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Le vrai péril fasciste n’est pas celui qu’on croit.

Illustration © Pierre Auclerc - ICYP - 2013

Ah, elle n’est pas facile la vie de l’honnête homme, en France, en ce début de 21è siècle. Quand il allume sa télévision ou son internet, il apprend qu’il est menacé par le fascisme, ce qui le rend très inquiet, car il a été à l’école et il a bien compris que le fascisme c’est très vilain, les zheures sombres, et tout ça.

Mais, se demande t-il, qu’est-ce exactement que ce péril fasciste dont on me dit qu’il menace la République, mes fils et ma compagne jusque dans mes bras ?

C’est une bonne question.

On lit un peu partout, sous des plumes plus hâtives à reformuler les poncifs du voisin qu’à tenter de faire preuve de lucidité, que la période actuelle serait caractérisée par une grande confusion intellectuelle et politique. Les Sentinelles stipendiées et autoproclamées qui guettent du haut de leurs miradors le retour de la bête immonde sont formelles : l’extrême-droite conservatrice et autoritaire française est en cours de mutation en reprenant à son compte les penseurs et politiques de la gauche radicale, dans un grand mélange de patriotisme social, de socialisme capitaliste, d’anarcho-syndicalisme et d’appel à la révolution (non violente dans un premier temps). Le tout étant lié au moyen d’un délicat fond de sauce à base de populisme et de mise en cause des soi-disant élites responsables de tous (ou presque) les maux.
Ce brouet indigeste est dénoncé quasi unanimement par nos braves Sentinelles, à l’exception des plus pétochardes qui se positionnent déjà sur le créneau du TINA (il n’y a pas d’alternative, il faudra en passer par le FN pour transformer la France, hélas…). On dit ainsi sur tous les tons à l’honnête homme que ces mélanges idéologiques, cette confusion, ne riment à rien, et sont obscènes. Bref que ce n’est pas très sérieux.

Du coup, l’honnête homme se demande si cela le rassure. Il se dit que si c’est absurde, ça ne repose sur rien, et qu’il n’en sortira rien de concret à part du bruit.
Mais ensuite, l’honnête homme, qui a du bon sens contrairement à ce que nos braves Sentinelles qui le méprisent déclarent, se dit que ça ne lui suffit pas, et il ouvre un livre d’histoire qu’il a acheté pour l’occasion en 1-click sur amazon. Et il y découvre effaré que dans les années 20, le fascisme est né de la conjonction des idées patriotiques et des idées socialistes et anarcho-syndicalistes sur fond révolutionnaire.

Et tout d’un coup, il se rend compte que tout ça n’a rien d’absurde ou de confus ou de pas sérieux, que c’est au contraire très clair, et que soit les Sentinelles sont incultes et stupides, soit elles sont complices : la réalité le frappe d’évidence : le rapprochement rouge-brun en cours, celui de l’extrême-droite conservatrice autoritaire traditionnelle avec les extrêmes-gauches subversives et radicales, est le même que celui qui s’est opéré en Italie dans les années 20, et fédéré par Mussolini.

À peine remis de sa stupeur, notre honnête homme s’aperçoit que le fascisme italien n’était pas raciste. Or il observe que ce rapprochement rouge-brun conspue à longueur de journée deux populations désignées comme les ennemis de l’intérieur qui veulent saper la civilisation et le modèle républicain français : les musulmans et les juifs. Il observe que l’épouvantail des musulmans est largement utilisé pour convaincre l’électorat de droite et du centre, ainsi que l’électorat républicain soi-disant laïc de gauche. Mais, pour l’extrême-gauche, les musulmans sont des victimes ontologiques, et la République est une chienne à abattre. Pour eux, la coalition rouge-brun a donc remis au goût du jour le péril juif mais cette fois comme ennemi de l’extérieur avec sa cinquième colonne en France, ce qui fonctionne très bien sur fond de conflit israélo-palestinien en particulier.

Par conséquent, notre honnête homme en conclut que l’analogie avec le fascisme ne tient pas, puisque cette coalition rouge-brun est raciste et antisémite. Il ouvre donc un autre livre d’histoire qu’amazon lui a recommandé, et il y découvre stupéfait que cela aussi a un antécédent historique, plus au nord, en Allemagne à la même époque.

