Archives par catégorie : Spectacle

À la Rue

Encore un billet sans illustration. Un billet noir.

Pendant deux mois, j’ai blogué sur Rue89 et puis aujourd’hui, j’arrête tout.

Je rouvre ma petite piaule : ça sent un peu la poussière et le renfermé ; j’ai plein de textes en attente : je suis chez moi.

Je n’ai plus envie de parler avec les autres, ni de pilotique, ni de quoi que ce soit ; j’ai uniquement envie d’écrire, seul et à ma façon.
Je n’ai pas d’amertume : je n’attendais rien en retour de la part de l’équipe de Rue89 : j’étais juste un blogueur parmi les autres, c’est-à-dire rien du tout.
J’ai appris plein de bonnes choses, comme d’habitude, mais là je me sens à l’étroit : j’ai fait le tour de leur petit îlot et comme je n’ai pas la mentalité d’un îlien, j’ai pris la poudre d’escampette et sauté dans la première chaloupe ; le courant m’a ramené ici, directement. Comme toujours.

Personne ne m’a viré ; je suis parti comme ça, les mains dans les poches et en sifflotant.
Je suis un chien qui batifole.

 

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Katia Kaupp nique la mort

Je me disais bien ; trois mois que je l’avais pas eue au téléphone. D’habitude, elle m’épuise les batteries du combiné vu qu’elle se désemmerde en emmerdant son monde, Katia Kaupp.

On est voisins mais on se voit presque jamais ; elle habite le château Beauregard, celui avec la grosse tour ronde qui ressemble à un phare à cent pas de chez nous. Elle habitait, parce qu’elle est morte il y a une dizaine de jours. Elle s’est cassé la gueule chez elle, et a fini à l’hôpital ; ou en maison de repos mais c’est pareil. Comme je ne sors pour ainsi dire jamais, les échos de Puycity me parviennent par bribes étouffées comme au fond d’une baignoire, avec des grands blancs tièdes qui laissent le temps d’imaginer le reste.

Je m’en doutais un peu : Katia m’avait tenu la grappe pendant des mois pour son ordinateur portable qu’elle devait acheter ; elle avait besoin pour cela de mes lumières, vu que je suis de la partie. Son vieux copain Walter Lewino [1] l’avait tellement charrié sur le sujet qu’elle avait fini par lever les yeux au ciel et lui rentrer dans le lard en jouant sa pisseuse ; et elle sait faire, je dois dire. Il lui avait conseillé un Macintosh, son Lewino, avant qu’elle ne claque la porte et les talons, l’air dégoûté à l’idée de polluer ses doigts sur un de ces claviers qu’elle maudissait.

Et puis de retour de Paris, Marie-Paule, du château-baraque de l’Ychairie, lui avait fait un tel air effaré en apprenant qu’elle n’avait pas d’ordinateur, que Katia avait fini par descendre me rendre visite à l’atelier, il y a six mois ; en gromelant comme une petite fille grondée, et toute grondante dans la rue, avec un toc-toc nerveux de la canne ; et tout sourire à l’arrivée : le rouge basque de ma porte lui plaisait beaucoup. Elle tournait autour du pot, comme une biquette au poteau : elle voulait pas parler d’ordinateur, Katia.

Une vieille bique gonflante qu’elle devient dans ces cas-là, Katia. Et moi un bouc bourrin : je fonce et j’emboutis parce que je la connais : si je la laisse faire, elle part en crescendo et ça devient très laid. Mais pas ce coup-ci : maintenant on est amis, elle et moi. Katia, c’est ma chieuse préférée ; elle me l’a fait savoir il y a trois ans, un jour que je gardait la boutique de l’ami photographe, Alain, qu’était de sortie.

Une vraie teigne vivante, ce matin-là. Saloperie, oui. Elle m’avait traité comme un larbin, cette conne de bourge de merde ; et j’aime pas ça du tout. Elle avait over-pinaillé sur les tirages de ses photos à la con (des ciels pris depuis sa fenêtre, avec des pigeons dans le lointain ; elle voulait en faire une exposition) à 39 centimes pièce : c’était du travail de cochon, les mecs au labo ils devaient tartiner du pâté au dessus des cuvettes tellement c’était dégueulasse, et j’avais beau m’échiner à lui expliquer qu’elle y voyait que dalle, vu que les points noirs, c’étaient des pigeons, justement…. elle, elle en rajoutait dans le pourri blessant. Et puis je m’étais mis à rugir, d’un coup, sans réfléchir. Faut pas me faire ce coup-là, à moi, connasse ! Vieille bique ! Dégage !

