Archives par catégorie : Spectacle

Espace Fumant

Togouna (case à palabres) en pays dogon, Mali © Cyprien Luraghi 1984

Chez moi et nous tous les autres, autant qu’on est, la loi diffère de celles qui se votent à l’Assemblée dans le palais de pierres équarries.

Nous pouvons enfumer les lieux publics, y fulminer, laisser fuser nos plus fuligineuses ou lumineuses pensées, à haute voix et pipe ou clope au bec.

Sous les boisseaux de mil, adossés aux huit piles de banco, nous menons de concert tapage et tabagie tel des Dogons pas d’acc’ dans la case à palabres. Le tabac est un truc de Peaux-Rouges, de nègres noirs et de niaquoués — qui eux le chiquent à la carotte, aussi. C’est pour ça qu’ils ont interdit le tabac en réunion. Ils veulent nous suçoter la quintessence du Grand Esprit, ça ne fait aucun doute : inhalant et soufflant les volutes du pétun, nous lui sommes liés comme chicotin et nicotine.  Le cul, les pieds dans la poussière, il faut fumer ensemble dans nos cases ; le toit est bien trop bas pour qu’en se relevant notre élan coléreux se refrène de crainte de s’y faire une bosse à la caboche.

De la roulée dans le papier au calumet, la différence ne tient pas au moindre brin : c’est du pareil au même dedans et ça pique les yeux, ça tient entre les doigts ; on boit du chaud nuage gris et sec ; on voit l’autre soudain gentiment à travers la dansante dentelle balayée par nos cils ; on fait la paix enfin ; plaisir de vrais civilisés.

Les missionnaires hygiéniques nous ont bouté de nos troquets : clopons chez nous, chez moi : foutons-nous en plein les poumons, vibrons à l’unisson des narguilés et des houkas du monde entier dans nos fumoirs !

***

La plupart des solanacées sont des plantes métèques ; il convient donc de les éradiquer : la prochaine sur la liste est le piment. Notre queutard ignare de présidoche et son gouvernement de vertueux ligueurs tiennent beaucoup à l’entretien de leur troupeau de turbineurs pour les laisser ainsi se médiquer les sentiments aux sucs alcaloïdes sauvages : le piment nous ravage du pourtour de nos lèvres au trou de balle et c’est intolérable. Mauvais pour la Sécu.

Vont nous interdire de bouffer des patates pas cuites : la solanine qu’elles contiennent à l’état cru défonce à mort, c’est bien connu.

Je résume : pour vivre normalement, au XXIème siècle, faut fumer en loucedé, acheter du fromage au lait cru au black, aller quérir nuitamment un poulet digne de ce nom chez le pépé du coin au risque de se faire gauler par les gabelous à képis planqués au bord des routes.

Enfin, on peut toujours contourner la loi : c’est tout à fait légal de fumer à l’intérieur d’un tube vertical de taille humaine non couvert. Mais même dans un modèle en plexiglass transparent, on aurait l’air fin. Et puis pas besoin de cloper : dans le métro c’est de l’air trois fois pété que l’on respire… mais ils vont bientôt prohiber les fayots si ça se sait ; alors…

 

On ira passer nos vacances au bord d’une autoroute, tiens !
On s’enfumera aux feux de bois verts, devant nos cheminées.
On sniffera du châtaignier.
On déterrera la mandragore, sous le pendu.
On s’engazera dans les garages clos
ou la gueule dans le four, au bon propane.

Directement au détendeur, si l’on veut ; carrément.

On se pètera la gueule au gros sel.
On se tranchera les quatre membres.
On boira cinquante litres d’eau d’affile.
Ce n’est pas interdit.  

 

 

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L’or du bronze

© Cyprien Luraghi 2007 

Ils ont des sanctuaires à ciel ouvert,
aux parois et dalle blanches
portant les craquelures du temps.

Une rosace d’airain comme celle d’une cathédrale
qu’ils ont rivé au sol à l’aplomb d’une entaille
vers les viscères planétaires.

Ils disent que c’est leur huis vers l’au-delà.

 

Depuis trois cent générations, le frottement des pèlerins a poli le métal, et parfois l’un d’entre eux, dans sa folie dévotionnelle, se lance dans le puits sans fond. Une sainte et saine crainte s’empare dès sa disparition de l’assemblée, comme épuisée d’amour, heureuse et rassurée : le monde ne tombera pas demain. Et ils rentrent chez eux, se tapir dans les coins.

***

Ce qui m’étonnera toujours, dans notre grande entreprise d’exploration des systèmes vivants exoplanétaires, est leur similitude infiniment morne.

Après avoir consacré ma vie à étudier les civilisations du bout de l’univers et passé quarante ans dans ce vaisseau, je me sens vieux et déprimé. Même sur ce globe bleu, pourtant idéalement conçu pour faire foisonner la vie sous toutes ses formes – de l’être monocellulaire jusqu’aux organismes les plus évolués –, certains comportements sont identiques partout : se rassembler, manger, jouir ; tout ça autour d’un trou bien décoré.

Comme ces créatures dans leur minuscule contrée de porcelaine, qui s’agitent autour d’une bouche fétide de leurs six pattes et deux antennes.

