Archives par catégorie : Trouducologie

Photo d’identité heureuse

Illustration © Paul Grély 1972 - Fonds Auzanneau - tritouillage : Cyprien Luraghi 2016 - ICYPLe gars passait par là en 1972. Il s’était arrêté à la boutique photo du regretté Monsieur Paul, à Puycity. Il était peut-être en permission pour alller courtiser sa mie, ou rendre visite à une vieille tante à menton qui pique, faire la nouba avec un copain de chambrée, toucher sa part de l’héritage d’un lointain grand-oncle : nul ne sait. En tout cas sur la boîte où était rangée cette vieille pellicule parmi tant d’autres, Paul n’avait pas inscrit son nom comme il le faisait pour tous ses clients connus, mais simplement « militaire ». Un soldat inconnu, donc.

C’était il y a une bonne douzaine d’années, aux heures perdues à la boutique photo de mon vieil ami le Barbu, successeur de Monsieur Paul, je numérisais le fonds de ce dernier : pas loin de cent mille clichés. J’ai dû en traiter six mille à peu près. C’est long et pointilleux. De la plaque de verre au gélatino-bromure dans les années 40 jusqu’aux diapositives des années 70 en passant par des kilomètres de bobines au format 135. Toute la vie de Monsieur Paul. Et de Puycity et alentours. Noces, communions, fêtes votives, bals populaires, banquets d’anciens combattants et catherinettes. Kermesses scoutes, tournois de pétanque, course cycliste. Foirail, marché couvert. Accidents spectaculaires, remises de médailles par le préfet et le sénateur, commémorations aux monument aux morts, bébés joufflus sur des peaux de bêtes poilues, jeunes filles en tutus, paysan fier de son cèpe géant, posant pour l’articulet dans la Dépêche. Poules au gibier. Festins de conscrits. Militaire de passage.

Au fil des numérisations les tableaux d’un petit bourg apparaissaient : de moins en moins de monde et de boutiques dans la Grand’ Rue, de plus en plus de vieillards. L’assèchement progressif des sourires. L’artificiel remplaçant le naturel.

C’est toujours comme ça : d’aucuns pleurent la perte de ce qu’ils ont assassiné ; de ce sur quoi ils ont tant craché. Ainsi dans de nombreux pays de nos jours, des torrents d’émotions étreignent les meurtriers de leurs émotions. Alors ça fantasme : ça ressort les vieux épouvantails et ça les trouve sexys. Le maréchal pue-la-pisse comme je l’écrivais dans mon billet précédent, par exemple. Le patriote : du modèle bien sanguinolent et un peu septembrier sur les bords, tant qu’à faire. Le gentil bidasse souriant, devenu méchant milicien entretemps. Jeanne la vierge folle qui boutait, boutait, boutait, l’ennemi dans sa tête en la projetant contre des murs capitonnés. Les nationalistes se cramponnent à leurs fantasmes comme des morbacs au pubis d’une charogne.

Peace and love, le monde. Bel automne en perspective. E la nave va !

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Le jardin de la mort qui tue

Illustration © Cyprien Luraghi -ICYP - 2016 (avec la participation de Shanti et Nono)

Coucou c’est moi, j’ai rien à dire et je suis sur Internet pour le dire : je suis l’égobèse. Une bulle de chiffons vide avec un vernis de paillettes. Un test épineux parfois aussi, selon l’humeur. Des comme moi il y en a des bataillons compacts côté jardin. J’ai une vie de bouse, un boulot chiant comme la mort ou l’ennui au chômage pour compagnon de mes jours mornes. Et des amis en toc. Je me pavane, calebasse. Solitaire j’attends, plantée là, les bras en croix. Qu’il se passe quelque chose enfin. Qu’on me voie, que la foule admire ma silhouette, qu’elle la craigne, la redoute. Plus que tout au monde.

*

Et qu’elle s’apitoie sur mon sort, la foule des piafs et les myriades d’animalcules qui se rient de moi becquetant cerises en mai, patates en juillet, pile sous mon nez. Et le chat venant poser sa crotte à mes pieds. Enfin la légumiste qui m’arrache du sol aux intempéries pour me jeter au tas, tout au fond là où personne jamais ne vient et le temps passant qui me dissout dans le néant organique. Moi, l’éprouvantaille.

*

 Internet est un jardin comme les autres. E la nave va.