Voilà notre honnête homme tout à fait inquiet désormais. Le retour du nazisme, se dit-il in petto, ce n’est tout de même pas rien, et il n’a pas tort. Son inquiétude est renforcée par le ballet permanent qu’il observe de purs gauchistes radicaux tamponnés sur l’œuf, amis du peuple autoproclamés (démontrant par là qu’on peut se proclamer ami de ce qu’on méprise) qui prêtent attention à cette synthèse rouge-brun, la justifient par un besoin légitime de changer la société et d’écouter ledit peuple, puis basculent sans jamais l’admettre du côté obscur et s’en vont rejoindre la nébuleuse du Front National.
Avant, se dit-il, c’étaient les ouvriers et les employés qui faisaient défection du Parti Communiste pour aller grossir les rangs des électeurs FN, ce n’était pas bien grave. Mais désormais, ce sont des intellectuels (souvent autoproclamés), des leaders d’opinion, qui font ce même mouvement. Voilà qui est plus inquiétant, d’autant qu’il est difficile de faire la différence entre les opportunistes qui vont à la soupe (eh oui, le PCF, le NPA, l’altermondialisme, pour faire carrière, c’est compliqué), et ceux qui y croient vraiment.

Mais notre honnête homme prend du recul, car il n’est pas dos au gouffre encore, il peut se le permettre. Et que constate t-il ?
Il constate que dans son entourage, les gens qui se disent de gauche qui prêtent attention à cette coalition rouge-brun sont tous, sans exception, des gens sans colonne vertébrale intellectuelle, sans convictions ancrées, qui baignent dans un relativisme délétère selon lequel tout se vaut, et qui pour la plupart vivent de grandes frustrations personnelles dans leur vie. Il en parle avec ses vrais amis, et il constate qu’il en va de même partout.
Du coup, le voilà un peu rassuré de constater que la mouvance rouge-brun est largement une affaire de médiocres et de ratés. Il constate aussi que de très nombreux intérêts privés n’ont rien à gagner à l’arrivée au pouvoir d’une telle coalition rouge-brun. Son livre d’histoire lui montre que la quantité des déclassés et des désespérés est beaucoup plus faible (quoique trop importante) dans la France d’aujourd’hui que dans l’Allemagne et l’Italie de l’entre-deux guerres, grâce à un système redistributif aussi performant qu’il est onéreux.
Il en conclut que ce pays est encore armé d’un solide bon sens, que des anticorps nombreux et puissants existent, et que personne n’est prêt à lâcher ses intérêts particuliers ou corporatistes pour une quelconque aventure.

Notre honnête homme se rassure donc. La mouvance rouge-brun, et le FN, ne prendront donc jamais le pouvoir. Ils vont certainement causer des perturbations diverses et variées, mais cela n’ira pas au-delà et ne sera pas bien grave in fine.

Mais il reste quand-même un peu inquiet. Tout de même, 25% du corps électoral qui vote pour la haine, on ne peut pas être complètement rassuré.

Et ça tombe bien, car une autre mouvance bien plus puissante et bienfaitrice est là, qui a pensé à tout pour le rassurer et lui garantir une vie heureuse.

Dans le temps, la République était paternelle. On ne rigolait pas tous les jours, et l’autorité était l’autorité et on lui obéissait dans les domaines jugés importants où elle voulait qu’on lui obéisse. Pour le reste, Pompidou disait « n’embêtez pas les Français ».
C’était une époque insupportable, intolérable, où tout un chacun pouvait mal se conduire en toute impunité. On pouvait nuire à sa santé, ne pas manger cinq fruits et légumes par jour, se tuer à 200 sur l’autoroute sans mettre sa ceinture, cultiver son cancer du poumon en fumant des gitanes sans filtre, etc.
On peut toujours faire tout ça en 2014 d’ailleurs, mais ce qui a changé, c’est qu’à l’époque, la société et le gouvernement disaient : « tant que ça ne nuit qu’à vous, c’est votre problème, vous êtes un adulte responsable, on vous a prévenu des risques ». C’était le gouvernement paternel.