Extrait du journal intime du Commandant Cyposse après qu’il eût découvert et répertorié les formes de vie sur sa cinquantième escale à la périphérie d’une galaxie perdue dans les confins. Lorsqu’il revint au port, le vaisseau était vide. La légende prétend qu’il est resté sur cette planète. Il y aurait même épousé une créature. On dit même qu’il a engendré une progéniture, et que ses descendants sont légion…

 

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Au Magistan

© Cyprien Luraghi - Ujjaïn, Inde - 1993

Ujjaïn, Inde – 1993

 

Sur l’autre rive, les temples dorment avec leur monde d’officiants et de pousse-balais.

Le pélerin n’ayant pas encore mangé son quota de poussière, a raclé ses roupies du fond des poches en traînant des deux tongs, sur l’impalpable limon sec où s’est plantée la foire.

Barbe à papa pierre de Kaaba, rose et sucrée pour ses enfants, sur de longs bâtonnets, et rose le sari de polyester de la madame qui suit avec les filles gloussant en banc.

Un jeune Sikh, réparateur d’électronique, s’apprête le cœur battant à monter criailler avec les autres tournoyants au bout des maigres chaînes des balançoires de la mort, lancées par un moteur diesel qui pète le tonnerre à trois cent tours à la minute. Un nid de jeune filles, dans les nacelles en tôle peinte…

Chaque pèlerinage est doublé d’une foire. Et puis non : c’est deux organes du même corps ; l’un ne va pas sans l’autre, comme les deux bords de la rivière : côté temple et côté putes. Nous autres humains tout crachés. Chez nous ça s’est perdu, encore que je trouve louche la prolifération des distributeurs de billets de banque dans une ville comme Lourdes (c’est qui m’y a le plus frappé : y en a un tous les cinquante mètres)… Ils filent certainement pas tout aux pauvres. Et comme y a même pas de foire… J’imagine le pire.

***

Tout un monde festoyant sur les chemins de Compostelle ou de Saint-Gilles du Gard, priant, troussant ou détroussant, clinquant sur une estrade et sautilleurs en bancs serrés dans le pourpoint. Ce monde de pêcheurs impénitents qui éclaira plus d’un bûcher, notre seul lumignon à l’aube glacée des surplis empesés.

***

Chez les Indiens, le matin tu vas te faire plumer par les marchands du temple, d’accord ; tu le sais mais tu es consentant. C’est comme chez ton assureur, mais en plus coloré et moins sinistre. Plus tu raques, mieux t’es protégé. Y a au moins un point commun à toutes les religions : c’est payant.

L’impayable, c’est le soir à la foire que tu le trouves.
La vie, la mort, le sexe, tout.
Les apparitrices maquillées au plâtre en tutu sale aux lèvres vermillon.
Les veines saillantes de l’hercule tout huilé.
Le regard fixe et fou de l’homme à la moto dans le puits de la mort en planches
qui te passe au ras du museau.
Les funambules trop maigres
et sans filet.
L’immonde femme-poisson
et son fiston
comme le chantait Fréhel.

Et tu retrouves la magie, qui elle est des deux rives,
au Magic Show du Professeur Husain

et au grand temple de Mahakaleswar. 

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Règles du Net

CC NASA

 

Internet a ses phases, vous avez remarqué ? Comme des marées ça va, ça vient. D’un coup le monde entier écrit, et puis plus rien pendant un temps que je n’ai pas encore su mesurer, mais bien déterminé.

C’est évident, et c’est partout sur notre boule.
D’un coup ça se tarit ; les trolls ont tous les doigts ballants ; les guerres incendiaires se barrent en couille sur les forums d’empoigne. On range les chrétiens vitupérants, on plie les musulmans ; les laïcards se mettent à bâiller, les socialos triturent une crotte de nez, les gros fachos ont des lourdeurs intestinales, le papoteur s’endort devant les clignotants de sa messagerie instantanée, le vieux libidineux débande dur,[1] la geekette ose un œil au dehors.

Cela n’a pourtant rien à voir avec les actualités en rut.
Ça peut charcler à mort sur la planète, le net fait son sieston.

C’est un cycle déconcertant, le rythme commun à l’humanité entière que nous touchons du doigt pour la première fois peut-être ; qui est d’un compliqué… dépassant bien mon imagination et me fait gentiment rêver… 

  1. …vu qu’on peut bander mou… []
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Système Clos

Objet soudé de Patrick le Dinh


 Quand la pensée humaine viendra aux machines

il se peut qu’elles n’aient plus le goût
de rester emboîtées
dans la ferraille
et sous la rouille
que le règne des mammifères
leur avait préconçues
à son image
d’amibes en bande organisée
avec des os
pour tronc commun.

Il est possible aussi que les machines de la pensée
ajustent leur technologie
afin de vibrer dans l’éther
en gazouillant gaiement
loin du cuivre et du silicium
irrigués d’électrons.

On ne sait pas si ce n’est pas déjà le cas.
Allez savoir : on ne s’en rendrait même pas compte.

Déjà qu’on ne sait pas encore qu’on est un seul et même
être de six milliards.

***

 

Sur une idée de Pablo, qui demandait sur le forum :

« Peut-on considérer un système informatique comme un système clos ? » 

[NVDF] Ce billet est le premier d’une longue série… celle partant des commentaires pour créer des billets.

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