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Parano-Suiza

Illustration tritouillée par Cyprien Luraghi © Icyp 2016Voiture de l’année : la Parano-Suiza

(huit cylindres en Vé, trente-deux soupapes minimum)


La Parano-Suiza allie tout le raffinement d’une carrosserie blindée à toute auto-critique et le confort douillet d’un habitacle étanche à toutes interventions extérieures. Tout est pensé pour le bien-être de l’utilisateur, ce qui en fait la meilleure de sa catégorie : ordinateur de bord simplifié, absence de volant et de marche arrière. Finis, les spéculations philosophiques sur l’itinéraire à suivre, les doutes intellectuels aux carrefours, les regrets existentiels au fond de l’impasse, la Parano-Suiza vous mène à destination, TOUT DROIT DEVANT, sans varier.

Faire rugir sa Parano-Suiza

(huit cylindres en Vé, quarante soupapes à négocier)

Comme tout véhicule, la Parano-Suiza nécessite un carburant, mais, comme tout modèle grand‑luxe, un carburant spécifique, le « Untelmeuharcèle ». Celui-ci, beaucoup trop ciblé, est fortement soumis aux lois du marché et n’est guère très stable. Il peut disparaître à tout moment pour diverses raisons : malfaçons qui nécessitent des tests en clinique, décision du fabricant de le remplacer par « Unautremeuharcèle », date de péremption atteinte nécessitant une mise au cimetière, etc. Préférez donc l’essence « Legroupemeuharcèle » au taux d’octane beaucoup plus élevé qui vous offre un éventail plus large de possibilités. Vous irez plus loin.

Afin d’optimiser les rendements, il est conseillé d’y adjoindre un adjuvant. Le fabricant « Faitsdivers » a longtemps eu le monopole avec ses produits-phares, « Pédophilie », « Parricide », « Pornographie » et j’en passe. Il est maintenant fortement concurrencé par un nouveau venu, « Terrorisme ». À vous de choisir. Si cela est trop difficile, vous pouvez faire votre petit cocktail personnel : le mélange « Pédopornoterrorisme » a un rendement extraordinaire. Certains préfèrent le lubrifiant « cyberterrorisme », commercialisé tout récemment, mais qui commence à avoir un certain succès.

Le moteur de la Parano-Suiza (huit cylindres en Vé, quarante soupapes, voire plus), comme tous les moteurs, a besoin d’un lubrifiant. Nous avons les huiles classiques, toujours très prisées, « Juifs », « Nègres » et « Francsmaçons ». Si la marque « Communisme » a disparu de la tête de gondole, « Illuminati » revient en force. On note l’arrivée sur le marché d’une holding au comportement commercial très agressif, « Islam », qui nous présente toute une gamme de produits allant de « Arabes » à « Islamofascisme » en passant par « Islamogauchisme », selon que votre voiture a une conduite à droite ou à gauche.

(Il existe une huile parfaitement confidentielle, connue seulement de quelques initiés, la « déconnologie ». Quelques téméraires l’ont essayé et elle pète le feu.)

Nota :

Certains font un mélange de tous les produits précités. Cela demande des connaissances et du savoir-faire ; il faut faire partie d’un club. Le membre du club est facilement reconnaissable à son uniforme protecteur (il a la peau délicate) et à son crâne rasé par souci d’hygiène. Les huiles « Juifs » et « Francsmaçons » sont très connues pour leur pouvoir irritant et de récentes études montrent que l’huile « Islam » ne vaut guère mieux.

Là nous ne parlons plus de voiture de tourisme, mais de formule un. D’ailleurs, ils appellent la Parano-Suiza ainsi « customisée », Sinzano-Suiza (S.S.).

Conseils d’entretien de la Parano-Suiza

(huit cylindres en Vé, soixante-quatre soupapes, ne lésinons pas sur les soupapes)
(Paragraphe inutile)

La carrosserie de la Parano-Suiza ne nécessite aucun entretien ! Grâce à son vernis inaltérable, toute pluie acide d’incertitudes ou orages de doutes ne laissent aucunes traces, aucuns points de rouille existentiel.
Le moteur s’auto-entretient de lui-même ! À partir du moment où on évite cette chaîne de garagistes au sigle HP qui se prétend les uniques concessionnaires de la Parano-Suiza. C’est de l’arnaque ! Ils vont tout vous démonter, vous obliger à revoir vos fusibles… Pire ! Mettre un volant (pour tourner en cas d’obstacle intellectuel) et une marche arrière (pour reculer en cas d’erreur) !

ESSAYER LA PARANO-SUIZA, C’EST L’ADOPTER !
ADOPTER LA PARANO-SUIZA, C’EST NE PLUS S’EN PASSER !

( e la nave va, as usual ;-)

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Par Toutatis !