Maintenant c’est différent. On veut nous empêcher d’avoir ces comportements « déviants ». On édicte des normes de vie qu’on nous somme de respecter, et pas seulement pour préserver notre capital santé comme ils disent. Mais aussi parce que ces normes représentent la nouvelle morale publique que les gens autoproclamés raisonnables souhaitent imposer à la population, pour faire son bien malgré elle si nécessaire. On veut interdire la cigarette électronique parce que « fumer c’est mal ». On fait condamner une exposition artistique de photo à Bordeaux au motif qu’une des photos présentait un enfant de manière équivoque, et cela au nom de la protection de l’enfance. On fait honte aux gens qui refusent de se vacciner contre une grippe imaginaire au motif qu’ils mettent en danger, par leur refus, les plus faibles. De manière générale, on édicte des normes de protection des individus contre eux-mêmes. Et on pourchasse le crime jusque dans l’art et dans la science. Un historien n’a pas le droit de dire, même preuves sérieuse à l’appui, que les bombardements de Dresde en 1945 étaient justifiés par le besoin de briser le peuple allemand et d’éviter une troisième dans vingt ans ; s’il le fait, il sera poursuivi et condamné pour apologie de crime de guerre. Etc, etc. les exemples abondent. Le dernier en date étant la pénalisation des clients de prostituées qui offre une excellente synthèse de ce que sera bientôt la nouvelle bête immonde au ventre fécond.

La vie, c’est dangereux, et c’est turbulent, et c’est imprévisible. Les gens raisonnables ont décidé que la vie ce n’est donc pas raisonnable, et qu’il convient d’encadrer tout ça. Ce qui est précieux pour eux, ce n’est pas la vie, c’est ce qu’on peut en mesurer ; sa durée, son degré de santé, son absence de traumatismes. Mieux vaut pour eux une population qui vit cinq ans de plus dans un état morose et gavée de psychotropes qu’une population qui vit vraiment, qui fait des bêtises, et qui meurt cinq ans plus tôt en moyenne.

Nous sommes ainsi passés de l’État paternel à l’État maternel. Les citoyens ne sont plus des adultes responsables qui ont à assumer leur vie et leurs choix, mais des enfants turbulents qu’il s’agit de canaliser et de mettre dans le droit chemin. Le gouvernement maternel des gens raisonnables se développe ainsi au centre de manière consensuelle. C’est l’extrême-centre de la vie politique et sociale. Et cet extrême-centrisme devient peu à peu le nouveau totalitarisme qui va asservir les gens, avec leur plein consentement, puisque c’est pour leur bien. Et comme tout totalitarisme qui se respecte, l’État aura de moins en moins besoin d’intervenir contre les déviants, puisque la pression sociale ordinaire et quotidienne s’en chargera.
Par exemple : vous faites du ski hors piste :
. L’État vous dit : si on doit vous secourir à cause de cela, c’est à vos frais, les impôts payés par les gens ne servent pas à couvrir des prises de risque insensées.
. L’Assurance Maladie vous dit : si on doit vous soigner à cause de cela, c’est à vos frais, nous ne couvrons que les risques indépendants de la volonté de l’individu.
. L’assureur vous dit : je ne peux pas vous assurer contre les conséquences d’un accident, car ma charte de Responsabilité Sociale d’Entreprise m’interdit d’encourager les comportements déviants.
. Votre voisine vous dit : vous devriez avoir honte de faire du ski hors piste et de mettre en danger les secouristes en cas d’accident.
. Vos collègues et supérieurs disent : ce gars qui fait du hors piste, comment lui faire confiance pour jouer collectif et respecter les règlements ?
. Etc. Donc vous avez le droit de faire du hors piste, ce n’est pas interdit. Mais dans les faits, si, c’est interdit parce que vous ne pouvez pas vous le permettre.

Et voilà, en conclusion, l’honnête homme a bien compris que le vrai péril « fasciste » ou totalitaire qui nous guette n’est pas la mouvance rouge-brun, ni l’islamisme radical ou quelqu’autre religion, ni le terrorisme, ni même les excès du capitalisme mondialisé. Il y a suffisamment d’anticorps dans la société, et d’intérêts privés, et de matérialisme individualiste, pour contrer correctement tout cela.
Ce qui est beaucoup plus puissant, et qui se prépare à dominer nos vies c’est l’extrême-centrisme totalitaire, et s’il n’y avait qu’une seule lutte à mener, il faudrait choisir la plus importante, c’est à dire celle-ci : la lutte contre le totalitarisme d’extrême-centre, hier rampant, aujourd’hui chaque jour plus audacieux, et demain au pouvoir si on le laisse prospérer. Les vrais fachos dangereux, c’est eux, pas les pitres rouges-bruns qui sont voués à l’échec.

