvaient tout se permettre. Ma mère était dépassée par le gang, elle faisait ce qu’elle fait encore en pareil cas : du repassage. Mais à part la télé et ses cinq ans de crédit ruineux, on n’avait presque rien. J’enviais les autres, à qui les parents avaient offert des vélos.

La première fois que j’ai matérialisé ma haine des riches m’est gravée là. Ça s’était passé au stade municipal. J’allais souvent y traîner en solitaire, pas pour observer les footballeurs qui se contentaient de meubler un pan de ma vision, loin dans le flou[2] mais pour bader et longer la voie ferrée en rêvassant. Le rêve est tellement important. Sans lui je ne serais pas là à écrire. Et ce jour-là j’ai vu deux vélos derrière une cage de but. Ils appartenaient à deux grands qui s’entraînaient à l’autre bout du terrain ; ils ne pouvaient pas me voir.

J’ai procédé méticuleusement, en dégonflant tout d’abord les quatre pneus puis en reliant les deux vélos avec les tendeurs et les gaines de frein, et en démontant les sonnettes et les phares… Deux vélos amoureux, enguirlandés, appuyés l’un sur l’autre. Ça m’a pris un temps fou. Je ne les ai pas vu revenir, je n’ai rien entendu à leur colère, j’avais le regard brouillé, j’étais muet, stupéfait, tout allait si vite, tout était si soudain. Ils m’ont saisi, je me suis échappé, ils m’ont coincé au moment où j’allais franchir la clôture du stade, je me suis cramponné aux barbelés, ils m’ont tiré très fort, je me suis déchiré les paumes, ils m’ont giflé, ramené à la maison. J’ai été très puni, je crois bien.

***

Mon oncle paternel habitait à l’autre extrémité de cette banlieue avec sa femme, une Pied-Noir de Tunisie d’origine italienne. J’aimais bien aller chez eux, surtout qu’il y avait mes cousines, et qu’elle déclenchait en moi un sentiment tout neuf : l’amour. J’avais bien été amoureux d’une petite Jeanne à la maternelle mais avec la cousine je sentais bien que c’était différent. D’une cousine on pouvait tomber amoureux, me semblait-il : ça restait dans la famille et la famille se devait de s’aimer, non ?

Ils habitaient dans une grande maison aux murs peints en bleu clair, au plafond couvert de mouches qui allaient crever en masse dans une assiette pleine d’appât liquide rouge et empoisonné, sur le frigo. Le tonton était maçon, associé au pater depuis la mort du grand-père. Entreprise Luraghi frères, carrelage, mosaïque, maçonnerie. Le tonton ressemblait au vieux au point que j’en arrivais à les confondre, mais son tempérament était à l’opposé de celui du paternel. Autant l’un était renfrogné, autant l’autre respirait la gaieté. Pareil pour ma mère et ma tante, une grosse rigolote qui préparait le couscous. Elle est toujours.

Mon autre tante habitait chez eux. Elle était fille-mère, c’est ainsi qu’on appelait les mères célibataires, alors. Fille-mère, c’était un grand mystère pour moi. Je sentais bien que quelque chose n’allait pas : le tonton, d’ordinaire si joyeux, s’adressait à elle comme à une criminelle. Elle ne parlait jamais, se contentant de s’occuper de sa fille, l’air infiniment coupable et triste. Là, mon oncle se muait en grand méchant, et ça m’étonnait.

[Note Venant du Futur : cette tante est morte il y a deux mois ; nous sommes le 19 mai 2002. Sa fille m’appelé quelques jours plus tard, dans l’après-midi… Elle est devenue une grande bourgeoise maintenant… Elle habite pas loin du Conseil de l’Europe. Elle m’annonce la nouvelle calmement; je suis ému parce que j’aimais cette tante, parce qu’elle aimait les autres, parce qu’elle ne savait pas exprimer de colère ou de haine, parce qu’elle avait subi la méchanceté et la brutalité, parce qu’elle avait voulu faire mieux. Ma cousine est d’accord pour que si je passe à Strasbourg, nous causions de tout ça…

− …Oui, peut-être bien que c’était dur pour eux tous : de pauvres immigrés Italiens…

− …Non Pascal, c’est tout simplement une famille où tout le monde se détestait…

Elle je dois convenir qu’elle est dans le juste; mais la vérité fait mal; on se cherche toujours tout un tas d’excuses…

Fin de la NVDF…]

Je n’ai jamais compris pourquoi les grands changent ainsi d’attitude. Ils vivent dans un monde étrange de sentiments complexes.