Illlustration © ICYP - tritouillage : Cyprien Luraghi 2015

Il fait nuit. Vous roulez tranquillement sur une route de campagne. Soudain, dans un virage, quelques sangliers surgissent sous vos phares. Embardée, tonneau, arbre ; vous êtes mort.

Il fait nuit. Vous êtes tranquillement assis à la terrasse d’un bar. Soudain quelques bipèdes armés surgissent devant vous. Rafale, cris, une douleur indicible vous déchiquète l’âme ; vous êtes mort.

Les sangliers, associés à leurs frères d’armes les chauffards et autres bêtes sauvages, tuent et estropient des milliers de gens chaque année en France. Un vrai carnage, qui se répète tous les jours, tout le temps, partout. Et pourtant, curieusement, personne n’envisage jamais de ne plus utiliser sa voiture de peur d’être victime d’un sanglier, d’un ours ou d’un chauffard. Jamais les autorités ne recommandent de rester chez soi de peur qu’un tel drame survienne.

Les bipèdes armés, eux, font beaucoup moins de victimes. Même après la tuerie du 13 novembre, le décompte de 2015 n’est même pas au niveau d’un mois de victimes de sangliers, ours et autres chauffards.

Et pourtant, chacun est pris d’une angoisse à l’idée que lui ou ses proches sortent dans la ville en période d’attentats. Et les autorités recommandent de rester chez soi, c’est plus sûr (même si la ministre aux yeux de velours nous met en garde contre les terribles accidents domestiques qu’on n’attrape que chez soi et pas dans les lieux publics).

Ça n’a pas de sens. Ce n’est pas parce que ces bipèdes armés sont mus par des intentions criminelles qu’ils sont différents des sangliers ou des ours. Ce qui importe c’est le résultat : la tuerie aléatoire, la faute à pas de chance d’avoir été pris dedans, d’avoir été sur le trajet des sangliers ou à cette terrasse de bar ; c’est la même chose. Au résultat, on est mort par hasard sans que personne ait eu l’intention de s’en prendre à nous en particulier.

Du coup, si ce n’est pas de l’inconscience de prendre sa voiture quand on connaît l’hécatombe annuelle des sangliers, des ours et des chauffards, ça n’en est pas plus d’aller au théâtre et en terrasse de bar dès que les salles et troquets seront à nouveau ouverts. Ça n’a rien de courageux de ne rien changer à ses habitudes après un attentat, aussi épouvantable soit-il. C’est tout simplement du bon sens ordinaire, de la sagesse proche du sol, de la dignité, de même qu’on reprend sa voiture après avoir lu le bilan du mois dans le journal. Le bipède armé et le sanglier, c’est la même chose, et cela relève de la calamité naturelle, des choses qui arrivent et auxquelles individuellement on ne peut rien.

Alors c’est vrai, le bipède armé a décidé de tuer, de massacrer, pour des raisons qui ne regardent que son cerveau sommaire et dérangé, manipulé par des cerveaux tout aussi malades, mais loin d’être sommaires, eux. C’est agaçant de se dire que s’il nous tue, c’est parce qu’il l’a décidé, contrairement au sanglier, à l’ours ou au chauffard. Mais ce n’est que pour lui que ça fait une différence, pas pour nous.

Le problème, c’est que ce bipède armé semble proliférer exagérément ces derniers temps. Ça c’est très fâcheux, et de même que les autorités et sociétés de chasse organisent des battues pour liquider le trop plein de sangliers et éviter la prolifération des accidents, les autorités doivent organiser des battues à bipèdes armés pour éviter qu’ils prolifèrent exagérément. C’est le travail de la Police, de la Justice et des Services Secrets, et c’est un travail qui est bien fait, inutile d’en rajouter à l’infini.

Mais tout comme les battues à sangliers n’éradiqueront jamais toutes ces bêtes et qu’ils continueront donc à tuer tout au long de l’année, les battues à bipèdes armés n’empêcheront jamais que des attentats soient commis ; au mieux ils en limiteront le nombre.

Il faut donc s’habituer à vivre avec cela, et considérer que les attentats font partie des calamités naturelles, comme les avalanches, les inondations, les cyclones, les chutes de météorites, les déclarations de politiciennes blondes et les sangliers qui traversent les routes dans les virages. Ainsi on peut les mépriser sans revêtir sa panoplie de Superdupont, mais tout en restant des gens ordinaires, qui se contentent de ne pas vivre dans la peur.