— Tu m’as traité de lèche-bite ! qu’elle glapissait, avec son cou maigre et plissé tout tremblotant, ses guibolles squelettiques s’agitant de concert avec ses bras en peau de momie, le décolleté plongeant de sa robe de mousseline bariolée, enchâssant une série de balafres verticales tailladant le sternum – trois opérations à cœur ouvert. Mais j’en avais que foutre, de cette petite chose fragile qu’elle incarnait si bien et d’un seul coup, après son numéro de guenon acariâtre. Elle me faisait son Alzheimer instantané, mais ça ne marchait pas : je l’arrosais à la lance d’incendie, sauf qu’à la place de la flotte, j’avais cent bars de jus de gueule et qu’elle n’avait plus qu’à s’aplatir contre le mur et a rapetisser. Je l’avais pétrifiée. Elle avait tout tenté, pourtant, allant jusqu’à me traiter d’antisémite. Rien à foutre que tu sois juive, Katia ! Je m’en torche, de ta judaïté ; de toute façon t’en as rien à cirer toi-même : tu dis ça pour me faire chier, c’est tout ; et c’est minable. Ouais : t’es une minable horrible vieille bique, Katia !

Elle, d’une toute petite voix :

— Mais tu m’as traité de lèche-bite, Cyprien…
— Ta gueule ; fais pas semblant d’être sourde : j’ai dit VIEILLE BIQUE ! J’te fous dessus, si tu dis un mot de plus. Fous-moi le camp d’ici. Des clientes comme toi, on vit très bien sans. T’as qu’à aller faire tirer tes photos ailleurs, vermine ; à Toulouse ils font ça très bien. 5€ le tirage, et si tu leur fais le même cinoche, ils te virent avec les keufs, direct.
— Mais tu te rends compte Cyprien ! Jamais personne ne m’a parlé comme ça !
— Tu sais c’qui t’a manqué, vieille bique ? Des fessées quand t’étais petite. T’es qu’une petite fille trop gâtée et t’as même pas honte : à 80 balais, non mais tu t’rends compte comment tu te comportes avec les gens ? T’es vraiment une salope !

Et elle s’était barrée, l’air penaud.

Depuis qu’elle avait emménagé au château Beauregard il y a huit ans, tout Puycity disait du mal d’elle par derrière et se vautrait servilement à ses pieds en sa présence : à la pharmacie, elle coupait toutes les files sans qu’on bronchât, et squattait le comptoir en faisant chialer la pauvre vendeuse, tellement elle pouvait être épouvantable. Une chipie tortionnaire, quand elle était en forme. Mais avec moi, elle était tombée sur un gros nonosse. Quinze jours plus tard, elle revenait comme si de rien n’était et commandait un téléobjectif haut-de-gamme à 2700€, dont elle ne s’est jamais servi – trop lourd pour sa frêle carcasse. Et depuis, nous étions les meilleurs camarades de l’univers. Chacun chez soi, ne nous croisant que pour aller à l’essentiel, le superflu n’étant pas notre tasse de thé.

Parce que Katia, je l’aime ; y en a pas deux comme elle ; c’est une grande. J’aime quand elle monte à la mairie pour les harceler parce qu’il y a des moustiques et que c’est un scandale et que Puycity est un sale patelin ; qu’elle n’aurait jamais dû venir s’installer dans ce trou mort peuplé de ploucs et de notables sans intérêt, et qu’elle le leur dit haut et fort, ses yeux clairs plantés dans leur mou, avec la plus parfaite mauvaise foi, vu qu’il n’y a pas un moustique à cause des hirondelles.

Là, je la comprends. C’est tout ce qu’ils méritent, après tout : qu’on les fasse braire pour des prunes tellement ils sont nuls, ineptes et inertes ; et elle a foutrement raison, la vioque. De toute manière autant prendre les devants, ici : même si tu ne fais rien, on dit du mal de toi, dans ce bled ; c’est sport municipal à Puycity. Elle, au moins, on la voyait venir, et de loin ; arpentant la Grand’ Rue pour emmerder le mec de la maison de la presse, le photographe, le pâtissier, les pharmaciens et l’épicière. Elle aimait pas non plus le notaire vicié du cru, Katia : un petit con coquelet, qu’elle disait de lui ; je risquais pas de la contrarier là-dessus.

Katia, elle avait une paire de couilles énormes et un sourire de jeune fille malicieuse et des yeux qui riaient, et elle était fringuée terrible et délirant ; rien que du beau, de l’éclatant au milieu des rues vides et des rares gens gris. Une brillante papoteuse, curieuse comme une musaraigne, cultivée comme une éléphante anorexique.