Quant à moi, j’en avais pris mon parti, j’étais en train de devenir un petit homme et mon amour fou pour la jolie cousine m’entraînait dans un tourbillon de rêves à me pâmer. Son seul prénom me mettait en émoi, je le prononçai en silence ou, quand j’étais seul, à haute voix, en en détachant chaque syllabe.

La maison neuve

© Alain Auzanneau − fonds Paul Grély − 1960 / 2015 - ICYP

Tout a tourné court quand le vieux a commencé à construire sa maison. Il avait toujours voulu habiter à la campagne et c’est ainsi qu’il s’était porté acquéreur d’un bout de terrain dans un village, à vingt-cinq kilomètres de Strasbourg. Orschisheim, vieux village paysan, s’entrouvrait alors au monde extérieur. Sa municipalité avait voté la création d’un lotissement dont nous allions être parmi les premiers occupants.

Le pater passait chaque moment de son temps libre à la construction, aidé par un frère de la vieille, mon oncle Aldo. Le vieux Ramon − un ouvrier de l’entreprise − et Francis complétaient l’équipe. Des années durant, en vue du but ultime de son existence, le vieux avait rassemblé toutes sortes de matériaux sur les chantiers : parpaings, briques, fonds de sacs de ciment et de chaux, et une quantité incroyable de carreaux de toutes sortes.

La construction est une affaire d’homme, aussi n’ayant que sept ans je me contentais de jouer sur le tas de sable.

Le tas de sable est une donnée très importante pour les enfants de maçons. Il tient lieu de garderie, de crèche et incarne tout ce qu’on voudra bien, et surtout l’endroit le plus magique qui soit. On peut y passer des jours entiers. Quand on s’en éloigne un peu pour aller se fourrer le museau dans les bleus du papa, quand il fait froid ou qu’on s’ennuie, on se fait jeter en douceur ou pas. Les grands, ça travaille, ça n’a rien à faire avec les petits. Déjà qu’on se crève à les nourrir. [NVDF du 27 juillet 2015 : une autre historiette parlant du fameux tas de sable a été écrite icy des années plus tard, en 2012 : CLIC.]

Francis était très fier de donner le coup de main. Il adorait le paternel. Son rêve à lui, un rêve d’adolescent de treize ans, était d’égaler son père, de devenir aussi fort, de pouvoir un jour lancer le sac de ciment[3] à deux mètres comme le vieux, d’un coup de reins au gros Aldo, qu’on avait surnommé Aldoun tant il était bonasse et balèze. Sur les chantiers on se battait pour se prouver fort, pour maintenir son image de maçon solide face aux deux autres. Parce que le plus fort, c’est le chef.

Le bâtiment en petite équipe familiale, c’est souvent la joie et tout autant la haine sourde. Car Francis avait beau faire, le vieux ne voyait en lui qu’un concurrent dangereux. Alors il se vengeait sur la bouteille, et ça le faisait baisser encore. Le pater naviguait au jugé, je voyais bien qu’il n’était pas toujours net, mais je ne savais pas encore qu’il se sifflait ses trois à six litres quotidiens, sans compter le schnaps et le reste.

Il se moquait de Ramon, qui faiblissait avec l’âge. Il devait approcher de la soixantaine et n’avait plus la pêche. Ramon était d’une gentillesse et d’une soumission remarquables, et c’est pour ces qualités rares que mon grand-père l’avait embauché dans l’entreprise vingt ans auparavant. Ramon savait fermer sa gueule en compensant au rouge, lui aussi. Il s’était habitué aux railleries du vieux, qui éprouvait du plaisir et se rassurait sur son propre sort en l’accablant. Ramon était un roc, mais alors un vieux roc. Il accusait de plus en plus le choc en réceptionnant les sacs de ciment, et sa masse musculeuse entière se mettait à trembler au bout du vingtième. Il suait énormément et mon père lui ordonnait systématiquement d’effectuer les travaux les plus durs. Ramon a dû en pelleter quelques montagnes, de ce putain de mortier au portland, dans sa vie de sous-merde. Qu’il aille en paix, dans son au-delà de pauvre…

− Tu vois Pascal, Ramon n’aura jamais été et ne sera jamais autre chose que manœuvre. Il y a des gens comme ça, tu n’y changeras rien.

