Archives par catégorie : Spectacle

Rue89, c’est enfin fini !

Il y a six ans et des poussettes, je publiais un billet intitulé « C’est pas bientôt fini ? » avec cette même illustration, mal torchée à l’arrache en tritouillant la couverture du dernier numéro de la première série d’Actuel en 75. Je l’avais dénichée ici (page d’archive) : CLIC.

À l’époque, Rue89 − Ubu89 pour les intimes − avait le vent en poupe : des centaines de commentateurs se pressaient dans ce qu’on appelait entre nous, les soutes ou les catacombes. Ça rigolait en ribambelle, ça se foutait sur la gueule à la récré, ça se grognait au museau entre nazis et gauchistes hirsutes. Quelques cas psychiatriques tamponnés sur l’œuf ajoutaient une touche de surréalisme à l’ambiance. C’était vivant, quoi. Alors que là c’est mort de chez mort. Le 19 de ce mois, il y a eu le grand basculement : après une lente et pénible agonie phagocyteuse, tout est passé sur les serveurs du Nouvel Observateur. Et puis la mort.

Août 2009, c’est aussi le mois où ça avait commencé à dépoter sérieux icy. Depuis, c’est trois cents commentaires par jour mini sans débander. On vient de dépasser les six cent mille. Les commentaires. Par lesquels tout avait commencé. Au tout début de l’internet à la fin des années 80. Avant le règne des images puis des sites persos, de la presse en ligne, des blogs, de la vidéo, des réseaux sociaux et des applis de mes couilles. On ne disait pas encore un commentaire, mais un post. Dans une discussion. Très important, la discussion. Toute la nuance est là : à partir du moment où ces discussions se sont retrouvées accrochées au bas des articles de la presse en ligne, adieu la liberté. En haut, un ersatz de maître d’école : le chroniqueur, le blogueur ou le journaliste. En bas : les élèves bien alignés. Entre les deux : le modérateur chargé, à l’aide d’une machette rouillée, de faire régner l’ordre.

Icy, c’est la même mécanique, sauf qu’il n’y a pas d’ordre, ni au singulier ni au pluriel, ni dans aucun sens de ce terme. Il y a les billets en haut, et en bas les commentaires. Et un moteur pour propulser tout ça sur l’océan Octétique. Mais chacun y fait ce qui lui plaît et il n’y a ni modérateur, ni machette. Icy c’est libre. Comme au tout début de l’internet. N’entre pas qui veut, ceci dit. C’est ça le secret de la meilleure soupe dans la vieille marmite. Parce que ce qui fonctionnait si bien au temps où on n’était qu’une poignée de pelés sur le réseau, n’est plus possible aujourd’hui : dans la foule anonyme, des égrégores et autres créatures individues et méphitiques pullulent, farcis de mauvaises intentions de toutes sortes. Ceux-là c’est niet. Ça, je l’ai compris il y a très longtemps. Trop tard toutefois. Car il m’en a cuit. Non obstant, ma grande naïveté ne m’a pas perdu, bien au contraire. C’est en se faisant gruger, entuber, arnaquer, maltraiter aussi, qu’on finit ou non par percuter. J’ai percuté, donc. Une cervelle, ça sert à ça, fut-elle tout ce qu’il y a de plus ordinaire. C’est à se cloîtrer qu’on perd son sel. C’est à se claquemurer, à se retrancher, à se reclure, à s’emmurer. C’est à maintenir huis clos, à scruter la rue furtivement derrière ses rideaux, à guetter l’ennemi dans la crainte. Qu’on devient con au mieux et fou au pire.

Icy c’est vivant. Et Rue89 est mortellement mort. Les quatre millions huit cent mille commentaires depuis mai 2007 : morts. Engloutis. Comme s’ils n’avaient jamais existé. Comme si les commentateurs n’avaient eu aucun être. Comme si la vie elle-même ne vivait pas. Un tel aveuglement mérite la plus vive admiration. Respect, chapeau bas : une telle indifférence pour celles et ceux qui les ont soutenus pendant presque dix ans, c’est beau, c’est grand, c’est une forme d’empathie innovante. Et je ne parle pas pour moi. Parce que franchement, ça ne me fait ni chaud ni froid qu’Ubu89 soit mort comme un rat crevé, vu que le roi Ubu régnait sur une Pologne qui n’existait même pas. Pas plus que l’internet de Rue89, qui n’a jamais existé.

…E la nave va !