L’honnête homme ne veut pas d’un État maternel, et il veut que les gens raisonnables s’occupent de leurs fesses et pas des siennes.

Aux armes citoyens !

…e la nave va…

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C’est pas encore fini…

Illustration © Pierre Auclerc 2013 - ICYP

 

Pendant deux jours il y a eu grève à la rédaction dans la rue du père Ubu.[1] Et les journalistes ont repris le boulot. Après avoir partiellement obtenu satisfaction concernant leurs revendications, comme on dit d’ordinaire dans les journaux en pareil cas. Les riverains[2] se sentent à nouveau chez eux. Dans la rue. 

Nous, icy, on ne fait jamais grève. On est toujours sur la brèche à discuter le bout de gras ou le nez collé sous le capot dans la salle des machines, bien au chaud. Personne n’est dans la rue chez nous, à se surgeler les replis. Il n’y a pas de riverains, tout un chacun est chez soi pour de bon, les pieds collés sous la table en bois d’arbre. 

Dans la rue du père Ubu les riverains ne sont pas des riverains, mais des passants précaires : ainsi s’entame l’arnaque, avec cette torsion perverse du mot ; suffit d’ouvrir le dico et les yeux directs sur la fumisterie, là : CLIC

Dans la rue du père Ubu, les sujets badent et baguenaudent, plus monarchistes que le roi, tortillant du fion, faisant le beau à laisse et à lèche, la langue bien muselée, mendigotant la niche et l’os. Ça n’en finit plus de ne jamais finir, dans la rue du père Ubu.

***

Bon : un paquet d’entre nous icy fréquente la rue du père Ubu depuis le tout début. On y a nos petites habitudes, nos copains, nos amis, nos ennemis, nos trolls gluants, nos gniasses paranos, nos modérateurs lunatiques qui charclent nos déconneries à la machette rouillée quand ça leur chante vu que la rigolade et eux, ça fait deux.

Y en a qui nous disent : mais pourquoi donc vous persistez à y aller, dans cette rue où vous êtes traités comme des clebs ? Simple : c’est parce qu’il y a les copains et, les copains d’abord. Et puis même si ça peut sembler futile, je sais aussi qu’on en fait rigoler plus d’un. Foutre la bonne humeur : noble tâche ;-)

***

Sinon tout va bien à bord de notre petit navire : demain ça fera un an tout rond que le système de commentaires de l’Icy n’est plus accessible qu’aux déconnologues et ça fonctionne impeccablement depuis. Autre chose : Lady de Nantes, notre bonne fée mécano, fait plus que me seconder dans la salle des machines : c’est la première fois depuis le début de la grande traversée en 2001, que je ne suis plus seul à tout me taper, de A à Z. Un vrai bonheur. Du coup, j’ai le bout des doigts qui me démange à nouveau : des sujets de billets, j’en ai à foison. Chic !

E la nave va…

  1. Rue89 []
  2. Terme par lequel la rédaction de Rue89 désigne les commentateurs. []
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fable rase

Illustration © Pierre Auclerc 2013

Il n’y a plus et pas encore.
Alors pousse, poussif dans les ahans.
Ronron diesel mécanique, et rouille et cliquetis.
En avant droit dans l’on ne sait pas quoi mais ça y va à l’arase.
À l’aveuglette.
Dans le tas, dans le lard.
Total bourrin.
Comme des cons, paumés.
Processionnaires.
Croisés, hagards.
Avec des Sarrazins plein la tête et une Terre Sainte à reconquérir, chimérique.
Latérite et bain de sang.
Allant sans trop bien savoir, sans cap.
À l’arrache.

Sans se poser de questions car il ne vaut mieux pas pour s’épargner la douleur concomitante à toute bonne intelligence. Dans la confusion à fond de train dans le vacarme. Vers la connerie insondable, à l’infini. 

Il n’y a plus de direction, plus de barre, de volant, de manche à balai, de palonnier. Rien qu’un accélérateur et un engin poussant aussi fort que possible, rasant le tas. L’accumulant un peu plus loin. Montagne d’atavismes dans laquelle ça patauge. À hue, à dia. Moi je crois que le monde entier est devenu fou comme l’Allemagne sous Hitler, d’une autre manière.

Un jour la machine tombera en panne sèche et le silence, la paix… 

E la nave va

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Hé mec !