C’était une petite juive, fille de petit bottier sarrois qui s’était réfugiée ici pendant la guerre, et puis qu’avait fait carrière de journaliste à Paris, au tout début du Nouvel Obs’, où elle avait signé des chiées d’articles impériaux d’une plume maniée avec la précision cruelle d’un bistouri, taillant dans la couenne d’une vieille société de gros cons couillus réacs, conformistes jusqu’aux poils de leurs culs. Dans les années soixante, elle avait ébahi son monde en parlant de la condition des caissières de supermarché, et en militant – et pas qu’un peu – pour la libération de l’avortement.[2] Elle avait été un brise-banquise à propulsion nucléaire de trois cent mille tonneaux, alors.

Après, elle avait fait chier son monde consciencieusement, avec application et opiniâtreté. Des centaines de personnes qui l’ont connue ont dû passer de très mauvais moments sous sa férule ou en sa compagnie et ne la regretteront pas… sauf quelques uns qu’ont su l’aimer et qu’elle savait aimer : son compagnon d’amour, mort il y a quelques années, une poignée de vrais amis… et puis sa gouvernante qu’est ceinture noire au karaté et qu’a pas froid aux yeux, et pas non plus la gueule dans sa poche… et puis ma petite pomme, là, tout en bas, dans son petit atelier du quartier de la Pétaudière, et qu’est là comme un con parce que je j’aurais bien aimé qu’on se fasse encore plein de scènes démentielles quand je lui aurais appris à se servir d’un ordinateur… objet stupide dont elle n’avait que foutre, en fin de compte. Elle aura échappé à ça, au moins.

Chapeau bas et grand respect, Katia ! T’es une artiste ! Une grande artiste !

Et bon voyage ! Merci pour tout !

 

  1. NVDF : Décédé en janvier 2013. []
  2.  le Manifeste des 343  []
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Carrons-nous l’oignon !

© Annie Luraghi 2008

 

Béats, béants, bayant dans le bouillon,
la tête au seau, le col au chaud,
soyons benaises ;
la mayonnaise
attend nos abatis.

 

***

Dans le pays d’en-France, les autruches se sont très vite adaptées : faute de sable, un gros pot d’eau fait leur affaire.
Le sain et vivifiant climat de nos vertes contrées les a faits se rapetisser, peaufiner leur technique d’enfouissement cervelesque et d’anéantissement sensoriel : outre le rajout du plumage, le vidage devint vite une tradition obligée, suivi de la décollation, puis de la noyade, de l’ébullition, tout ça avec les cuisses écartées, offertes aux dents acérées et au chibre pénétrant du prédateur.

Plus soumis que ça, t’es même plus mort ; y a pas de mot pour qualifier.

Les autruches naines occidentales[1] croient cependant dur comme fer être les maîtres du très vaste univers, et qu’elles possèdent leur prédateur en imprégnant ses chairs des leurs et de leur petite âme. Elle croient ensuite renaître et s’échapper en étant chiées ; car tel est leur étrange credo de sectatrices du Grand Caquet.

N’ayant plus aucun bec à garnir, c’est au croupion qu’on lui carre l’oignon, ce qui la comble d’aise.

***

Dans la série la vie des bêtes, les virus sont assez épatants. Mais bon, à la guerre comme à la guerre : j’avais pas de photo de virus, alors j’ai pris une poule.

On fait c’qu’on peut avec c’qu’on a, d’abord…

CARRONS TOUS LES OIGNONS !

Cyp
Kondukator d’ici-blog

 

  1. Gallus gallica var. succulenculus. []
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Espace Fumant

Togouna (case à palabres) en pays dogon, Mali © Cyprien Luraghi 1984

Chez moi et nous tous les autres, autant qu’on est, la loi diffère de celles qui se votent à l’Assemblée dans le palais de pierres équarries.

Nous pouvons enfumer les lieux publics, y fulminer, laisser fuser nos plus fuligineuses ou lumineuses pensées, à haute voix et pipe ou clope au bec.

Sous les boisseaux de mil, adossés aux huit piles de banco, nous menons de concert tapage et tabagie tel des Dogons pas d’acc’ dans la case à palabres. Le tabac est un truc de Peaux-Rouges, de nègres noirs et de niaquoués — qui eux le chiquent à la carotte, aussi. C’est pour ça qu’ils ont interdit le tabac en réunion. Ils veulent nous suçoter la quintessence du Grand Esprit, ça ne fait aucun doute : inhalant et soufflant les volutes du pétun, nous lui sommes liés comme chicotin et nicotine.  Le cul, les pieds dans la poussière, il faut fumer ensemble dans nos cases ; le toit est bien trop bas pour qu’en se relevant notre élan coléreux se refrène de crainte de s’y faire une bosse à la caboche.