Vieux con. Sale vieux con. Méchant sale con.

Aldoun était bien vu parce que soumis. Aldoun est l’incarnation de la force placide. Cette montagne de chair n’est pas capable de volonté. Il se laisse mener, il obéit comme un toutou. C’est l’homme parfait.

Francis, lui, se faisait engueuler tout le temps. Et cogner dessus. À coups de poings, au ceinturon la boucle en avant. Tout le temps. J’étais trop petit à l’époque pour me rendre compte que mon grand frère était un enfant martyrisé. La mère faisait comme si de rien n’était comme toujours quand quelque chose déconnait gravement. Elle l’aimait sincèrement, ceci dit. À sa manière puisque je la pense incapable d’aimer vraiment. Elle lui évitait le pire, ce qui n’était déjà pas mal et courageux, puisque le paternel était d’une brtlalité sans bornes quand il avait bu.[4] Lui qui étrangement n’avait jamais levé la main sur son épouse. Leurs mots échangés n’étant rien d’autre que des armes de guerre et suffisant sans doute à la satisfaction de leurs instincts destructeurs mutuels. Je ne comprenais pas bien ces forces mauvaises qui les possédaient. Je n’en avais pas encore la capacité. Le plus terrible était ce mur de silcence à propos des mauvais traitements infligés à Francis, juxtaposé aux cris, aux coups et aux hurlements. Alors je réagissais à ma manière : cauchemars nocturnes, terreurs irraisonnées, syncopes − je tombais dans les pommes à la moindre émotion…

*

Quand la maison eut pris l’aspect d’une boîte d’allumettes géante et qu’il n’y manqua plus que le toit, on fêta l’événement en ouvrant une bouteille de mousseux de laquelle j’eus droit à un doigt bien mesuré, qui me tourna la tête. L’euphorie s’affichait aux quatre sourires géants des héros du chantier, dont celui si peu fréquent de mon ronchon de paternel, qui lui retroussait les lèvres d’une manière qui me fit sourire de concert. Le rire étant rare chez nous, chacun de ses atomes était un baume bienfaisant, et vraiment bienvenu…

Le gros œuvre était achevé, désormais il ne restait plus qu’au couvreur à passer. Le reste n’était affaire que de détail. Le parpaing cru donnait à la construction l’aspect d’un blockhaus, ce qui me plaisait beaucoup. J’arrivais à l’âge où l’activité première d’un mioche alsacien était d’aller explorer les vestiges des trois dernières guerres, et Orschisheim me semblait prometteur à cet effet. Je rêvais de souterrains obscurs.

***

Il y eut le déménagement, un jour. Le vieux avait toujours rêvé d’aller vivre à la campagne, aussi avait-il pris soin de poser sa maison à la limite de la zone constructible. Nous étions les voisins d’un champ d’asperges et les premiers moutonnements velus des Vosges s’offraient à deux bornes de là, peignés de vignes sur leur tiers inférieur. Le Hexemühle[5] et la Bugatti, ainsi nommée par la marmaille à cause de son profil de bagnole de course, et parce que l’usine Bugatti se trouve à quelques bornes de là.