Illustration © Pierre Auclerc - ICY - 2013

Deux heures au téléphone avec un ancien d’une des boîtes de voyages pour laquelle j’ai pas mal turbiné dans les années 80 à guider du monde à pied sur les chemins de l’Himalaya. Il était bien bourré quand il a raccroché, hoquetant. C’était hier au soir et il ne me rappellera jamais : je lui ai dit les choses en face comme je le fais toujours avec n’importe qui, ce qui n’est pas fait pour plaire. Je n’écris pas non plus pour plaire, mais pour transcrire ce que je vois et quand c’est pas plaisant, c’est le même prix, mec. Parce que justement c’est un mec qui m’appelait hier depuis pas loin de Tarnac, d’où il revenait après un raout de putains d’insurgés de mes couilles. 

L’Insurrection qui vient : hi hi. Ils chient pas la honte ces guignols, sans déconner. 

Le mec ça faisait des jours qu’il me bassinait comme un témoin de Jéhovah à me balancer ses tracts par e-mail et à me demander mon avis dessus. Franchement : j’en ai strictement rien à foutre, de tout ça. J’ai pas fait mes humanités, pour commencer. La branlette collective, les prises de têtes groupusculaires et le maniement de concepts hautement intellectuels, c’est pas mon trip du tout. J’suis un homme de terrain, les pieds plantés. La Révolution dans le salon, à d’autres. J’ai déjà donné. Finalement, le mec il a tellement lourdement insisté que j’ai lu son tract : CLIC. Le genre bien emballé, donc. Avec des gourous, de quoi pieuter, se rassasier et faire ses petites et grosses commissions. 

Le mec, il avait commencé à guider des touristes en Asie quelques années avant moi et puis il s’était retrouvé dans les bureaux, vendeur de rêves tarifés. Payé douze mois sur douze. Moi et les copains, on était restés simples guides : payés à la journée et au lance-pierres. Pendant dix ans, le mec était voisin de bureau de Machin, dont je dresse le portrait dans le billet « Tendre démon » − le lien est au pied de celui-ci. Pendant dix ans, donc, le mec comme tous les autres mecs et nanas bossant dans ces boîtes à touristes, n’a pas levé le petit doigt pour faire que nous autres, guides précaires, ne le soyons plus et ayons droit à une retraite décente. Pas plus qu’ils ne se sont battus pour améliorer le sort terrifiant échu aux porteurs de trek[1] : misérables esclaves pouvant crever la gueule ouverte, que nous n’étions alors que deux en tout et pour tout à défendre bec et ongles contre les négriers d’Orient et d’Occident : un certain Denis et ma pomme. Et personne d’autre.

Or donc le mec me draguait, un quart de siècle plus tard, hier soir au téléphone, passablement pété et quand c’est l’alcool qui parle, le tréfonds de la tripaille se révèle et là, j’écoutais, j’écoutais… et puis je l’ai putain envoyer chier, le mec. Qui jouait les héros avec sa bande de charlots branchés Tarnac. 

Tarnac, j’en ai rien à foutre pour tout dire. En 2009 sur Rue89 on avait été quelques uns ICY à gueuler contre l’injustice faite à Julien Coupat et ses copains. La prose pompière de ces foutricules me colle les pustules, mais bon : ils s’étaient retrouvés dans la panade pour rien du tout et là, je dis toujours présent. J’étais pas dupe : lisez mon vieux billet « Du visible à l’invisible » datant de cette époque. 

Le mec, il est comme les résistants de 1946 : il a besoin de reconnaissance. Manque de bol pour lui, il était super mal tombé hier soir. Quand les lâches jouent au héros, je suis impitoyable ; déjà qu’en temps ordinaire la pitié m’est notion absente… 

Le mec, il est fan des émissions de Mermet et je suis sûr qu’il cause dans son répondeur. L’an passé il est venu passer quelques jours à la maison et il couinait sur sa retraite. Moi j’aurais droit à rien ; enfin : au minimum-vieillesse comme on disait autrefois. Parce que ce grand révolutionnaire en carton qui bande devant les bannière de l’Anarchie et se vante d’être de toutes les manifs où ça castagne, n’a pas bougé un petit doigt… comme tous les autres. 