 

 

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De par l’immonde

Illustration © Cyprien Luraghi - ICYP - 2016Un bon ami est passé ce matin nous porter un pochon du dernier raisin de l’année. Mûr à point, la peau fragile et un tantinet aqueux vu le temps de merde d’un novembre caractérisé par des orages comme d’avril. Alors j’en ai coiffé Léopardo pour en tirer l’illustration de ce billet. Léopardo est népalais, mais pas des hautes montagnes : de la plaine du Téraï, là où vivent les animistes Tharus et compagnie, dans la forêt profonde dont il ne reste plus grand-chose de nos jours, ratiboisée par les paysans fuyant guerre civile et famine sévissant dans leurs grandes collines et venus s’installer là depuis une trentaine d’années. Léopardo était planqué derrière un tas de rougnes chez un brocanteur de Katmandou depuis bien vingt ans. Personne n’en avait voulu et le vendeur me fit de la retape : si je le voulais, je pouvais partir avec pour une poignée de roupies, ça ferait du débarras. Le problème c’est que Léopardo est encombrant : soixante-six centimètres des orteils aux oreilles et le fourrer dans le sac à dos pour le retour en France, c’est carrément pas évident. Donc je dis non. Mais Léopardo me fixe de ses deux globules et c’est dur de résister. Dans ces cas-là c’est simple : il faut sortir de la boutique nonchalamment et là le vendeur vous suit et ne demande plus qu’une demi-poignée de roupies. Alors j’ai topé là et Léopardo fut à moi pour trois euros et demi.

Depuis, Léopardo fait la joie de notre petite famille et des amis de passage : il se tient debout sur le plancher de la cuisine, au pied d’une fenêtre où il nous regarde vivre, la gueule ouverte. De temps en temps pour illustrer un billet, je m’en sers comme aujourd’hui encore. Et puis Léopardo est un des totems de l’Icyp. Sans totems, la vie ne vaut pas un clou rouillé. Au temps jadis, les totems et les fétiches restaient plantés en lieu fixe et la tribu ne s’en éloignait guère, par crainte des représailles planquées dans la nature hostile à l’entour. C’est fini, ça. Léopardo fend la planète en avion et la tribu est éparpillée aux quatre coins du monde.

Heureusement la tribu est invariable, increvable et joyeuse. Elle se fout de tout : des éléments déchaînés, des tarés ivres de haine sur les réseaux, du flot de merde dans les gros tuyaux, du décervelage global, de la mauvaise graisse, des sérieux pontifiants, des missionés par des dieux qui ne sont que leurs misérables démons intérieurs, des avachis larvaires aspirés par des écrans, des terreurs irraisonnées, de la gamberge masturbatoire, de la notion de nation, de l’identité culturelle, des salsifis en boîte qui sont des scorsonères, de la voiture automatique, de l’intelligence artificielle, des artifices en général et du monde qui n’est immonde que pour qui le veut bien.

Comme notre bienveillant totem tharu : la gueule ouverte et tout observant.

…e la nave va !

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Continu Homme

Illustration © Cyprien Luraghi 1998 (Inde - Bhimbetka) - 2016 - ICYPIl y avait moins de monde dans le monde et pas la moindre machine. C’était pourtant le monde tel qu’il est. Capturer le cheval sauvage, l’entraver avec des lianes tressées, revenir en paradant, flèches pointées au ciel et bite en avant, direction fumelle et gamelle.

Rien n’a changé depuis ces ères reculées : acheter des grosses bagnoles sauvages − ou tout autre objet de frime −, revenir en paradant au volant, la bite en avant, etc.

Rien ne change jamais, fors le fait qu’on est de plus en plus de singes debout à s’entasser sur la planète. Et que par conséquent les tares inhérentes à notre espèce se révèlent, rédhibitoires, obscènes, insupportables.

Le cirque politique continue sa tournée, exhibant ses animaux tristes, les grues cendrées ont survolé le vieux bourg, poussées au croupion par la bise du septentrion, les masses populaires lèvent ou abaissent le pouce sur les réseaux comme l’empereur aux Jeux, les ilotes se tuent à la tâche au bout du monde pendant que des panses se distendent à l’autre bout et la guerre bat son plein un peu partout, comme d’hab’.

Nous attribuons généralement à nos idées sur l’inconnu la couleur de nos conceptions sur le connu : si nous appelons la mort un sommeil, c’est qu’elle ressemble, du dehors, à un sommeil ; si nous appelons la mort une vie nouvelle, c’est qu’elle paraît être une chose différente de la vie. C’est par le jeu de ces petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs — et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme font les enfants pauvres qui jouent à être heureux.