De la roulée dans le papier au calumet, la différence ne tient pas au moindre brin : c’est du pareil au même dedans et ça pique les yeux, ça tient entre les doigts ; on boit du chaud nuage gris et sec ; on voit l’autre soudain gentiment à travers la dansante dentelle balayée par nos cils ; on fait la paix enfin ; plaisir de vrais civilisés.

Les missionnaires hygiéniques nous ont bouté de nos troquets : clopons chez nous, chez moi : foutons-nous en plein les poumons, vibrons à l’unisson des narguilés et des houkas du monde entier dans nos fumoirs !

***

La plupart des solanacées sont des plantes métèques ; il convient donc de les éradiquer : la prochaine sur la liste est le piment. Notre queutard ignare de présidoche et son gouvernement de vertueux ligueurs tiennent beaucoup à l’entretien de leur troupeau de turbineurs pour les laisser ainsi se médiquer les sentiments aux sucs alcaloïdes sauvages : le piment nous ravage du pourtour de nos lèvres au trou de balle et c’est intolérable. Mauvais pour la Sécu.

Vont nous interdire de bouffer des patates pas cuites : la solanine qu’elles contiennent à l’état cru défonce à mort, c’est bien connu.

Je résume : pour vivre normalement, au XXIème siècle, faut fumer en loucedé, acheter du fromage au lait cru au black, aller quérir nuitamment un poulet digne de ce nom chez le pépé du coin au risque de se faire gauler par les gabelous à képis planqués au bord des routes.

Enfin, on peut toujours contourner la loi : c’est tout à fait légal de fumer à l’intérieur d’un tube vertical de taille humaine non couvert. Mais même dans un modèle en plexiglass transparent, on aurait l’air fin. Et puis pas besoin de cloper : dans le métro c’est de l’air trois fois pété que l’on respire… mais ils vont bientôt prohiber les fayots si ça se sait ; alors…

 

On ira passer nos vacances au bord d’une autoroute, tiens !
On s’enfumera aux feux de bois verts, devant nos cheminées.
On sniffera du châtaignier.
On déterrera la mandragore, sous le pendu.
On s’engazera dans les garages clos
ou la gueule dans le four, au bon propane.

Directement au détendeur, si l’on veut ; carrément.

On se pètera la gueule au gros sel.
On se tranchera les quatre membres.
On boira cinquante litres d’eau d’affile.
Ce n’est pas interdit.  

 

 

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L’or du bronze

© Cyprien Luraghi 2007 

Ils ont des sanctuaires à ciel ouvert,
aux parois et dalle blanches
portant les craquelures du temps.

Une rosace d’airain comme celle d’une cathédrale
qu’ils ont rivé au sol à l’aplomb d’une entaille
vers les viscères planétaires.

Ils disent que c’est leur huis vers l’au-delà.

 

Depuis trois cent générations, le frottement des pèlerins a poli le métal, et parfois l’un d’entre eux, dans sa folie dévotionnelle, se lance dans le puits sans fond. Une sainte et saine crainte s’empare dès sa disparition de l’assemblée, comme épuisée d’amour, heureuse et rassurée : le monde ne tombera pas demain. Et ils rentrent chez eux, se tapir dans les coins.

***

Ce qui m’étonnera toujours, dans notre grande entreprise d’exploration des systèmes vivants exoplanétaires, est leur similitude infiniment morne.

Après avoir consacré ma vie à étudier les civilisations du bout de l’univers et passé quarante ans dans ce vaisseau, je me sens vieux et déprimé. Même sur ce globe bleu, pourtant idéalement conçu pour faire foisonner la vie sous toutes ses formes – de l’être monocellulaire jusqu’aux organismes les plus évolués –, certains comportements sont identiques partout : se rassembler, manger, jouir ; tout ça autour d’un trou bien décoré.

Comme ces créatures dans leur minuscule contrée de porcelaine, qui s’agitent autour d’une bouche fétide de leurs six pattes et deux antennes.

Extrait du journal intime du Commandant Cyposse après qu’il eût découvert et répertorié les formes de vie sur sa cinquantième escale à la périphérie d’une galaxie perdue dans les confins. Lorsqu’il revint au port, le vaisseau était vide. La légende prétend qu’il est resté sur cette planète. Il y aurait même épousé une créature. On dit même qu’il a engendré une progéniture, et que ses descendants sont légion…

 

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