Et c’est pour cela que le combat de ces organisations terroristes est perdu d’avance, à condition que la population garde son sang-froid. L’idéal d’ailleurs serait de ne jamais nommer ces bipèdes armés, de ne jamais leur donner de visage. On ne devrait jamais parler des frères Kouachy ni diffuser leurs portraits et raconter leurs vies. On devrait parler des tueurs de Charlie Hebdo, voire des frères Ducon, et s’en tenir là. Il ne viendrait à l’idée de personne de dire « j’ai été tué par Marcel le sanglier », au risque que Robert le sanglier se dise « Marcel est un héros, un modèle pour moi, je vais emboîter ses pas et aller me poster dans un virage».

Il paraît que nous autres Gaulois n’avons peur que d’une chose, c’est que le ciel nous tombe sur la tête. Mais ça, c’était vrai dans l’Antiquité. Depuis, le ciel nous est si souvent tombé sur la tête que nous y sommes habitués, et ça ne nous fait plus peur. Ce qui nous permet de montrer notre cul en rigolant à ces bipèdes armés et de leur affirmer qu’ils auront beau massacrer et détruire autant qu’ils le voudront, ça n’y changera rien, on ne peut rien contre les calamités naturelles, et la multitude innombrable des rescapés de près ou de loin poursuivent leur bonhomme de chemin et ont tôt fait d’oublier la coulée de boue meurtrière déposée comme une déjection canine sur un trottoir parisien. Quant à eux, les bipèdes armés, lorsqu’ils se présenteront au guichet des enfers, ils y trouveront leur dieu qui tout comme nous leur montrera son cul en rigolant avant de les précipiter dans la fournaise, tandis que les soixante-douze vierges retourneront à leurs ébats saphiques.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

…e la nave va…

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Queue de poisson

Illustration : écolier népalais inconnu - tritouillage : Cyprien Luraghi © ICYP 2015Les années 10 sont au frileux, au replié, au nombril, au clavier possédé, à l’héroïque en chambre. Pendant cette décennie, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Et ce sera et c’est déjà. Tout est interprété de traviole par bêtise ou à mauvais dessein, ou bien les deux car malveillance et suffisance sont les deux mamelles de la démence. Cette dernière est hautement contagieuse et se répand comme le virus de la peste dans le populo, qui s’empresse de la fourguer à tout son voisinage en expectorant son insanité à l’entour. Par le truchement de la nouvelle atmosphère insufflée par les frustes mentors de la Révolution numérique.

Quand l’irréel devient la réalité communément partagée il y a comme qui dirait, un sérieux problème. Dans les années 10 il est admis que les hallus émanant des écrans constituent le monde réel. Quand la majorité des éléments de la société le pense, alors ça devient la norme. Ces visions communes sont celles de la banalité policée, puisque tout un chacun vit plus que jamais sous les regards et que singes que nous sommes au fond, fonctionnons toujours par mimétisme. Ainsi baignés dans le flux, la tendance naturelle sera d’aller à l’archétype primitif, simple, aisément partageable, engendrant le moins de conflits possibles au détriment du sel spécifique à chacun.

Ainsi donc l’homme se doit d’être idéal et la femme à son égal avec un e final pour marquer le coup. Comme c’est impossible, il convient de se confectionner un costume de scène et de l’enfiler avant de monter sur les planches. Car tout un chacun est devenu comédien de nos jours. S’exposant au monde entier, il faut incarner la norme devenue folle du mieux que l’on peut. C’est donc l’exacerbation de cette norme hallucinée qui est à l’œuvre actuellement. Le metteur en scène c’est les autres, dont il s’agit de guetter les moindres signes pour agir à leur instar. Ces signes sont des ordres. L’ordre exige que certains incarnent tel ou tel archétype de manière caricaturale. Ils sont agréés par l’ensemble. Ils se doivent d’être agréables. Calamistrés côté mecs et nanas pomponnées, un poil rebelle pour instiller le frisson aventureux aux hamsters de clapiers. Ils sont le rêve commun : lanceurs d’alertes et victimes calibrées sont les héros médiocres d’une époque misérable. Grappillage et appropriation à tous les étages : à défaut de savoir créer sans prothèse à puces électroniques avec sa seule cervelle, ça copie et ça colle à tout va. Et puis ça agglutine et ça mixe.

Et puis la peur de ne pas être. La terreur du vide. L’horreur de se sentir à la fois possédé et dépossédé. De son terroir et de sa nature féminine ou masculine, etc. L’effroi devant cette tâche irréalisable de devoir être à la fois conformiste et remarquable à tout prix. Alors ça se colle des étiquettes valorisantes un peu partout au petit bonheur la chance.

C’est l’insipide modernité d’un monde de fous ordinaires qui voit des bites là où il n’y a que des petits poissons bien gentils.

…e la nave va..

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