Le mec, il voulait que je rejoigne sa mouvance : le gag. Inutile de tenter de lui expliquer que je suis objecteur de conscience et par conséquent opposé à toute forme de violence physique : autant déclamer du Platon à une brique. Et puis le mouvement c’est nul. L’immobilisme railleur convient mieux à ma nature profonde ;-)

Le mec a raccroché et j’ai repris ma correspondance avec un autre mec dont je vous entretiendrais un de ces quatre car ce mec-ci ne vaut pas mieux que ce mec-là. 

E la nave va…

  1. J’en parlerai dans d’autres billets. []
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Globul électron ami

Illustration © Pierre Auclerc 2013

Plus con qu’un ordinateur il y a ses adorateurs. Pourtant rien n’est plus stupide qu’une puce électronique, a priori. Auprès de ce fruste parpaing, la puce animale est une cathédrale gothique. Des ordinateurs, ça fait une quinzaine d’années qu’il m’en passe des centaines par an entre les pattes : comme autrefois le petit horloger de quartier dépannait les tocantes en carafe, je répare les bécanes vérolées des braves gens du canton. Alors pensez donc si je les connais intimement, ces pupuces à la con qui sont mon gagne-pain. 

Comme pas mal de mes collègues j’en ai souvent jusque là, de ces saloperies de puces pleines de bugs qui nous pompent une bonne moitié de nos capacités cérébrales toute la sainte journée. Certains jettent l’éponge pour de bon et il m’est arrivé de le faire il y a quelque temps, mais bon : faut bien remplir le frigo et payer les factures alors j’avais fini par reprendre du service quelques mois plus tard. 

Alors puisque c’est le sort qui m’est échu, autant retrousser les manches et me coller le nez sous le capot de ces bestioles de façon à m’instruire. À la fois des circuits empruntés par les électrons parcourant le minéral et de celui baladant ces mêmes particules dans nos circonvolutions organiques.

***

Entre les outils de silex de nos ancêtres et l’ordinateur le lien est évident : leurs nucléus sont composés des mêmes roches. L’outil est le prolongement de nos extrémités depuis la nuit des temps et la signature de notre espèce. 

L’outil exauce nos besoins élémentaires : il remplit nos panses, bâtit nos bicoques, anéantit nos ennemis, grave nos pensées sur des supports. L’outil est téléguidé et conçu par nos cerveaux dictant à nos mains la bonne façon de s’y prendre pour le confectionner. 

Et puis il y eut l’ordinateur, brillamment élaboré sur des bases mathématiques par des têtes bien faites pour des motifs guerriers et dans la foulée, assister les comptables et divertir le populo. C’est sur l’ENIAC, machine de guerre, que fut programmé le premier jeu électronique de l’Histoire, aussi.

Donc un objet mathématique à cœur de pierre est fabriqué massivement depuis un quart de siècle et plus de la moitié du monde s’en sert comme outil, sous une forme ou une autre. Le couteau suisse peut aller se rhabiller. Comme sur ce dernier, seules quelques fonctions de l’outil informatique servent au particulier. Par exemple je ne sais absolument pas me servir du tableur inclus dans la machine qui me sert à écrire présentement. Une foule de logiciels inutiles est là, tapie sur la surface sensible du disque dur planqué sous le clavier. Je ne me sers même pas du traitement de texte, ayant pris pour habitude d’écrire en ligne directement. Pour moi, l’écran n’est qu’une page et rien d’autre, et le disque dur un gros tas de feuilles, vierges ou pas. Comme au temps de la machine à écrire mécanique, tout part de ma petite cervelle, se dirige via l’influx nerveux jusqu’au bout de mes doigts. Rien ne voyage en sens inverse, sinon la vision des caractères d’imprimerie. 

Les vieux tromblons dans mon genre fonctionnent invariablement comme au temps des machines à écrire et des stylographes. C’est ce qui nous épargne l’insoutenable intrusion, pourtant glorifiée à outrance, de ces outils inanimés avec le vivant qui est en nous. 

***

Vint le temps où ces machines ont commencé à tisser leur toile autour du globe. Dirigées de main de maître par les nouveaux maîtres du monde globul. Les gentils architectes du plus petit dénominateur commun des masses populaires : l’objet de la consommation. Deux brillants mathématiciens, ça va de soi. 

J’ai toujours été archi-nul en maths et compte bien le rester, étant convaincu que les mathématiques sont les pires ennemies de l’humanité. 

 

E la nave va…

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