Comme Rital, seul Ettore Bugatti fût jamais apprécié dans la région à l’époque, et encore… Les autres, hein… et les autres c’est nous. A Orschisheim on déteste ceux qui viennent d’ailleurs et je n’ai pas tardé à le découvrir. D’abord à l’école. À Orschisheim le cours élémentaire se tient dans une annexe de la mairie. C’est une petite salle sombre aux murs épais, percés seulement de trois fenestrons engoncés dans l’épaisse maçonnerie. L’instit’ fait son boulot, mais il faut voir la tronche des élèves : c’est gogol et compagnie, un triple alignement de triples cons ignares, accoudés aux trop grands pupitres noirs, sur lesquels, à la première connerie, l’instit’ punaise un carré de carton rouge : un mauvais point. Cinq rouges et c’est les coups règle sur les doigts pointés vers le haut. Et puis je ne comprends rien au dialecte. Je n’ai jamais aimé l’Alsace et je ne l’aimerai jamais ; je trouve laide sa langue, vulgaire et au delà. Je regrette toujours d’y être né et d’y avoir vécu. Je ne souhaite pas la revoir. Son chauvinisme − son racisme viscéral, je le dis tout net − me débectent. Il y a sûrement quelques braves Alsaciens, mais je n’en connais guère. Pour l’heure, je suis le corps étranger; on m’évite, on ne me cause pas. Aucun ami, jamais. Pas possible : je suis le fils du plattele (le carreleur) et j’habite en lisière, dans le nouveau lotissement. En plus. [NVDF du 27 juillet 2015 : ces dernières notes ont été prises dans les années 70 et elle relatent une situation ayant eu lieu une dizaine d’années plus tôt ; il est possible que ce soit différent − en mieux, s’entend − actuellement, mais quand je vois des résultats des diverses élections dans ce coin ces dernières années, j’en doute fort… Alors certainement les Ritals doivent y avoir un peu plus la cote qu’autrefois, mais les immigrés d’autres régions du monde leur servent probablement de boucs-émissaires de leurs méchantes frustrations comme nous et nos ancêtres l’ont trop longtemps été : la haine se nourrit toujours du plus faible que soi passant à sa portée, partout dans le triste monde…]

*

Dans la rue Saint Roch il y a des ornières ; il n’y a que ça d’ailleurs et on les aime. En vélo c’est terrible, surtout quand elle ne sont plus que de vastes flaques, après les pluies. Le garde-champêtre habite à l’entrée de la rue ; il est appariteur, aussi. C’est un monsieur qu’on dit sévère, mais c’est surtout dû à son képi planté droit et à son bras vide − il est manchot de la droite… la guerre, peut-être…

Il existe une coutume alsacienne qui veut que l’on ferme le ban une fois le raisin mûr. Je ne sais pas si c’est encore le cas maintenant. Mais l’arrêté dûment encollé par le garde-champêtre à l’entrée de la rue sur le support idoine, juste devant chez lui, nous collait les chocottes; une feuille blanche dupliquée à l’alcool maculée de gros caractères violets clairs, baveuse à la première averse. Jusqu’au tant et tant il n’était pas question d’aller au ban. Et on y allait, bien sûr. Piller les mirabelles, fumer des lianes cueillies dans la fôrêt. Et quand le garde proclamait la fin du ban à grands coups de clochette à manche, on se ruait en bandes sur les dernières grappes toutes fripées, confites. On se saoulait à quatre pattes et à pleines dents. On jouait ensuite sur le haut tas de marc de la coopérative ; on se trempait les bras pour sentir la chaleur de la fermentation au bout des doigts. On respirait l’alcool. C’était bon.

J’allais chercher le lait tous les soirs, après l’école. Et une fois la semaine − souvent bien plus − le schnaps pour le vieux. C’était dans la Grand’ Rue, il y passait plein de camions, alors. Le village coupé en deux comme par une autoroute ; les façades mornes de tous ces patelins assassinés par un trafic démentiel et continu. Et les charrettes à cheval − une trentaine encore − avec les grandes ridelles et les roues cerclées de fer. Celle du père Grieslin, un manchot lui aussi, et qui nous snobait du haut de son banc, fouet coincé entre les cuisses, et que nous squattions jusqu’à l’école. Et lui qui se roulait son clope de sa seule main, lapant le Job maïs autour de son scaferlati, l’aplatissant d’un coup de paume sur sa cuisse.

− ‘Morrieuh[6] C’est tout ce que je l’ai jamais entendu dire…

Note : cette page est souvent modifiée. Rien n’est définitif.

 

  1. Lumpe = chiffons et oltisse = vieilleries. Se prononce « loummpeu holtisseu ». []
  2. Je n’ai jamais aimé le sport, berk. []
  3. Un sac de ciment pesait 50 kilos à l’époque. La loi a contraint les cimentiers à restreindre leur poids maximum à 35 kilos bien des années plus tard. []
  4. Tout le temps donc… []
  5. La colline aux sorcières. []
  6. Contraction gutturale de « güete Morje » = bonjour en alsacien. []
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