(Fernando Pessoa – Le livre de l’intranquilité – éd. Christian Bourgois 1988)

 …E la nave va…

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Le jardin de la mort qui tue

Illustration © Cyprien Luraghi -ICYP - 2016 (avec la participation de Shanti et Nono)

Coucou c’est moi, j’ai rien à dire et je suis sur Internet pour le dire : je suis l’égobèse. Une bulle de chiffons vide avec un vernis de paillettes. Un test épineux parfois aussi, selon l’humeur. Des comme moi il y en a des bataillons compacts côté jardin. J’ai une vie de bouse, un boulot chiant comme la mort ou l’ennui au chômage pour compagnon de mes jours mornes. Et des amis en toc. Je me pavane, calebasse. Solitaire j’attends, plantée là, les bras en croix. Qu’il se passe quelque chose enfin. Qu’on me voie, que la foule admire ma silhouette, qu’elle la craigne, la redoute. Plus que tout au monde.

*

Et qu’elle s’apitoie sur mon sort, la foule des piafs et les myriades d’animalcules qui se rient de moi becquetant cerises en mai, patates en juillet, pile sous mon nez. Et le chat venant poser sa crotte à mes pieds. Enfin la légumiste qui m’arrache du sol aux intempéries pour me jeter au tas, tout au fond là où personne jamais ne vient et le temps passant qui me dissout dans le néant organique. Moi, l’éprouvantaille.

*

 Internet est un jardin comme les autres. E la nave va.

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Coup de rouge

© Cyprien Luraghi 1990 / 2016

Une des spécialités de mon atelier de dépannage informatique est la récupération de données sur supports amochés. Souvent les clients me confient des disques durs en compote avec les photos précieuses du petit dernier et de la belle-mère, la compta de leur boîte et compagnie. Évidemment, ils n’ont fait aucune copie de secours et ils pleurent beaucoup. C’est une tâche délicate qui demande du doigté et pas mal de savoir-faire et c’est toujours plaisant de voir les clients sourire en me signant leur chèque à la sortie. Les disques durs foutus, je les stocke dans un placard et de temps à autre un copain sculpteur sur ferraille passe pour les embarquer : il en fait de très jolies œuvres d’art que les gogos lui achètent très cher. Le gars vit à une centaine de bornes de Puycity et il me donne parfois des nouvelles du Roger dont on peut admirer les exploits dans Coup de rouge. Enfin : dans le bouquin j’ai un peu mixé les salades de Roger avec d’autres salades puisque c’est un roman.

Il s’est pas arrangé depuis cette lointaine époque, le Roger. Son maître spirituel − un lama tibétain − lui avait fortement conseillé de travailler sur la colère car les colères de Roger sont explosives et intempestives. Quand je l’avais connu à Bodhnath au Népal[1] au début des années 80, Roger était déjà pas mal colérique et la dernière fois que je l’ai vu en 91 juste avant la naissance de notre fiston, il te nous avait fait une crise incroyable à la fin d’un repas pourtant fort modestement arrosé. Annie et moi on s’était carapatés vite fait : son regard était celui d’un fou.

Quand j’avais ouvert le Sitacyp en 2001, il y avait une rubrique intitulée « Le Tiroir » : l’internet sentait encore la peinture fraîche et c’était magique pour moi de pouvoir partager des textes écrits à la machine mécanique, datant d’une ère périmée. Coup de rouge en faisait partie. Ce bouquin, je l’avais élaboré avec Victor − dont on voit la bobine sur la photo illustrant ce billet −, qui hélas est mort du sida en cours de route. Quelques idées sont de lui : il n’a pas eu le temps d’en avoir d’autres. La frappe est entièrement mienne. Il s’agit d’un manuscrit destiné à être envoyé aux éditeurs. C’est une espèce de brouillon et prenez-le comme tel. Comme la plupart des bouquins envoyés par la poste, il n’avait pas trouvé preneur. Et là, tant d’années plus tard, je ne vais pas m’emmerder à le leur renvoyer ou à le vendre en ligne : prenez-le, lisez-le, il est gratuit. Sous copyright tout de même. Les trucs bidons genre copyleft ou licence creative commons, très peu pour moi. Je l’ai fait : il est à moi et à personne d’autre et j’en fais ce que je veux, point. C’est un des tout premiers romans à avoir été publié en ligne en France.

Il s’agit d’une version pour liseuse, au format epub. J’ai effectué quelques corrections typographiques et rectifié des erreurs en septembre dernier, mais le texte original est intact.

Pour le télécharger : CLIC

Le Net, c’est l’écriture ! E la nave va…

  1. J’y ai vécu quelques années, cf le billet « Deborah lovely« . []
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